| 11-Septembre, collage, Bruno Sourdin |
SYNCOPES
POESIE, COLLAGES, MAIL ART
15/09/2026
11 septembre 2001: le jour où le monde a changé
29/08/2026
Aventuriers des confins de l’esprit dans la lumière ardente de l’Inde
| Sri Aurobindo DR |
Avant de devenir le grand maître de la philosophie hindoue, Aurobindo Ghosh fut dans sa jeunesse un militant révolutionnaire. Le jeune Bengali avait été élevé en Angleterre. Il avait fait de très brillantes études à Londres et à Cambridge, il connaissait le latin et le grec et parlait non seulement l’anglais mais aussi le français, l’allemand et l’italien. Il avait en outre une connaissance approfondie de la science. A 21 ans, il était revenu en Inde, mais contrairement à ce qu’aurait voulu son père, il s’était engagé dans la lutte pour l’indépendance de son pays. Il publiait des articles enflammés contre l’occupation britannique et les Anglais affirmaient qu’il était devenu « l’homme le plus dangereux de l’Inde ». Ils voulurent s’en débarrasser, l’emprisonnèrent et le traduisirent en justice. Son procès dura un an et il fut miraculeusement acquitté.
Toujours poursuivi par la police anglaise, il trouva refuge en 1910 à Pondichéry, au sud de l’Inde, sur la côte de Coromandel, dans un territoire qui était alors un comptoir français.
A Pondichéry, il élabora un système philosophique d’une profonde originalité et créa un ashram qui est devenu célèbre. Son oeuvre est immense: « La Vie divine » (en 4 volumes), une « Synthèse des yogas », des commentaires sur la « Bhagavad-Gîta », plusieurs volumes de « Lettres ». Il a toutes les dispositions: philosophe, yogi, poète, « poète des mystères cosmiques ».
« J’ai vu mon âme voyager à travers le Temps;
De vie en vie, elle a parcouru les voies cosmiques,
Obscure dans les profondeurs et sublime sur les hauteurs,
Évoluant du ver au dieu. »
Jean Herbert, qui l’avait bien connu, qui l’avait traduit en français et avait reçu son initiation, disait qu’il avait été « immédiatement séduit par le fait qu’il combinait une logique cartésienne absolument rigoureuse avec une aspiration mystique extrêmement intense. C’était la première fois que je trouvais les deux réunies chez une même personne. » (1)
L’idée forte de Sri Aurobindo est que l’évolution de l’humanité n’est pas terminée. Sont apparus successivement sur terre: d’abord la matière, les minéraux, ensuite la vie et plus tard la pensée, le mental. Mais il considérait que le mental n’est pas le point final de l’évolution. Un autre élément est susceptible de descendre, qu’il a appelé « supramental ». Il disait d’ailleurs que le moment était arrivé où allaient commencer les influences du supramental sur terre. Si les êtres humains évoluent suffisamment, ils pourront recevoir progressivement cette influence. Si ce n’est pas le cas, il faudra que la nature invente autre chose. Sur le plan du supramental, connaissance et puissance ne feront qu’un: c’est la seule chose que Sri Aurobindo a dite pour décrire ce supramental. Pour le reste, il a toujours insisté sur le travail. Jean Herbert aimait à répéter cette phrase que le sage de Pondichéry lui avait transmise: « Travailler sur soi, cela fera augmenter la moyenne. »
| Mirra Alfassa |
Sri Aurobindo est mort le 5 décembre 1950. Depuis 1926, il avait renoncé aux contacts avec l’extérieur et avait confié la communauté qui l’entourait à la « mère » de l’ashram, Mirra Alfassa, une Française qui s’était alors appliquée à continuer son oeuvre. A Pondichéry, on la surmontait « la Mère ». Elle a affirmé avoir trouvé le moyen de faire descendre la lumière supramentale dans son corps, « cellule après cellule », pour tenter d’incarner cette nouvelle conscience. Satprem, son disciple, a enregistré les conversations qu’ils ont eues ensemble — deux fois par semaine pendant 19 ans — et qui ont été par la suite consignées dans l’Agenda de Mère que Satprem a fait paraitre en France à partir de 1978. Il s’agit du journal d’une exploration du « mental des cellules ». Ajoutons que Mère a fondé, à proximité de Pondichéry, Auroville, « la ville de l’Aurore », un endroit où, selon ses voeux, « tous les êtres de bonne volonté » pourraient vivre librement en citoyens du monde.
Après son décès en 1973, le travail a été poursuivi par Satprem. Dans un livre émouvant et bien renseigné, l’écrivain et éditeur David Aimé retrace l’itinéraire de Bernard Enginger, ce jeune homme « qui ne sait pas encore qu’il s’appellera Satprem ». Il grandit en Bretagne sud, à Saint-Pierre-Quiberon. C’est un enfant farouche, plein d’énergie, insaisissable. Il pouvait rester des heures à regarder la mer, le vent, les espaces sans limites, et à naviguer. « Rien n’a de sens pour moi dans cette vie, sauf quand je suis en mer. »
A 20 ans, il rejoint la Résistance, transporte des explosifs entre Paris et Bordeaux, est arrêté par la Gestapo, torturé, puis déporté à Mauthausen. Il est anéanti, brûlé par la révolte, la colère, le désespoir. En 1946, quelques mois après sa sortie du camp nazi, il arrive à Pondichéry.« De cette dévastation qui ne se referme pas, il en sortit plus que jamais révolté, écrit David Aimé. Ce fut peut-être cela qui le poussa sur les routes — l’Egypte d’abord, puis l’Inde, ce pays où tout semblait pouvoir se fondre, s’effacer, disparaître dans la chaleur blanche. »
En Inde, il fume de l’opium pour ne pas mourir de désespoir. « L’opium lui volait la douleur, mais lui volait aussi la joie. » Le gouverneur du comptoir français lui avait parlé de la mère de l’ashram. « Il mit des mois à se décider. Trois ans où l’opium et l’appel se disputaient son corps épuisé. Puis un matin, sans cérémonie, il quitta la chambre, jeta sa pipe dans la rue. » Mère vit le ravage et l’envoya en cure de désintoxication chez un ami, le peintre américain Earl Brewster.
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| Satprem Photo Banyan |
« La révolte de Satprem, à elle seule, n’aurait sans doute pas suffi à faire une oeuvre, écrit avec justesse David Aimé. Ce qui l’a transformée en élan, c’est la rencontre avec le travail de Sri Aurobindo, en lui ouvrant l’intuition qu’une autre forme d’existence était possible, que la vie pouvait être autre chose qu’une farce. »
Réfugié dans les montagnes des Nilgiris, Satprem s’est engagé à son tour dans cette aventure de la conscience : descendre dans la matière jusqu’à ses zones le plus obscures et ouvrir un passage.
Penseur d’un changement de vie radical, Satpem était aussi un poète d’une ardeur poignante et lumineuse, comme l’assure sa Chanson du bout du monde, la bien nommée:
« Il y a quelque chose qui manque
qui manque tant
dans nos vies
Une fenêtre qui s’ouvrirait
un infini qui sourirait
un coin du coeur
qui s’enfoncerait
dans Ta grande vague
qui coulerait là
comme à jamais
Il y a quelque chose qui manque
qui manque tant
dans nos vies
Un quelque chose qui est pour toujours
qui comble chaque heure
comme une musique connue
comme une douceur perdue
et retrouvée dans cet instant
Il y a quelque chose qui crie
qui crie tant
dans nos vies »
Oui, quelque chose qui crie. Quelque chose qui manque.
Bruno SOURDIN.
- Interview de Jean Herbert, publié sur le blog Syncopes: « Fais ce que dois, advienne que pourra ». http://brunosourdin.blogspot.com. Sur ce même blog, on trouve également cet autre article : « Le yoga de Sri Aurobindo raconté par Jean Herbert ».
David Aimé: « Le sel et la lumière », récit biographique, Éditions Banyan, 2026.
Chez le même éditeur, l’auteur a fait paraître en 2015 un « Satprem résistant » et, en 2024, un « Hommage à Satprem », ouvrage collectif dans lequel on retrouve, entre autres, les signatures d’André Velter, Élisabeth Barillé, Laurence Nobécourt et les témoignages de personnalités disparues, Christian Bobin, Robert Laffont, Jacques Chancel; les textes sont accompagnés de portraits réalisés à Pondichéry par le dessinateur de bande dessinée Claude Derib (le créateur du personnage de Yakari).
De Satprem, on peut aussi signaler une reprise des « Lettres à Yolande ».
Les Éditions Banyan ont également publié la correspondance de Sri Aurobindo et du musicien bengali Dilip Kumar Roy (en trois volumes).
28/07/2026
Ai Weiwei : l'artiste chinois iconoclaste au pays des Nymphéas
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"Water Lilies", une installation composée de 650 000 briques de Lego. Photo B.S.
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| Ai Weiwei au Havre Photo M. Roche, Ouest-France |
A l’occasion du centenaire de la mort de Claude Monet, le musée du Havre a invité l’artiste chinois le plus célèbre au monde, Ai Weiwei. L’artiste dissident présente deux oeuvres monumentales, « Water Lilies » (Nymphéas) #1 et #2. Ces deux installations, longues de plus de 15 m, sont composées de 650 000 briques de Lego chacune. Elles constituent une étonnante relecture des « Nymphéas » du maître de l’impressionnisme qu’Ai Weiwei avait longuement contemplées lorsqu’il séjournait à New York dans les années 80.
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| "Water Lilies" (détails) |
Ai Weiwei avait quitté la Chine en 1981, à 24 ans, pour suivre des études d’art. « Je ne partais pas en Amérique parce que je rêvais de la vie occidentale, mais bien plutôt parce que je ne pouvais plus supporter de vivre à Pékin », raconte-il dans ses mémoires, « 1 000 ans de joies et de peines » (1).
A New York, deux ans plus tard, à une soirée de poésie à l’église St Mark, il rencontre le poète Allen Ginsberg qui parlait du voyage qu’il venait en faire en Chine. « Ginsberg était un charbon ardent qui attirait les gens à lui dans cette nuit d’hiver. Lorsqu’il eut terminé, j’allai le voir et je lui dis que j’étais le fils du poète révolutionnaire dont il venait de parler. Il m’écouta, écarquillant les yeux. Il me regarda avec intensité et me dit que son souvenir le plus chaleureux de Chine était l’accolade que lui avait donnée mon père. » Weiwei et Allen devinrent amis. Allen lui rappelait son père. Et Allen était captivé lorsque Weiwei lui racontait les histoires de son père et de leur vie d’exil à l’époque de la Révolution culturelle.
| Allen Ginsberg et Ai Weiwei, New York, années 1980. |
Ai Qing, le père d’Ai Weiwei, est l’un des grands poètes de la Chine contemporaine. Il avait été rejeté par Mao, réduit au silence et envoyé avec sa famille dans les camps de travail du goulag chinois. Il dut subir toutes les humiliations publiques possibles dans son exil au milieu du désert de Gobi. En pleine Révolution culturelle, sa vie avait sombré dans le chaos.
Jusqu’à l’âge de 17 ans, Ai Weiwei vécut ainsi auprès de son père et devint un apôtre de la vie libre et de la liberté d’expression, « imperturbable même au bord du gouffre ». De son père, qu’il aime et admire, il cite volontiers ces quatre vers qu’il avait écrits jadis après avoir visité les ruines d’une ancienne cité sur la route de la soie :
« Mille ans de joies et de peines,
Dont il ne reste aucune trace
Homme qui vivez, profitez de la vie
N’espérez pas que la terre en gardera le souvenir »
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| Ai Qing, le père d'Ai Weiwei |
Les deux immenses « Water Lilies » sont aussi un geste filial, un hommage qu'Ai Weiwei a tenu à faire à son père qui était venu étudier à Paris dans les années 1930 et qui avait été profondément marqué par l’impressionnisme. « Père se souvenait de ses trois années à Paris comme les meilleures de sa vie — plus jamais il n’aurait l’occasion de vivre avec autant de liberté et de loisirs. Il n’était plus un gars de la cambrousse peignant des paysages sur les rives du lac de l’Ouest — il était désormais un jeune homme, doté d’un esprit indépendant et confiant en ses capacités d’expression. Les acquis intellectuels et les notions idéalistes qu’il rapportait de France lui serviraient pour mener sa barque dans les années tumultueuses qui s’annonçaient. »
Comme jadis son père, Ai Weiwei a été surveillé, traqué et emprisonné en Chine. Il vit désormais depuis 10 ans en exil en Europe. Liberté est le mot-clé de sa vie, de son engagement et de son combat contre la censure et toute forme d’oppression. C’est ainsi qu’il conçoit le rôle d’un artiste. « Pour moi, le pire serait de perdre ma liberté d’expression, parce que cela voudrait dire perdre la motivation de reconnaître la valeur de la vie et de faire des choix en fonction de cela. Il n’y a pas d’autre voie que je puisse prendre. »
En regardant avec attention l’une des deux Nymphéas d'Ai Weiwei, on remarque une tache noire sur le côté droit. Elle figure une porte qui descend vers un sous-sol. Elle symbolise les conditions d’enfermement qu'Ai Weiwei et son père ont vécu en exil dans le désert de Gobi. Un témoignage bouleversant.
Bruno SOURDIN.
(1) Ai Weiwei: « 1 000 ans de joies et de peines », Buchet/Chastel, 2021.
Exposition « Monet au Havre », au Musée d’art moderne André Malraux (MuMa), Le Havre. Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste 2026 ».
15/07/2026
Présence sensible et poussière de vie : un éloge du gris
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| Lucas L'Hermitte Photo Ouest-France |
L’art de Lucas L’hermitte exclut la couleur et les éléments de figuration. Ses oeuvres sont sobres et limpides, rigoureuses et austères, réduites à l’essentiel. Dans les années 80, il faisait un travail figuratif sur un fond gris, mais il s’était rendu compte qu’il prenait plus de plaisir à traiter les surfaces et, un jour, il a sauté le pas et réalisé sa première toile toute grise. Ce fut un moment de grâce. « En août 1980, après avoir noirci une toile de poudre d’acétylène, une surface grise m’est apparue, ce fut le plus grand choc de ma vie, je venais de prendre conscience de la véritable identité de mon être. »
Moment de grâce. Moment d’ivresse. « Devant cette toile, j’étais en présence d’une profonde et généreuse absence; c’était abyssal, à la fois un bonheur divin et quelque part un irrévocable suicide, c’est tout au moins dans le premier temps ce que j’ai ressenti. »
Lucas L’hermitte travaille exclusivement avec de la poudre d’acétylène, du noir d’acétylène, qu’il pousse avec un coton sur une toile de polyester blanche. Et en appliquant cette poudre noire, c’est du gris qui apparait sur la toile. Ce gris, il l’appelle « gris advenu » ou « gris rétinien », car c’est l’oeil qui nous le montre gris alors qu’en réalité c’est du noir, du noir en suspension.
| "Hier-Aujourd'hui" Galerie Arnaud Lefebvre |
Le principe de son travail est établi sur la mémoire: mémoire d’une surface à une autre, d’une journée à une autre. Hier et aujourd’hui. Hier, il a appliqué le coton sur sa toile d’un geste circulaire; le gris est monté petit à petit, ce n’est pas un à-plat. Aujourd’hui, il s’efforce, sur le côté droit de la toile qu’il a divisée en deux parties égales, de reconstituer ce gris de la veille. D’après mémoire.
« Par une circonstance heureuse, s’ouvrit le chemin de la mémoire, mémoire d’une surface à une autre, d’une journée à une autre. Depuis, j’entretiens avec ce gris un rapport métaphysique, j’avoue ne pas en connaître les limites. »
Dans un livre qu’il vient de faire paraître et qui rassemble sous le vocable de « Patchwork » des pièces, des morceaux, des poèmes d’une absolue simplicité, dans lesquels il évoque ses rencontres, son travail, ses vertiges:
« Répondre à l’absent, à la veille
retrouver ce que j’ai fait hier
il n’y a pas de dérobade, pas d’usure
mais bien souvent un certain trouble
Au fond d’un pupitre
le noir d’acétylène me dévisage »
Avec retenue, Lucas L’hermitte évoque également les découvertes qui ont marqué son parcours dans le monde de l’art contemporain. Commençons par la visite du Kröller-Müller d’Otterlo, aux Pays-Bas, car elle est inoubliable : « Dans une clairière du parc s’éveille chaque jour en symbiose avec la forêt une des merveilles de la sculpture contemporaine « Spin out » de Richard Serra. »
Et les souvenirs reviennent. Voici l’admirable bleu d’Yves Klein, son geste entier, « sans retenue ». Voici l’oeuvre secrète de Philippe Boutibonnes. Voici les empreintes de pinceau rouge que Niele Toroni répète à intervalle réguliers. Voici l’art corporel de Michel Journiac (et les prises de sang qu’il lui faisait, « avec beaucoup de délicatesse et d’attention »). Et voici les carrés de faïence blanche de la maison de Jean-Pierre Raynaud: « le temps s’est arrêté, note Lucas, heures divines, souveraines, un moment de vie brûle dans la cheminée, une porte s’est ouverte, une porte s’est refermée ».
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| Photo Bruno Sourdin |
Lucas L’hermitte vit et travaille quant à lui à Regnéville-sur-Mer. Regnéville est située sur la côte Ouest du Cotentin, au bord du havre de la Sienne. C’est un ancien port d’échouage qui résiste aujourd’hui à l’ensablement de l’estuaire. Le havre est magnifique. Lucas ne se lasse pas d’en décliner les beautés.
« Dans l’éther qui s’éveille
le havre offre sa lumière
Éclat d’eau froide dans les plis du sable »
Entre émerveillement et mystère, entre vertige et silence, ses courts poèmes offrent leur vision claire, lumineuse. Comment résister aux charmes de ce havre, à cette étendue frémissante de brume et de tangue, que l’on découvre chaque matin par la fenêtre ?
« Estompé voilé
le havre joue feutré
C’est d’un raffinement »
Et dans la lumière qui s’est enfuie au bord du rivage, rien ne retient plus notre bonheur. Au plus profond du havre, pénètre le chant intime de l’univers. Un hommage au moment présent.
« Le ciel était partout
sur le havre
la nuit avait posé des étoiles »
A Regnéville, Lucas L’hermitte vit au paradis du gris.
Bruno SOURDIN.
« Patchwork - 1985 -2024 », de Lucas L’hermitte, Marigny-Le Lozon, 2026.
04/07/2026
Le livre de l’Été de l’amour
Lenore Kandel a défrayé la chronique en 1966 en célébrant l’amour charnel alors que San Francisco s’apprêtait à vivre son « Été de l’amour ». « The Love Book » eut un retentissement mondial avant de tomber dans l’oubli. On le republie aujourd’hui et c’est une aubaine. Portrait d’une femme libre et visionnaire.
Lenore Kandel est née à New York en 1932 dans une famille d’origine roumaine. Elle a passé son enfance en Pennsylvanie. Son père était romancier et scénariste de série B. Lenore était une jeune femme très libre, adepte d’une poésie lyrique originale et férue d’ouvrages de philosophie orientale. Elle s’est toujours considérée comme un écrivain. A Hollywood, où elle vit quelques temps avec son père, elle rejoint une bande et se fait arrêter pour vol à l’étalage.
En 1960, elle s’installe définitivement en Californie, à San Francisco. Elle y rencontre Gary Snyder, le poète Beat, et entame une relation amoureuse avec Lew Welch. Lew est lui aussi un poète, ami et compagnon de route (et de beuveries) de Jack Kerouac. Lorsque Jack est arrivé à San Francisco, il a entraîné Lew et Lenore à Big Sur dans la cabane que Lawrence Ferlinghetti, le libraire et éditeur de City Lights, possédait au bord du Pacifique.
Jack, devenu célèbre depuis la publication de « Sur la route », filait un mauvais coton: il avait de graves problèmes d’alcoolisme, il était incapable de trouver la paix et buvait continuellement. Il raconte tout cela très bien dans « Big Sur ». Dans ce roman, Lew Welch est dépeint sous les traits de Dave Wain et Lenore Kandel est Romana Swartz. Lenore raconte: « Il était très mal en point et partit là-bas pour s’éclaircir les idées. Mais Big Sur est un noeud de forces élémentaires, un endroit dangereux — un peu comme un trip d’acide, une énorme concentration de réalité. (…) Le voyage à Big Sur fut très agréable. Lew était un conducteur hors pair, un grand conteur, le meilleur conteur que j’ai jamais connu, ses histoires étaient toujours incroyables. Il parlait, Jack parlait, nous chantions tous en choeur. » (1)
Kerouac buvait bouteille sur bouteille, il était ivre mort avant d’arriver à la cabane. Il relate avec une précision impitoyable ce séjour terrifiant où il devient de plus en plus fou: dans sa dernière nuit d’insomnie et de paranoïa, il eut le pire accès de delirium tremens de sa vie. Il voyait des signes de mort partout. Il était persuadé que Romana faisait partie d’une secte secrète d’assassins communistes et qu’avec Dave ils restaient éveillés dans leurs sacs de couchages pour lui faire perdre la raison et attendre sa mort.
« Big Sur » est le dernier roman de Jack. Il y raconte avec lucidité son propre chaos. A la fin du livre, il a ajouté un extraordinaire poème, « La mer », dans lequel il a transcrit avec génie les bruits de l’océan Pacifique à Big Sur.
Six ans plus tard, Lenore Kandel publie à San Francisco un court recueil de poèmes qui est une bombe.
« je suis nue contre toi
et je pose ma bouche sur toi doucement
j’ai une folle envie de t’embrasser
ma langue te vénère
tu es beau
ton corps me rejoint
chair contre chair
peau qui glisse sur une peau dorée
comme la mienne contre la tienne
ma bouche ma langue mes mains
mon ventre et mes jambes
contre ta bouche ton amour
glisse… glisse…
nos corps se meuvent et se rejoignent
insupportablement
Ton visage au-dessus de moi
est le visage de tous les dieux
et les démons magnifiques »
« The Love Book » rassemble des poèmes érotiques qui célèbrent avec ardeur le plaisir sexuel féminin. Chose impensable dans l’Amérique de 1966, où les femmes n’étaient pas censées s’exprimer ouvertement sur les joies du sexe. Un scandale.
Ses poèmes nous montrent une femme sexuellement libérée, qui s’exprime sans pudeur:
« tu me baises sans répit avec ta langue ton regard
par tes mots par ta présence
nous transmutons
nous sommes aussi doux, chauds et tremblants
qu’un jeune papillon doré
l’énergie
indescriptible
presque insupportable
la nuit quelques fois je vois briller nos corps »
Pour Lenore, la relation sexuelle est une joie, une extase, une forme d’acte spirituel où les corps frémissants se mêlent aux figures de divinités fabuleuses:
« reflétés dans le miroir doré nous sommes les avatars de
Krishna et Radha
pur amour-désir de la divinité beauté insupportable
incarnation charnelle »
Le livre est saisi par la police dans deux librairies de San Francisco, la Psychedelic Shop et City Lights, la librairie de Ferlinghetti, de la même façon que l’avait été dix ans plus tôt le fameux « Howl » d’Allen Ginsberg. S’en suivit un long procès pour obscénité. Ronald Reagan venait d’être élu gouverneur de Californie et il n’avait qu’une idée en tête: réprimer ce qu’il appelait « le trafic de pornographie » et « nettoyer le désordre à Berkeley », autrement dit les manifestations étudiantes.
Bien au contraire, le désordre va s’étendre l’année suivante avec le Summer of Love (l’Été de l’amour) et l’émergence du mouvement hippie. Le procès pour obscénité va durer pendant cinq semaines et le livre sera condamné. Mais en réalité, le public a massivement soutenu le « Love Book ». Le « hurlement féministe » de Lenore Kandel va finalement l’emporter. Son livre aurait pu rester confidentiel, le procès le fit connaître dans le monde entier.
L’année suivante, Lenore sera la seule femme à prendre la parole devant 30.000 personnes aux côtés de Timothy Leary et d’Allen Ginsberg lors du rassemblement historique des tribus du Human Be-In. Un évènement qui a permis de rassembler tous les courants qui traversent la contre-culture naissante, pacifistes, militants, mystiques, acid freaks, partisans d’un retour à la nature, rebelles de l’underground. Les temps étaient en train de changer. « C’est un des évènements de l’histoire de l’humanité », assurait Edgar Morin dans son « Journal de Californie », où il séjournait en 66-67. « Love! Love! Le mot est partout répété, mot qui chez nous semble obscène dès qu’il déborde le couple d’amants. Il est ici dit avec simplicité, insistance, innocence, ardeur. Love, Love! »
Comme Ginsberg et Snyder, Kandel fait le lien entre la Beat Generation et la scène hippie. A San Francisco, elle a rejoint les Diggers, le collectif qui distribue de la nourriture dans Golden Gate Park et propose à qui en a besoin une clinique gratuite. Comme toutes les personnes avec lesquelles elle bossait à Haight-Ashbury à cette époque-là, elle était persuadée que l’on pouvait changer le monde. C’est là qu’elle rencontre Bill Fritsch, un motard Hell’s Angels, et qu’ils deviennent à San Francisco un couple charismatique et se marient. Elle publie alors un nouveau livre « Alchimie du mot ». Un livre plus long, plus abouti.
« Tout d’abord ils massacrèrent les anges
entravant leurs frêles jambes avec leurs cordes métalliques
et
découpant leur gorge soyeuse avec des couteaux de glace
Ils moururent en agitant leurs ailes comme des poulets
et leur sang immortel humidifia la terre en feu
nous regardâmes depuis les tréfonds
depuis les tombes, les cryptes
rongeant nos doigts noueux
puis
tremblants, enroulés dans nos draps souillés d’urine
Les séraphins et les chérubins sont partis
ils les ont mangés et ont brisé leurs os pour en sucer la moelle
ils ont torché leurs culs avec le plumes d’ange
et maintenant ils arpentent le rues
leurs yeux brûlants comme la braise »
En 1970, ils ont un terrible accident de moto. Elle a 38 ans. Blessée à la colonne vertébrale, elle restera handicapée à vie. Elle rompt avec Fritsch et doit se retirer du monde. Elle ne publiera plus de livre.
Dans un ouvrage formidable sur Janis Joplin, Jeanne-Martine Vacher est allée à la rencontre de tous ceux qui ont connu la chanteuse (2). C’est ainsi qu’à San Francisco, elle a rencontré Lenore, qu’elle dépeint sur son lit de douleur comme une femme extrêmement gentille et disponible à la rencontre Lenore lui raconte sa vie:
« J’ai vécu merveilleusement, j’ai vécu aux extrêmes, je n’en ai aucun regret. Un jour, l’homme que j’avais épousé est devenu un Hell’s Angel, je l’ai suivi, j’avais terriblement envie de lui faire confiance et nous avons eu un horrible accident de moto, qui m’a rendue en partie invalide. J’accepte de payer ce prix. Janis aussi a payé le prix de sa vie, ce n’est pas triste, c’est dans l’ordre des choses. »
Elle revient sur son livre fétiche et son procès de 1966:
« J’ai été accusée de blasphème devant la Cour, dans les années soixante ! J’ai été accusée de blasphème par un tribunal laïc, je suis passée devant des juges parce que j’avais décrit des anges en train de baiser ! L’idée que des anges puissent avoir des relations amoureuses les avait terriblement déboussolés . »
Une oeuvre aussi subversive et représentative que la sienne ne pouvait pas être réduite au silence. « Lorsqu’une société commence à craindre ses poètes, avait-elle l’habitude de dire, elle a peur d’elle-même. Une société qui a peur d’elle-même est une autre vision de l’enfer. »
Lenore Kandel est décédée en 2009 à l’âge de 77 ans. Elle ne sortait plus guère de son appartement, elle vivait à l’écart de tout et sa poésie a forcément été oubliée. Jusqu’à ce qu’un éditeur, North Atlantic Books, eut l’idée formidable, en 2012, de publier un recueil de « Collected poems », qui réunit 80 de ses poèmes dont beaucoup étaient restés inédits. Un éditeur français vient de prendre le relais à son tour, avec un important travail de traduction de Marie Schermesser. C’est un bonheur. On ne va pas bouder son plaisir.
Bruno SOURDIN.
Lenore Kandel: « Alchimie du mot », précédé de « The Love Book », Éditions Le Réalgar, 2026. Traduit de l’anglais par Marie Schermesser.
- « Les Vies parallèles de Jack Kerouac », de Barry Gifford et Lawrence Lee, Éditions Henri Veyrier. Traduit de l’anglais par Brice Matthieussent.
- « Sur la route de Janis Joplin », de Jeanne-Martine Vacher, Éditions du Seuil, 1998.












