29/06/2022

Le yoga intégral de Sri Aurobindo raconté par Jean Herbert

Sri Aurobindo.

C’est en 1934, à l’occasion d’un voyage Inde, que Jean Herbert a rencontré Sri Aurobindo à Pondichéry. Il était l’auteur d’une œuvre immense qui traite aussi bien de métaphysique, de psychologie que de yoga. L’écrivain Romain Rolland voyait en lui « le plus grand penseur de l’Inde d’aujourd’hui ».

 

Bengali, Aurobindo avait été élevé en Angleterre chez un clergyman anglais qui devait ne lui laisser subir aucune influence indienne. Il avait fait des études extrêmement brillantes à Cambridge. On dit qu’il était capable, ayant lu un livre en une heure, de citer n’importe quelle page de mémoire. Outre l’anglais, il connaissait très bien le français, l’allemand, l’italien, mais aussi le latin et le grec ancien. 

 

A son retour en Inde, il s’était révolté contre l’occupation britannique et les conditions lamentables que les colonisateurs réservaient à ses compatriotes. Il entreprit d’apprendre le bengali, la langue de son peuple, ainsi que le sanskrit, la langue ancienne des Védas.

 

Décidé à travailler à la libération et à l’indépendance de son pays. Et contrairement à Gandhi, il ne privilégiait pas la non-violence et préconisait même l’insurrection. A la suite d’un attentat, il fut inculpé : on l’accusa d’avoir entreposé des bombes dans sa propriété. Il resta un an en prison avant d’être acquitté, faute de preuves.

 

« Après six mois de fréquentation de mes semblables en prison, y compris les voleurs et les assassins, pour la première fois, j’ai vu la présence divine, a-t-il raconté. La cellule de prison a été mon premier ashram, les prisonniers mes premiers disciples. Le seul résultat de la colère du gouvernement britannique a été de me faire trouver Dieu. »

 

Il devint alors un grand yogin (peut-être le plus grand yogin de son siècle) et l’héritier des rishis, les auteurs des hymnes védiques. Fait unique dans l’Inde du début du XXe siècle: il avait aussi une connaissance très approfondie de la science et de la philosophie occidentales. 

 

 

Après la prison, il se réfugia à Pondichéry, qui était alors un comptoir français. Il fondit un ashram et entreprit une étude approfondie des grands textes sacrés hindous, Védas, Upanishads et la Bhagavad Gîtâ.

 

Arrivé « par hasard » à Pondichéry en 1934, Jean Herbert est tout de suite fasciné par l’originalité de la pensée d’Aurobindo, son esprit de synthèse et sa rigueur. « Il combinait une expérience mystique extraordinaire et une rationalité cartésienne impeccable. » Un vrai coup de foudre.

 

L’année suivante, Aurobindo (qui a alors 63 ans) accepte Jean Herbert comme disciple et lui transmet son initiation. Il lui donne ainsi un nom, qui lui convient à merveille : Vishvabandhu, « l’ami de tous ». Il lui demande de traduire ses ouvrages en français et de faire connaître sa pensée en Occident. Il remplira son rôle à la perfection : non seulement il sera son traducteur attitré, mais aussi l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages sur l’hindouisme, cette religion qui lui plaisait car elle n’a pas de dogmes et admet n’importe quelle croyance. Jean Herbert, qui, plus tard, s’intéressera aussi de très près au shintô japonais, sera le fondateur des fameuses collections Spiritualités vivantes, chez Albin Michel, collections qui existent toujours. Il a fait publier quelque 250 volumes. Initiateur, précurseur, Jean Herbert a ouvert aux lecteurs français les portes de l’Orient. « L’Inde, avait-il l’habitude de dire, m’a enseigné à respecter l’opinion d’autrui, sincèrement et profondément, et à ne jamais vouloir imposer ma façon de voir. »

 




J’ai eu le grand privilège de rencontrer Jean Herbert à trois reprises : en 1978 et 1979 dans le cadre d’une université d’été dans la Drôme puis dans la région de Grenoble, avant de l’interviewer à Rennes en novembre 1979. C’était un grand savant, un homme passionnant et chaleureux, qui aimait partager ses connaissances, d’une façon très simple. Je l’ai écouté avec enthousiasme parler de sujet qu’il connaissait sur le bout des doigts : la Bhagavad-Gîtâ vue dans son contexte et le Karma-Yoga, le yoga de la vie quotidienne, qui était son yoga et qu’il résumait ainsi : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Je retrouve, dans mes archives, les notes que j’avais prises, ces deux années-là, sur Sri Aurobindo. Elles me semblent éclairantes. Je ne crois pas trahir la pensée de Jean Herbert en reprenant ce qu’il disait sur le yoga du maître de Pondichéry, le « yoga intégral ».

 

Jean Herbert en 1979.


Dans toutes les cosmogonies, on admet une certaine évolution dans l’apparition du monde : d’abord la matière brute, inerte, puis la vie ; et, dans un troisième stade, la pensée, le mental. Mais il doit être possible d’aller plus loin, comme le précise Jean Herbert : « Sri Aurobindo estime que cette évolution n’est pas terminée. Le point où nous en sommes n’est pas le point final. L’homme n’est pas le point final de l’évolution. Le stade suivant est la descente du supramental. »

 

Aurobindo expliquait à son traducteur que le moment était arrivé où vont commencer les influences du supramental. « Le supramental va s’installer sur la terre, comme le mental s’est installé. »

 

Mais qu’est-ce que le supramental ? Réponse de Jean Herbert : « Vous ne pouvez pas savoir tant que vous n’y serez pas. Un animal ne peut pas se représenter ce qui se passe dans la tête de l’homme. »

 

Et comment cette manifestation se fera-t-elle ? « L’apparition du supramental se produira par la présence sur la terre d’êtres supramentaux. Deux possibilités : des êtres humains qui évoluent suffisamment pour recevoir progressivement l’influence du supramental. S’il n’y en a pas, il faudra bien que la nature invente autre chose, ces êtres supramentaux coexisteront avec les hommes. »

 

Cette métaphysique est à la base du « yoga intégral ». On ne doit pas faire son yoga pour soi-même, mais pour faciliter la descente des influences supramentales. Précision de Jean Herbert : « Sri Aurobindo a dit qu’il travaillait pour l’humanité, puis, ensuite, il a dit qu’il travaillait pour Dieu. Ce qui n’empêche pas qu’on travaille sur soi-même et exclusivement. »

 

On sait que dans ses lettres Aurobindo distingue le physique, le vital et le mental. Ces trois niveaux s’interpénètrent. « En bas, explique Jean Herbert, il situe la matière inerte ; puis les éléments vitaux, émotifs : puis les différents niveaux du mental : mécanique, matériel, supérieur, spirituel. Les disciples s’en servaient et agissaient sur le niveau très précis. »

 

Un aspect fondamental de son yoga consiste à « psychiser » les différents éléments dont on est composé. Selon Jean Herbert, « l’être psychique » correspond à ce qu’on appelle l’âme dans le christianisme. « Sri Aurobindo parlait de la psychisation, de l’ouverture à l’être psychique des autres éléments qui nous constituent (corps physique, partie vitale). La psychisation est un stade indispensable avant la spiritualisation. On y attachait beaucoup d’importance dans son ashram. Sri Aurobindo insiste sur le fait que tous ces plans nous sont indispensables et qu’il faut nous occuper de tous : soigner son corps, se servir de ses émotions, notre grand moteur, mais de les orienter. Et ne pas essayer de faire taire notre mental. »

 

Le yoga intégral ne vise donc pas à une sublimation des émotions, ni à la suppression du mental. Aurobindo estimait au contraire que la transformation devait porter sur la totalité de l’être, sous tous ses aspects.

 



Sur le plan religieux (le Bakti-Yoga des Hindous), Aurobindo s’intéressait plus particulièrement à Krishna et à la Shakti (ou, si l’on veut, la Mère divine), il suivait de très près les enseignements de la Bhagavad-Gîtâ. Mais il incombe à chacun de « trouver l’aspect qui vous aidera le plus dans votre évolution ».

 

La méditation était pour lui un moyen très utile, mais pas un but. « Il n’attache pas à la méditation une valeur complète, elle doit se combiner avec d’autres choses. La méditation n’était pas imposée, cela variait selon les disciples. Jamais de méditation dirigée. C’était facultatif et au gré de chacun. » En outre, Aurobindo était « très opposé » au silence du mental. « C’est l’ouverture de ce mental qui doit permettre la descente du supramental. »

 

Petite parenthèse. Jean Herbert a raconté qu’il avait commencé à s’intéresser à l’Orient vers 1930 en étudiant les textes sacrés bouddhistes qui lui semblaient « accessibles ». Mais en allant voir les pays bouddhistes en 1934 il avait été « terriblement déçu » d’y trouver intolérance et complexe de supériorité, la même chose qui le gênait dans la chrétienté. Aurobindo (dont il n’avait encore jamais entendu parler à l’époque) ne voyait d’ailleurs dans le bouddhisme qu’une branche plus ou moins déchue de l’hindouisme « par le fait même qu’elle est devenue une religion sectaire et dogmatique ». Ce que l’hindouisme n’est pas, c’est au contraire une religion sans dogmes : « On peut croire tout ce qu’on veut. »

 

En ce qui concerne le renoncement absolu, Aurobindo n’était pas non plus tellement enthousiaste. « Il estime qu’il faut surtout chercher à évoluer pour arriver à ce que les choses vous abandonnent, et non pas forcer les choses. Quand on force les choses, il est très rare que cela arrive. » Pour le sage de Pondichéry, l’essentiel est l’abandon progressif de l’ego. « L’ego est indispensable tout au long de l’évolution, c’est un outil dont il faut se servir », m’a dit Jean Herbert.

 

« Sri Aurobindo insiste sur le travail, un des moyens les plus puissants du don de soi. » On comprend que le Karma-Yoga, le yoga de l’action désintéressée, ait joué un rôle si important dans la vie de Jean Herbert, qui aimait rappeler ce qu’il avait entendu à Pondichéry : « Sri Aurobindo disait : travailler sur soi, cela fera augmenter la moyenne. »

 

L’enseignement d’Aurobindo était très individualisé. Jean Herbert se plaisait à dire qu’«il se réservait de donner des indications contraires, y compris pour un même disciple ».

A chacun de suivre sa nature, à chacun de suivre sa propre voie.

 

Bruno SOURDIN.

 

Voir aussi l'article "Fais ce que dois, advienne que pourra" (entretien avec Jean Herbert) 

http://brunosourdin.blogspot.com/2014/12/fais-ce-que-dois-advienne-que-pourra.html





Aurobindo et Teilhard

 


On peut faire un parallèle entre l’œuvre de Sri Aurobindo et celle de Pierre Teilhard de Chardin. Tous les deux étaient des grands intellectuels et des hommes de foi.

 

L’un était né dans le Cantal en 1881, l’autre dans le nord de l’Inde en 1872. Teilhard était un prêtre jésuite et un savant mondialement reconnu, géologue, paléontologue et spécialiste des origines de l’homme. L’Église lui interdit de publier ses écrits et le fit exiler en Chine, où il participa à la découverte du sinanthrope de Pékin. Il fut aussi un philosophe et un grand mystique. Il mourut à New York en 1955, à l’âge de 78 ans, cinq ans après la disparition d’Aurobindo à Pondichéry.

 

Tous les deux adhéraient à l’idée d’évolution. Tous les deux pensaient que la vie progressait irrésistiblement vers des étapes de plus en plus élevées. Ils l’ont dit, chacun à sa manière. Teilhard pensait que la matière est « la matrice de l’esprit ». Aurobindo parlait quant à lui du « mental des cellules ».

 

Pour le sage de Pondichéry, la vie est en train de progresser vers une autre conscience, qu’il appelle le supramental. Il s’agit « d’ouvrir une voie qui est encore bloquée ». Le but de son yoga était d’arriver à ce que des hommes arrivent à passer sur le plan supramental.

 

Pour Teilhard, tout converge vers le point final de l’évolution, qu’il appelle le point Oméga. Chrétien, il placera logiquement le Christ universel en ce point Oméga.

 

Conçues dans des contextes culturels et avec des mentalités très différentes, leurs œuvres présentent pourtant de nombreux points de convergence et bien sûr des divergences. Leurs itinéraires sont différents, comme leurs techniques, mais tous deux s’accordent sur un élément essentiel : l’évolution de l’humanité et l’évolution de la vie ne sont pas terminées. Tous les deux développent un évolutionnisme optimiste. Et leur philosophie s’exprime par la poésie et renoue avec les grands textes fondateurs: la Genèse, les présocratiques grecs et, pour le monde hindou, les Védas et les Upanishads. Tous les deux sont des poètes. En témoignent les pages inspirées de La Messe sur le monde, écrites en Chine par Teilhard, dans le désert des Ordos, ou celles de Savitri, cette épopée de 23 813 vers qui est l ‘œuvre poétique majeure de Sri Aurobindo.

« Poète, philosophe, mystique, on ne peut être l’un sans l’autre », disait d’ailleurs Teilhard.


B.S.

 

Sur ce sujet, on peut lire : « Sri Aurobindo et Teilhard de Chardin », par Gérard Mourgue, éditions Buchet/Chastel, 1993.



 

 

 

01/06/2022

Brise marine et soleil noir: récits et haïkus de Philippe Macé

Philippe Macé.

D’abord on se promène, l’esprit en éveil. On observe le monde avec attention et on note sur son petit carnet tout ce qui se présente: ses impressions, ses coups de coeur, tout ce qui semble cocasse, insolite, original, émouvant. Trois vers suffisent. Vous avez ainsi rassemblé les éléments nécessaires à la composition d’un haïku, ce petit poème venu du Japon qui a envahi le monde.


Après il faudra retravailler ces trois vers, concentrer son expression, la réduire à l’essentiel, dans une langue simple, faire un véritable travail d’écriture. Traditionnellement, le haïku se compose de 17 syllabes, comporte un mot qui évoque la saison et une césure (c’est-à-dire une légère pause). Mais beaucoup de haïkistes (on dit aussi de haïjins) contemporains se libèrent de ces contraintes et estiment que le plus important est de respecter « l’esprit du haïku ». Présence, grâce, légèreté. Dire à la fois ce qui est immuable et ce qui change sans cesse. L’esprit plus que la lettre.


Philippe Macé est un représentant très actif et talentueux du haïku francophone. Il a commencé à en écrire il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui le Parisien est passé maître dans ce genre, avec un regard différent, décalé: comme un reporter photographe, il sait tout de suite remarquer ce que le commun des mortels ne voit pas et il le fait sans ostentation, souvent avec humour, parfois avec ironie, mais toujours avec tendresse. Un bon haïkiste doit aimer les gens.


Ce n’est pas pour rien qu’en 2018 il a obtenu le 2e prix du concours mondial de haïkus organisé par le Mainichi shinbun, le grand quotidien japonais:


stèle à l’abandon

le nom du soldat finit

sous les boutons d’or






Philippe Macé est l’auteur de trois recueils. Le dernier en date, Vacances, mêle prose et haïkus. C’est un haïbun, inspiré par la plage et le bord de mer, les vacances qu’il a l’habitude de passer en famille à Arcachon. Le livre se décompose en 35 petits chapitres. Voici le huitième (puis le suivant), Jacques Catossan, sa femme et sa fille sont arrivés  dans la ville balnéaire:












« J’ai inventé ce personnage de Jacques Catossan qui introduit chaque chapitre par un texte en prose, explique Philippe Macé. Mais chaque situation écrite a été réellement vécue par moi au cours des étés 2020 et 2021. Comme je ne voulais pas écrire à la première personne, j’ai donc créé ce double. D’autre part, je l’ai appelé Catossan pour San-to-ka en verlan. » 


Taneda Santoka était un haijin japonais qui aimait le saké et la méditation et qui a vécu une vie de moine zen mendiant. Il est mort en 1940 en solitaire à la fin d’un long pèlerinage poétique. Son style, extrêmement dépouillé et libre, fait aujourd’hui école. « Santoka, insiste  Philippe Macé, me touche particulièrement. » Mais le livre qui a véritablement changé sa vie est Le bouddhisme zen d’Alan Watts, théologien, mystique et philosophe, spécialiste des questions de religions orientales, un des personnages des Anges de la Désolation et de Big Sur de Jack Kerouac. «  J’ai littéralement dévoré le livre d’Alan Watts en 1971, j’avais 15 ans. C’est ce qui m’a branché sur le zen, et il y parlait du haïku. J’ai toujours lu depuis de la poésie japonaise ou chinoise, même s’il a fallu attendre 40 ans avant d’oser écrire des haïkus… J’ai appris le Tarot avec Alexandro Jodorowsky. Il y a une vingtaine d’années, il donnait régulièrement des conférences « spirituelles » et il y parlait souvent des haïkus. Alors j’ai regardé cela d’encore plus près…»



En 2019, Philippe Macé a écrit un livre qui ne ressemblait à aucun autre. Dans Les murs obliques, il y racontait sa vie sous forme de chroniques et de haïkus: un récit autobiographique sur la page de gauche et, en regard, sur la page de droite, des haïkus qui mettent en évidence ou qui intensifient la narration. C’est saisissant.



Il raconte ainsi les douleurs de son enfance: « Enfant sans père d’une mère tuberculeuse, je fus donc trimbalé à droite, à gauche… » Ses grands-parents l’ont recueilli dans leur petite ferme du pays de Redon et  lui ont apporté toute leur affection. « J’aimais cette vie rustique, j’étais heureux. Même si, à cette époque, la vie n’était pas facile. Les gens travaillaient dur, les journées étaient longues et on manquait d’argent. Mais les paysans s’entraidaient. Et les enfants  devaient donner plus qu’un coup de main… « 


Mais il doit retourner en banlieue parisienne. « Nous vivions à quatre dans un studio avec mon petit frère. » La Bretagne lui manque. Il fallait supporter un beau-père violent. « Les années passèrent.   L’homme continuait à boire et dilapidait l’argent du ménage. Il rentrait parfois ivre mort et ouvert de boue. Il cognait fort, sur ma mère, sur moi. Et le reste… » Les vacances en Bretagne chez les grands-parents sont des parenthèses de bonheur.









Avec Les murs obliques, on est loin des ambiances légères de la plage et des vacances à la mer. Voici un livre étonnant, poignant, d’une grande force et d’une grande humanité. Un livre libérateur: il nous apprend à garder espoir dans les moments les plus noirs et, lorsque les murs sont obliques, à ne jamais renoncer à la voie du rêve.


amour impensable

à l’envers des murs obliques 

je rêve un chemin


C’est un livre que l’on n’oublie pas. Ce livre m’a bouleversé.


Vacances et Les murs obliques: brise marine et soleil noir, savourons les haïkus du grand univers


Bruno SOURDIN.



Les murs obliques, Pippa éditions, 2019. Avec des illustrations de Louis Moreau.


Vacances, éditions Via Domitia, 2022. Avec des photographies de l’auteur.






25/05/2022

Les installations de Nils-Udo révèlent la beauté de la nature


Nils-Udo peint avec les nuages, dessine avec les fleurs, écrit avec de l’eau. Cet artiste allemand, pionnier du land-art, travaille dans la nature. Dans et avec la nature.


"Le Nid", Lunebourg, Allemagne, 1978.

Toutes ses oeuvres résultent d’une promenade, au cours de laquelle il a ramassé, dans le lieu qu’il a investi, des éléments qui lui semblent remarquables: ce peut être des feuilles, des fleurs, des racines, des baies sauvages… Avec le fruit de sa collecte, il réalise sur place une installation: une oeuvre éphémère, qui change au gré du vent ou de la pluie et qui varie dans la journée en fonction de la lumière du jour. Une oeuvre éphémère qu’il va ensuite photographier. Grâce à ces clichés, qu’il exposera plus tard, il conserve le souvenir d’un moment unique, d’un instant qui va disparaître.


Nils-Udo est né en Bavière en 1937. Il a étudié les arts graphiques à Nuremberg avant de venir se perfectionner à Paris, où il est resté 9 ans. Mais il a fini par se rendre compte que, dans le domaine de la peinture, il n’apportait pas grand chose de neuf. Insatisfait de son travail, il a presque tout détruit et est retourné en Bavière. Il y apprend la photographie et commence, au début des années 70, à travailler « à la source », dans la nature et à effectuer des installations in situ.


"Ginsterlicht III, Sierra de Gredos, Espagne, 2021.


Il devient alors un des pionniers du land-art, même s’il s’en démarque. A l’image de Richard Smithson ou Michael Heizer, les protagonistes du land-art déplacent des tonne de terre et de cailloux pour créer, dans des paysages désertiques, des oeuvres gigantesques. Nils-Udo, c’est tout le contraire: il veut surtout montrer la beauté de la nature avec des éléments simples, qu’il a recueillis sur place.


Ainsi, pour son Nid d’hiver, il utilise des boule de neige qu’il colore avec du jus de baies d’obier et qu’il entoure d’un triangle de ronce. Magnifique!


"Nid d'hiver", Allemagne, 1996.


Nils-Udo est un grand voyageur. A l’île de la Réunion, il remarque un ruisseau volcanique. Pour souligner la rugosité de la pierre, il a recours à des fleurs de digitales qu’il dispose en un cercle d’une grande délicatesse.


"Lit de ruisseau volcanique", Ile de la Réunion, 1990.


A Vallery, dans l’Yonne, sur une terre de sous-bois, il rassemble des feuilles mortes, des jacinthes et des branches de noisetiers pour mettre en valeur une petite mare dans laquelle se reflète un ciel nuageux.


"Petit lac", Vallery, 2000.


Au début des années 2000, il revient à la peinture. « C’est une deuxième vie qui commence », s’enthousiasme-t-il. Il s’agit en effet d’une véritable renaissance. Il peint de mémoire, utilisant les souvenirs de ce qu’il a vu pendant ses promenades. Sa peinture est une célébration de la couleur et il en résulte une forte impression de joie et parfois d’étrangeté.


"My Pena Rock", huile sur toile, 2016.



Qu’il peigne ou qu’il photographie, Nils-Udo réussit toujours à valoriser la poésie des lieux. Son regard est profond. Ode à la beauté, son oeuvre témoigne aussi de la fragilité des choses. Elle nous invite à regarder la nature différemment, à souligner sa « dimension divine » et son impermanence.


Bruno SOURDIN.


Nils-Udo: Art in nature. Peintures et photographies au Musée d’art et d’histoire de Saint-Lô (Manche). Jusqu’au 28 août 2022.





14/05/2022

L'âme du Cotentin, un inventaire

François Simon sur les quais de Cherbourg, dans la presqu'île aux trésors.          Photo Ouest-France


Nous attendions avec impatience que François Simon raconte son Cotentin. Personne mieux que lui n’a écrit sur ce pays du bout du monde, « ce pays amphibie, boulevard des coups de chien, presqu’île aux trésors ». Le livre vient de sortir et il est merveilleux. « Tout est sorti d’un jet, comme lorsque l’on marche sur un tube de dentifrice non rebouché. »


Né natif du nord de la Manche, François Simon est revenu vivre dans la presqu’île après une riche carrière de grand reporter au journal Ouest-France. Son livre est intitulé L’âme du Cotentin. L’âme? Oui, mais, comme son auteur aime les facéties, la couverture nous montre un « âne », un âne gris du Cotentin que les gens d’ici appellent « un quéton ». 


Le quéton et les 57 dessins qui illustrent l’ouvrage sont signés par Yann-Armel Huel, lui aussi journaliste à Ouest-France, qui  fit ses débuts dans la Manche et vit aujourd’hui à Rennes « avec un bout de coeur resté pour toujours dans le Cotentin ». On le comprend.


Avec L’âme du Cotentin, François Simon nous fait entrer dans un continent insoupçonné, qu’il raconte avec une grande humanité. Ce livre touchant, intime, résonne longtemps en nous.


Jacques Prévert était tombé amoureux du cap de la Hague dans les années 30. Il aimait y séjourner, il avait ses habitudes: « la chambre 7 de l’Erguillère surplombant Port-Racine »,  quand il cherchait une maison « dans le Finistère le plus proche de Paris ». Le Cotentin fut donc son dernier refuge. A 70 ans, il acquit une maison dans le village du Val, à Omonville-la-Petite. Il repose désormais dans le cimetière communal aux côtés de son ami et complice Alexandre Trauner, le grand décorateur de cinéma. 


Jacques Prévert adorait ce petit bout de terre qui s’enfonce dans l’océan. Amoureux des mots, il affectionnait les facéties, les bizarreries et … les inventaires. Quoi de mieux qu'un inventaire, en effet, pour saluer cet asile de paix. Un inventaire sans raton laveur mais avec quelques quétons, tendres, malins et ricaneurs. Car le quéton, comme l’écrit François,« c’est un typique de chez nous ». 

Bi l’boujou, mister Simon!






L’âme du Cotentin, un inventaire

(pour François Simon)


Une averse

deux goélands

trois soudeurs

quatre parapluies 

une rade

des sous-marins


un quéton


douze sortes de pluies un empereur une améthyste

un bar à matelots 

une gueule d’atmosphère

six écaillers

un mouton à tête noire 

une femme qui valse


un autre quéton


un rêveur d’escales

une tête de cheval dorée

deux coiffes de mariage

un angélus

cinquante nuances de gris

une vache

un taureau

deux châteaux de sable trois huttes à biches quatre pompons rouges

un tigre d’écume

une notre bleue

une frégate sous voile

un vent inépuisable

et…


cinq ou six quétons


une digue de dingues

un souverain décoiffé

une tempête

un blockhaus douze patrouilleurs une station-service

un troupeau de cotentines

un pont tournant deux cocus du port trois shadocks quatre horsains

un taiseux mille migrants et beaucoup de poumons brûlés

un cheval qui trotte

un bout du monde deux traits de chalut, trois cafés calva

un manchot

l’usine Port Racine la chambre 7 de l’Erguillère

et…


plusieurs quétons


Bruno SOURDIN.




L’âme du Cotentin, par François Simon, Orep éditions, 2022.

03/05/2022

Jean-Claude Touzeil: le miracle du Printemps de Durcet

 

Jean-Claude Touzeil.                                     (photo Yvon Kervinio)


Jean-Claude Touzeil est le fondateur du « Printemps de Durcet », une grande fête de la poésie qui se tient chaque année, depuis 36 ans, dans cette petite commune rurale de l’Orne.


Durcet a obtenu le  label officiel « Un village en poésie » et, pour ses 300 habitants, c’est une grande fierté: « Le Printemps de Durcet, le Chemin des poètes, le Salon du livre de la poésie: qui aurait pu imaginer un truc pareil en pleine campagne dans le bocage normand? On se rend compte qu’il y a ici une forte proximité avec la poésie, dit-on ici. Les habitants sont des ruraux, des gens souvent modestes, qui aiment la vie à la campagne. ils aiment la nature et l’observation du quotidien. »


Guy Allix, un habitué du "Village en poésie".

« Durcet… cela relève du miracle, constate de son côté le poète Patrick Joquel, qui vient chaque année des Alpes Maritimes pour retrouver, un week-end d’avril, ses amis normands. Réussir à concentrer autant de poètes (et d’éditeurs, d’artistes) dans un si petit village… chapeau! Et quand, en plus, le public vient les écouter, parler, acheter… alors là, moi j’en reste pantois. Le secret: sans doute l’amitié des habitants du village, leur volonté et leur sens de l’accueil. Durcet: rare! et précieux. »


Cette année, le « Printemps de Durcet » a dédié son « Chemin des poètes » à son fondateur : seize poèmes de Jean-Claude Touzeil ont été semés tout au long des chemins du village.




Jean-Claude est né d’un père normand et d’une mère slovaque. Pendant la guerre, Gita, sa mère, avait traversé l’Europe « en pleine débâcle à bord de trains hasardeux » pour rejoindre son homme qui vivait dans un petit village de la Manche, au pays des marais de Carentan, dans la Manche. Elle ne savait que trois mots de français, « seulement des mots d’amour, alors que tout le monde parlait patois… ». Gita a quitté les siens un après-midi de fête à Durcet, au moment où les invités de son fils célébraient le printemps de la poésie. Dans Petits cailloux pour Gita (1), Jean-Claude se souvient:

« Dans les débuts

du « Printemps de Durcet », 

c’était plutôt familial.

Avant le spectacle, 

les artistes et les poètes

venaient manger à la maison.

Moments d’autant plus 

rares et précieux

que Maman était aux fourneaux…

Très à l’aise avec tout le monde,

plaisantant avec l’un ou l’autre, 

heureuse de pouvoir 

donner un coup de main.

Et sa « paupiette du poète » 

faisait l’unanimité! »

Pour dire adieu à sa mère, Jean-Claude Touzeil a rassemblé avec ferveur des « petits cailloux » qui disent, avec ferveur et émotion, la grandeur d’une vie simple et limpide, une vie de courage, d’énergie et d’éclats de rire. « Elle forçait le respect, l’étrangère ».

Aujourd’hui, le printemps est revenu et, dans le ciel de Durcet, « les nuages continuent à courir, on se demande pourquoi ».



Jean-Claude Touzeil, Chemin des poètes 2022.




Jardinier des mots, Jean-Claude Touzeil  a planté des arbres un peu partout, il milite pour une poésie simple, concise et vivante. Peuples d’arbres (2) est son livre magique, plusieurs fois réédité.


« Derrière les arbres

le poids des jours

sur les épaules

la foi la patience

de la goutte d’eau


Derrière les arbres

l’obstination de l’insecte

le courage des fourmis,

la joie des écureuils

grignotant le soleil


Derrière les arbres

la sagesse des hiboux

et la fraternité

des hirondelles


Derrière les arbres

le silence des loups


Les hommes toujours ».




Dans Poirier proche (3), Jean-Claude Touzeil rend hommage à l’arbre magnifique qui s’offre à son regard lorsqu’il ouvre sa fenêtre et qui, dans son village, est son plus proche voisin. Ce poirier est un arbre excentrique et formidable: il rêve, il joue de l’accordéon, il fait le clown, il jongle avec les étoiles, et par-dessus tout il parle (il est même bavard!):

« Je plonge mes racines

à des profondeurs

que vous n’imaginez

même pas


Je fonce à l’aventure

des terres inconnues

du côté des ancêtres

et sous le tumulus

j’écris à ma façon

des poèmes ».


Jardinier dans l’âme, Jean-Claude Touzeil a consacré aux Jardins du bout du monde (4) un vibrant et très amusant plaidoyer. Les plantes du poète font rêver:

« Des gypsophiles,

des nivelles et des abutilons,

des abysses et des crapaudines ».

Et son jardin n’est pas triste: les éléphants désherbent, les cornichons jouent à cace-cache avec le jardinier, les légumes poussent la chansonnette, l’escargot a tout son temps. Poésie qui dépasse la mesure et que l’on croque à belles dents. Poésie que l’on effeuille un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…


Patrick Joquel

Yves Barré

Yves Artufel



Dans Café vert tzigane (5), le poète amoureux des arbres et des chemins de traverse dialogue avec le peintre Matt Mahlen, en pensant aux Tziganes de son enfance, êtres magnifiques habillés de velours vert. Ses poèmes disent le voyage et le plaisir de l’errance, mais aussi les noces de la terre avec le soleil, de l’eau avec le vent, ce vent qui va où il veut - « Ce voyou de vent/ a glissé des accents de violon tzigane » - et qui répand çà et là « des ferments de poésie ». Il y a dans ce beau recueil quelque chose d’inestimable, l’autre côté du miroir, ce parfum d’enfance qu’aide les hommes à se maintenir. Un hommage vibrant à la liberté et à la vie.


Jean-Claude Touzeil pense que la poésie est une petite bougie qui éclaire très fort. Sept dialogues d’ailleurs et d’ici (6) a été écrit avec son ami Patrick Joquel. Les deux poètes ont eu l’idée de s’envoyer des vers par la poste, d’y répondre, d’entamer un vrai dialogue, sans pour autant se prendre la tête. Extrait du premier dialogue, sous forme de haïkus. 

Joquel: 

« Ici la terre est plate

Et sous le soleil tête

Le chant des oiseaux ».

Touzeil: 

« Vers le soleil rouge

Trois oiseaux à fond la caisse

Sans doute une urgence ».

Dans ce beau petit livre illustré par Yves Barré, il y a aussi des dialogues de sourds, des dialogues de fous, des anagrammes, des exercices de style, des clips d’oeil à Queneau, à Prévert, à Desnos… Poèmes sans gravité. Poèmes du plaisir partagé.


Dans Est-ce que (7), les questions qu’il se pose peuvent être vraiment drôles, voire étranges (« Est-ce que dans une vie antérieure, les bouleaux n’étaient pas des zèbres? »). L’humour, la cocasserie, l’insolite sont indiscutablement ses armes poétiques favorites. Ce qui ne l’empêche pas non plus de poser quelques belles questions pertinentes, comme celle-ci: « Est-ce qu’il suffit d’un chant d’oiseau pour oublier la cage? »




Chez Jean-Claude Touzeil, la poésie n’engendre jamais la mélancolie. Il écrit pour le plaisir de l’écriture, et cela se sent immédiatement: plaisir de se frotter aux mots, plaisir de jouer avec les assonances, plaisir de faire naître des images inattendues, des images que l’on gouverne et d’autres qui vous échappent… Avec lui, on entre de plein pied dans le royaume de la joie vive, de la fantaisie et de la trouvaille. Une poésie humaine et tendre. Quelle jubilation!


Bruno SOURDIN.


  1. Petits cailloux pour Gita, L’Écho optique, 2007.
  2. Peuples d’arbres, éditions Donner à Voir, 1997.
  3. Poirier proche, éditions Le Chat qui tousse, 2004.
  4. Jardins du bout du monde, éditions Corps Puce, 2006.
  5. Café vert tzigane, éditions Gros Textes, 2009.
  6. Sept dialogues d’ailleurs et d’ici, L’Épi de seigle, 2003.
  7. Est-ce que, éditions Donner à voir, illustrations Yves Barré, 1999.