24/06/2026

La photo, c’est un voyage solitaire




En 1955, à 31 ans, Robert Frank s’est lancé dans un long voyage de 14 mois aux Etats-Unis pour photographier sur le vif la vraie vie des Américains ordinaires, sur la route, dans les rues des villes, au café, dans les drive-in, aux enterrements ou devant le juke-box. Il a sillonné cet immense territoire avec son 35 mm Leica. Il est parti sans programme établi, dans une Ford de location. Il a réalisé 28 000 photographies, prises à l’arraché, par surprise, frénétiquement, répétant sans cesse sa devise: « Prendre l’appareil, prendre la photo vite, et ça y est. » 

 

De ces 28 000 clichés, gravés sur 767 pellicules, il en a sélectionné 83. Et ces 83 clichés ont été assemblés dans un livre sobrement intitulé « Les Américains », qui a révolutionné l’histoire de la photographie.

 

Robert Frank était né en Suisse dans une famille juive aisée qui avait dû quitter l’Allemagne pour échapper aux persécutions nazies. En 1947, il s’était installé à New York, dans un pays qui représentait à ses yeux le royaume de la liberté. C’est grâce à une bourse de la fondation Guggenheim qu’il a pu arpenter 48 états américains en s’aventurant sur la fameuse route 66 et en suivant son instinct. Mais, très rapidement, ce qui lui saute aux yeux c’est l’envers du décor, la face sombre du rêve américain: l’Amérique de la pauvreté et de la ségrégation, de la tristesse et du désespoir. Jack Kerouac, qui va signer la préface de son livre, le dit lui aussi à sa manière: « Robert Frank, Suisse, discret, gentil, avec cette petite caméra qu’il fait surgir et claquer d’une main, a su tirer du coeur de l’Amérique un vrai poème de tristesse et le mettre en pellicule, et maintenant il prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde. »

 

Jack Kerouac, son ami new yorkais, le roi de la route, n’en revient pas. Quand Robert lui présente les 83 photographies de l’album, il saute de joie: « Tu as des yeux », s’exclame-t-il. Tout chez Frank le réjouit: il expérimente, il improvise comme un saxophoniste de jazz, il travaille très vite et avec beaucoup d’intuition, en prenant à la volée les photos de ce monde en pleine mutation qu’il découvre. Il ne prend qu’une seule vue, parfois deux ou trois, mais c’est un maximum. Et que voit-il ? Une jeune fille triste dans un ascenseur de Miami; un gars tatoué qui s’est endormi au pied d’un arbre dans un parc perdu de l’Ohio; une douce femme noire qui tient un beau bébé blanc dans ses bras à Charleston, en Caroline du Sud; un cireur de chaussures que l’on a installé au milieu des urinoirs de la gare centrale de Memphis, Tennessee; une route qui file, interminable, à la tombée de la nuit, comme l’appel d’une vie nouvelle. La dernière photo est prise à toute vitesse sur une route du Texas: on devine que les gamins que l’on aperçoit blottis sur le siège de la vieille Ford sont ses enfants, Andrea et Pablo. Les visages ne sont pas très nets, car Frank ne s’embarrasse pas à fignoler ses photos. Il s’efforce au contraire, comme il le dira plus tard, à « faire surgir quelque chose de l’intérieur ». Pour lui, « la photo, c’est un voyage solitaire ».

 

 

BOURLINGUER

AVEC TRISTESSE

SANS CESSE

 

Kerouac adore la vision de son ami suisse, qu’il a toujours considéré comme un véritable poète, le poète à l’appareil photo. Ce qu’il voit dans ces 83 clichés est l’aboutissement d’une quête frénétique. Un lien secret relie avec une force inouïe tous les morceaux de l’album. « Il a photographié avec agilité, sens du mystère, génie, et avec tristesse et l’étrange discrétion d’une ombre, des scènes qui n’avaient encore jamais été vues sur la pellicule. »

 

Du côté des éditeurs new yorkais et des revues d’art, ce n’est pas du tout le même enthousiasme : personne n’apprécie la vision sacrilège de Frank. Ils s’attendaient à ce qu’on leur montre un pays victorieux, des paysages grandioses alors que ceux que le photographe suisse leur ramène sont plutôt sombres. Ils sont scandalisés. Ils ne comprennent pas qu’on puisse faire un livre avec des photos qu’ils jugent sinistres, avec des clichés flous, des images granuleuses, des cadrages sauvages et mal calculés… 

 

N’oublions pas que nous sommes dans l’Amérique du maccarthysme et qu’un photographe qui s’attache à mettre en avant l’Amérique des perdants ne peut être tenu en odeur de sainteté. Vision en totale contradiction avec celle de l’ami Kerouac: « S’il y a quelqu’un qui n’aime pas ces images c’est qu’il n’aime pas la poésie, on dirait, et s’il y en a qui n’aiment pas la poésie, qu’ils rentrent chez eux et se tapent la télé des cow-boys à large bords avec ces braves chevaux qui les tolèrent. »

 

C’est en France à Paris que le livre va finalement être accepté en 1958 aux éditions Delpire. Ce qui fera réfléchir Grove Press: l’éditeur new yorkais publiera l’année suivante in extremis sa version du livre. Avec raison car « Les Américains » avec le temps va être considéré comme un livre mythique. Un classique. Peut-être le livre le plus célèbre de l’histoire de la photographie. Et Robert Frank va devenir par la même occasion l’un des plus célèbres photographes du monde.

 

Frank aurait pu prolonger indéfiniment la formule qui l’avait rendu célèbre. Il a fait tout le contraire en passant au cinéma, « l’image qui bouge tout le temps », et en réalisant un premier film expérimental, « Pull my Daisy », avec ses amis de Manhattan, un film écrit justement par Jack Kerouac. « Je ne voulais pas vraiment répéter ce que j’avais fait avec « Les Américains ». Il fallait que je change. Faire autre chose. » On était en 1959, les Etats-Unis étaient en train de changer, le climat devenait plus libre. Et ce film cosigné avec le peintre Alfred Leslie par tombait à pic: il montrait l’esprit de cette époque. Il est tout de suite devenu une référence sur la renaissance poétique new yorkaise.

 

« Pull my Daisy » est un film expérimental de 28 minutes. Il témoigne magnifiquement de la rage de vivre des poètes et artistes bohèmes de New York, clochards célestes de la Beat Generation. Et le film de Robert Frank est devenu une légende, une oeuvre culte d’une ampleur inattendue. Une réussite éclatante. Et pour ceux qui aiment la poésie, c’est une vraie bénédiction.


Bruno SOURDIN.

 

 

« Les Américains », photographies de Robert Frank, introduction de Jacques Kerouac, éditions Delpire.

« Pull my Daisy », film de Robert Frank et Alfred Leslie, texte de Jack Kerouac.



Robert Frank, autoportrait revisité par Léo Verle.



Cet article a été publié dans la revue littéraire La Grappe, n° 112, printemps été 2026.

23/06/2026

Les sourires de Bénarès

L'heure du bain purificateur dans le Gange.                                            Photo Jean-Yves DESFOUX

 

Le Gange est le fleuve sacré par excellence. A Bénarès, sur les ghâts, ces escaliers de pierre qui descendent dans l’eau, les Hindous viennent pour se purifier, se baigner, pour laver leur linge, adorer le soleil ou pour prier leur dieu d’élection.

 

L’eau du Gange, assure-t-on, accorde la libération. Des vieillards qui ont renoncé à la vanité du monde viennent ici passer les derniers jours de leur vie et s’assurer d’une meilleure réincarnation. Sur les ghâts, on procède à la crémation des morts. Des bûchers brûlent sans cesse. Les cendres des morts sont dispersées dans le fleuve. C’est un endroit propice à la méditation.

 

Bénarès est la ville sainte de Shiva, le dieu qui, dit-on, a sorti la ville de l’océan avec son trident. Des centaines de temples lui sont dédiés. Shiva est le grand dieu destructeur mais on l’appelle aussi le Bienveillant car il nous permet de sortir de ce monde de la multiplicité. Il ne peut pas en effet y avoir de destruction d’un plan de conscience sans recréation. C’est pour cela que Shiva est souvent représenté symboliquement par une colonne cylindrique, un phallus, le lingam. On le représente aussi assez souvent comme le dieu de la danse, entouré d’un cercle dans lequel s’allument des lumières qui symbolisent la naissance et la mort des mondes.

 

Bénarès est un univers. La ville sainte occupe dans notre imaginaire une place de choix. Elle l’occupait déjà au tournant des XIXe et XXe siècles, à l’époque où écrivait Henry J.M. Levet, ce poète de la modernité, qui rompit avec la bohème montmartroise en 1897 et fit le voyage en Orient à bord de l’Armand Béhic, qu’il a immortalisé — ô la poésie des paquebots !

 

« L’Armand-Béhic (des Messagerie maritimes)

File quatorze noeuds sur l’Océan Indien… 

Le soleil se couche en des confitures de crimes,

Dans cette mer plate comme avec la main. »

 

Dix poèmes (pas un de plus), dix Cartes postales ont assuré sa postérité :  dans des sonnets torrides qui m’ont toujours frappé, et qui font parfois penser au Rimbaud aventurier de la mer Rouge (quil admirait), il écrit en vers syncopés les charmes mélancoliques de Bénarès :

 

« Bénarès, accroupie, rêve le long du fleuve;

Le Brahmane, candide, lassé des épreuves,

Repose vivant dans l’abstraction parfumée… »

 

Levet revint de l’Inde britannique avec des photographies souvenirs de maharadjahs et la nostalgie d’une jungle ensoleillée, avant de devenir vice-consul de 3e classe à Manille puis d’être emporté par une phtisie à 32 ans. Bénarès fut pour lui une aventure littéraire, une quête intime, un rêve rassurant dans un monde qui était déjà incompréhensible.

 

  

 

Jean-Yves Desfoux.                        DR
 

Pour Jean-Yves Desfoux, c’est une toute autre aventure, photographique celle-là. Le reporter photographe revient justement de l’Inde où il a crapahuté dans le Rajastan. A Bikaner, dans le désert du Thar, il a célébré la fête du dromadaire qui lui a fait penser, lui le photographe de la Manche, à la foire Sainte-Croix de Lessay. « J’avais là sous les yeux les mêmes foules heureuses, le même bonheur de se retrouver ensemble et de faire la fête, le même respect admiratif de l’animal. Les dromadaires de Bikaner m’ont fait penser aux chevaux de Lessay. » 

 

A Bénarès (maintenant appelée Vâranâsi), il a aimé capter avec émotion le sourire des femmes à l’heure du bain purificateur dans les eaux du Gange, avant les prières et les offrandes. François Simon, le journaliste qui a été pendant des années son complice à « Ouest-France », le dit avec grâce : « Les sourires sont étincelants et merveilleuse l’atmosphère qui fait oublier le dénuement. La lumière éclaire une scène presque biblique dans des lumières de chef d’oeuvre de bien avant l’invention de la photographie. »

 

Bénarès est un sourire, un beau sourire du jour en feu. Je m’incline à mon tour devant vous, âmes sentinelles, visages vivants de l’éternité.

 

B.S.

 

« Visages du monde », à la découverte de l'Inde, du Népal, du Laos, du Cambodge, du Pérou et de Cuba. Photographies de Jean-Yves Desfoux, textes de François Simon, APPN éditions. Exposition à la Galerie des Sept à Coutances.


www.atelierles4routes.com




 

 

 

18/06/2026

La voix vibrante de Kunwar Narain

  

Kunwar Narain, le poète de Delhi.                                                                                    DR


 

Kunwar Narain est un poète majeur de l’Inde moderne, une des voix les plus vibrantes de langue hindi. La poésie était pour lui une nécessité absolue.

« La poésie peut offrir beaucoup

parce qu’elle est capable de beaucoup

         dans notre existence

                  si nous lui faisons une place

comme le font les arbres pour les fleurs

comme le fait la nuit pour les étoiles »

 

Narain est né dans l’état d’Uttar Pradesh en 1927. Son œuvre est particulièrement abondante et englobe des domaines variés, poésie, poèmes épiques, nouvelles, essais de critique littéraire… Il a traduit des écrivains considérables : Stéphane Mallarmé, Constantin Cavafy, Jorge Luis Borges ou Derek Walcott, le grand poète des Caraïbes…

 

 

Narain en français aux éditions Banyan

 

Dans son œuvre poétique, qui vient d’être traduite en français directement du hindi par un universitaire de Lausanne, Nicola Pozza, il aborde les sujets les plus douloureux, la mort, la guerre, mais aussi de vivifiants souvenirs de voyages. Sa sensibilité à la nature est constante. C’est ainsi, apprend-on, qu’il aime discuter avec son arbre :

« J’ai pour voisin intime

un vieil arbre

— aucune idée de son nom, de son origine —

                  ses branches sont si proches

                  toujours là toujours présentes

                  dans la véranda de ma maison

                  il me suffit quand je le veux

                  de tendre la main pour caresser son front

                  et lui tendrement me fixe de son regard

                  doux comme celui d’une vache. »

 

Il rêve d’arriver un jour au pays des papillons, de partager la mélancolie d’un éléphant qui se sent vraiment seul, il rêve de retrouver la vie pure et simple de son enfance :

« Comme des bulles de savon

quelques petites fleurs blanches voletant dans le vent

venaient s’accrocher aux cheveux de Maman

quand elle revenait de la cour

une fois les plants de tulsi arrosés. »

 

Désormais le poète se rend compte qu’il lui reste peu de temps et nous écoutons sa voix emplie d’affection conter l’histoire de sa vie, une aventure qui s’achève — « il reste si peu de temps et pourtant » — mais à laquelle il voudrait ajouter un nouvel épisode : 

« J’aimerais m’imprégner de ton parfum musqué,

j’aimerais vivre un amour total

une ivresse telle

qu’elle soit plus excitante encore

que le tout premier amour… »

 

Ce grand poète de Delhi — qui est mort en 2017 — nous offre une oeuvre poétique essentiellement méditative et introspective, dans une langue simple et vibrante.

« Maintenant lâche mes mains

         dans l’eau profonde

Elles ne couleront pas

         l’océan les remplira. »

Une poésie imprégnée de beauté et résolument incarnée.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

Kunwar Narain, Confluences, traduit du hindi par Nicola Pozza, éditions Banyan, 2025

 

 

 

08/06/2026

Ces soirs que Han Kang a rangés dans son tiroir

 



Han Kang                                                                                                                                         DR

En décernant le prix Nobel de littérature 2024 à Han Kang, une Sud-Coréenne de 53 ans, les jurés de Stockholm ont touché juste, en révélant aux lecteurs du monde entier une auteure envoûtante, dont l’oeuvre est nourrie aussi bien de rêves poétiques que de cauchemars traumatiques. Coup de projecteur sur une écriture bouleversante, tantôt paisible, tantôt douloureuse.

 

« Un soir

Tard, je

Regardais la fumée monter

De mon bol de riz blanc.

Je compris

Que quelque chose s’en allait à jamais. »

 

Après la réception de son prix Nobel, Han Kang a raconté que, lorsqu’elle était enfant, ses livres, tous ses livres étaient ses amis. Elle a beaucoup déménagé et changé d’école, mais quand elle rentrait à la maison, elle se sentait protégée par tous les livres. « Mon père est lui aussi écrivain, et le plus important pour moi, cest que jai grandi entourée de livres, car ma maison était comme une petite bibliothèque. Nous n’étions pas riches et nous navions pas de meubles convenables. Juste des livres. Des fenêtres, des portes et des livres. Cest ainsi que jai pu explorer tous les livres qui me faisaient envie. »

 

Elle a toujours adoré lire mais ce n’est pas cela qui l’a décidée à devenir écrivaine, la profession de son père non plus. Elle dit que « c’était tout à fait personnel » et elle cite ce souvenir fondateur: « Je me souviens qu'à 14 ans, je lisais une nouvelle. C'était en hiver et dans cette nouvelle, un jeune homme jetait de la sciure de bois dans le poêle, la flamme s'est allumée et une lueur a brillé dans ses yeux. Il y avait quelque chose de magique et je pouvais sentir la chaleur et le rouge de la flamme sur ma peau. C'est après cette expérience magique que j'ai décidé de devenir écrivaine. »

 

Han Kang est une personne à la fois calme et résolue. Elle vit au jour le jour: « Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne vais pas en soirée, une vie simple, quoi. » Elle veut juste vivre pleinement. « J'essaie d'être entièrement présente à chaque instant, et c'est peut-être le secret d'une vie réussie. »

 

Un jour, pendant l’écriture de son quatrième roman, la mécanique s’est bloquée et l’inspiration l’a quittée. « Ce n’était pas simplement le syndrome de la page blanche. C’était comme si je ne pouvais plus lire de fiction. Je ne supportais plus la fiction et j’étais incapable d'en écrire non plus. Je ne pouvais donc lire que des livres documentaires, et même les films de fiction m’étaient insupportables. » 

 

Pendant près d’un an, elle s’est passionnée pour des livres sur l’astrophysique. Et puis soudain, alors qu’elle longeait un ruisseau à vélo, le roman qu’elle avait commencé à écrire lui est revenu en tête. Il lui manquait. « Alors, je suis rentrée chez moi et jai eu envie de me remettre à écrire. Javais juste besoin de temps. »

 

Entre l’écriture de ses huit romans, Han Kang a écrit des nouvelles et des poèmes. Dans sa poésie, elle ne cherche pas à faire dans l’originalité ou à impressionner. Sa poésie est d’une rafraîchissante simplicité.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

A l’automne 2024 à Stockholm, le prix Nobel de littérature lui est décerné et, pour tout le monde, c’est un choc. On découvre en effet une oeuvre bouleversante. Les jurés suédois saluent « sa prose poétique intense qui affronte les traumatismes de l’Histoire et expose la fragilité de la vie humaine ». L’oeuvre romanesque de Han Kang est en effet marquée par les images de l’un des pires massacres que la Corée a connu: trente mille civils assassinés en 1948. Une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies, qu’elle réveille dans un roman poignant, « Impossibles adieux » (1).

 

En décembre 2024, en allant recevoir son Nobel, elle a impressionné tout le monde par sa modestie et sa douceur. Dans son discours de Stockholm, elle dit de sa petite voix fluette : « Quand j'écris, j'utilise mon corps. J'utilise toutes les sensations : la vue, l'odorat, le goût, la tendresse, la chaleur, le froid, la douleur, les battements de mon cœur, le vent, la pluie. J'essaie d'insuffler à mes phrases ces sensations si vives, celles que j'éprouve en tant qu'être humain, le sang qui coule dans mes veines, comme si j'envoyais un courant électrique. Et quand je sens ce courant se transmettre au lecteur, je suis émerveillée et touchée. »

 


Han Kang est une femme discrète et réservée. Elle le restera. Lorsque le Nobel lui est tombé dessus, elle était chez elle à Séoul, tranquille, en train de boire du thé avec son fils. Et elle compte bien continuer à vivre ainsi, au calme. « Je me tiens à l'écart, et j'espère pouvoir continuer à écrire sans être trop sollicitée. Je crois que la paix intérieure est essentielle pour écrire, alors j'essaie de ne pas me laisser affecter par cette attention. C'est ma priorité. » 

 

On peut découvrir sa poésie dans un recueil au titre mystérieux, « Ces soirs rangés dans mon tiroir », paru chez Grasset (2). Il y est question d’un oiseau qui pleure dans la nuit, d’une maison plongée dans une lumière obscure, d’un caillou bleu qu’elle avait vu en rêve, d’un arbre noir qui reprend vie… Han Kang parle souvent avec mélancolie de la neige qui tombe à gros flocons:

« Les flocons de neige fondue

Effleuraient mes sourcils en désordre

Et tapotaient mes joues glacées

Telle la caresse d’une main maternelle. »

 

Han Kang écrit la vie, à la fois les jours paisibles et les jours douloureux. Est-ce d’avoir travaillé si longtemps sur la mémoire traumatique de son pays ? Les cauchemars sont devenus une habitude. « Je pense aux massacres perpétrés de ce côté-ci du miroir ».  Sa tristesse ne dort jamais. Parce qu’elle veut exposer la fragilité de la vie, l’épouvante et la mort sont rangées toujours dans son tiroir. 

 

« Aujourd’hui

Je n’ai pas parlé une seule fois

Car je me suis mise à croire que j’étais devenue

La pâle lumière reflétée sur le mur

Ou bien une ombre

Quelque chose de cet ordre-là

Mourir

Etre réduite à si peu, c’est stupéfiant

J’aurais voulu comprendre

En quoi c’est une souffrance »

 

Elle nous rappelle cette scène du « Septième Sceau », le film d’Ingmar Bergman, qui la poursuit :

« La mort en se retournant me salue

“Tu seras engloutie“

Une ombre noire est gravée sur ma nuque ».

 

Pleurer lui est devenu une habitude. Mais, malgré tout, sa voix reste d’une infinie douceur, presqu’un murmure. Et elle tient souvent ses lèvres closes.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

La poésie de Han Kang est un cadeau. Une découverte merveilleuse.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

(1)   « Impossibles adieux », Grasset, 2023, traduit par Pierre Bisiou et Kyungran Choi. Ce roman a reçu le prix Médicis étranger.

(2)   « Ces soirs rangés dans mon tiroir », Grasset, 2025, poèmes traduits du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

26/05/2026

A Orval, le bonheur est dans le papier peint

Sandy Cloupeau vit et travaille à Sourdeval, dans la Manche

 

« Dans mon travail, j’ai toujours voulu mettre en avant la nature, la finesse, la fragilité du vivant. » 

 

Le travail que Sandy Cloupeau propose au Bouillons Kub est à la fois sensible et provocateur. Intitulée « Émergences », cette installation emprunte à la fois la technique du papier peint et celle des livres pop-up, ces livres dont les enfants raffolent et qui font surgir des images en relief au sein même des pages.

 

  


 

« Elle développe une œuvre qui brouille les frontières entre art décoratif et art plastique », souligne André (son nom d’artiste), le fondateur du Bouillons Kub, cette étonnante et stimulante salle d’art contemporain installée à Orval-sur-Sienne (près de Coutances) en pleine campagne.

 

Sandy Cloupeau travaille beaucoup sur le motif, dans la tradition développée en Angleterre au XIXe siècle par William Morris, peintre, architecte et écrivain engagé, membre de la Confrérie préraphaélite et personnage-clé des arts décoratifs anglais. Il a réalisé de nombreux motifs pour papiers peints. Une œuvre particulièrement inspirante, qui reste assez mal connue en France, malgré la très belle exposition de 2022 au musée La Piscine de Roubaix. En réaction contre la révolution industrielle de l’époque victorienne, Morris prônait un retour à la campagne et encourageait l’expérience d’ateliers collectifs. Il a été un des premiers artistes à abolir la frontière entre beaux-arts et arts appliqués. Il apparait aujourd’hui comme un artiste parfaitement d’actualité.

 

Les compositions de Sandy Cloupeau mettent en scène le corps humain, le plaisir charnel, avec une jubilation profonde. « Ses papiers peints, loin d’être de simples ornements, deviennent des surfaces vivantes où prolifèrent motifs organiques et symboliques, précise André. Elle célèbre la sensualité et la vitalité du vivant face aux dérives de la technoscience et à la dématérialisation du monde. »







« Sandy Cloupeau travaille le dessin, explique André.Tout est dessiné à la main au départ, puis elle fait appel à la numérisation pour faciliter l’exploitation de ses images. » Ensuite la plasticienne ajoute le procédé du pop-up, le spectateur est alors « confronté à une oeuvre en expansion ».

« Par le biais du pop-up, j’ai voulu faire émerger ces motifs, confirme-t-elle. Il y a le côté un peu ludique. On est fasciné par ce papier qui va prendre forme et émerger.»


Émergences, un hymne tourbillonnant à la vie. 


Bruno SOURDIN.


Le Bouillons Kub est à la fois un espace d’exposition dédié à l’art contemporain et un réseau d’artistes. « Émergences » est la 52e exposition accueillie par l’association Arsor. 

Bouillons Kub, 7 rue des Mares, 50660 Orval-sur-Sienne.

Contact: arsorandre@gmail.com






14/05/2026

Les confessions exquises d’un baby boomer brillant

 

Philippe Barbot.                                  DR

J’ai adoré le nouveau livre de Philippe Barbot, « L’état du véhicule témoigne de la violence du choc ». Un titre étrange, qui fait écho de toute évidence à un stage d’étudiant journaliste dans un canard de province. L’auteur n’en est pas resté là évidemment, il a été pendant 20 ans la plume rock  émérite de Télérama. Et aujourd’hui pas question de rater ses chroniques toujours impeccables et magnifiquement écrites pour le magazine Rolling Stone.

 

Philippe Barbot livre ici ce que l’on pourrait appeler les confessions d’un baby boomer qui avait 15 ans en 1968 et qui raconte avec sensibilité et subtilité quelques scènes de sa jeunesse, quelques tranches de sa vie: son bahut, sa gratte électrique, les filles qui le rendaient marteau, les aventures d’Oumpah-Pah (et de Double Scalp), l’ombre du général de Gaulle, la vie en communauté, les fanzines underground… Chroniques tendres et légères, qui peuvent aussi être poignantes: souvenirs vibrants d’une mère courage, d’un père au sourire si rare. Philippe ne cache rien de ses tristesses : ni ses chutes dans l’escalier, ni ses copains partis trop tôt, pas même une tentative de suicide…

 

Et puis la bande-son du livre est irréprochable. Je ne suis pas surpris : Philippe est l’une des plus belles plumes du rock et de la chanson depuis plus de 40 ans. Son plaisir d’écrire, avec un goût sûr, ne s’est jamais relâché. 

 

Et on se régale avec la playlist éclectique du livre, qui commence par Carte De Séjour (« Douce France ») et Debbie Harry (« French Kissin’ In the USA ») et se termine avec Joy Division (« I Remember Nothing ») et Johnny Hallyday (l’inévitable « Souvenirs, souvenirs »).

 

Personnellement, j’y aurais bien ajouté le mémorable « Astral Weeks » de Van Morrisson, que Philippe me fit découvrir chez lui, à l’époque où nous étions condisciples à l’école de journalisme de la rue du Louvre. Non, je n’ai pas oublié le plan astral du génial Irlandais et de ses chansons miraculeuses. We are going to heaven, in another time. Un des plus grands albums de notre sacrée jeunesse.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

Philippe Barbot: « L’état du véhicule témoigne de la violence du choc », Editions Il est Midi. 

 


 

  


06/05/2026

Alain Buhot fait le tour du monde dans son atelier


Alain Buhot.                                                                                          Photo Bruno Sourdin


A Tourlaville, le plasticien Alain Buhot déforme  les cartes et les plans du monde entier avant de les agresser au scalpel. « Je mixe et superpose ces ravages de papier dans une volonté de reconstruction », explique-t-il. Son travail interroge l’idée de temps et de mémoire.


Prenons la série « MAP ». Tout commence ainsi: dans un dictionnaire, qu’Alain Buhot ouvre au hasard, il va poser son doigt sur le nom de la première ville venue, imprime le plan de cette ville sur un grand papier aquarelle. Puis il réitère l’opération douze fois, dans douze villes. Et, dans chaque ville, il ne garde que les lieux de circulation. Il lui faut alors chercher des endroits qui puissent faire une continuité avec une rue d’une autre ville et faire la même chose avec les 12 villes. Superposer, juxtaposer et imprimer… « Avec le temps, précise-t-il, le nom des rues s’efface et cela devient une autre carte, une carte blanche. »



La série MAP.                                                                                                                                        




Les travaux qu’Alain Buhot entreprend jusqu’à épuisement de la série  peuvent être longs. Lorsqu’une série est lancée, il va y travailler dix heures par jour. C’est donc un rituel, un chemin de méditation. Lui, parle volontiers de « performance sans public ». 


Avant de se lancer dans un nouveau travail, il détermine un protocole. « Je fixe des règles et je n’en sortirai pas. » « Chaque étape est tirée aux dés. Comme cela je ne prends pas la moindre décision. » Les choses se font un peu d’elles-mêmes. « A la fin, il y a tellement d’étapes qu’on ne reconnait plus le point de départ. »


Dans la série « Sans titre (Couleurs) », il joue avec des éléments géographiques portant un nom de couleur. « Ce protocole est choisi pour retirer l’idée d’affect et d’inspiration. Ces fragments géographiques créent des formes abstraites mises en espace sur le support papier. »


La série Sans titre (Couleurs)



Pendant qu’il travaille, au hasard des mots qu’il va trouver dans son dictionnaire, il cherche sur Youtube des enregistrements qui correspondent au mot que le sort lui a désigné. Et ces enregistrements deviennent en quelque sorte la bande-son de son travail et lui permettent de se concentrer sur l’oeuvre qu’il est en train de réaliser. « Je tombe ainsi sur des trucs où je ne serais jamais allé. Pendant le Covid, j’ai ainsi fait le tour du monde dans mon atelier. »


B. SOURDIN.


En mai, Alain Buhot expose à l’Atelier DMM, 19 rue de Chausey, à Lingreville 50660.