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31/10/2026

La voix charnelle et spirituelle d’Arundhathi

Arundhathi Subramaniam.                        Photo Meetash Taneja

 

 

On est en Inde. Ici, beaucoup de chemins mènent à la Vérité, mais chacun adopte le chemin qui lui convient le mieux. L’Hindou se reporte constamment à la divinité qu’il a choisie, sa divinité d’élection, son ishta devata. C’est ce qui se joue dans le poème intitulé « Comment certains hindous se trouvent un Dieu à eux ». Le dieu, l’ishta devata dont parle, non sans audace, Arundhathi Subramaniam est incontestablement un dieu de la vie moderne :

 

« Un dieu qui regarde

comme s’il pouvait comprendre

les erreurs de traduction,

la neige sur l’écran, 

les troubles de mémoire,

les pertes d’attention,

qui pourrait même apprendre par coeur

la fureur,

(…)

le grincement du mixer

le bégaiement maladroit de la Remington

de ton coeur,

qui pourrait se les approprier. »

 

Arundhathi Subramaniam est née en 1967. Elle est écrivaine, traductrice, journaliste et critique littéraire. Elle vit à Bombay. « Ce qui frappe surtout, souligne David Aimé, son éditeur français, c’est l’audace d’une voix féminine qui réclame le sacré sans renoncer à sa chair, à sa colère, à ses questions. Ici, l’éveil ne ressemble pas à une fuite du monde : il se donne comme une présence plus ardente — au réel, à l’autre, au tremblement du désir. »

 

Dans son recueil intitulé « Quand Dieu voyage », qui vient d’être traduit de l’anglais par Roselyne Sibille — recueil si étrange et si singulier —, une suite de huit poèmes est consacrée aux aventures de Shakuntala. Le sujet est tiré du Mahâbhârata, le grand poème épique de 90000 strophes, considéré comme le texte le plus fameux de l’Hindouisme. Il raconte les amours contrariés d’un roi qui rencontre Shakuntala pendant une partie de chasse. Ils consomment leur relation puis le roi oublie la jeune femme en raison d’une malédiction. Mais, grâce à l’obstination de Shakuntala, cette malédiction sera détruite et les amants pourront se retrouver. Après des épreuves douloureuses, les deux amants se retrouveront transmués.

 

L’histoire a été reprise au 5e siècle par Kâlidâsa et a connu en Inde une immense célébrité: c’est la pièce la plus célèbre du théâtre de l’Inde ancienne. L’histoire de Shakuntala a souvent été reprise par la suite de manières très différentes : par Apollinaire dans sa « Chanson du mal-aimé » (qui évoque « l’époux royal de Sacontale »); par Camille Claudel, la sculptrice, qui représente le roi à genoux implorant le pardon de Shakountala…

 

"Shakoutala", par Camille Claudel.

 

 Les poèmes de Arundhathi apportent un regard beaucoup plus radical et résolument moderne, inoubliable:

 

« L’astuce, Shakuntala,

c’est de ne pas voir

comme une trahison

 

le ciel qui s’effondre

et se referme sur toi

comme quatre murs aveugles

 

avec un Mickey Mouse écaillé

aimanté sur la porte du réfrigérateur

 

ou comme une expulsion

lorsque le mur s’effrite

et que tu marches

dans une nuit d’étoiles. »

 

Les poètes de l’Inde moderne se détachent volontiers, sans les rejeter, de leurs  traditions ancestrales et de l’expression du sacré, pour exprimer avec force, avec émotion, parfois avec colère, leur vie quotidienne. Et ils se posent sans cesse d’incessantes questions. Comment, par exemple, vivre avec les tremblements de terre ? Comment continuer à vivre,  poursuivre son rêve quand votre maison a volé en éclats ? Constat à la fois ironique et lucide de la poétesse de Bombay: 

 

« Tu pensais avoir demandé la paix,

pensais avoir du temps

pour contempler

une cuisine modulable,

les yeux d’une personne aimée devant un verre de rosé,

         un monde qui tourne gracieusement hors de son orbite

         de l’autre côté d’une vitre insonorisée

Tu ne t’attendais pas à cette architecture

d’un linteau aminci,

         d’une poutre

                  qui s’effondre

à cette cage d’ascenseur en verre

         dégringolant

devant des familles en pique-nique »

 

En Inde les dieux sont innombrables. Traditionnellement, on dit qu’il y en a 33.000. Rien ne dit qu’il n’y en a pas davantage. Chacun de ces dieux a beaucoup de noms différents. Le dieu dont parle Arundhathi n’a pas de nom, mais elle en parle de façon précise, indiscutable :

 

« Fais confiance au dieu 

revenu de ses voyages,

 

sa voix de céréales complète

         (et camomille),

sa sagesse de argousier,

         son paon, au plumage moite,

         assoupi dans l’ombre.

 

Fais confiance à celui

qui s’assied silencieux sur les bancs publics

écoutant les cris des enfants

qui s’estompent dans le crépuscule,

         le regard libéré du vagabondage

         le coeur de toute possession. »

 

Le dieu d’Arundhathi circule. Il fait ce que font tous les dieux depuis les Védas dans l’Inde éternelle. Vie et mort, corps et esprit, il rassemble les contraires. Il ne cesse de voyager. Inlassablement.

 

« Fais-lui confiance, lui

qui te reconnaît

prometteur, plein de ressources, marqué par les combats,

         vivant —

et qui sait d’où tu viens.

 

Fais confiance au dieu

prêt à refaire le tour du monde

cette fois-ci sans aucune raison

 

si ce n’est le voir

à travers tes yeux. »

 

La poésie rebelle et vivante d'Arundhathi nous traverse, nous remue. Par ses excès, elle nous éblouit. Avec une énergie fulgurante, charnelle et spirituelle, elle détient le pouvoir de nous libérer. C’est le secret de toujours des poètes de l’Inde. 

 

Bruno SOURDIN.

 

Arundhathi Subramaniam: « Quand Dieu voyage », éditions Banyan, 2026. Edition bilingue. Traduit de l’anglais par Roselyne Sibille.