En 1955, à 31 ans, Robert Frank s’est lancé dans un long voyage de 14 mois aux Etats-Unis pour photographier sur le vif la vraie vie des Américains ordinaires, sur la route, dans les rues des villes, au café, dans les drive-in, aux enterrements ou devant le juke-box. Il a sillonné cet immense territoire avec son 35 mm Leica. Il est parti sans programme établi, dans une Ford de location. Il a réalisé 28 000 photographies, prises à l’arraché, par surprise, frénétiquement, répétant sans cesse sa devise: « Prendre l’appareil, prendre la photo vite, et ça y est. »
De ces 28 000 clichés, gravés sur 767 pellicules, il en a sélectionné 83. Et ces 83 clichés ont été assemblés dans un livre sobrement intitulé « Les Américains », qui a révolutionné l’histoire de la photographie.
Robert Frank était né en Suisse dans une famille juive aisée qui avait dû quitter l’Allemagne pour échapper aux persécutions nazies. En 1947, il s’était installé à New York, dans un pays qui représentait à ses yeux le royaume de la liberté. C’est grâce à une bourse de la fondation Guggenheim qu’il a pu arpenter 48 états américains en s’aventurant sur la fameuse route 66 et en suivant son instinct. Mais, très rapidement, ce qui lui saute aux yeux c’est l’envers du décor, la face sombre du rêve américain: l’Amérique de la pauvreté et de la ségrégation, de la tristesse et du désespoir. Jack Kerouac, qui va signer la préface de son livre, le dit lui aussi à sa manière: « Robert Frank, Suisse, discret, gentil, avec cette petite caméra qu’il fait surgir et claquer d’une main, a su tirer du coeur de l’Amérique un vrai poème de tristesse et le mettre en pellicule, et maintenant il prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde. »
Jack Kerouac, son ami new yorkais, le roi de la route, n’en revient pas. Quand Robert lui présente les 83 photographies de l’album, il saute de joie: « Tu as des yeux », s’exclame-t-il. Tout chez Frank le réjouit: il expérimente, il improvise comme un saxophoniste de jazz, il travaille très vite et avec beaucoup d’intuition, en prenant à la volée les photos de ce monde en pleine mutation qu’il découvre. Il ne prend qu’une seule vue, parfois deux ou trois, mais c’est un maximum. Et que voit-il ? Une jeune fille triste dans un ascenseur de Miami; un gars tatoué qui s’est endormi au pied d’un arbre dans un parc perdu de l’Ohio; une douce femme noire qui tient un beau bébé blanc dans ses bras à Charleston, en Caroline du Sud; un cireur de chaussures que l’on a installé au milieu des urinoirs de la gare centrale de Memphis, Tennessee; une route qui file, interminable, à la tombée de la nuit, comme l’appel d’une vie nouvelle. La dernière photo est prise à toute vitesse sur une route du Texas: on devine que les gamins que l’on aperçoit blottis sur le siège de la vieille Ford sont ses enfants, Andrea et Pablo. Les visages ne sont pas très nets, car Frank ne s’embarrasse pas à fignoler ses photos. Il s’efforce au contraire, comme il le dira plus tard, à « faire surgir quelque chose de l’intérieur ». Pour lui, « la photo, c’est un voyage solitaire ».
BOURLINGUER
AVEC TRISTESSE
SANS CESSE
Kerouac adore la vision de son ami suisse, qu’il a toujours considéré comme un véritable poète, le poète à l’appareil photo. Ce qu’il voit dans ces 83 clichés est l’aboutissement d’une quête frénétique. Un lien secret relie avec une force inouïe tous les morceaux de l’album. « Il a photographié avec agilité, sens du mystère, génie, et avec tristesse et l’étrange discrétion d’une ombre, des scènes qui n’avaient encore jamais été vues sur la pellicule. »
Du côté des éditeurs new yorkais et des revues d’art, ce n’est pas du tout le même enthousiasme : personne n’apprécie la vision sacrilège de Frank. Ils s’attendaient à ce qu’on leur montre un pays victorieux, des paysages grandioses alors que ceux que le photographe suisse leur ramène sont plutôt sombres. Ils sont scandalisés. Ils ne comprennent pas qu’on puisse faire un livre avec des photos qu’ils jugent sinistres, avec des clichés flous, des images granuleuses, des cadrages sauvages et mal calculés…
N’oublions pas que nous sommes dans l’Amérique du maccarthysme et qu’un photographe qui s’attache à mettre en avant l’Amérique des perdants ne peut être tenu en odeur de sainteté. Vision en totale contradiction avec celle de l’ami Kerouac: « S’il y a quelqu’un qui n’aime pas ces images c’est qu’il n’aime pas la poésie, on dirait, et s’il y en a qui n’aiment pas la poésie, qu’ils rentrent chez eux et se tapent la télé des cow-boys à large bords avec ces braves chevaux qui les tolèrent. »
C’est en France à Paris que le livre va finalement être accepté en 1958 aux éditions Delpire. Ce qui fera réfléchir Grove Press: l’éditeur new yorkais publiera l’année suivante in extremis sa version du livre. Avec raison car « Les Américains » avec le temps va être considéré comme un livre mythique. Un classique. Peut-être le livre le plus célèbre de l’histoire de la photographie. Et Robert Frank va devenir par la même occasion l’un des plus célèbres photographes du monde.
Frank aurait pu prolonger indéfiniment la formule qui l’avait rendu célèbre. Il a fait tout le contraire en passant au cinéma, « l’image qui bouge tout le temps », et en réalisant un premier film expérimental, « Pull my Daisy », avec ses amis de Manhattan, un film écrit justement par Jack Kerouac. « Je ne voulais pas vraiment répéter ce que j’avais fait avec « Les Américains ». Il fallait que je change. Faire autre chose. » On était en 1959, les Etats-Unis étaient en train de changer, le climat devenait plus libre. Et ce film cosigné avec le peintre Alfred Leslie par tombait à pic: il montrait l’esprit de cette époque. Il est tout de suite devenu une référence sur la renaissance poétique new yorkaise.
« Pull my Daisy » est un film expérimental de 28 minutes. Il témoigne magnifiquement de la rage de vivre des poètes et artistes bohèmes de New York, clochards célestes de la Beat Generation. Et le film de Robert Frank est devenu une légende, une oeuvre culte d’une ampleur inattendue. Une réussite éclatante. Et pour ceux qui aiment la poésie, c’est une vraie bénédiction.
Bruno SOURDIN.
« Les Américains », photographies de Robert Frank, introduction de Jacques Kerouac, éditions Delpire.
« Pull my Daisy », film de Robert Frank et Alfred Leslie, texte de Jack Kerouac.
![]() |
| Robert Frank, autoportrait revisité par Léo Verle. |














