Rien. Tout a commencé par rien et rien n’a jamais eu de commencement. Qu’est-ce que rien ? C’est rien. Tout ce que nous voyons sur cette terre vient de rien et retournera un jour à rien.
Au XVIIIe siècle, un écrivain singulier a publié de manière anonyme un facétieux « Éloge de rien ». Un petit livre étonnant, extravagant, proche de l’absurde, mais totalement oublié. On sait pourtant qu’il a été écrit par un certain Louis Coquelet, né à Péronne en 1676 et mort à Paris en 1754. Ce Coquelet était un auteur d’Almanachs. On lui doit aussi un « Éloge de la goutte », un « Éloge de la méchante femme », une « Critique de la charlatanerie » et un « Éloge de quelque chose dédié à Quelqu’un », dont le titre ne cesse de nous aimanter. Louis Coquelet est aujourd’hui totalement absent du paysage littéraire français. C’est une anomalie.
Car cet apôtre du burlesque et de la dérision nous touche beaucoup. C’est un moderne et son texte est savoureux :
« Le pouvoir de Rien est extraordinaire: un Rien nous fait pleurer, un Rien nous fait rire, un Rien nous afflige, un Rien nous console, un Rien nous embarrasse, un Rien nous fait plaisir; il ne faut qu’un Rien pour remonter un pauvre homme, il ne faut qu’un Rien pour le renverser. »
On doit la redécouverte de ce livret à l’oeil expert de deux habitués de la bibliothèque Carnegie de Reims, Marie Lissart et Étienne Rouziès, qui cherchaient tout autre chose en « vagabondant sur les rayonnages » mais qui ont trouvé ce petit chef-d’oeuvre et s’en sont emparé. Savourons sans retenue cette découverte et enivrons-nous à sa lecture, c’est santé :
« Les plus grands honneurs de la terre n’ont qu’un éclat de Rien, les richesses et les plaisirs sont pas plus solides que Rien; la vie même la plus longue n’a qu’une durée de Rien. A quoi servent la musique, la danse, la peinture, la poésie et la plupart des sciences humaines? A Rien en vérité. »
Rien est immense et abyssal. Il est indivisible. On ne peut pas l’augmenter, ni le diminuer. « Ajoutez Rien à Rien, cela fait toujours Rien. »
Dernière précision: ce merveilleux « Éloge de Rien » est « dédié à Personne ». On se plait à imaginer que Louis Coquelet, petit maître fantaisiste du siècle des Lumières, était en son temps, sans titre et sans distinctions, l’homme le plus singulier et le plus tranquille du monde. Ce qui n’est pas rien.
Bruno SOURDIN.
Anonyme: « Éloge de rien », éditions Allia, 2026.
Nothing nothing nothing
| Tulli Kupferberg. DR |
Tuli Kupferberg était déjà une figure illustre de la bohème de New York lorsqu’il rencontre Ed Sanders et qu’ensemble ils fondèrent en 1965 les Fugs, le fameux groupe de rock underground satirique. Délires sonores, textes ravageurs, happenings hallucinés : ils dénoncent avec férocité et un humour dévastateur la guerre du Vietnam, la censure et les travers de la société américaine.
La librairie que tient alors Sanders dans l’East Village, « Peace Eye Book Store » (la Librairie de la Paix), 25 m2 à peine, est la plaque tournante de l’avant-garde new yorkais. Avec « Fuck You », sa revue ronéotypée, subversive, trimestrielle et distribuée gratis, il a publié les poètes phares de la Grosse Pomme. Claude Pélieu, qui a bien connu Sanders — il a traduit son livre « Shards of God » (« Les Tessons de Dieu ») —, a parlé de « Fuck you » comme d’un « haut lieu planant » et les Fugs comme d’une « joyeuse bande de farfadets défoncés ».
Tuli est, lui aussi, un drôle de personnage : anarchiste et pacifiste, le roi de la farce et de la dérision. Il est né à New York dans une famille juive. Allen Ginsberg a certainement pensé à lui lorsque, passant en revue « les plus grands esprits de ma génération » dans son grand poème « Howl », il convoque ceux :
« qui sautaient du pont de Brooklyn ça c’est vraiment arrivé et s’en sortaient indemnes inconnus et oubliés s’enfonçaient à pied dans la stupeur spectrale de Chinatown ruelles à soupe & camions de pompiers, pas même une bière gratuite »
Tuli en effet avait sauté du pont de Manhattan en 1944 et avait été secouru par un remorqueur de passage et transporté à l’hôpital. Il s’en était sorti miraculeusement.
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| The Fugs: Ed Sanders et Tulli Kupferberg. |
Sur scène avec les Fugs, Tuli est le pitre, le pantin halluciné, il change de costume sans arrêt, il se roule par terre, il danse à contre-temps. Lui aussi a fait paraître une revue, « Birth », où se retrouvent quelques unes des plumes de la Beat Generation. On lui doit une série d’ouvrages mémorables, comme ce « 1001 Ways to Live Without Working » (1001 façons de vivre sans travailler), où il donne libre cours à son goût immodéré pour la provocation. Avec les Fugs ses chansons restent inoubliables: « Kill for Peace », « Morning, Morning » « CIA Man », « Life is Strange » et le fameux « Nothing », son inoubliable « éloge de rien » :
« Monday nothing,
Tuesday nothing,
Wednesday & Thursday nothing
Friday, for a change, a little more nothing,
Saturday once more nothing »
(Lundi rien
mardi rien
mercredi et jeudi rien
vendredi pour changer encore un peu de rien
samedi encore rien)
Hospitalisé à Manhattan, Tuli Kupferberg est retourné à Rien le 12 juillet 2010. Un saut ultime « dans la stupeur spectrale » du grand vide.
B.S.
The Fugs: « First Album », 1965.
Ed Sanders: « Les Tessons de Dieu », traduit de l’américain par Mary Beach & Claude Pélieu, Christian Bourgois éditeur, 1970.




































