Brion Gysin DR
|
Peintre et écrivain américain, Brion Gysin est surtout connu pour être l’inventeur du cut-up et de la Dreamachine, la machine à rêver. En 1959, il vivait à Paris au Beat Hotel de la rue Gît-le-Coeur, chambre 25, lorsqu’il a découvert, un peu par hasard, le cut-up en découpant au cutter des journaux qu’il avait disposées sur sa table de dessin. En réassemblant les pages coupées en deux de façon aléatoire, il découvrait un tout autre texte. Accidentellement, il venait d’inventer un nouveau processus de création.
Il a tout de suite montré ses nouveaux montages à William Burroughs, son voisin de la chambre d’à côté. Ce dernier les a lus très attentivement avant de s’exclamer: « Brion, tu tiens là un très grand truc ! » Tous les deux ont décidé sur le champ de faire des cut-ups et Burroughs a commencé avec une traduction anglaise d’un poème d’Arthur Rimbaud. Les mots du poème prenaient une signification nouvelle, qui leur semblait plus forte.
Le cut-up est devenu très vite la marque de fabrique de William Burroughs et l’auteur du Festin nu a commencé à taper sur sa machine d’innombrables pages. C’est ainsi qu’a été composée sa fameuse Trilogie: La Machine molle, Le Ticket qui explosa et « Nova Express (1). Au cut-up, il associe souvent d’autres procédés d’écriture comme le fold-in, le pliage, les permutations, ou le montage. Burroughs et Gysin ont aussi écrit de nombreux textes en collaboration, qui ont été rassemblés dans Oeuvre Croisée (2).
Hassan I Sabbah est un personnage récurrent de la mythologie personnelle de Brion Gysin. Burroughs a adopté lui aussi cette figure du Vieux de la Montagne et il a repris son slogan « Rien n’est vrai. Tout est permis », qu’il distille dans ses écrits.
Hassan I Sabbah est aussi un personnage historique du 11e siècle, grand maître d’une secte ismaélienne d’Iran, connue sous le nom d’Assassins (ou Haschischins, les consommateurs de haschich). Il avait bâti sa forteresse au sommet d’une montagne, d’où il envoyait ses adeptes dans des missions d’exécutions ou d’assassinats politiques.
Marco Polo, que Gysin avait lu dans son enfance, a ramené de son voyage en Chine des légendes sur cette secte secrète qui avait répandu la terreur dans la Perse médiévale. Il raconte comment le Vieux de la Montagne donnait à ses fidèles un avant-goût du Paradis dans les jardins d’Alamût avant de les envoyer en mission. Leur obéissance était totale. Ils étaient totalement dévoués à leur maître, jusqu’au martyre, comme le raconte Gysin: « Après avoir ingurgité une potion somnifère, les adeptes se réveillaient dans un jardin paradisiaque où, de fontaines, s’écoulaient du miel et du vin, dont ils s’abreuvaient à satiété avant de se retrouver en compagnie d’ardentes jeunes femmes au regard de braise et à la chevelure ondoyante, qui leur jouaient des airs à la cithare. Quand l’adepte s’éveillait de son rêve de paradis, le Vieil Homme en personne l’assurait que, quoi qu’il arrive, il accèderait à tout cela pour toujours… une fois sa mission accomplie. »
Alamut est situé à une centaine de kilomètres de Téhéran dans les montagnes de l’Elbourz. C’est un véritable nid d’aigle. La légende dit que la bibliothèque d’Hassan I Sabbah contenait des milliers de livres et d’instruments scientifiques. « A quoi ressemblait vraiment Alamût? Y avait-il un jardin? Avec Burroughs, on s’était promis qu’un jour, on irait vérifier par nous-mêmes. »
![]() |
| Brion Gysin à Alamût sur les traces du Vieux de la Montagne DR |
Brion voulait donc voir Alamût de ses propres yeux. Il put réaliser son rêve en août 1973 avec un ami américain de Paris, Lawrence Lacina (mais sans Burroughs). C’est ce qu'il raconte dans un récit qui n’est publié qu’aujourd’hui, Voyage à Alamût.
Le voici donc à Téhéran. Avec Lacina, ils se rendent directement à Ispahan, puis en Jeep vers Alamût « sur la pire route d’Iran, voire du monde! » Le voyage est extrêmement compliqué, comme l’a expliqué Lacina: « On a remonté des pente à 67 degrés; on est passés dans des cours d’eau où la Jeep a presqu’été submergée; on a longé des falaises, on a dû déplacer des rochers, la Jeep s’embourbait. »
![]() |
| Brion Gysin et Lawrence Lacina à Istanbul. |
Arrivés au pied de la montagne à la nuit tombante, ils s’installent dans leurs sacs de couchage et restent éveillés « à fumer du hasch, à regarder les étoiles en se racontant des histoires ». Au matin, ils décident de se lancer dans cette terrible ascension. Brion portait « une chemise orange en soie brute qui venait de Thaïlande, un pantalon de velours noir et des mocassins en cuir vernis ». Et il souffrait d’asthme.
L’escalade a été compliquée. Arrivés au sommet, ils ne trouvent que ruines, rien qui n’évoquerait un paradis. Brion s’asseoit et allume un joint, pétrifié, le regard perdu dans le lointain, à la recherche d’un Jardin des délices. « En flottaison au-dessus de l’abîme rouge sombre, le Jardin se fondait dans les rayons du soleil, on aurait dit une planète paradisiaque miniature, sculptée dans le jade et sertie d’émeraudes. »
Brion Gysin était heureux d’être là, au bord d’un précipice « à vous dresser les cheveux sur la tête et vous couper le souffle ». L’estomac noué par la peur mais heureux d’imaginer ce jardin suspendu entre ciel et terre et de pouvoir ressentir la force tellurique de ce lieu. La magie et le rêve ont toujours conduit sa vie.
Bruno SOURDIN.
- La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express ont été traduits de l’anglais par Mary Beach et adaptés par Claude Pélieu. Publiés en 1968 et 1969 chez Christian Bourgois éditeur.
- « Oeuvre Croisée » (The Third Mind) est traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire et Christine Taylor, et publié en 1976 par Flammarion.
« Voyage à Alamût » de Brion Gysin, suivi d’un entretien avec Lawrence Lacina. Traduit de l’anglais par Olivier Borre et Dario Rudy. Préface de Bernard Heidsieck. Postface de Nathalie H. de Saint-Phalle. Editions Allia, 2026.
La Machine à rêver: à regarder les yeux fermés
![]() |
| La Dreamachine installée au Musée d'art moderne de Paris, avril 2026 |
La Dreamachine a été élaborée en 1961 par Brian Gysin et Ian Sommerville, un jeune mathématicien anglais, ami de William Burroughs. Elle était constituée d’un cylindre ajouré qui tournait autour d’une ampoule de 100 W qui était posée sur un tourne-disque 78 tours. L’idée était de produire un clignotement stroboscopique. Le regardeur a les paupières fermés. La Dreamachine est la première oeuvre d’art conçue pour être regardée les yeux fermés.
A l’origine de la Dreamachine: une expérience que Brion Gysin avait faite quelques années auparavant et qui l’avait emporté hors du temps. Voici ce qu’il écrit dans son journal en date du 21 décembre 1958: « J’ai eu un orage transcendantal de visions en couleurs aujourd’hui dans l’autobus qui allait à Marseille. Nous roulions le long d’une longue avenue bordée d’arbres et j’ai fermé les yeux contre le soleil couchant. »
Aussitôt Brion s’est senti emporté par un tourbillon de couleurs qui explosaient derrière ses paupières. Cette expérience, qui l’avait fait entrer dans un état de conscience différent, l’avait profondément bouleversé et il a alors cherché obstinément à en reproduire les effets.
En regardant la machine à rêver avec les yeux fermés, un kaléidoscope de lumière apparait d’abord, qui doucement se transforme en visions. « Dans le flux rapide d’images, prévient Brion Gysin, vous reconnaîtrez immédiatement des croix, des étoiles, des halos, des dessins tressés comme des textiles pré-colombiens et des tapis islamiques. » S’en suivent parfois des figures humanoïdes et certains regardeurs parlent même d’avoir visité une autre planète, peuplée d’extra-terrestres étranges… Mais tout s’est soudain arrêté lorsqu’ils ont ouvert les yeux.
| Brion Gysin les yeux fermés devant la Dreamachine DR |
| Brion Gysin et William Burroughs DR |
Tout ce que vous voyez, aimait à dire Brion, est en vous. « Ce que la Dreamachine vous incite à voir est votre moi. Les visions intérieures lumineuses que vous voyez soudainement tourbillonner dans votre tête sont produites par l’activité de votre propre cerveau. » Et Brion d’ajouter: « En un temps très court vous allez acquérir une grande connaissance de vous-même, en étendant les limites de de votre vision. »
Le cylindre commence à tourner? C’est très simple, il ne vous reste plus qu’à fermer les yeux.
B.S.



















