05/10/2026

Le voyage de Brion Gysin au paradis des Assassins

Brion Gysin                                 DR

 


Peintre et écrivain américain, Brion Gysin est surtout connu pour être l’inventeur du cut-up et de la Dreamachine, la machine à rêver. En 1959, il vivait à Paris au Beat Hotel de la rue Gît-le-Coeur, chambre 25, lorsqu’il a découvert, un peu par hasard, le cut-up en découpant au cutter des journaux qu’il avait disposées sur sa table de dessin. En réassemblant les pages coupées en deux de façon aléatoire, il découvrait un tout autre texte. Accidentellement, il venait d’inventer un nouveau processus de création.


Il a tout de suite montré ses nouveaux montages à William Burroughs, son voisin de la chambre d’à côté. Ce dernier les a lus très attentivement avant de s’exclamer: « Brion, tu tiens là un très grand truc ! » Tous les deux ont décidé sur le champ de faire des cut-ups et Burroughs a commencé avec une traduction anglaise d’un poème d’Arthur Rimbaud. Les mots du poème prenaient une signification nouvelle, qui leur semblait plus forte.


Le cut-up est devenu très vite la marque de fabrique de William Burroughs et l’auteur du Festin nu a commencé à taper sur sa machine d’innombrables pages. C’est ainsi qu’a été composée sa fameuse Trilogie: La Machine molle, Le Ticket qui explosa et « Nova Express (1). Au cut-up, il associe souvent d’autres procédés d’écriture comme le fold-in, le pliage, les permutations, ou le montage. Burroughs et Gysin ont aussi écrit de nombreux textes en collaboration, qui ont été rassemblés dans Oeuvre Croisée (2).


Hassan I Sabbah est un personnage récurrent de la mythologie personnelle de Brion Gysin. Burroughs a adopté lui aussi cette figure du Vieux de la Montagne et il a repris son slogan « Rien n’est vrai. Tout est permis », qu’il distille dans ses écrits.


Hassan I Sabbah est aussi un personnage historique du 11e siècle, grand maître d’une secte ismaélienne d’Iran, connue sous le nom d’Assassins (ou Haschischins, les consommateurs de haschich). Il avait bâti sa forteresse au sommet d’une montagne, d’où il envoyait ses adeptes dans des missions d’exécutions ou d’assassinats politiques.


Marco Polo, que Gysin avait lu dans son enfance, a ramené de son voyage en Chine des légendes sur cette secte secrète qui avait répandu la terreur dans la Perse médiévale. Il raconte comment le Vieux de la Montagne donnait à ses fidèles un avant-goût du Paradis dans les jardins d’Alamût avant de les envoyer en mission. Leur obéissance était totale. Ils étaient totalement dévoués à leur maître, jusqu’au martyre, comme le raconte Gysin:  « Après avoir ingurgité une potion somnifère, les adeptes se réveillaient dans un jardin paradisiaque où, de fontaines, s’écoulaient du miel et du vin, dont ils s’abreuvaient à satiété avant de se retrouver en compagnie d’ardentes jeunes femmes au regard de braise et à la chevelure ondoyante, qui leur jouaient des airs à la cithare. Quand l’adepte s’éveillait de son rêve de paradis, le Vieil Homme en personne l’assurait que, quoi qu’il arrive, il accèderait à tout cela pour toujours… une fois sa mission accomplie. » 


Alamut est situé à une centaine de kilomètres de Téhéran dans les montagnes de l’Elbourz. C’est un véritable nid d’aigle. La légende dit que la bibliothèque d’Hassan I Sabbah contenait des milliers de livres et d’instruments scientifiques. « A quoi ressemblait vraiment Alamût? Y avait-il un jardin? Avec Burroughs, on s’était promis qu’un jour, on irait vérifier par nous-mêmes. »



Brion Gysin à Alamût sur les traces du Vieux de la Montagne                                               DR 



Brion voulait donc voir Alamût de ses propres yeux. Il put réaliser son rêve en août 1973 avec un ami américain de Paris, Lawrence Lacina (mais sans Burroughs). C’est ce qu'il raconte dans un récit qui n’est publié qu’aujourd’hui, Voyage à Alamût.


Le voici donc à Téhéran. Avec Lacina, ils se rendent directement à Ispahan, puis en Jeep vers Alamût « sur la pire route d’Iran, voire du monde! » Le voyage est extrêmement compliqué, comme l’a expliqué Lacina:  « On a remonté des pente à 67 degrés; on est passés dans des cours d’eau où la Jeep a presqu’été submergée; on a longé des falaises, on a dû déplacer des rochers, la Jeep s’embourbait. » 

 

 

Brion Gysin  et Lawrence Lacina à Istanbul.   


Arrivés au pied de la montagne à la nuit tombante, ils s’installent dans leurs sacs de couchage et restent éveillés « à fumer du hasch, à regarder les étoiles en se racontant des histoires ». Au matin, ils décident de se lancer dans cette terrible ascension. Brion portait « une chemise orange en soie brute qui venait de Thaïlande, un pantalon de velours noir et des mocassins en cuir vernis ». Et il souffrait d’asthme.


L’escalade a été compliquée. Arrivés au sommet, ils ne trouvent que ruines, rien qui n’évoquerait un paradis. Brion s’asseoit et allume un joint, pétrifié, le regard perdu dans le lointain, à la recherche d’un Jardin des délices. « En flottaison au-dessus de l’abîme rouge sombre, le Jardin se fondait dans les rayons du soleil, on aurait dit une planète paradisiaque miniature, sculptée dans le jade et sertie d’émeraudes. »


Brion Gysin était heureux d’être là, au bord d’un précipice « à vous dresser les cheveux sur la tête et vous couper le souffle ». L’estomac noué par la peur mais heureux d’imaginer ce jardin suspendu entre ciel et terre et de pouvoir ressentir la force tellurique de ce lieu. La magie et le rêve ont toujours conduit sa vie.


Bruno SOURDIN.





  1. La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express ont été traduits de l’anglais par Mary Beach et adaptés par Claude Pélieu. Publiés en 1968 et 1969 chez Christian Bourgois éditeur.
  1. « Oeuvre Croisée » (The Third Mind) est traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire et Christine Taylor, et publié en 1976 par Flammarion.

« Voyage à Alamût » de Brion Gysin, suivi d’un entretien avec Lawrence Lacina. Traduit de l’anglais par Olivier Borre et Dario Rudy. Préface de Bernard Heidsieck. Postface de Nathalie H. de Saint-Phalle. Editions Allia, 2026.







La Machine à rêver: à regarder les yeux fermés



La Dreamachine installée au Musée d'art moderne de Paris, avril 2026


La Dreamachine a été élaborée en 1961 par Brian Gysin et Ian Sommerville, un jeune mathématicien anglais, ami de William Burroughs. Elle était constituée d’un cylindre ajouré qui tournait autour d’une ampoule de 100 W qui était  posée sur un tourne-disque 78 tours. L’idée était de produire un clignotement stroboscopique. Le regardeur a les paupières fermés. La Dreamachine est la première oeuvre d’art conçue pour être regardée les yeux fermés.


A l’origine de la Dreamachine: une expérience que Brion Gysin avait faite quelques années auparavant et qui l’avait emporté hors du temps. Voici ce qu’il écrit dans son journal en date du 21 décembre 1958: « J’ai eu un orage transcendantal de visions en couleurs aujourd’hui dans l’autobus qui allait à Marseille. Nous roulions le long d’une longue avenue bordée d’arbres et j’ai fermé les yeux contre le soleil couchant. » 


Aussitôt Brion s’est senti emporté par un tourbillon de couleurs qui explosaient derrière ses paupières. Cette expérience, qui l’avait fait entrer dans un état de conscience différent, l’avait profondément bouleversé et il a alors cherché obstinément à en reproduire les effets. 


En regardant la machine à rêver avec les yeux fermés, un kaléidoscope de lumière apparait d’abord, qui doucement se transforme en visions. « Dans le flux rapide d’images, prévient Brion Gysin, vous reconnaîtrez immédiatement des croix, des étoiles, des halos, des dessins tressés comme des textiles pré-colombiens et des tapis islamiques. » S’en suivent parfois des figures humanoïdes et certains regardeurs parlent même d’avoir visité une autre planète, peuplée d’extra-terrestres étranges… Mais tout s’est soudain arrêté lorsqu’ils ont ouvert les yeux.


Brion Gysin les yeux fermés devant la Dreamachine          DR

Brion Gysin et William Burroughs                                       DR



Tout ce que vous voyez, aimait à dire Brion, est en vous. « Ce que la Dreamachine vous incite à voir est votre moi. Les visions intérieures lumineuses que vous voyez soudainement tourbillonner dans votre tête sont produites par l’activité de votre propre cerveau. » Et Brion d’ajouter: « En un temps très court vous allez acquérir une grande connaissance de vous-même, en étendant les limites de de votre vision. »


Le cylindre commence à tourner? C’est très simple, il ne vous reste plus qu’à fermer les yeux.


B.S.


27/09/2026

Le dialogue inlassable avec les arbres



François David et Antoinette Pham              Photo Ouest-France


Antoinette Pham peint le frémissement des arbres. François David trouve les mots pour l’accompagner, des poèmes empreints de silence et d’harmonie, dans un style proche du haïku.

François David, qui a grandi dans la capitale, a fui Paris à 25 ans (dans les années 1970) pour venir s’établir dans la Hague, près de Cherbourg, où il est devenu professeur de lettres au lycée Millet. Il n’a plus quitté le Cotentin, où il est devenu écrivain et éditeur. Il a tout d’abord créé une revue littéraire sur cassettes, une expérience fort singulière qui a tenu cinq numéros. Ensuite sont venues, en 1988, les éditions Motus, d’abord spécialisées dans la poésie, avant de bifurquer vers le livre de jeunesse.

François David lui-même est l’auteur d’une centaine de livres conçus avec un grand nombre d’illustrateurs. C’est un peu sa marque de fabrique: écrire à partir d’images ou d’illustrations que lui proposent des artistes, peintres ou dessinateurs, des oeuvres qui entrainent chez lui une envie de texte, texte qui n’aurait pas existé sans ce dialogue.

Antoinette Pham                     

Antoinette Pham est une artiste d’origine vietnamienne. Elle travaille dans la tradition de l’encre sur papier de riz, un art ancestral chinois qui remonte au VIe siècle. Sa démarche est nourrie par la pensée orientale, bouddhiste et taoïste. Sa peinture est le reflet de sa manière d’être, « l’art du simple ». « Chaque trait, chaque trace devient un chemin vers la sérénité. »

François David — c’est ainsi qu’il travaille — ne tente pas ici de commenter les images. Ce sont les images qui « déclenchent le texte »  et le texte 
ensuite     qui   « prend sa liberté ».

Antoinette Pham capte à merveille le frémissement des arbres dans leur nudité au milieu des vents qui les entourent. Arbres dénudés. Arbres torturés. Arbres déchirés. Dans sa préface,  la sinologue Yolaine Escande rappelle avec justesse cette pensée du sage taoïste Zhuangzi (Tchouang-tseu): « Le vieil arbre tordu, naturellement inutile, est celui qui vit le plus longtemps, tandis que l’arbre utile est abattu ou transformé en outil. » 

 Les peintures d‘Antoinette sont des concentrations de beauté et d’énergie. Ses arbres sont magnifiquement ridés et tordus. Ils sont écartelés mais bien vivants. Leurs branches caressent les nuages.

B.S.
 

François David et Antoinette Pham: « Et les branches caressent les nuages », éditions Le Voyageur assis, Anneville-en-Saire, 2026. 

  


Et les racines
    quittent la terre
Et les troncs s’envolent
    en balais de sorcières
chevauchant vers le soleil
    Et les branches 
caressent les nuages





Ni bleu azur ni bleu nuit
    juste à la lisière
sous l’écorce de nos corps
délicieusement pressentie
    l’heure bleue




 Sous un arbre penchée
    au-dessus du vide
    la branche placide


 

 

 

15/09/2026

Collages du 11-Septembre

 "11-Septembre", collage, Bruno Sourdin                                                   



 "11-Septembre", collage, Bruno Sourdin                                                                                  



11 septembre 2001: le jour où le monde a changé

Ce jour-là, 19 djihadistes d’Al-Qaïda parviennent à détourner quatre avions de ligne aux Etats-Unis pour s’écraser sur les deux tours jumelles du World Trade Center à New York, et sur le Pentagone à Washington. Dans les tours, des milliers de personnes sont piégées. C’est l’attentat le plus meurtrier de l’histoire. 3 000 personnes sont mortes dans cette journée. Le 11-Septembre a plongé l’Amérique dans le cauchemar et bouleversé le monde entier.

 

29/08/2026

Aventuriers des confins de l’esprit dans la lumière ardente de l’Inde

   Sri Aurobindo                                                                               DR  


Avant de devenir le grand maître de la philosophie hindoue, Aurobindo Ghosh fut dans sa jeunesse un militant révolutionnaire. Le jeune Bengali avait été élevé en Angleterre. Il avait fait de très brillantes études à Londres et à Cambridge, il connaissait le latin et le grec et parlait non seulement l’anglais mais aussi le  français, l’allemand et l’italien. Il avait en outre une connaissance approfondie de la science. A  21 ans, il était revenu en Inde, mais contrairement à ce qu’aurait voulu son père, il s’était engagé dans la lutte pour l’indépendance de son pays. Il publiait des articles enflammés contre l’occupation britannique et les Anglais affirmaient qu’il était devenu « l’homme le plus dangereux de l’Inde ». Ils voulurent s’en débarrasser, l’emprisonnèrent et le traduisirent en justice. Son procès dura un an et il fut miraculeusement acquitté.


Toujours poursuivi par la police anglaise, il trouva refuge en 1910 à Pondichéry, au sud de l’Inde, sur la côte de Coromandel, dans un territoire qui était alors un comptoir français.


A Pondichéry, il élabora un système philosophique d’une profonde originalité et créa un ashram qui est devenu célèbre. Son oeuvre est immense: « La Vie divine » (en 4 volumes), une « Synthèse des yogas », des commentaires sur la « Bhagavad-Gîta », plusieurs volumes de « Lettres ». Il a toutes les dispositions: philosophe, yogi, poète, « poète des mystères cosmiques ».


« J’ai vu mon âme voyager à travers le Temps;

De vie en vie, elle a parcouru les voies cosmiques,

Obscure dans les profondeurs et sublime sur les hauteurs,

Évoluant du ver au dieu. »


Jean Herbert, qui l’avait bien connu, qui l’avait traduit en français et avait reçu son initiation, disait qu’il avait été « immédiatement séduit par le fait qu’il combinait une logique cartésienne absolument rigoureuse avec une aspiration mystique extrêmement intense. C’était la première fois que je trouvais les deux réunies chez une même personne. » (1)

 

 


 

L’idée forte de Sri Aurobindo est que l’évolution de l’humanité n’est pas terminée. Sont apparus successivement sur terre: d’abord la matière, les minéraux, ensuite la vie et plus tard la pensée, le mental. Mais il considérait que le mental n’est pas le point final de l’évolution. Un autre élément est susceptible de descendre, qu’il a appelé « supramental ». Il disait d’ailleurs que le moment était arrivé où allaient commencer les influences du supramental sur terre. Si les êtres humains évoluent suffisamment, ils pourront recevoir progressivement cette influence. Si ce n’est pas le cas, il faudra que la nature invente autre chose. Sur le plan du supramental, connaissance et puissance ne feront qu’un: c’est la seule chose que Sri Aurobindo a dite pour décrire ce supramental. Pour le reste, il a toujours insisté sur le travail. Jean Herbert aimait à répéter cette phrase que le sage de Pondichéry lui avait transmise: « Travailler sur soi, cela fera augmenter la moyenne. »

 


Mirra Alfassa                                        



Sri Aurobindo est mort le 5 décembre 1950. Depuis 1926, il avait renoncé aux contacts avec l’extérieur et avait confié la communauté qui l’entourait à la « mère » de l’ashram, Mirra Alfassa, une Française qui s’était alors appliquée à continuer son oeuvre. A Pondichéry, on la surmontait « la Mère ». Elle a affirmé avoir trouvé le moyen de faire descendre la lumière supramentale dans son corps, « cellule après cellule », pour tenter d’incarner cette nouvelle conscience. Satprem, son disciple, a enregistré les conversations qu’ils ont eues ensemble — deux fois par semaine pendant 19 ans — et qui ont été par la suite consignées dans l’Agenda de Mère que Satprem a fait paraitre en France à partir de 1978. Il s’agit du journal d’une exploration du « mental des cellules ». Ajoutons que Mère a fondé, à proximité de Pondichéry, Auroville, « la ville de l’Aurore », un endroit où, selon ses voeux, « tous les êtres de bonne volonté » pourraient vivre librement en citoyens du monde.


Après son décès en 1973, le travail a été poursuivi par Satprem. Dans un livre émouvant et bien renseigné, l’écrivain et éditeur David Aimé retrace l’itinéraire de Bernard Enginger, ce jeune homme « qui ne sait pas encore qu’il s’appellera Satprem ». Il grandit en Bretagne sud, à Saint-Pierre-Quiberon. C’est un enfant farouche, plein d’énergie, insaisissable. Il pouvait rester des heures à regarder la mer, le vent, les espaces sans limites,  et à naviguer. « Rien n’a de sens pour moi dans cette vie, sauf quand je suis en mer. »


A 20 ans, il rejoint la Résistance, transporte des explosifs entre Paris et Bordeaux, est arrêté par la Gestapo, torturé, puis déporté à Mauthausen. Il est anéanti, brûlé par la révolte, la colère, le désespoir. En 1946, quelques mois après sa sortie du camp nazi, il arrive à Pondichéry.« De cette  dévastation qui ne se referme pas, il en sortit plus que jamais révolté, écrit David Aimé. Ce fut peut-être cela qui le poussa sur les routes — l’Egypte d’abord, puis l’Inde, ce pays où tout semblait pouvoir se fondre, s’effacer, disparaître dans la chaleur blanche. »

 

En Inde, il fume de l’opium pour ne pas mourir de désespoir. « L’opium lui volait la douleur, mais lui volait aussi la joie. » Le gouverneur du comptoir français lui avait parlé de la mère de l’ashram. « Il mit des mois à se décider. Trois ans où l’opium et l’appel se disputaient son corps épuisé. Puis un matin, sans cérémonie, il quitta la chambre, jeta sa pipe dans la rue. » Mère vit le ravage et l’envoya en cure de désintoxication chez un ami, le peintre américain Earl Brewster.

 

 


Satprem                            Photo Banyan


« La révolte de Satprem, à elle seule, n’aurait sans doute pas suffi à faire une oeuvre, écrit avec justesse David Aimé. Ce qui l’a transformée en élan, c’est la rencontre avec le travail de Sri Aurobindo, en lui ouvrant l’intuition qu’une autre forme d’existence était possible, que la vie pouvait être autre chose qu’une farce. »


Réfugié dans les montagnes des Nilgiris, Satprem s’est engagé à son tour dans cette aventure de la conscience : descendre dans la matière jusqu’à ses zones le plus obscures et ouvrir un passage.


Penseur d’un changement de vie radical, Satpem était aussi un poète d’une ardeur poignante et lumineuse, comme l’assure sa Chanson du bout du monde, la bien nommée:


« Il y a quelque chose qui manque

qui manque tant

dans nos vies


Une fenêtre qui s’ouvrirait

un infini qui sourirait

un coin du coeur

qui s’enfoncerait

dans Ta grande vague

qui coulerait là

comme à jamais 


Il y a quelque chose qui manque

qui manque tant

dans nos vies

Un quelque chose qui est pour toujours

qui comble chaque heure

comme une musique connue

comme une douceur perdue

et retrouvée dans cet instant


Il y a quelque chose qui crie

qui crie tant

dans nos vies »


Oui, quelque chose qui crie. Quelque chose qui manque.


Bruno SOURDIN.


  1. Interview de Jean Herbert, publié sur le blog Syncopes: « Fais ce que dois, advienne que pourra ».  http://brunosourdin.blogspot.com. Sur ce même blog, on trouve également cet autre article : « Le yoga de Sri Aurobindo raconté par Jean Herbert ».





David Aimé: « Le sel et la lumière », récit biographique, Éditions Banyan, 2026.

Chez le même éditeur, l’auteur a fait paraître en 2015 un « Satprem résistant » et, en 2024, un « Hommage à Satprem », ouvrage collectif dans lequel on retrouve, entre autres, les signatures d’André Velter, Élisabeth Barillé, Laurence Nobécourt et les témoignages de personnalités disparues, Christian Bobin, Robert Laffont, Jacques Chancel; les textes sont accompagnés de portraits réalisés à Pondichéry par le dessinateur de bande dessinée Claude Derib (le créateur du personnage de Yakari).

De Satprem, on peut aussi signaler une reprise des « Lettres à Yolande ».

Les Éditions Banyan ont également publié la correspondance de Sri Aurobindo et du musicien bengali Dilip Kumar Roy (en trois volumes). 








28/07/2026

Ai Weiwei : l'artiste chinois iconoclaste au pays des Nymphéas

"Water Lilies", une installation composée de 650 000 briques de Lego.                              Photo B.S.

 

 

Ai Weiwei au Havre         Photo M. Roche, Ouest-France

 

A l’occasion du centenaire de la mort de Claude Monet, le musée du Havre a invité l’artiste chinois le plus célèbre au monde, Ai Weiwei. L’artiste dissident présente deux oeuvres monumentales, « Water Lilies » (Nymphéas) #1 et #2. Ces deux installations, longues  de plus de 15 m, sont composées de 650 000 briques de Lego chacune. Elles constituent une étonnante relecture des « Nymphéas » du maître de l’impressionnisme qu’Ai Weiwei avait longuement contemplées lorsqu’il séjournait à New York dans les années 80.

 






"Water Lilies" (détails)                                                              


Ai Weiwei avait quitté la Chine en 1981, à 24 ans, pour suivre des études d’art. « Je ne partais pas en Amérique parce que je rêvais de la vie occidentale, mais bien plutôt parce que je ne pouvais plus supporter de vivre à Pékin », raconte-il dans ses mémoires, « 1 000 ans de joies et de peines » (1).


A New York, deux ans plus tard, à une soirée de poésie à l’église St Mark, il rencontre le poète Allen Ginsberg qui parlait du voyage qu’il venait en faire en Chine. « Ginsberg était un charbon ardent qui attirait les gens à lui dans cette nuit d’hiver. Lorsqu’il eut terminé, j’allai le voir et je lui dis que j’étais le fils du poète révolutionnaire dont il venait de parler. Il m’écouta, écarquillant les yeux. Il me regarda avec intensité et me dit que son souvenir le plus chaleureux de Chine était l’accolade que lui avait donnée mon père. » Weiwei et Allen devinrent amis. Allen lui rappelait son père. Et Allen était captivé lorsque Weiwei lui racontait les histoires de son père et de leur vie d’exil à l’époque de la Révolution culturelle.

 

            Allen Ginsberg et Ai Weiwei, New York, années 1980.              

 

Ai Qing, le père d’Ai Weiwei, est l’un des grands poètes de la Chine contemporaine. Il avait été rejeté par Mao, réduit au silence et envoyé avec sa famille dans les camps de travail du goulag chinois. Il dut subir toutes les humiliations publiques possibles dans son exil au milieu du désert de Gobi. En pleine Révolution culturelle, sa vie avait sombré dans le chaos. 


Jusqu’à l’âge de 17 ans, Ai Weiwei vécut ainsi auprès de son père et devint un apôtre de la vie libre et de la liberté d’expression, « imperturbable même au bord du gouffre ». De son père, qu’il aime et admire, il cite volontiers ces quatre vers qu’il avait écrits jadis après avoir visité les ruines d’une ancienne cité sur la route de la soie :

« Mille ans de joies et de peines,

Dont il ne reste aucune trace


Homme qui vivez, profitez de la vie

N’espérez pas que la terre en gardera le souvenir »

 


Ai Qing, le père d'Ai Weiwei        



Les deux immenses  « Water Lilies » sont aussi un geste filial, un hommage qu'Ai Weiwei a tenu à faire à son père qui était venu étudier à Paris dans les années 1930 et qui avait été profondément marqué par l’impressionnisme. « Père se souvenait de ses trois années à Paris comme les meilleures de sa vie — plus jamais il n’aurait l’occasion de vivre avec autant de liberté et de loisirs. Il n’était plus un gars de la cambrousse peignant des paysages sur les rives du lac de l’Ouest — il était désormais un jeune homme, doté d’un esprit indépendant et confiant en ses capacités d’expression. Les acquis intellectuels et les notions idéalistes qu’il rapportait de France lui serviraient pour mener sa barque dans les années tumultueuses qui s’annonçaient. »


Comme jadis son père, Ai Weiwei a été surveillé, traqué et emprisonné  en Chine. Il vit désormais depuis 10 ans en exil en Europe. Liberté est le mot-clé de sa vie, de son engagement et de son combat contre la censure et toute forme d’oppression. C’est ainsi qu’il conçoit le rôle d’un artiste. « Pour moi, le pire serait de perdre ma liberté d’expression, parce que cela voudrait dire perdre la motivation de reconnaître la valeur de la vie et de faire des choix en fonction de cela. Il n’y a pas d’autre voie que je puisse prendre. »


En regardant avec attention l’une des deux Nymphéas d'Ai Weiwei, on remarque une tache noire sur le côté droit. Elle figure une porte qui descend vers un sous-sol. Elle symbolise les conditions d’enfermement qu'Ai Weiwei et son père ont vécu en exil dans le désert de Gobi. Un témoignage bouleversant.


Bruno SOURDIN.


(1) Ai Weiwei: « 1 000 ans de joies et de peines », Buchet/Chastel, 2021.


Exposition « Monet au Havre », au Musée d’art moderne André Malraux (MuMa), Le Havre. Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste 2026 ».





15/07/2026

Présence sensible et poussière de vie : un éloge du gris


Lucas L'Hermitte                                                                                                    Photo Ouest-France

L’art de Lucas L’hermitte exclut la couleur et les éléments de figuration. Ses oeuvres sont sobres et limpides, rigoureuses et austères, réduites à l’essentiel.  Dans les années 80, il faisait un travail figuratif sur un fond gris, mais il s’était rendu compte qu’il prenait plus de plaisir à traiter les surfaces et, un jour, il a sauté le pas et réalisé sa première toile toute grise. Ce fut un moment de grâce. « En août 1980, après avoir noirci une toile de poudre d’acétylène, une surface grise m’est apparue, ce fut le plus grand choc de ma vie, je venais de prendre conscience de la véritable identité de mon être. » 


Moment de grâce. Moment d’ivresse. « Devant cette toile, j’étais en présence d’une profonde et généreuse absence; c’était abyssal, à la fois un bonheur divin et quelque part un irrévocable suicide, c’est tout au moins dans le premier temps ce que j’ai ressenti. »


Lucas L’hermitte travaille exclusivement avec de la poudre d’acétylène, du noir d’acétylène, qu’il pousse avec un coton sur une toile de polyester blanche. Et en appliquant cette poudre noire, c’est du gris qui apparait sur la toile. Ce gris, il l’appelle « gris advenu » ou « gris rétinien », car c’est l’oeil qui nous le montre gris alors qu’en réalité c’est du noir, du noir en suspension.


 

"Hier-Aujourd'hui"                     Galerie Arnaud Lefebvre

 Le principe de son travail est établi sur la mémoire: mémoire d’une surface à une autre, d’une journée à une autre. Hier et aujourd’hui. Hier, il a appliqué le coton sur sa toile d’un geste circulaire; le gris est monté petit à petit, ce n’est pas un à-plat. Aujourd’hui, il s’efforce, sur le côté droit de la toile qu’il a divisée en deux parties égales, de reconstituer  ce gris de la veille. D’après mémoire.


« Par une circonstance heureuse, s’ouvrit le chemin de la mémoire, mémoire d’une surface à une autre, d’une journée à une autre. Depuis, j’entretiens avec ce gris un rapport métaphysique, j’avoue ne pas en connaître les limites. »

 

 


 


Dans un livre qu’il vient de faire paraître et qui rassemble sous le vocable de « Patchwork » des pièces, des morceaux, des poèmes d’une absolue simplicité, dans lesquels il évoque ses rencontres, son travail, ses vertiges:


« Répondre à l’absent, à la veille

retrouver ce que j’ai fait hier

il n’y a pas de dérobade, pas d’usure

mais bien souvent un certain trouble


Au fond d’un pupitre

le noir d’acétylène me dévisage »



Avec retenue, Lucas L’hermitte évoque également les découvertes qui ont marqué son parcours dans le monde de l’art contemporain. Commençons par la visite du Kröller-Müller d’Otterlo, aux Pays-Bas, car elle est inoubliable : « Dans une clairière du parc s’éveille chaque jour en symbiose avec la forêt une des merveilles de la sculpture contemporaine « Spin out » de Richard Serra. »


Et les souvenirs reviennent. Voici l’admirable bleu d’Yves Klein, son geste entier, « sans retenue ». Voici l’oeuvre secrète de Philippe Boutibonnes. Voici les empreintes de pinceau rouge que Niele Toroni répète à intervalle réguliers. Voici l’art corporel de Michel Journiac (et les prises de sang qu’il lui faisait, « avec beaucoup de délicatesse et d’attention »). Et voici les carrés de faïence blanche de la maison de Jean-Pierre Raynaud: « le temps s’est arrêté, note Lucas, heures divines, souveraines, un moment de vie brûle dans la cheminée, une porte s’est ouverte, une porte s’est refermée ».



 

                      Photo Bruno Sourdin


Lucas L’hermitte vit et travaille quant à lui à Regnéville-sur-Mer. Regnéville est située sur la côte Ouest du Cotentin, au bord du havre de la Sienne. C’est un ancien port d’échouage qui résiste aujourd’hui à l’ensablement de l’estuaire. Le havre est magnifique. Lucas ne se lasse pas d’en décliner les beautés.


« Dans l’éther qui s’éveille

le havre offre sa lumière


Éclat d’eau froide dans les plis du sable »


Entre émerveillement et mystère, entre vertige et silence, ses courts poèmes offrent leur vision claire, lumineuse. Comment résister aux charmes de ce havre, à cette étendue frémissante de brume et de tangue, que l’on découvre chaque matin par la fenêtre ?


« Estompé voilé

le havre joue feutré


C’est d’un raffinement » 


Et dans la lumière qui s’est enfuie au bord du rivage, rien ne retient plus notre bonheur. Au plus profond du havre, pénètre le chant intime de l’univers. Un hommage au moment présent.


« Le ciel était partout

sur le havre


la nuit avait posé des étoiles »


A Regnéville, Lucas L’hermitte vit au paradis du gris.


Bruno SOURDIN.



« Patchwork - 1985 -2024 », de Lucas L’hermitte, Marigny-Le Lozon, 2026.