28/10/2026

Alain Brissiaud : « Le poème est une épreuve de vérité »

 

Alain Brissiaud.                                              
 

Nourri de silence, Alain Brissiaud n’a publié son premier livre de poésie qu’à l’âge de 66 ans en 2015, et c’était une révélation. Pour lui, c’était une question de survie. Jadis, à Paris, il avait été libraire puis éditeur, notamment de Claude Pélieu et d’Allen Ginsberg, deux poètes d’exception, iconoclastes, amis souterrains des années 70. Aujourd’hui il vit dans un village du Vaucluse. Apaisé. Sa poésie est épurée, dépouillée, fragile. Sa poésie est une route qui rêve. Bouleversante.

 

Tu es né à Paris en 1949. As-tu eu une enfance heureuse ? Dans quel quartier as-tu passé ta jeunesse ? Quels sont les évènements dominants qui ont forgé ta personnalité ?

 

Mon père et mes deux frères travaillaient à l’usine Chausson à Asnières et Gennevilliers, j’ai donc grandi dans un environnement ouvrier très chaleureux. En revanche, le pensionnat dans la Creuse fut une des pires époques de ma vie. Cela laisse des traces dont certaines ne se remettent pas. J’ai appris que l’indépendance se gagne, quelles que soient les circonstances. 

 

Étais-tu un grand lecteur dans ta jeunesse ? Et ton parcours scolaire ? Dans les années 70, tu es devenu libraire à Paris. Pourquoi et comment as-tu choisi ce métier ?

 

Si ma scolarité a eu un parcours, c’est géographique. Renvoyé de tous les établissements où me casaient mes parents, je n’ai pas vraiment appris grand-chose à l’école. Même en apprentissage, j’ai échoué. Je ne parle aucune langue étrangère et mon orthographe est encore approximatif. Mais je lisais beaucoup déjà gamin et je stockais les livres car je voulais être libraire ! Et c’est ce qui m’est arrivé en tapant à la porte du Cercle de la librairie, boulevard Saint-Germain. Après des années de galère à faire coursier à vélo, je touchais le but dans une librairie de livres anciens, rue de Rome à Paris. Là, en blouse grise, je nettoyais, je recollais, je couvrais des livres en tous genres, là, j’ai appris les bases du métier.

 

Plus tard, tu deviens éditeur. Dans les années 80, à l’enseigne du « Livre à venir », tu publies Claude Pélieu, le traducteur (avec Mary Beach) des écrivains américains de la Beat Generation.

 

J’avais découvert Jack Kerouac dans les années 68 avec le livre Le vagabond solitaire, je crois, et l’anthologie de la Beat Generation de Jean-Jacques Lebel, préfacée par Alain Jouffroy, avec l’incroyable poème de Corso, Bomb. Et puis le choc : le Cahier de L’Herne« Burroughs Pélieu Kaufman ». Ces lectures changèrent mon approche de la lecture, le littéraire devenait la vie.

Le premier livre que j’ai édité au Livre à Venir fut Les Soirées de Médan. Ma passion pour Zola me poussait chaque année à écouter les conférences que donnaient des experts, à Médan précisément. Colette Becker, une universitaire spécialiste de Zola, m’a offert pour cette édition une introduction, un dossier et les notes, un livre aussi riche qu’un Pléiade. 

 

Pour continuer l’aventure j’ai voulu entrer en contact avec Claude Pélieu. Je me suis adressé à François Di Dio, l’éditeur incroyable du Soleil Noir. Ses créations étaient uniques. Chaque livre était accompagné d’une œuvre. Pour Claude il y eut Berrocal, Erro… François, lorsque je l’ai connu, était fatigué, éloigné de l’édition mais intellectuellement fougueux comme un jeune homme. Je lui parlais de deux projets : un livre de Claude et un autre qui pourrait financer celui-ci. Ce fut Femmes Hombres de Paul Verlaine et là aussi en édition savante. Super bouquin, incroyable. Les ventes ont permis d’envisager de faire un livre avec Claude. 

 

Comment as-tu connu Pélieu qui à l’époque vivait aux Etats-Unis ?

 

François m’a mis en contact avec lui. En 1985, Claude Pélieu habitait à Cooperstown dans le nord de l’État de New York. Amitié immédiate. Il postait sans cesse des tas de choses, poèmes, collages… à tous ses amis, et aussi des manuscrits ou des tapuscrits, certains en cours d’écriture, d’autres plus anciens mais refusés. Il fallait choisir, organiser une logique d’édition. Claude allait plus vite que moi, toujours dans une énergie positive, ses plaintes il les gardait pour les éditeurs parisiens, surtout contre Christian Bourgois qui ne voulait pas le payer. Il faut se rendre compte de ce que l’on doit à Claude et à Mary pour leur énorme travail de traduction (Ginsberg, Burroughs, Kaufman, Ferlinghetti, Ed Sanders…). Quel boulot et eux toujours dans la dèche ! Indigo Express s’est fait en amitié. Il proposait, je proposais, nous trouvions toujours rapidement un accord, sa gentillesse était grande. 

 

 

 

 

Iron Horse est un des fleurons de ton catalogue. Ce grand poème d’Allen Ginsberg, tu le publies en 1985. Pour un jeune éditeur, Ginsberg, c’était un coup de maître. Comment s’est engagée cette aventure?



Après la publication de Indigo Express en 1986 je lui ai dit que je souhaitais faire traduire et éditer Iron Horse de Ginsberg, qui avait été délaissé par Bourgois. Claude m’a donné le numéro de téléphone d’Allen et, ne parlant pas anglais, j’ai fait appeler une amie (Catherine Bailly, la traductrice du livre). Ginsberg a décroché au premier appel et, sans réfléchir, a accepté que je publie son livre. J’ai oublié le nom de son agent mais celui-ci ne m’a jamais contacté : Ginsberg ne demandait aucun droit. Un être plein d’amour.

Claude aurait pu m’en vouloir de ne pas le solliciter pour la traduction. Il n’en fut rien.

 

 

 



Beaucoup plus tard, une trentaine d’années après Indigo Express, tu fais paraître un nouveau texte de Pélieu (15 ans après sa mort), New Poems & Sketches. Il s’agit en fait de la transcription d’un note-book qu’il t’avait offert et qui est daté de 1977. Plusieurs séquences de ce manuscrit avaient été reprises dans son recueil Dust Bowl Motel publié chez Bourgois. Peux-tu nous raconter la genèse de cette nouvelle édition ? 

 

En 1977, je réussis à convaincre un libraire d’éditer avec moi un des note-books que Claude m’avait offert. Le tirage s’est vendu très vite.

Claude Pélieu est décédé en 2002, on venait de l’amputer d’une jambe. Pierre Joris, à New York, l’a aidé jusqu’au bout. Il fut longtemps un des seuls à le soutenir. Avec Pierre, nous avons réalisé en 2016 un numéro spécial de la revue Les Hommes sans Epaules, « Claude Pélieu & la Beat Generation ».

 

Le scandale c'est que, malgré l’énorme production de Claude, aucun de ses livres ne soit aujourd’hui disponible. Plus rien. Lire Pélieu est un luxe. Le comble.

 

 

 

 

 



Parlons maintenant de ta propre poésie. Tu as publié tardivement, en 2015 (tu avais 66 ans), Au pas des gouffres à la Librairie Galerie Racine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? 

 

Revenir vers moi n’est pas des plus passionnant !

Pourquoi publier ? Tellement d’ouvrages me sont passés entre les mains, ou bien étais-je trop snob ? Mais avec une nouvelle vie en Provence, j’ai retrouvé les vieux cahiers dans lesquels j’écrivais jadis et cela a déclenché spontanément chez moi l’envie de reprendre le crayon. Christophe Dauphin de la revue Les Hommes sans Epaules et Alain Breton de la Librairie Racine m’ont ouvert leurs portes. Ce sont des êtres exceptionnels. La poésie est en eux. Ce furent les premiers à accepter mes textes. Je revenais vers ma jeunesse, vers la clarté, un moment où tous les cœurs sont amicaux. 

 

Voyant peu de gens dans le pays où j’habite, les liens ne sont pas superficiels, on est tenu par une véritable affection. Tout devient humanité. 

 

Qu’est-ce que cela signifie pour toi d’être reconnu comme poète?  Quels sont les écrivains qui t’inspirent et auxquels tu te réfères volontiers ? 

 

Pour répondre au fait d’être reconnu, je reprendrais une ligne d’une lettre de Christian Bobin : « Je vous ai lu devant une porte vitrée que la lumière de l’air incendiait. Parfois je ne vous vois plus – mais vous êtes un vaillant pêcheur d’étoiles ! » Je ne peux dire mieux.

 

Je dois tant aussi à une belle camarade d’écriture, Carole Mesrobian, qui me soutient. Et d’autres, particulièrement Daniel Martinez qui me permet de continuer, et Tatiana Levy de la revue Triages. 

 

La nuit avant l’endormissement, je dois passer par la lecture de quelques pages, soit de Guy Viarre pour creuser sa magie, son mystère, Thierry Metz pour puiser au cœur de sa simplicité bouleversante, Paul Celan pour sa douleur universelle et Yves Bonnefoy que j’aurais tant voulu connaître.

 

Et aujourd’hui, où te situes-tu dans le monde de la poésie ? Ta poésie est très épurée. « Les mots viennent sans cesse tressaillir du côté du vivant », écris-tu dans ton recueil Jusqu’au coeur. J’ai l’impression que tu te situes à l’écart, que tu revendiques presque une bienfaisante solitude. Je me trompe ?

 

Dans les revues que je lis, je ne me trouve pas de place, j’ai l’impression d’être à part, à l’écart. Ici, dans le Vaucluse, je ne parle de poésie à personne, c’est un non-sujet dans ma vie campagnarde. Enfin si :  j’échange avec Thierry Pérémarti, exilé à Dallas, dont l’écriture me fascine, mais Thierry était un pote de Claude Pélieu, alors c’est la famille…

 

Tu as choisi de vivre dans le Vaucluse. Pour toi qui es né à Paris — et qui avais toujours vécu à Paris —, c’est un choix radical. Une sorte d’ascèse? Un émerveillement qui dure?

 

Le Vaucluse, comme la poésie, est un hasard dans ma vie. Je me sens coincé, comme l’était Claude à Cooperstown. Rien n’est sérieux sauf la terre d’ici, si dure aux mains.

 

Le poème est une épreuve de vérité, un chemin. Il ouvre la porte à soi-même avant de nous montrer aux autres. Que je lise Yves Bonnefoy ou Bob Dylan, le propos est identique : ils recherchent la finalité, le pourquoi et où, préoccupations de tous les temps, ils écartent la matière. Claude Pélieu savait cela, il est mort solitaire. 

 

Pas d’humanité, pas de sourire ni d’étreinte, juste aller là-bas pour s’assurer de l’existence du vide et disparaître rassuré. Le chemin, la route, l’arrière-pays, l’au-delà des collines, thèmes essentiels pour une poésie du doute. Le sens de sa vie, sa façon élégante de vivre. Seulement.

 

Recueilli par Bruno SOURDIN.

 

Alain Brissiaud : « Au pas des gouffres », Librairie-galerie Racine, 2015; « Jusqu’au coeur », Libraire-galerie Racine, 2017; « Cantos sévillans », La Porte, 2017 ; « Octobre » avec Carole Mesrobian, PhB éditions, 2020 ; « Toute la misère », Encres vives, 2024 ; « Fin de vie », Editions Derrière la salle de bains, 2024 ; « Miroir dans miroir », Éditions Derrière la salle de bains, 2026.

 

Claude Pélieu : « New poems & Sketches », Le Livre à Venir/Books Factory éditions, 1977.

 

 

 

 

 

 

 

22/10/2026

La sculptrice du Cotentin qui a planté sa tente en Tunisie

Rachel Hautot devant sa sculpture "La Mélancolie" en 1912.             

 

L’Afrique du Nord l’a toujours fascinée et elle n’a pas peur de voyager toute seule. Rachel Hautot est une artiste et une femme singulière. Née en 1882 à Fermanville, orpheline de mère à 6 ans, elle est confiée à un orphelinat de Cherbourg. Son père est un marin, employé des Messageries maritimes; sa profession le porte sur toutes les mers du monde, mais, dans ses lettres, il soutiendra toujours sa fille. 


Grâce à une bourse, Rachel va pouvoir suivre à Paris des cours de sculpture à l’École des Beaux-Arts. La sculpture est sa grande passion. 


Portrait de Rachel Hautot.               

On connait mal la vie de cette sculptrice, dont le musée de Cherbourg conserve quelques oeuvres remarquables. Une biographie très documentée signée par Emmanuelle Lemesle nous révèle son parcours extraordinaire, « avec la volonté farouche de la faire (re)connaître ».


En 1912, Rachel Hautot obtient une bourse pour réaliser un voyage d’études en Tunisie, qui est en ce début de siècle un protectorat colonial. Elle tombe tout de suite amoureuse de ce pays. Elle est éblouie par la lumière et décide d’y « planter sa tente », de s’y exiler. Rachel est une femme indépendante, solitaire. A Tunis, elle choisit de s’installer dans la ville arabe et de se consacrer entièrement à son art. Elle a très peu de relations avec les Européens. Elle vit seule, dans un quartier populaire, au milieu de gens simples, qu’elle aime. 


A Tunis, cette femme libre et indépendante ne passe pas inaperçue. « La sculptrice était un être pétri de générosité, qui mettait les resources de son talent au service d’autrui, une femme dépensant immédiatement tout ce qu’elle percevait: un vrai coeur en or », écrit Emmanuelle Lemesle, qui a épluché la presse tunisienne de l’époque et en a extrait ce portrait: « Grande, fortement charpentée, vêtue de ce tailleur gris qui lui donnait une allure quasi virile, elle allait par la ville d’un pas tranquille et régulier, relate un journal tunisien. Le vaste chapeau de feutre en bataille, elle allait le front souvent lourd de pensées à la veille de réalisation mais lorsqu’elle relevait la tête au masque énergique, on était surpris de la profondeur et de la douceur à la fois de son regard. »

 

 


Rachel Hautot sculptant un marbre.   

 

 

"Jeune fille retenant son voile"                                                           

 

Rachel Hautot est de la génération des Picasso, Braque, Fernand Léger, mais elle n’a jamais cherché à inventer des formes nouvelles. C’est une artiste classique, dans la lignée de Camille Claudel, son aînée de 20 ans. Les sculptures qui nous sont restées d’elle montrent des gens du peuple: « Fillette à l’amphore », « Petit joueur de flûte », « Buste d’un jeune berger »… On est loin de la modernité qui s’éveille en ce début de siècle, loin également des scènes rêvées et fantasmées des peintres orientalistes (qui pour la plupart n’avaient jamais voyagé). L’oeuvre la plus aboutie de Rachel Hautot est un buste de marbre blanc intitulé « Jeune fille retenant son voile ». Il trône dans la salle rouge du musée Thomas-Henry de Cherbourg, en compagnie d’un « Jeune berger » appuyé sur un bâton et d’une sculpture qui représente une « Femme assise en tailleur » sur un coussin, qui offre la vision d’un Orient mystérieux.

 


"Jeune berger"                             

"Femme assise en tailleur"           

 

En décembre 1935 (elle a 52 ans), on retrouve Rachel assassinée dans son atelier de Tunis. « Dévêtue, elle gisait à terre, couchée sur le ventre, les mains liées derrière le dos, un foulard serré autour du cou », révèle un journal local. Elle avait reçu sur le crâne des coups violents et le sang souillait le lit et les murs de l’atelier. Qui a tué Rachel Hautot, qui s’est acharné sur elle ? On n’a jamais su l’expliquer. Le mystère reste entier.


Bruno SOURDIN.



Emmanuelle Lemesle: « Rachel Hautot, du Cotentin à Tunis, l’exil créateur d’une femme libre », édité par les Amis des musées de Cherbourg, 2026. 

 


Emmanuelle Lemesle           

 


05/10/2026

Le voyage de Brion Gysin au paradis des Assassins

Brion Gysin                                 DR

 

Peintre et écrivain américain, Brion Gysin est surtout connu pour être l’inventeur du cut-up et de la Dreamachine, la machine à rêver. En 1959, il vivait à Paris au Beat Hotel de la rue Gît-le-Coeur, chambre 25, lorsqu’il a découvert, un peu par hasard, le cut-up en découpant au cutter des journaux qu’il avait disposées sur sa table de dessin. En réassemblant les pages coupées en deux de façon aléatoire, il découvrait un tout autre texte. Accidentellement, il venait d’inventer un nouveau processus de création.


Il a tout de suite montré ses nouveaux montages à William Burroughs, son voisin de la chambre d’à côté. Ce dernier les a lus très attentivement avant de s’exclamer: « Brion, tu tiens là un très grand truc ! » Tous les deux ont décidé sur le champ de faire des cut-ups et Burroughs a commencé avec une traduction anglaise d’un poème d’Arthur Rimbaud. Les mots du poème prenaient une signification nouvelle, qui leur semblait plus forte.


Le cut-up est devenu très vite la marque de fabrique de William Burroughs et l’auteur du Festin nu a commencé à taper sur sa machine d’innombrables pages. C’est ainsi qu’a été composée sa fameuse Trilogie: La Machine molle, Le Ticket qui explosa et « Nova Express (1). Au cut-up, il associe souvent d’autres procédés d’écriture comme le fold-in, le pliage, les permutations, ou le montage. Burroughs et Gysin ont aussi écrit de nombreux textes en collaboration, qui ont été rassemblés dans Oeuvre Croisée (2).


Hassan I Sabbah est un personnage récurrent de la mythologie personnelle de Brion Gysin. Burroughs a adopté lui aussi cette figure du Vieux de la Montagne et il a repris son slogan « Rien n’est vrai. Tout est permis », qu’il distille dans ses écrits.


Hassan I Sabbah est aussi un personnage historique du 11e siècle, grand maître d’une secte ismaélienne d’Iran, connue sous le nom d’Assassins (ou Haschischins, les consommateurs de haschich). Il avait bâti sa forteresse au sommet d’une montagne, d’où il envoyait ses adeptes dans des missions d’exécutions ou d’assassinats politiques.


Marco Polo, que Gysin avait lu dans son enfance, a ramené de son voyage en Chine des légendes sur cette secte secrète qui avait répandu la terreur dans la Perse médiévale. Il raconte comment le Vieux de la Montagne donnait à ses fidèles un avant-goût du Paradis dans les jardins d’Alamût avant de les envoyer en mission. Leur obéissance était totale. Ils étaient totalement dévoués à leur maître, jusqu’au martyre, comme le raconte Gysin:  « Après avoir ingurgité une potion somnifère, les adeptes se réveillaient dans un jardin paradisiaque où, de fontaines, s’écoulaient du miel et du vin, dont ils s’abreuvaient à satiété avant de se retrouver en compagnie d’ardentes jeunes femmes au regard de braise et à la chevelure ondoyante, qui leur jouaient des airs à la cithare. Quand l’adepte s’éveillait de son rêve de paradis, le Vieil Homme en personne l’assurait que, quoi qu’il arrive, il accèderait à tout cela pour toujours… une fois sa mission accomplie. » 


Alamut est situé à une centaine de kilomètres de Téhéran dans les montagnes de l’Elbourz. C’est un véritable nid d’aigle. La légende dit que la bibliothèque d’Hassan I Sabbah contenait des milliers de livres et d’instruments scientifiques. « A quoi ressemblait vraiment Alamût? Y avait-il un jardin? Avec Burroughs, on s’était promis qu’un jour, on irait vérifier par nous-mêmes. »



Brion Gysin à Alamût sur les traces du Vieux de la Montagne                                               DR 



Brion voulait donc voir Alamût de ses propres yeux. Il put réaliser son rêve en août 1973 avec un ami américain de Paris, Lawrence Lacina (mais sans Burroughs). C’est ce qu'il raconte dans un récit qui n’est publié qu’aujourd’hui, Voyage à Alamût.


Le voici donc à Téhéran. Avec Lacina, ils se rendent directement à Ispahan, puis en Jeep vers Alamût « sur la pire route d’Iran, voire du monde! » Le voyage est extrêmement compliqué, comme l’a expliqué Lacina:  « On a remonté des pente à 67 degrés; on est passés dans des cours d’eau où la Jeep a presqu’été submergée; on a longé des falaises, on a dû déplacer des rochers, la Jeep s’embourbait. » 

 

 

Brion Gysin  et Lawrence Lacina à Istanbul.   


Arrivés au pied de la montagne à la nuit tombante, ils s’installent dans leurs sacs de couchage et restent éveillés « à fumer du hasch, à regarder les étoiles en se racontant des histoires ». Au matin, ils décident de se lancer dans cette terrible ascension. Brion portait « une chemise orange en soie brute qui venait de Thaïlande, un pantalon de velours noir et des mocassins en cuir vernis ». Et il souffrait d’asthme.


L’escalade a été compliquée. Arrivés au sommet, ils ne trouvent que ruines, rien qui n’évoquerait un paradis. Brion s’asseoit et allume un joint, pétrifié, le regard perdu dans le lointain, à la recherche d’un Jardin des délices. « En flottaison au-dessus de l’abîme rouge sombre, le Jardin se fondait dans les rayons du soleil, on aurait dit une planète paradisiaque miniature, sculptée dans le jade et sertie d’émeraudes. »


Brion Gysin était heureux d’être là, au bord d’un précipice « à vous dresser les cheveux sur la tête et vous couper le souffle ». L’estomac noué par la peur mais heureux d’imaginer ce jardin suspendu entre ciel et terre et de pouvoir ressentir la force tellurique de ce lieu. La magie et le rêve ont toujours conduit sa vie.


Bruno SOURDIN.





  1. La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express ont été traduits de l’anglais par Mary Beach et adaptés par Claude Pélieu. Publiés en 1968 et 1969 chez Christian Bourgois éditeur.
  1. « Oeuvre Croisée » (The Third Mind) est traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire et Christine Taylor, et publié en 1976 par Flammarion.

« Voyage à Alamût » de Brion Gysin, suivi d’un entretien avec Lawrence Lacina. Traduit de l’anglais par Olivier Borre et Dario Rudy. Préface de Bernard Heidsieck. Postface de Nathalie H. de Saint-Phalle. Editions Allia, 2026.







La Machine à rêver: à regarder les yeux fermés



La Dreamachine installée au Musée d'art moderne de Paris, avril 2026


La Dreamachine a été élaborée en 1961 par Brian Gysin et Ian Sommerville, un jeune mathématicien anglais, ami de William Burroughs. Elle était constituée d’un cylindre ajouré qui tournait autour d’une ampoule de 100 W qui était  posée sur un tourne-disque 78 tours. L’idée était de produire un clignotement stroboscopique. Le regardeur a les paupières fermés. La Dreamachine est la première oeuvre d’art conçue pour être regardée les yeux fermés.


A l’origine de la Dreamachine: une expérience que Brion Gysin avait faite quelques années auparavant et qui l’avait emporté hors du temps. Voici ce qu’il écrit dans son journal en date du 21 décembre 1958: « J’ai eu un orage transcendantal de visions en couleurs aujourd’hui dans l’autobus qui allait à Marseille. Nous roulions le long d’une longue avenue bordée d’arbres et j’ai fermé les yeux contre le soleil couchant. » 


Aussitôt Brion s’est senti emporté par un tourbillon de couleurs qui explosaient derrière ses paupières. Cette expérience, qui l’avait fait entrer dans un état de conscience différent, l’avait profondément bouleversé et il a alors cherché obstinément à en reproduire les effets. 


En regardant la machine à rêver avec les yeux fermés, un kaléidoscope de lumière apparait d’abord, qui doucement se transforme en visions. « Dans le flux rapide d’images, prévient Brion Gysin, vous reconnaîtrez immédiatement des croix, des étoiles, des halos, des dessins tressés comme des textiles pré-colombiens et des tapis islamiques. » S’en suivent parfois des figures humanoïdes et certains regardeurs parlent même d’avoir visité une autre planète, peuplée d’extra-terrestres étranges… Mais tout s’est soudain arrêté lorsqu’ils ont ouvert les yeux.


Brion Gysin les yeux fermés devant la Dreamachine          DR

Brion Gysin et William Burroughs                                       DR



Tout ce que vous voyez, aimait à dire Brion, est en vous. « Ce que la Dreamachine vous incite à voir est votre moi. Les visions intérieures lumineuses que vous voyez soudainement tourbillonner dans votre tête sont produites par l’activité de votre propre cerveau. » Et Brion d’ajouter: « En un temps très court vous allez acquérir une grande connaissance de vous-même, en étendant les limites de de votre vision. »


Le cylindre commence à tourner? C’est très simple, il ne vous reste plus qu’à fermer les yeux.


B.S.


27/09/2026

Le dialogue inlassable avec les arbres



François David et Antoinette Pham              Photo Ouest-France


Antoinette Pham peint le frémissement des arbres. François David trouve les mots pour l’accompagner, des poèmes empreints de silence et d’harmonie, dans un style proche du haïku.

François David, qui a grandi dans la capitale, a fui Paris à 25 ans (dans les années 1970) pour venir s’établir dans la Hague, près de Cherbourg, où il est devenu professeur de lettres au lycée Millet. Il n’a plus quitté le Cotentin, où il est devenu écrivain et éditeur. Il a tout d’abord créé une revue littéraire sur cassettes, une expérience fort singulière qui a tenu cinq numéros. Ensuite sont venues, en 1988, les éditions Motus, d’abord spécialisées dans la poésie, avant de bifurquer vers le livre de jeunesse.

François David lui-même est l’auteur d’une centaine de livres conçus avec un grand nombre d’illustrateurs. C’est un peu sa marque de fabrique: écrire à partir d’images ou d’illustrations que lui proposent des artistes, peintres ou dessinateurs, des oeuvres qui entrainent chez lui une envie de texte, texte qui n’aurait pas existé sans ce dialogue.

Antoinette Pham                     

Antoinette Pham est une artiste d’origine vietnamienne. Elle travaille dans la tradition de l’encre sur papier de riz, un art ancestral chinois qui remonte au VIe siècle. Sa démarche est nourrie par la pensée orientale, bouddhiste et taoïste. Sa peinture est le reflet de sa manière d’être, « l’art du simple ». « Chaque trait, chaque trace devient un chemin vers la sérénité. »

François David — c’est ainsi qu’il travaille — ne tente pas ici de commenter les images. Ce sont les images qui « déclenchent le texte »  et le texte 
ensuite     qui   « prend sa liberté ».

Antoinette Pham capte à merveille le frémissement des arbres dans leur nudité au milieu des vents qui les entourent. Arbres dénudés. Arbres torturés. Arbres déchirés. Dans sa préface,  la sinologue Yolaine Escande rappelle avec justesse cette pensée du sage taoïste Zhuangzi (Tchouang-tseu): « Le vieil arbre tordu, naturellement inutile, est celui qui vit le plus longtemps, tandis que l’arbre utile est abattu ou transformé en outil. » 

 Les peintures d‘Antoinette sont des concentrations de beauté et d’énergie. Ses arbres sont magnifiquement ridés et tordus. Ils sont écartelés mais bien vivants. Leurs branches caressent les nuages.

B.S.
 

François David et Antoinette Pham: « Et les branches caressent les nuages », éditions Le Voyageur assis, Anneville-en-Saire, 2026. 

  


Et les racines
    quittent la terre
Et les troncs s’envolent
    en balais de sorcières
chevauchant vers le soleil
    Et les branches 
caressent les nuages





Ni bleu azur ni bleu nuit
    juste à la lisière
sous l’écorce de nos corps
délicieusement pressentie
    l’heure bleue




 Sous un arbre penchée
    au-dessus du vide
    la branche placide