| L'heure du bain purificateur dans le Gange. Photo Jean-Yves DESFOUX |
Le Gange est le fleuve sacré par excellence. A Bénarès, sur les ghâts, ces escaliers de pierre qui descendent dans l’eau, les Hindous viennent pour se purifier, se baigner, pour laver leur linge, adorer le soleil ou pour prier leur dieu d’élection.
L’eau du Gange, assure-t-on, accorde la libération. Des vieillards qui ont renoncé à la vanité du monde viennent ici passer les derniers jours de leur vie et s’assurer d’une meilleure réincarnation. Sur les ghâts, on procède à la crémation des morts. Des bûchers brûlent sans cesse. Les cendres des morts sont dispersées dans le fleuve. C’est un endroit propice à la méditation.
Bénarès est la ville sainte de Shiva, le dieu qui, dit-on, a sorti la ville de l’océan avec son trident. Des centaines de temples lui sont dédiés. Shiva est le grand dieu destructeur mais on l’appelle aussi le Bienveillant car il nous permet de sortir de ce monde de la multiplicité. Il ne peut pas en effet y avoir de destruction d’un plan de conscience sans recréation. C’est pour cela que Shiva est souvent représenté symboliquement par une colonne cylindrique, un phallus, le lingam. On le représente aussi assez souvent comme le dieu de la danse, entouré d’un cercle dans lequel s’allument des lumières qui symbolisent la naissance et la mort des mondes.
Bénarès est un univers. La ville sainte occupe dans notre imaginaire une place de choix. Elle l’occupait déjà au tournant des XIXe et XXe siècles, à l’époque où écrivait Henry J.M. Levet, ce poète de la modernité, qui rompit avec la bohème montmartroise en 1897 et fit le voyage en Orient à bord de l’Armand Béhic, qu’il a immortalisé — ô la poésie des paquebots !
« L’Armand-Béhic (des Messagerie maritimes)
File quatorze noeuds sur l’Océan Indien…
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main. »
Dix poèmes (pas un de plus), dix Cartes postales ont assuré sa postérité : dans des sonnets torrides qui m’ont toujours frappé, et qui font parfois penser au Rimbaud aventurier de la mer Rouge (qu’il admirait), il écrit en vers syncopés les charmes mélancoliques de Bénarès :
« Bénarès, accroupie, rêve le long du fleuve;
Le Brahmane, candide, lassé des épreuves,
Repose vivant dans l’abstraction parfumée… »
Levet revint de l’Inde britannique avec des photographies souvenirs de maharadjahs et la nostalgie d’une jungle ensoleillée, avant de devenir vice-consul de 3e classe à Manille puis d’être emporté par une phtisie à 32 ans. Bénarès fut pour lui une aventure littéraire, une quête intime, un rêve rassurant dans un monde qui était déjà incompréhensible.
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| Jean-Yves Desfoux. DR |
Pour Jean-Yves Desfoux, c’est une toute autre aventure, photographique celle-là. Le reporter photographe revient justement de l’Inde où il a crapahuté dans le Rajastan. A Bikaner, dans le désert du Thar, il a célébré la fête du dromadaire qui lui a fait penser, lui le photographe de la Manche, à la foire Sainte-Croix de Lessay. « J’avais là sous les yeux les mêmes foules heureuses, le même bonheur de se retrouver ensemble et de faire la fête, le même respect admiratif de l’animal. Les dromadaires de Bikaner m’ont fait penser aux chevaux de Lessay. »
A Bénarès (maintenant appelée Vâranâsi), il a aimé capter avec émotion le sourire des femmes à l’heure du bain purificateur dans les eaux du Gange, avant les prières et les offrandes. François Simon, le journaliste qui a été pendant des années son complice à « Ouest-France », le dit avec grâce : « Les sourires sont étincelants et merveilleuse l’atmosphère qui fait oublier le dénuement. La lumière éclaire une scène presque biblique dans des lumières de chef d’oeuvre de bien avant l’invention de la photographie. »
Bénarès est un sourire, un beau sourire du jour en feu. Je m’incline à mon tour devant vous, âmes sentinelles, visages vivants de l’éternité.
B.S.
« Visages du monde », à la découverte de l'Inde, du Népal, du Laos, du Cambodge, du Pérou et de Cuba. Photographies de Jean-Yves Desfoux, textes de François Simon, APPN éditions. Exposition à la Galerie des Sept à Coutances.















