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01/10/2020

Lydie Dattas, les anges, les gitans et Jean Genet

Lydie Dattas


Lydie Dattas a été une amie proche de Jean Genet dans les années 1970. Elle lui a consacré un livre éblouissant, La chaste vie de Jean Genet, qui doit autant à ses souvenirs qu’à une volonté résolue de plonger dans l’abîme d’une vie de souffrance. Pour comprendre. Comprendre la douleur d’un enfant mal aimé, abandonné par sa mère et placé dans une famille d’agriculteurs du Morvan. Comprendre son goût innocent de la vie. Comprendre son amour des garçons, son goût du vol :

Jean Genet

« Puisqu’on voyait en lui un voleur, il décide d’en être un – mais plus intransigeant qu’un saint. »

Lydie Dattas souligne le « caractère évangélique » de ses premiers larcins : il redistribuait ce qu’il dérobait « aux morveux » de l’Assistance publique.

Ce n’est pas tant l’histoire de Jean Genet qui nous importe ici que celle de son âme. L’adolescent était si pur « qu’on voyait le ciel à travers le vitrail de ses yeux ». Mais pour ce voyou au cœur angélique, la vie ne pouvait être qu’infernale. Et elle le fut.

Ce qui frappe dans le portrait que dresse Lydie Dattas de ce grand écrivain qui érigea le vol, la prostitution et la délation en critères de vie, c’est finalement cette sensibilité religieuse qui faisait de lui un agneau. D’où son intérêt, au-delà d’un athéisme déclaré, pour la figure de Jésus : 

« Le dieu des va-nu-pieds faisait tout à l’envers, s’agenouillant devant les pauvres et humiliant les puissants. »

Tout aussi surprenante est sa vocation d’écrivain et sa volonté d’écrire dans le plus beau français. A 15 ans, le petit paysan tomba éperdument amoureux de la langue française « en découvrant le style aérien du poète Pierre de Ronsard ». Il s’en émerveille, écrit Lydie Dattas, «comme un pauvre qui pour la première fois boirait dans du cristal ».

 

La dernière partie du livre met en scène un trio inoubliable : une religieuse ratée, un gitan virtuose du luth baroque (1) et un vieil écrivain qui vivait auprès de ses deux jeunes amis, et malgré son cancer, « une vieillesse de conte de fées, heureux de retrouver à travers eux l’éclat de la jeunesse dans sa fraîcheur d’émail ». Un livre magnifique et magnifiquement écrit.

 




Lydie Dattas

Je me souviens de cet après-midi lumineux de 1970 où, étudiant à Rennes, j’ai découvert dans les rayons d’une librairie un petit livre de poésie très singulier que venait de publier le Mercure de France: 
Noone, le premier recueil d’une poète de 20 ans, Lydie Dattas. Comment oublier la force et l’étrangeté de cette écriture ? Noone ? No one ? Personne ? 

 

« Et

De l’Autre côté de la mer

Il y a

Les poissons jaunes de Noone. »

 

Ce petit livre, qui alternait des poèmes en anglais et en français, était extrêmement mystérieux, intrigant et beau.  D’une beauté convulsive. Lydie Dattas savait faire parler la foudre. Et l’on devinait des blessures, un combat permanent entre l’ombre et la lumière, la recherche radicale d’un absolu.

 

« Puisque je ne puis être la Prostituée

ou l’Ecuyère…

Je serai le Poète celui qui ment.

 

Le mensonge du Poète est sacré :

« Qui est laid ? Qui est beau ? »

Elle appelle.

 

Vraiment ? Tu vas partir ?

Le cœur bordé de laitue mauve

         Raison blanche ?

 

Mes plaies Nues ;

         Royales ;

                  Roses ;

Luisent dans la verdure. Soleil plus tard…

 

Pour le voyou aux Yeux Cailloux

La mort n’est pas la mer à boire.

Le chant de mort est une bouche close.

 

Silence de ma blessure. »




 

 

En 2003, Jean Grosjean a fait publier aux Editions Gallimard un livre que Lydie Dattas ruminait depuis des années et qui avait trouvé sa forme : Le Livre des anges (qui vient de trouver en 2020 une nouvelle vie dans la collection Poésie/Gallimard).

Comme les poètes symbolistes de jadis, Lydie Dattas proclame la beauté des lys et pâlit devant la douloureuse agonie des roses. Inlassablement, elle affiche et répète sa passion pour les anges. Pas un poème n’échappe à cette obstination.

 

« Les anges ont fondu mon cœur avec l’aurore,

les anges sont témoins que je n’ai pas menti.

Les anges me prêtaient leur divine jeunesse,

mais les anges reprennent la beauté qu’ils nous prêtent.

Je ne sais pas pourquoi les anges m’ont voulue,

les anges m’ont aimée à l’instant qu’ils m’ont vue.

Les anges m’ont aimée en dépit du malheur,

leur amour m’a laissée si merveilleusement pure,

j’aimerais mieux mourir que de douter des anges. »

 

Lydie Dattas parle d’un bonheur absolu et d’un amour « si fort qu’on ne peut pas le dire ».Elle nous invite surtout à partager avec elle la beauté. 

 

« Je préfère les anges à tout ce que je vois :

les anges d’un sourire indiquent la beauté,

ce pacte que le temps fait avec les anges.

La beauté chaque jour se rapproche de moi :

le cœur en hésitant retarde la beauté.

Le cœur en se taisant dit la vérité pure,

le cœur ne doute pas de ce qu’il faut aimer.

Le cœur est tout de suite au milieu du combat,

le cœur qui n’a jamais besoin de réfléchir,

Ce tonnerre mûri lentement dans mon âme

et la foudre arrivée en même temps que moi. »

 

La foudre, la déchirure, le malheur, mais aussi une vraie joie. « Les anges, dit-elle, ont changé ma tristesse en bonheur et j’ai été heureuse en dépit du malheur. » La poésie de Lydie Dattas est fascinante, tournée avec jubilation vers l’âme. Dans ce monde de chaos, je suis fasciné par sa vision spirituelle de la vie. Il faut en convenir, rien ne vaudra jamais le chaste amour des anges.

 

Bruno SOURDIN.



 



Lydie Dattas : Le Livre des anges, suivi de La Nuit spirituelle et de Carnet d’une allumeuse(Poésie/Gallimard, 2020) ; La chaste vie de Jean Genet, Gallimard, 2006.

 

(1) Il s’agit d’Alexandre Romanès, dompteur de fauves et poète, qui appartient à la grande dynastie gitane des Bouglione. Elle l’épousa en 1972 et vivra 25 ans avec lui.

Sur Alexandre Romanès : http://brunosourdin.blogspot.com/search?q=Romanès


24/10/2018

Alexandre Romanès, le poète tsigane qui aime regarder le ciel

                                                                                                                                                                 photo Bruno Sourdin

L’écriture n’est pas une tradition tsigane. Raison de plus pour s’attacher aux livres d’Alexandre Romanès. Poèmes, aphorismes, paroles perdues... Une œuvre surprenante et unique.

Né dans une grande famille circassienne, les Bouglione, Alexandre Romanès est un authentique poète. Ses mots viennent du cœur. Il ne cherche pas à embellir les choses. Il n’aime pas les belles phrases, mais il est poète. Il va droit au but et sa parole est éblouissante.

« Je ne comprend rien au monde.
Certains se sentent plus proches
d’un chien que du ciel.
Si seulement ils voulaient
lever la tête ! »

Le monde l’a souvent blessé mais Alexandre Romanès ne craint rien ni personne. Lorsqu’il dénonce la brutalité, l’injustice et la folie du monde, ses colères sont terribles. Mais son œil reste intact : il vit sous le ciel et il sait regarder le ciel.

« Depuis longtemps déjà
je vois des choses terribles.
Des fois, pour comprendre,
je prends ma tête à deux mains.
Malgré tout, chaque matin,
je redécouvre le ciel. »

Que faut-il pour remplir une vie ? La route, le vent, les étoiles suffisent.

« Les parleurs accusent Dieu,
pourtant, pas une feuille
ne manque à l’arbre,
rien n’égale un coucher de soleil
et on a tous un cœur. »


Au Marché de la poésie 2017 à Paris (photo Bruno Sourdin).

Alexandre Romanès déteste le mensonge et l’arrogance. Il ne comprend pas comment fonctionne notre monde. Il ne comprend pas l’ambition. Partout il ne voit qu’indifférence, des gens sans vie, des passants aux cœurs de pierre… Lui aime poser la main sur tout ce qui est beau, il aime rire avec ses filles, regarder les nuages passer… A tout l’or du monde, il préfère la brindille sur le bord du chemin. Et il n’oublie jamais de chanter les splendeurs de la vie :
« ma vie magnifique, comme l’oiseau
qui vole contre le vent,
les yeux fixés sur le ciel. »

La parole d’Alexandre Romanès est extrêmement simple et forte. Elle va droit au cœur, elle nous fait du bien. C’est la voix essentielle d’un poète authentique.

Bruno SOURDIN.

Un peuple de promeneurs, Le Temps qu’il fait, 1998.
Paroles perdues, Gallimard, 2004.
Sur l’épaule de l’ange, Gallimard, 2010.
Le luth noir, Editions Lettres vives, 2017.




Les Tsiganes sont comme les oiseaux
qui volent contre le vent.

*
Hier j’ai vu une femme avec son enfant
couchée sur le trottoir, elle ressemblait
à ma mère, comment ne pas m’arrêter.

Quand j’étais petit,
mon père a mis pendant des mois
un serpent dans ma chambre,
il voulait que je n’aie peur de rien.

*
Je fais bonne figure, je ne montre rien
mais certains jours, j’ai l’impression
d’avoir bu toute la tristesse du monde !

*
Avec toi, j’aimerais me promener
le plus longtemps possible
dans la campagne, entendre
la magnifique sonorité du luth
et le chant délicat des oiseaux,
et passer autant que possible
pour un imbécile.
Qu’ils m’oublient.
*
J’appartiens à un peuple
qui ne veut pas 
laisser de traces.


(extraits de Le luth noir, 2017, aux Editions Lettres Vives)





En 1993, avec son épouse Délia,
il fonde le Cirque Romanès,
premier cirque tzigane d’Europe,
avec un petit chapiteau de 300 places,
installé à la Porte Maillot à Paris.