04/07/2026

Le livre de l’Été de l’amour

 


Lenore Kandel a défrayé la chronique en 1966 en célébrant l’amour charnel alors que San Francisco s’apprêtait à vivre son « Été de l’amour ». « The Love Book » eut un retentissement mondial avant de tomber dans l’oubli. On le republie aujourd’hui et c’est une aubaine. Portrait d’une femme libre et visionnaire. 


Lenore Kandel est née à New York en 1932 dans une famille d’origine roumaine. Elle a passé son enfance en Pennsylvanie. Son père était romancier et scénariste de série B. Lenore était une jeune femme très libre, adepte d’une poésie lyrique originale et férue d’ouvrages de philosophie orientale. Elle s’est toujours considérée comme un écrivain. A Hollywood, où elle vit quelques temps avec son père,  elle rejoint une bande et se fait arrêter pour vol à l’étalage. 


En 1960, elle s’installe définitivement en Californie, à San Francisco. Elle y rencontre Gary Snyder, le poète Beat, et entame une relation amoureuse avec Lew Welch. Lew est lui aussi un poète, ami et compagnon de route (et de beuveries) de Jack Kerouac. Lorsque Jack est arrivé à San Francisco, il a entraîné Lew et Lenore à Big Sur dans la cabane que Lawrence Ferlinghetti, le libraire et éditeur de City Lights, possédait au bord du Pacifique. 


Jack, devenu célèbre depuis la publication de « Sur la route », filait un mauvais coton: il avait de graves problèmes d’alcoolisme, il était incapable de trouver la paix et buvait continuellement. Il raconte tout cela très bien dans « Big Sur ». Dans ce roman, Lew Welch est dépeint sous les traits de Dave Wain et Lenore Kandel est Romana Swartz. Lenore raconte: « Il était très mal  en point et partit là-bas pour s’éclaircir les idées. Mais Big Sur est un noeud de forces élémentaires, un endroit dangereux — un peu comme un trip d’acide, une énorme concentration de réalité. (…) Le voyage à Big Sur fut très agréable. Lew était un conducteur hors pair, un grand conteur, le meilleur conteur que j’ai jamais connu, ses histoires étaient toujours incroyables. Il parlait, Jack parlait, nous chantions tous en choeur. » (1)


Kerouac buvait bouteille sur bouteille, il était ivre mort avant d’arriver à la cabane. Il relate avec une précision impitoyable ce séjour terrifiant où il devient de plus en plus fou: dans sa dernière nuit d’insomnie et de paranoïa, il eut le pire accès de delirium tremens de sa vie. Il voyait des signes de mort partout. Il était persuadé que Romana faisait partie d’une secte secrète d’assassins communistes et qu’avec Dave ils restaient éveillés dans leurs sacs de couchages pour lui faire perdre la raison et attendre sa mort. 

« Big Sur » est le dernier roman de Jack. Il y raconte avec lucidité son propre chaos. A la fin du livre, il a ajouté un extraordinaire poème, « La mer », dans lequel il a transcrit avec génie les bruits de l’océan Pacifique à Big Sur.


Six ans plus tard, Lenore Kandel publie à San Francisco un court recueil de poèmes qui est une bombe.


« je suis nue contre toi

et je pose ma bouche sur toi doucement

j’ai une folle envie de t’embrasser

ma langue te vénère

tu es beau

ton corps me rejoint

chair contre chair

peau qui glisse sur une peau dorée

comme la mienne contre la tienne

ma bouche ma langue  mes mains

mon ventre et mes jambes

contre ta bouche ton amour

glisse… glisse…

nos corps se meuvent et se rejoignent 

insupportablement


Ton visage au-dessus de moi

est le visage de tous les dieux

et les démons magnifiques »

 « The Love Book » rassemble des poèmes érotiques qui célèbrent avec ardeur le plaisir sexuel féminin. Chose impensable dans l’Amérique de 1966, où les femmes n’étaient pas censées s’exprimer ouvertement sur les joies du sexe. Un scandale.


Ses poèmes nous montrent une femme sexuellement libérée, qui s’exprime sans pudeur:

« tu me baises sans répit avec ta langue ton regard

par tes mots par ta présence

nous transmutons

nous sommes aussi doux, chauds et tremblants

qu’un jeune papillon doré


l’énergie

indescriptible

presque insupportable 

la nuit quelques fois je vois briller nos corps »


Pour Lenore, la relation sexuelle est une joie, une extase, une forme d’acte spirituel où les corps frémissants se mêlent aux figures de divinités fabuleuses:

« reflétés dans le miroir doré nous sommes les avatars de

Krishna et Radha

pur amour-désir de la divinité beauté insupportable

incarnation charnelle »


Le livre est saisi par la police dans deux librairies de San Francisco, la Psychedelic Shop et City Lights, la librairie de Ferlinghetti, de la même façon que l’avait été dix ans plus tôt le fameux « Howl » d’Allen Ginsberg. S’en suivit un long procès pour obscénité. Ronald Reagan venait d’être élu gouverneur de Californie et il n’avait qu’une idée en tête: réprimer ce qu’il appelait « le trafic de pornographie » et « nettoyer le désordre à Berkeley », autrement dit les manifestations étudiantes. 


Bien au contraire, le désordre va s’étendre l’année suivante avec le Summer of Love (l’Été de l’amour) et l’émergence du mouvement hippie. Le procès pour obscénité va durer pendant cinq semaines et le livre sera condamné. Mais en réalité, le public a massivement soutenu le « Love Book ». Le « hurlement féministe » de Lenore Kandel va finalement l’emporter. Son livre aurait pu rester confidentiel, le procès le fit connaître dans le monde entier.


L’année suivante, Lenore sera la seule femme à prendre la parole devant 30.000 personnes aux côtés de Timothy Leary et d’Allen Ginsberg lors du rassemblement historique des tribus du Human Be-In. Un évènement qui a permis de rassembler tous les courants qui traversent la contre-culture naissante, pacifistes, militants, mystiques, acid freaks, partisans d’un retour à la nature, rebelles de l’underground. Les temps étaient en train de changer. « C’est un des évènements de l’histoire de l’humanité », assurait Edgar Morin dans son « Journal de Californie », où il séjournait en 66-67. « Love! Love! Le mot est partout répété, mot qui chez nous semble obscène dès qu’il déborde le couple d’amants. Il est ici dit avec simplicité, insistance, innocence, ardeur. Love, Love! »


Comme Ginsberg et Snyder, Kandel fait le lien entre la Beat Generation et la scène hippie. A San Francisco, elle a rejoint les Diggers, le collectif qui distribue de la nourriture dans Golden Gate Park et propose à qui en a besoin une clinique gratuite. Comme toutes les personnes avec lesquelles elle bossait à Haight-Ashbury à cette époque-là, elle était persuadée  que l’on pouvait changer le monde. C’est là qu’elle rencontre Bill Fritsch, un motard Hell’s Angels, et qu’ils deviennent à San Francisco un couple charismatique et se marient. Elle publie alors un nouveau livre « Alchimie du mot ». Un livre plus long, plus abouti.


« Tout d’abord ils massacrèrent les anges

entravant leurs frêles jambes avec leurs cordes métalliques

et

découpant leur gorge soyeuse avec des couteaux de glace

Ils moururent en agitant leurs ailes comme des poulets

et leur sang immortel humidifia la terre en feu 


nous regardâmes depuis les tréfonds

depuis les tombes, les cryptes

rongeant nos doigts noueux

puis

tremblants, enroulés dans nos draps souillés d’urine

Les séraphins et les chérubins sont partis

ils les ont mangés et ont brisé leurs os pour en sucer la moelle

ils ont torché leurs culs avec le plumes d’ange

et maintenant ils arpentent le rues

leurs yeux brûlants comme la braise »


En 1970, ils ont un terrible accident de moto. Elle a 38 ans. Blessée à la colonne vertébrale, elle restera handicapée à vie. Elle rompt avec Fritsch et doit se retirer du monde. Elle ne publiera plus de livre.


Dans un ouvrage formidable sur Janis Joplin, Jeanne-Martine Vacher est allée à la rencontre de tous ceux qui ont connu la chanteuse (2). C’est ainsi qu’à San Francisco, elle a rencontré Lenore, qu’elle dépeint sur son lit de douleur comme une femme extrêmement gentille et disponible à la rencontre Lenore lui raconte sa vie:

« J’ai vécu merveilleusement, j’ai vécu aux extrêmes, je n’en ai aucun regret. Un jour, l’homme que j’avais épousé est devenu un Hell’s Angel, je l’ai suivi, j’avais terriblement envie de lui faire confiance et nous avons eu un horrible accident de moto, qui m’a rendue en partie invalide. J’accepte de payer ce prix. Janis aussi a payé le prix de sa vie, ce n’est pas triste, c’est dans l’ordre des choses. »


Elle revient sur son livre fétiche et son procès de 1966:

« J’ai été accusée de blasphème devant la Cour, dans les années soixante ! J’ai été accusée de blasphème par un tribunal laïc, je suis passée devant des juges parce que j’avais décrit des anges en train de baiser ! L’idée que des anges puissent avoir des relations amoureuses les avait terriblement déboussolés . »


Une oeuvre aussi subversive et représentative que la sienne ne pouvait pas être réduite au silence. « Lorsqu’une société commence à craindre ses poètes, avait-elle l’habitude de dire, elle a peur d’elle-même. Une société qui a peur d’elle-même est une autre vision de l’enfer. »

 

 



Lenore Kandel est décédée en 2009 à l’âge de 77 ans. Elle ne sortait plus guère de son appartement, elle vivait à l’écart de tout et sa poésie a forcément été oubliée. Jusqu’à ce qu’un éditeur, North Atlantic Books, eut l’idée formidable, en 2012, de publier un recueil de « Collected poems », qui réunit 80 de ses poèmes dont beaucoup étaient restés inédits. Un éditeur français vient de prendre le relais à son tour, avec un important travail de traduction de Marie Schermesser. C’est un bonheur. On ne va pas bouder son plaisir.



Bruno SOURDIN.


Lenore Kandel: « Alchimie du mot », précédé de « The Love Book », Éditions Le Réalgar, 2026. Traduit de l’anglais par Marie Schermesser. 

 


 

  1. « Les Vies parallèles de Jack Kerouac », de Barry Gifford et Lawrence Lee, Éditions Henri Veyrier. Traduit de l’anglais par Brice Matthieussent.
  2. « Sur la route de Janis Joplin », de Jeanne-Martine Vacher, Éditions du Seuil, 1998.


24/06/2026

La photo, c’est un voyage solitaire




En 1955, à 31 ans, Robert Frank s’est lancé dans un long voyage de 14 mois aux Etats-Unis pour photographier sur le vif la vraie vie des Américains ordinaires, sur la route, dans les rues des villes, au café, dans les drive-in, aux enterrements ou devant le juke-box. Il a sillonné cet immense territoire avec son 35 mm Leica. Il est parti sans programme établi, dans une Ford de location. Il a réalisé 28 000 photographies, prises à l’arraché, par surprise, frénétiquement, répétant sans cesse sa devise: « Prendre l’appareil, prendre la photo vite, et ça y est. » 

 

De ces 28 000 clichés, gravés sur 767 pellicules, il en a sélectionné 83. Et ces 83 clichés ont été assemblés dans un livre sobrement intitulé « Les Américains », qui a révolutionné l’histoire de la photographie.

 

Robert Frank était né en Suisse dans une famille juive aisée qui avait dû quitter l’Allemagne pour échapper aux persécutions nazies. En 1947, il s’était installé à New York, dans un pays qui représentait à ses yeux le royaume de la liberté. C’est grâce à une bourse de la fondation Guggenheim qu’il a pu arpenter 48 états américains en s’aventurant sur la fameuse route 66 et en suivant son instinct. Mais, très rapidement, ce qui lui saute aux yeux c’est l’envers du décor, la face sombre du rêve américain: l’Amérique de la pauvreté et de la ségrégation, de la tristesse et du désespoir. Jack Kerouac, qui va signer la préface de son livre, le dit lui aussi à sa manière: « Robert Frank, Suisse, discret, gentil, avec cette petite caméra qu’il fait surgir et claquer d’une main, a su tirer du coeur de l’Amérique un vrai poème de tristesse et le mettre en pellicule, et maintenant il prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde. »

 

Jack Kerouac, son ami new yorkais, le roi de la route, n’en revient pas. Quand Robert lui présente les 83 photographies de l’album, il saute de joie: « Tu as des yeux », s’exclame-t-il. Tout chez Frank le réjouit: il expérimente, il improvise comme un saxophoniste de jazz, il travaille très vite et avec beaucoup d’intuition, en prenant à la volée les photos de ce monde en pleine mutation qu’il découvre. Il ne prend qu’une seule vue, parfois deux ou trois, mais c’est un maximum. Et que voit-il ? Une jeune fille triste dans un ascenseur de Miami; un gars tatoué qui s’est endormi au pied d’un arbre dans un parc perdu de l’Ohio; une douce femme noire qui tient un beau bébé blanc dans ses bras à Charleston, en Caroline du Sud; un cireur de chaussures que l’on a installé au milieu des urinoirs de la gare centrale de Memphis, Tennessee; une route qui file, interminable, à la tombée de la nuit, comme l’appel d’une vie nouvelle. La dernière photo est prise à toute vitesse sur une route du Texas: on devine que les gamins que l’on aperçoit blottis sur le siège de la vieille Ford sont ses enfants, Andrea et Pablo. Les visages ne sont pas très nets, car Frank ne s’embarrasse pas à fignoler ses photos. Il s’efforce au contraire, comme il le dira plus tard, à « faire surgir quelque chose de l’intérieur ». Pour lui, « la photo, c’est un voyage solitaire ».

 

 

BOURLINGUER

AVEC TRISTESSE

SANS CESSE

 

Kerouac adore la vision de son ami suisse, qu’il a toujours considéré comme un véritable poète, le poète à l’appareil photo. Ce qu’il voit dans ces 83 clichés est l’aboutissement d’une quête frénétique. Un lien secret relie avec une force inouïe tous les morceaux de l’album. « Il a photographié avec agilité, sens du mystère, génie, et avec tristesse et l’étrange discrétion d’une ombre, des scènes qui n’avaient encore jamais été vues sur la pellicule. »

 

Du côté des éditeurs new yorkais et des revues d’art, ce n’est pas du tout le même enthousiasme : personne n’apprécie la vision sacrilège de Frank. Ils s’attendaient à ce qu’on leur montre un pays victorieux, des paysages grandioses alors que ceux que le photographe suisse leur ramène sont plutôt sombres. Ils sont scandalisés. Ils ne comprennent pas qu’on puisse faire un livre avec des photos qu’ils jugent sinistres, avec des clichés flous, des images granuleuses, des cadrages sauvages et mal calculés… 

 

N’oublions pas que nous sommes dans l’Amérique du maccarthysme et qu’un photographe qui s’attache à mettre en avant l’Amérique des perdants ne peut être tenu en odeur de sainteté. Vision en totale contradiction avec celle de l’ami Kerouac: « S’il y a quelqu’un qui n’aime pas ces images c’est qu’il n’aime pas la poésie, on dirait, et s’il y en a qui n’aiment pas la poésie, qu’ils rentrent chez eux et se tapent la télé des cow-boys à large bords avec ces braves chevaux qui les tolèrent. »

 

C’est en France à Paris que le livre va finalement être accepté en 1958 aux éditions Delpire. Ce qui fera réfléchir Grove Press: l’éditeur new yorkais publiera l’année suivante in extremis sa version du livre. Avec raison car « Les Américains » avec le temps va être considéré comme un livre mythique. Un classique. Peut-être le livre le plus célèbre de l’histoire de la photographie. Et Robert Frank va devenir par la même occasion l’un des plus célèbres photographes du monde.

 

Frank aurait pu prolonger indéfiniment la formule qui l’avait rendu célèbre. Il a fait tout le contraire en passant au cinéma, « l’image qui bouge tout le temps », et en réalisant un premier film expérimental, « Pull my Daisy », avec ses amis de Manhattan, un film écrit justement par Jack Kerouac. « Je ne voulais pas vraiment répéter ce que j’avais fait avec « Les Américains ». Il fallait que je change. Faire autre chose. » On était en 1959, les Etats-Unis étaient en train de changer, le climat devenait plus libre. Et ce film cosigné avec le peintre Alfred Leslie par tombait à pic: il montrait l’esprit de cette époque. Il est tout de suite devenu une référence sur la renaissance poétique new yorkaise.

 

« Pull my Daisy » est un film expérimental de 28 minutes. Il témoigne magnifiquement de la rage de vivre des poètes et artistes bohèmes de New York, clochards célestes de la Beat Generation. Et le film de Robert Frank est devenu une légende, une oeuvre culte d’une ampleur inattendue. Une réussite éclatante. Et pour ceux qui aiment la poésie, c’est une vraie bénédiction.


Bruno SOURDIN.

 

 

« Les Américains », photographies de Robert Frank, introduction de Jacques Kerouac, éditions Delpire.

« Pull my Daisy », film de Robert Frank et Alfred Leslie, texte de Jack Kerouac.



Robert Frank, autoportrait revisité par Léo Verle.



Cet article a été publié dans la revue littéraire La Grappe, n° 112, printemps été 2026.

23/06/2026

Les sourires de Bénarès

L'heure du bain purificateur dans le Gange.                                            Photo Jean-Yves DESFOUX

 

Le Gange est le fleuve sacré par excellence. A Bénarès, sur les ghâts, ces escaliers de pierre qui descendent dans l’eau, les Hindous viennent pour se purifier, se baigner, pour laver leur linge, adorer le soleil ou pour prier leur dieu d’élection.

 

L’eau du Gange, assure-t-on, accorde la libération. Des vieillards qui ont renoncé à la vanité du monde viennent ici passer les derniers jours de leur vie et s’assurer d’une meilleure réincarnation. Sur les ghâts, on procède à la crémation des morts. Des bûchers brûlent sans cesse. Les cendres des morts sont dispersées dans le fleuve. C’est un endroit propice à la méditation.

 

Bénarès est la ville sainte de Shiva, le dieu qui, dit-on, a sorti la ville de l’océan avec son trident. Des centaines de temples lui sont dédiés. Shiva est le grand dieu destructeur mais on l’appelle aussi le Bienveillant car il nous permet de sortir de ce monde de la multiplicité. Il ne peut pas en effet y avoir de destruction d’un plan de conscience sans recréation. C’est pour cela que Shiva est souvent représenté symboliquement par une colonne cylindrique, un phallus, le lingam. On le représente aussi assez souvent comme le dieu de la danse, entouré d’un cercle dans lequel s’allument des lumières qui symbolisent la naissance et la mort des mondes.

 

Bénarès est un univers. La ville sainte occupe dans notre imaginaire une place de choix. Elle l’occupait déjà au tournant des XIXe et XXe siècles, à l’époque où écrivait Henry J.M. Levet, ce poète de la modernité, qui rompit avec la bohème montmartroise en 1897 et fit le voyage en Orient à bord de l’Armand Béhic, qu’il a immortalisé — ô la poésie des paquebots !

 

« L’Armand-Béhic (des Messagerie maritimes)

File quatorze noeuds sur l’Océan Indien… 

Le soleil se couche en des confitures de crimes,

Dans cette mer plate comme avec la main. »

 

Dix poèmes (pas un de plus), dix Cartes postales ont assuré sa postérité :  dans des sonnets torrides qui m’ont toujours frappé, et qui font parfois penser au Rimbaud aventurier de la mer Rouge (quil admirait), il écrit en vers syncopés les charmes mélancoliques de Bénarès :

 

« Bénarès, accroupie, rêve le long du fleuve;

Le Brahmane, candide, lassé des épreuves,

Repose vivant dans l’abstraction parfumée… »

 

Levet revint de l’Inde britannique avec des photographies souvenirs de maharadjahs et la nostalgie d’une jungle ensoleillée, avant de devenir vice-consul de 3e classe à Manille puis d’être emporté par une phtisie à 32 ans. Bénarès fut pour lui une aventure littéraire, une quête intime, un rêve rassurant dans un monde qui était déjà incompréhensible.

 

  

 

Jean-Yves Desfoux.                        DR
 

Pour Jean-Yves Desfoux, c’est une toute autre aventure, photographique celle-là. Le reporter photographe revient justement de l’Inde où il a crapahuté dans le Rajastan. A Bikaner, dans le désert du Thar, il a célébré la fête du dromadaire qui lui a fait penser, lui le photographe de la Manche, à la foire Sainte-Croix de Lessay. « J’avais là sous les yeux les mêmes foules heureuses, le même bonheur de se retrouver ensemble et de faire la fête, le même respect admiratif de l’animal. Les dromadaires de Bikaner m’ont fait penser aux chevaux de Lessay. » 

 

A Bénarès (maintenant appelée Vâranâsi), il a aimé capter avec émotion le sourire des femmes à l’heure du bain purificateur dans les eaux du Gange, avant les prières et les offrandes. François Simon, le journaliste qui a été pendant des années son complice à « Ouest-France », le dit avec grâce : « Les sourires sont étincelants et merveilleuse l’atmosphère qui fait oublier le dénuement. La lumière éclaire une scène presque biblique dans des lumières de chef d’oeuvre de bien avant l’invention de la photographie. »

 

Bénarès est un sourire, un beau sourire du jour en feu. Je m’incline à mon tour devant vous, âmes sentinelles, visages vivants de l’éternité.

 

B.S.

 

« Visages du monde », à la découverte de l'Inde, du Népal, du Laos, du Cambodge, du Pérou et de Cuba. Photographies de Jean-Yves Desfoux, textes de François Simon, APPN éditions. Exposition à la Galerie des Sept à Coutances.


www.atelierles4routes.com




 

 

 

18/06/2026

La voix vibrante de Kunwar Narain

  

Kunwar Narain, le poète de Delhi.                                                                                    DR


 

Kunwar Narain est un poète majeur de l’Inde moderne, une des voix les plus vibrantes de langue hindi. La poésie était pour lui une nécessité absolue.

« La poésie peut offrir beaucoup

parce qu’elle est capable de beaucoup

         dans notre existence

                  si nous lui faisons une place

comme le font les arbres pour les fleurs

comme le fait la nuit pour les étoiles »

 

Narain est né dans l’état d’Uttar Pradesh en 1927. Son œuvre est particulièrement abondante et englobe des domaines variés, poésie, poèmes épiques, nouvelles, essais de critique littéraire… Il a traduit des écrivains considérables : Stéphane Mallarmé, Constantin Cavafy, Jorge Luis Borges ou Derek Walcott, le grand poète des Caraïbes…

 

 

Narain en français aux éditions Banyan

 

Dans son œuvre poétique, qui vient d’être traduite en français directement du hindi par un universitaire de Lausanne, Nicola Pozza, il aborde les sujets les plus douloureux, la mort, la guerre, mais aussi de vivifiants souvenirs de voyages. Sa sensibilité à la nature est constante. C’est ainsi, apprend-on, qu’il aime discuter avec son arbre :

« J’ai pour voisin intime

un vieil arbre

— aucune idée de son nom, de son origine —

                  ses branches sont si proches

                  toujours là toujours présentes

                  dans la véranda de ma maison

                  il me suffit quand je le veux

                  de tendre la main pour caresser son front

                  et lui tendrement me fixe de son regard

                  doux comme celui d’une vache. »

 

Il rêve d’arriver un jour au pays des papillons, de partager la mélancolie d’un éléphant qui se sent vraiment seul, il rêve de retrouver la vie pure et simple de son enfance :

« Comme des bulles de savon

quelques petites fleurs blanches voletant dans le vent

venaient s’accrocher aux cheveux de Maman

quand elle revenait de la cour

une fois les plants de tulsi arrosés. »

 

Désormais le poète se rend compte qu’il lui reste peu de temps et nous écoutons sa voix emplie d’affection conter l’histoire de sa vie, une aventure qui s’achève — « il reste si peu de temps et pourtant » — mais à laquelle il voudrait ajouter un nouvel épisode : 

« J’aimerais m’imprégner de ton parfum musqué,

j’aimerais vivre un amour total

une ivresse telle

qu’elle soit plus excitante encore

que le tout premier amour… »

 

Ce grand poète de Delhi — qui est mort en 2017 — nous offre une oeuvre poétique essentiellement méditative et introspective, dans une langue simple et vibrante.

« Maintenant lâche mes mains

         dans l’eau profonde

Elles ne couleront pas

         l’océan les remplira. »

Une poésie imprégnée de beauté et résolument incarnée.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

Kunwar Narain, Confluences, traduit du hindi par Nicola Pozza, éditions Banyan, 2025

 

 

 

08/06/2026

Ces soirs que Han Kang a rangés dans son tiroir

 



Han Kang                                                                                                                                         DR

En décernant le prix Nobel de littérature 2024 à Han Kang, une Sud-Coréenne de 53 ans, les jurés de Stockholm ont touché juste, en révélant aux lecteurs du monde entier une auteure envoûtante, dont l’oeuvre est nourrie aussi bien de rêves poétiques que de cauchemars traumatiques. Coup de projecteur sur une écriture bouleversante, tantôt paisible, tantôt douloureuse.

 

« Un soir

Tard, je

Regardais la fumée monter

De mon bol de riz blanc.

Je compris

Que quelque chose s’en allait à jamais. »

 

Après la réception de son prix Nobel, Han Kang a raconté que, lorsqu’elle était enfant, ses livres, tous ses livres étaient ses amis. Elle a beaucoup déménagé et changé d’école, mais quand elle rentrait à la maison, elle se sentait protégée par tous les livres. « Mon père est lui aussi écrivain, et le plus important pour moi, cest que jai grandi entourée de livres, car ma maison était comme une petite bibliothèque. Nous n’étions pas riches et nous navions pas de meubles convenables. Juste des livres. Des fenêtres, des portes et des livres. Cest ainsi que jai pu explorer tous les livres qui me faisaient envie. »

 

Elle a toujours adoré lire mais ce n’est pas cela qui l’a décidée à devenir écrivaine, la profession de son père non plus. Elle dit que « c’était tout à fait personnel » et elle cite ce souvenir fondateur: « Je me souviens qu'à 14 ans, je lisais une nouvelle. C'était en hiver et dans cette nouvelle, un jeune homme jetait de la sciure de bois dans le poêle, la flamme s'est allumée et une lueur a brillé dans ses yeux. Il y avait quelque chose de magique et je pouvais sentir la chaleur et le rouge de la flamme sur ma peau. C'est après cette expérience magique que j'ai décidé de devenir écrivaine. »

 

Han Kang est une personne à la fois calme et résolue. Elle vit au jour le jour: « Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne vais pas en soirée, une vie simple, quoi. » Elle veut juste vivre pleinement. « J'essaie d'être entièrement présente à chaque instant, et c'est peut-être le secret d'une vie réussie. »

 

Un jour, pendant l’écriture de son quatrième roman, la mécanique s’est bloquée et l’inspiration l’a quittée. « Ce n’était pas simplement le syndrome de la page blanche. C’était comme si je ne pouvais plus lire de fiction. Je ne supportais plus la fiction et j’étais incapable d'en écrire non plus. Je ne pouvais donc lire que des livres documentaires, et même les films de fiction m’étaient insupportables. » 

 

Pendant près d’un an, elle s’est passionnée pour des livres sur l’astrophysique. Et puis soudain, alors qu’elle longeait un ruisseau à vélo, le roman qu’elle avait commencé à écrire lui est revenu en tête. Il lui manquait. « Alors, je suis rentrée chez moi et jai eu envie de me remettre à écrire. Javais juste besoin de temps. »

 

Entre l’écriture de ses huit romans, Han Kang a écrit des nouvelles et des poèmes. Dans sa poésie, elle ne cherche pas à faire dans l’originalité ou à impressionner. Sa poésie est d’une rafraîchissante simplicité.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

A l’automne 2024 à Stockholm, le prix Nobel de littérature lui est décerné et, pour tout le monde, c’est un choc. On découvre en effet une oeuvre bouleversante. Les jurés suédois saluent « sa prose poétique intense qui affronte les traumatismes de l’Histoire et expose la fragilité de la vie humaine ». L’oeuvre romanesque de Han Kang est en effet marquée par les images de l’un des pires massacres que la Corée a connu: trente mille civils assassinés en 1948. Une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies, qu’elle réveille dans un roman poignant, « Impossibles adieux » (1).

 

En décembre 2024, en allant recevoir son Nobel, elle a impressionné tout le monde par sa modestie et sa douceur. Dans son discours de Stockholm, elle dit de sa petite voix fluette : « Quand j'écris, j'utilise mon corps. J'utilise toutes les sensations : la vue, l'odorat, le goût, la tendresse, la chaleur, le froid, la douleur, les battements de mon cœur, le vent, la pluie. J'essaie d'insuffler à mes phrases ces sensations si vives, celles que j'éprouve en tant qu'être humain, le sang qui coule dans mes veines, comme si j'envoyais un courant électrique. Et quand je sens ce courant se transmettre au lecteur, je suis émerveillée et touchée. »

 


Han Kang est une femme discrète et réservée. Elle le restera. Lorsque le Nobel lui est tombé dessus, elle était chez elle à Séoul, tranquille, en train de boire du thé avec son fils. Et elle compte bien continuer à vivre ainsi, au calme. « Je me tiens à l'écart, et j'espère pouvoir continuer à écrire sans être trop sollicitée. Je crois que la paix intérieure est essentielle pour écrire, alors j'essaie de ne pas me laisser affecter par cette attention. C'est ma priorité. » 

 

On peut découvrir sa poésie dans un recueil au titre mystérieux, « Ces soirs rangés dans mon tiroir », paru chez Grasset (2). Il y est question d’un oiseau qui pleure dans la nuit, d’une maison plongée dans une lumière obscure, d’un caillou bleu qu’elle avait vu en rêve, d’un arbre noir qui reprend vie… Han Kang parle souvent avec mélancolie de la neige qui tombe à gros flocons:

« Les flocons de neige fondue

Effleuraient mes sourcils en désordre

Et tapotaient mes joues glacées

Telle la caresse d’une main maternelle. »

 

Han Kang écrit la vie, à la fois les jours paisibles et les jours douloureux. Est-ce d’avoir travaillé si longtemps sur la mémoire traumatique de son pays ? Les cauchemars sont devenus une habitude. « Je pense aux massacres perpétrés de ce côté-ci du miroir ».  Sa tristesse ne dort jamais. Parce qu’elle veut exposer la fragilité de la vie, l’épouvante et la mort sont rangées toujours dans son tiroir. 

 

« Aujourd’hui

Je n’ai pas parlé une seule fois

Car je me suis mise à croire que j’étais devenue

La pâle lumière reflétée sur le mur

Ou bien une ombre

Quelque chose de cet ordre-là

Mourir

Etre réduite à si peu, c’est stupéfiant

J’aurais voulu comprendre

En quoi c’est une souffrance »

 

Elle nous rappelle cette scène du « Septième Sceau », le film d’Ingmar Bergman, qui la poursuit :

« La mort en se retournant me salue

“Tu seras engloutie“

Une ombre noire est gravée sur ma nuque ».

 

Pleurer lui est devenu une habitude. Mais, malgré tout, sa voix reste d’une infinie douceur, presqu’un murmure. Et elle tient souvent ses lèvres closes.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

La poésie de Han Kang est un cadeau. Une découverte merveilleuse.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

(1)   « Impossibles adieux », Grasset, 2023, traduit par Pierre Bisiou et Kyungran Choi. Ce roman a reçu le prix Médicis étranger.

(2)   « Ces soirs rangés dans mon tiroir », Grasset, 2025, poèmes traduits du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.