04/04/2026

Et si on parlait de rien ?

 


Rien. Tout a commencé par rien et rien n’a jamais eu de commencement. Qu’est-ce que rien ? C’est rien. Tout ce que nous voyons sur cette terre vient de rien et retournera un jour à rien.


Au XVIIIe siècle, un écrivain singulier a publié de manière anonyme un facétieux « Éloge de rien ». Un petit livre étonnant, extravagant, proche de l’absurde, mais totalement oublié. On sait pourtant qu’il a été écrit par un certain Louis Coquelet, né à Péronne en 1676 et mort à Paris en 1754. Ce Coquelet était un auteur d’Almanachs. On lui doit aussi un « Éloge de la goutte », un « Éloge de la méchante femme », une « Critique de la charlatanerie » et un « Éloge de quelque chose dédié à Quelqu’un », dont le titre ne cesse de nous aimanter. Louis Coquelet est aujourd’hui totalement absent du paysage littéraire français. C’est une anomalie. 


Car cet apôtre du burlesque et de la dérision nous touche beaucoup. C’est un moderne et son texte est savoureux :

« Le pouvoir de Rien est extraordinaire: un Rien nous fait pleurer, un Rien nous fait rire, un Rien nous afflige, un Rien nous console, un Rien nous embarrasse, un Rien nous fait plaisir; il ne faut qu’un Rien pour remonter un pauvre homme, il ne faut qu’un Rien pour le renverser. »


On doit la redécouverte de ce livret à l’oeil expert de deux habitués de la bibliothèque Carnegie de Reims, Marie Lissart et Étienne Rouziès, qui cherchaient tout autre chose en « vagabondant sur les rayonnages » mais qui ont trouvé ce petit chef-d’oeuvre et s’en sont emparé. Savourons sans retenue cette découverte et enivrons-nous à sa lecture, c’est santé :

« Les plus grands honneurs de la terre n’ont qu’un éclat de Rien, les richesses et les plaisirs sont pas plus solides que Rien; la vie même la plus longue n’a qu’une durée de Rien. A quoi servent la musique, la danse, la peinture, la poésie et la plupart des sciences humaines? A Rien en vérité. »


Rien est immense et abyssal. Il est indivisible. On ne peut pas l’augmenter, ni le diminuer. « Ajoutez Rien à Rien, cela fait toujours Rien. » 


Dernière précision: ce merveilleux « Éloge de Rien » est « dédié à Personne ». On se plait à imaginer que Louis Coquelet, petit maître fantaisiste du siècle des Lumières, était en son temps, sans titre et sans distinctions, l’homme le plus singulier et le plus tranquille du monde. Ce qui n’est pas rien.


Bruno SOURDIN.


Anonyme: « Éloge de rien », éditions Allia, 2026.






Nothing nothing nothing


Tulli Kupferberg.                                              DR

Tuli Kupferberg était déjà une figure illustre de la bohème de New York lorsqu’il rencontre Ed Sanders et qu’ensemble ils fondèrent en 1965 les Fugs, le fameux groupe de rock underground satirique. Délires sonores, textes ravageurs, happenings hallucinés : ils dénoncent avec férocité et un humour dévastateur la guerre du Vietnam, la censure et les travers de la société américaine. 


La librairie que tient alors Sanders dans l’East Village, « Peace Eye Book Store » (la Librairie de la Paix), 25 m2 à peine, est la plaque tournante de l’avant-garde new yorkais. Avec « Fuck You », sa revue ronéotypée, subversive, trimestrielle et distribuée gratis, il a publié les poètes phares de la Grosse Pomme. Claude Pélieu, qui a bien connu Sanders — il  a traduit son livre « Shards of God » (« Les Tessons de Dieu ») —, a parlé de « Fuck you » comme d’un « haut lieu planant » et les Fugs comme d’une « joyeuse bande de farfadets défoncés ».


Tuli est, lui aussi, un drôle de personnage : anarchiste et pacifiste, le roi de la farce et de la dérision. Il est né à New York dans une famille juive. Allen Ginsberg a certainement pensé à lui lorsque, passant en revue « les plus grands esprits de ma génération » dans son grand poème « Howl »,  il convoque ceux :

« qui sautaient du pont de Brooklyn ça c’est vraiment arrivé et s’en sortaient indemnes inconnus et oubliés s’enfonçaient à pied dans la stupeur spectrale de Chinatown ruelles à soupe & camions de pompiers, pas même une bière gratuite »

Tuli en effet avait sauté du pont de Manhattan en 1944 et avait été secouru par un remorqueur de passage et transporté à l’hôpital. Il s’en était sorti miraculeusement.

 

 


The Fugs: Ed Sanders et Tulli Kupferberg.
 

Sur scène avec les Fugs, Tuli est le pitre, le pantin halluciné, il change de costume sans arrêt, il se roule par terre, il danse à contre-temps. Lui aussi a fait paraître une revue, « Birth », où se retrouvent quelques unes des plumes de la Beat Generation. On lui doit  une série d’ouvrages mémorables, comme ce « 1001 Ways to Live Without Working » (1001 façons de vivre sans travailler), où il donne libre cours à son goût immodéré pour la provocation. Avec les Fugs ses chansons restent  inoubliables: « Kill for Peace », « Morning, Morning » « CIA Man », « Life is Strange » et le fameux « Nothing », son inoubliable « éloge de rien » :


« Monday nothing,

Tuesday nothing,

Wednesday & Thursday nothing

Friday, for a change, a little more nothing,

Saturday once more nothing »


(Lundi rien

mardi rien

mercredi et jeudi rien

vendredi pour changer encore un peu de rien

samedi encore rien)





Hospitalisé à Manhattan, Tuli Kupferberg est retourné à Rien le 12 juillet 2010. Un saut ultime « dans la stupeur spectrale » du grand vide.


B.S.


The Fugs: « First Album », 1965.

Ed Sanders: « Les Tessons de Dieu », traduit de l’américain par Mary Beach & Claude Pélieu, Christian Bourgois éditeur, 1970.


18/01/2026

Bruno Dufour-Coppolani peint dans les visages l'infini qui nous traverse


"Judith", acrylique et sable sur toile, 2016.

"René", acrylique et sable sur toile, 2006.

"Jeanne, acrylique et sable sur toile, 2009.

Le visage est nu, sans défense. Il s’offre à notre regard, démuni. Il est ouverture à l’infini.


« Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. » 

 

Cette citation d’Emmanuel Lévinas  couronne l’importante exposition que le musée de Saint-Lô consacre à Bruno Dufour-Coppolani, en retraçant son parcours artistique depuis les années 1970 jusqu’à son travail d’aujourd’hui sur la peau. Le visage est au coeur de la pensée du philosophe, il s’est aussi imposé dans le processus de création de l’artiste manchois, qui dit : « Rien mieux que le visage ne peut nous ouvrir aussi pleinement à l’autre. Sauf peut-être la peinture. »



"Gérard", acrylique et sable sur toile, 2003.



Bruno Dufour-Coppolani s’est fait connaître à Saint-Lô en 1987 après avoir réalisé une gigantesque fresque sur la tour Groupama et surtout, six ans plus tard,  un trompe-l’oeil monumental sur une bâche de 200 m2 qui reconstituait la façade de l’église Notre-Dame, détruite en 1944 lors des combats de la Libération.


« Très tôt dans mon travail, j’ai été confronté aux surfaces murales rugueuses et accidentées », souligne l’artiste saint-lois. Étudiant aux Beaux-Arts de Rouen en même temps qu’il suivait des cours d’histoire de l’art à la Sorbonne, Bruno Dufour-Coppolani s’est orienté ensuite vers l’enseignement, en créant une option d’arts plastiques au lycée de Saint-Lo.


Ses recherches picturales l’ont d’abord entraîné vers l’exploration du mur dans ce qu’il a de carcéral. Les gravures de Piranèse — ce grand graveur italien du 18e siècle — ont été sa première « rencontre » artistique. Piranèse et ses « prisons imaginaires », ses labyrinthes de pierre, son monde fermé et nocturne, son univers concentrationnaire.


"Après Piranèse", encre sur papier, 1978.


Une toile de 1980 matérialise bien cette recherche : « Bloc 9 », une surface représentant un béton vieilli, griffée et altérée, sur laquelle il a intégré du sable, ce qui donne une texture rugueuse à son tableau. Inquiétude et oppression sont au rendez-vous.


"Bloc 9", acrylique et sable sur toile, 1980.

Ensuite, tout en s’intéressant à la surface du mur, Bruno Dufour-Coppolani passe par une séquence plus apaisée où le mur « raconte des histoires ». Il laisse ses enfants intervenir sur ses surfaces. On a ainsi tout un bestiaire coloré de souris, de lézards, d’insectes… Et des anges. Des anges enfermés dans la surface du tableau.  

 

"Sédiments d'anges", acrylique et sable, 1993.

 

"Il est 2h25 et je suis fatigué", acrylique et sable, 1993.


Une commande d’un chemin de croix pour l’église de Domjean, dans le pays saint-lois, l’entraine à explorer le lien qui peut exister entre la souffrance et l’altération picturale, un effacement progressif de la figure.

 

 

Une station du chemin de croix de Domjean.


Et puis, sans qu’il y ait de ruptures dans son parcours, mais au contraire un long glissement, Bruno Dufour-Coppolani se dirige irréversiblement vers l’exploration des visages. La création est un long processus, du mur à la peau, du mur à la chair.


Après la mort de son père, il est devenu visiteur en Ehpad et se sent bouleversé par les rencontres qu’il y fait. Il rencontre la peur, la joie, la colère, la résignation… Désormais la figure humaine prédomine. « Face aux vieillards, dans les rides, les vaisseaux rendus visibles, les cicatrices, les taches et toutes les autres manifestation cutanées, dans toutes ces profondeurs dont la beauté m’a saisi, se manifestent la finitude, où l’autre qui va mourir oblige dans son être celui qui reste. »


"Quelqu'un que rien ne prouve, acrylique et sable sur toile, 2005.



"Ecce homo", acrylique et sable sur toile, 2014.



B. D-C réfléchit de plus en plus à la réalité du vieillissement. Faire apparaître le temps dans la surface, l’usure du temps. Il s’attache à rendre la fragilité des corps, non pas à des corps qu’il faudrait reproduire, mais à « une présence à accueillir ». Des figures qui nous fixent, qui nous regardent, dans leur fragilité, dans leurs élans de tendresse, dans la nudité de leur peau, dans leur beauté, la beauté du vieillissement.


Et puis bien sûr il y a le visage. Le visage est un appel. Le visage de l’autre est sacré. Bruno Dufour-Coppolani peint pour que le visage nous regarde.  Il y a quelque chose d’infini, dans ses visages, quelque chose qui nous dépasse.


Bruno SOURDIN.



Bruno Dufour-Coppolani, « La Profondeur des surfaces », au musée d’art et d’histoire de Saint-Lô. Jusqu’au 15 mars 2026.

 

"Autoportrait", 2025.

Bruno Dufour-Coppolani devant son autoportrait, 14 janvier 2026.                  Photo Bruno Sourdin




 

08/01/2026

En cheminant librement avec Laurent Margantin et en pensant à Kenneth White

 

Laurent Margantin.

Les "Cahiers de géopoétique" ont été créés par Kenneth White, le grand poète franco-écossais, en 1990. Aujourd’hui, son idée de géopoétique reste toujours bien vivante. Et l’aventure se poursuit avec la "Revue géopoétique internationale" fondée par Laurent Margantin.

Laurent Margantin est un lecteur fervent de l’oeuvre de Kenneth White — composée de livres de poésie, d’essais et de récits de voyages — , oeuvre dans laquelle il s’efforçait de « créer un nouvel espace culturel ouvert au monde ». Laurent avait 19 ans lorsqu’il a découvert l’auteur des "Limbes incandescents", qui raconte ses passages de chambre en chambre dans Paris et sa banlieue. Résonance parfaite : lui-même vivait alors à la périphérie de Paris dans une chambre lugubre, lisait les surréalistes et commençait des études de lettres à la Sorbonne. « Je passais beaucoup de temps à marcher dans Paris, par goût de l’errance », raconte-t-il à Florence Trocmé dans le numéro 2 de sa revue, publié à l’automne 2025. « C’est vers la fin de l’hiver que je suis tombé sur un livre de Kenneth White, "La Figure du dehors", et ensuite j’ai lu tout ce qu’il avait publié.» 

Très vite il entre en contact avec Kenneth, qui l’encourage à publier ses propres textes et l’embarque dans cette aventure collective.


 


Kenneth White décède en 2023. Depuis la Réunion, où il vit désormais, Laurent Margantin décide de poursuivre l’expérience de la géopoétique « pour ouvrir un peu l’esprit du monde ». En d’autres termes, l’idée est de sortir du texte historique et littéraire pour « retrouver une poésie de plein vent ». « Le Dehors guérit », aimait à répéter un autre grand écrivain écossais, Robert Louis Stevenson. L’horizon est grand ouvert. Le vent souffle. Respirons profondément. C’est l’appel de la route. C’est l’appel de la terre. « Mes poèmes ne sont pas des "poèmes de la nature", mais des poèmes de la terre, écrivait  Kenneth White. La "nature" est trop humanisée. La terre est toujours une force nue, et le sera toujours. Les poètes sont de la terre dans le noir et dans la lumière. »

Fidèle à cette expérience poétique de la terre, Laurent Margantin a créé une revue qui a pour objet de déconditionner l’esprit humain — rien de moins que cela — en le libérant des croyances et des idéologies étouffantes et de « l’ouvrir au monde ». Dans ce numéro 2, on retrouve, outre le dialogue avec Florence Trocmé, une étude de Goulven Le Brech sur Robinson Jeffers (le poète américain qui vivait en Californie), une réflexion philosophique sur la question du lieu, « du lieu qu’on habite et qu’on a choisi d’habiter pour des raisons essentiellement poétiques », des pérégrinations poétiques signées Laure Morali, entre la Bretagne et le Québec, Patrick Joquel, l’arpenteur du Mercantour, un dialogue dans les Laurentides entre deux poètes québécois, les espaces traversés par Nathalie Riera « quand le vent souffle sur tout ». Que du bon.

De son côté, Laurent Margantin nous entraîne du côté du Piton de la Fournaise, le volcan de l’ile de la Réunion. Son poème est magnifique:

« l’homme sur ces terres
serait vite pauvre
sans nom    sans mémoire sans passé
son avenir    il ne l’imaginerait plus
il n’aurait plus d’images de sa vie en tête
de sa vie telle qu’on lui aurait racontée
il laisserait derrière lui toutes ses anciennes croyances
enfin : les leurs
il finirait par oublier le pays d’où il serait parti
il marcherait simplement sur ce sol partout rompu
en quête de repères     sans en trouver aucun »


Cheminer librement avec Laurent Margantin en pensant affectueusement à Kenneth White, cueillir quelques poèmes en route, et célébrer la beauté du monde, hum!… voici un merveilleux programme. Une vraie bénédiction.

B.S.

Revue de géopoétique internationale, dirigée par Laurent Margantin, numéro 2, 2025, Tarmac éditions, Nancy.

« En chemin avec Kenneth White », lectures et hommages sous la direction de Laurent Margantin et Goulven Le Brech, 2024, Tarmac éditions, Nancy.

Laurent Margantin: « Les Sentiers du chaos », 2025, Tarmac éditions, Nancy.



16/12/2025

Edward Lear en flagrant délire

 
 

Edward Lear est un grand excentrique, comme seuls les Anglais savent l’être. Ses comptines absurdes sont d’une inventivité inouïe. Avec sa barbe épaisse, sa laideur et sa grosse bedaine, il ressemble à un vieux maître loufoque et paradoxal, lassé du fracas du monde, qui laisse filer ses pensées et, en toute circonstance, adopte le parti d’en rire. « Je voudrais être un œuf, pendant la couvaison », a-t-il l’habitude de soupirer. Son chat Foss, qu’il adore dessiner, est son compagnon fidèle.

 


 

Edward Lear est né le 12 mai 1812 au nord de Londres, dans la famille d’un agent de change, qui a fini par connaître des difficultés financières et bientôt fut ruiné. Il est le vingtième enfant d’une fratrie qui en comptera 21. Il est élevé par sa sœur aînée. Sa santé est très précaire : il souffre de bronchite chronique, d’asthme et d’épilepsie. Il connait sa première crise d’épilepsie à l’âge de 7 ans. Il peut avoir jusqu’à 18 attaques par mois du « petit mal » quil appelle « le Démon ». Sa vie est terrible. Il doit rester célibataire. 

 

Avant de se rendre célèbre pour son sens du non-sens, ce virtuose de l’iambe anglais s’est d’abord rendu célèbre à 18 ans pour ses talents de peintre et d’illustrateur. Il commence par peindre des perroquets - ll fit le portrait de tous les perroquets du zoo de Londres - et publie un recueil de 42 lithographies coloriées à la main, Illustrations of the Family of Psittacidae or Parrots. C’est un chef d’œuvre. Ses illustrations sont de très haute qualité, on le compare à Audubon, le célèbre ornithologue du Nouveau Monde. 

 


Lear a un succès fou avec ses oiseaux. Il devient en outre un peintre paysagiste accompli, peintre-voyageur toujours en partance, pour l’Italie, la Grèce, l’Égypte et même pour les Indes… Il publie plusieurs carnets de ses voyages, illustrés d’aquarelles, qui lui confèrent une notoriété considérable, à tel point qu’il devient le professeur de dessin de la reine Victoria.

 

 

Mais Lear se sent davantage un poète et ce qui l’enchante le plus ce sont les inepties, les bouts-rimés sans queue ni tête. Et dans ce domaine, il est intarissable. En 1846, il publie un « Book of Nonsense » qui le rend célèbre. Dans ce livre, il reprend des limericks qu’il avait composés pour divertir les enfants de son protecteur, Lord Derby, président de la société zoologique de Londres.

 

 

 

 

 

« Il était un vieil homme à la barbe fleurie,

Qui disait: « Voyez-vous, je vous l’avais bien dit !

            Un roitelet, quatre alouettes,

            Deux hiboux et une poulette

Ont tous bâti leurs nids dans ma barbe fleurie ! »

 

 

Il sort ses limericks vingt ans avant Alice. C’est en effet en 1865 que Charles Dodgson, professeur de mathématique à Oxford, publie Alice au pays des merveilles, sous le pseudonyme de Lewis Carroll. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, les deux maîtres du dérèglement logique, ne se sont jamais rencontrés (ou peut-être ont-ils décidé de s’ignorer). Tous les deux ont une imagination délirante, ils inventent sans cesse et partagent le même goût de l’insolite et de l’extravagant, la folie de l’absurde. Ce sont les deux virtuoses absolus du nonsense anglais. 

 

Les limericks (les « nonsense verses » comme les appelait Lear) échappent au monde de la normalité. Ils surprennent. Ils nient la raison, le langage commun. C’est la déconnexion du sens. C’est le monde à l’envers. On perd le contact, on renonce, on ferme les yeux, on marche la tête en bas. Mais il suffit de cinq vers et on revit. 

 

 

 

 

« Il était un vieillard pourvu d’un si long nez

Que les oiseaux du ciel venaient tous s’y percher ;

            Par chance ils s’envolaient

            Dès que le soir tombait,

Au grand soulagement du vieillard au long nez. »

 

 

Des vieillards au long nez, ce n’est pas ce qui manque dans les poèmes ineptes d’Edward Lear. Celui-ci est inoubliable :





« Il était un vieil homme, natif de Dubno,

Dont le long nez s’ornait d’un remarquable anneau ;

            Le soir, à la saison des prunes,

            Souvent il s’attardait à contempler la lune,

Ce vieillard extatique, natif de Dubno. »

 

 

 

Cinq vers. Les deux premiers riment entre eux. Le troisième et le quatrième sont enchaînés. Le dernier rime avec les deux premiers. Ce qui compte surtout c’est la métrique, rigoureuse, et l’utilisation des rimes.

 

 

 


« Il était un vieux qui poussait des cris aigus

Dès qu’à coups de bâton on lui tapait dessus ;

            On lui retira donc prestement ses chaussures,

On lui donna des fruits pour toute nourriture,

Et l’on continua à lui taper dessus. »

 

 

 

 


« Il était un vieillard, hôte d’un marécage,

Et dont les mœurs semblaient futiles et sauvages ;

            Sur une souche il prenait place sans façons,

            Et à une grenouille il chantait des chansons,

Ce vieillard didactique, hôte d’un marécage. »

 

 

 

 


« Il était un vieillard de la ville de Minsk,

Comme une latte mince, mince, mince.

            L’ayant vêtu de blanc,

            On l’enroula, tel un ruban,

Ce flexible vieillard de la ville de Minsk. »

 

 

Le monde de Lear, c’est une collection de vieillards imprévisibles : il y a celui qui court dans tous les sens, vêtu des vieux habits de sa grand-mère, celui qui passe tout son temps à dormir sur la table, celui se gave d’inoffensifs lapins, celui qui sans cesse marche sur la pointe des pieds, celui qui debout sur une jambe lit Homère, celui qui en se promenant marche sur les talons, celui qui prend la mer à cheval sur une oie, celui qui se nourrit uniquement de miettes…

 

 

 

 

 

« Il était un vieil homme de Kansas-City,

Qui aux hiboux montrait comment boire le thé :

            Manger les souris, disait-il,

            Ce n’est ni propre ni gentil

Cet aimable vieil homme de Kansas-City ! » 

 

 

Mais, bien heureusement, on rencontre aussi des jeunes dames : celle dont le nez lui tombe jusqu’aux pieds, celle qui lassée de ses amoureux s’en va se percher sur un arbre fourchu, celle qui poursuivit un jour un taureau furieux, celle qui fréquemment dort dans le garde-manger…

 

 

 

  

« Il était une jeune fille en robe bleue,

Qui demandait : Est-ce bien eux ? Est-ce bien eux ?

            Comme on lui disait : Ce sont eux,

            Elle répondait : Sacrebleu !

Cette peu gracieuse fille en robe bleue. »

 

 

 

 

« Il était une jeune dame de Douai,

Dont les lacets très rarement se dénouaient.

            Elle achetait des socques

            Et de tout petits chiens mouchetés et baroques,

Et souvent elle se promenait dans Douai. »

 

 

 

 


« Il y avait une jeune dame, à Liré,

Dont la tête était remarquablement carrée ;

            Dessus le crâne, par beau temps,

            Elle portait une plume de paon,

Ce dont s’ébahissait tout le monde à Liré. »

 

 

Edward Lear mourut en 1888 à l’âge de 76 ans en Italie, à San Remo, où il avait fait construire une maison et où il avait entrepris d’illustrer les poèmes d’Alfred Tennyson, figure majeure de la poésie victorienne, qui était son ami. Tâche dont il ne put venir à bout : il était devenu aveugle.

 

Le nonsense pur et absolu a été son but essentiel. Un ravissement sans bornes, inepte et charmant. 

« Thrippy pilliwinx », aimait à écrire ce singulier vieil homme de San Remo, inventeur de mots compliqués et drôles.

« Flinsky wisty pomm, slushypipp », aurais-je envie de répliquer. 

Qu’est-ce que vous voulez, moi aussi j’ai suivi ses conseils.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

Edward Lear : « Limericks et autres poèmes ineptes », traduits et adaptés par Henri Parisot, Mercure de France, 1968.

Robert Benayoun : « Les Dingues du nonsense », Balland, 1977.

 

 

 

 

 

 

24/11/2025

Merja à micro ouvert

 

Merja Mäki à la rencontre de ses lecteurs à Agneaux.

Invitée des Boréales, le festival normand consacré aux cultures nordiques, Merja Mäki est, après Sofi Oksanen, la nouvelle étoile polaire de la littérature finnoise. Elle est venue nous parler de son roman qui vient d’être traduit en français, « Quand les oiseaux reviendront », qui raconte la terrible Guerre d’hiver, lorsque les Russes ont attaqué la Finlande en 1940.

Lorsque les Russes envahissent la Carélie, la population est contrainte à l’exil. Alors que la population se presse à bord des trains, Alli décide de sauver le bétail familial et entreprend, avec sa belle-sœur qui est enceinte, un long périple à travers un territoire glacé et dangereux. Qui mieux qu’elle peut incarner le « sisu », ce terme finnois qui évoque la force intérieure, la ténacité, la résistance, le courage, une vie austère dans un environnement hostile.

Pendant cinq ans, avant de se mettre à l’écriture, Merja Mäki s’est documentée sur la vie des soldats finlandais de 1940.

Merja Mäki : « Une nuit, je me suis réveillée en sursaut. Dans mon cauchemar, j’étais un soldat, on m’avait tiré dessus, j’avais reçu un plomb glacial… Après m’être réveillée, je me suis dit : ça suffit, j’ai assez passé de temps avec les soldats, il faut que je passe à autre chose. Alors, j’ai commencé à réfléchir à ce qui se passait à l’arrière du front, là où les civils, les femmes, les enfants étaient restés. »

Nous sommes en 1940 en Carélie, la province que les Soviétiques s’apprêtent à annexer. Alli est une jeune femme qui apprend les secrets des plantes et le métier de guérisseuse. Mais elle rêve de bateau et de pêche : elle voudrait passer ses journées avec son père qui est pêcheur sur le lac Lagoda. Sa mère s’y est farouchement opposée.  

Merja Mäki : « J’étais aussi très intéressées par ce que pensaient les gens à cette époque, leurs peurs, leurs espoirs. C’est à ce moments-là que l’histoire de cette Alli s’est imposée à moi. Je me suis efforcée de recréer le cadre historique le plus véridique possible. Mais les personnages sont totalement fictifs. Ils sont arrivés comme cela, très fort. Et j’ai été obligée d’écrire. »

Courageuse, généreuse, sensible, Alli vivait un peu hors des normes de sa société, elle était également exclue de sa famille. Son rêve de devenir pêcheuse, comme son père, est devenu impossible après l’invasion de la Carélie, tout simplement parce que l’accès au lac de Lagoda était maintenant interdit. Rejetée par sa mère, elle ne pouvait plus rester sur sa terre natale, l’exil était le prix à payer pour sa liberté.

Merja Mäki : « Cet exode s’est déroulé dans des conditions absolument épouvantables. Mais ce chemin très difficile a été aussi bénéfique pour Alli, parce qu‘elle est partie avec sa belle-sœur qui avait un regard extérieur et qui voyait Alli différemment, comme une jeune femme très forte et courageuse. Pendant ce voyage, Alli elle-même a réalisé qu’elle était capable de beaucoup de choses. Elle avait très peur mais elle y allait quand même. Pour moi, c’est ça le vrai courage. »

Avec elle, Alli a emmené en exil les plantes qui peuvent guérir. Elle arrive en Ostrobotnie, dans l’ouest de la Finlande, où tout est plat, et ce paysage, qui lui fait peur, est parcouru de vols d’oiseaux qu’elle observe et qui lui font dire : c’est ainsi que je veux passer ma vie. Que représentent ces oiseaux ?

 

 

 Merja Mäki : « Les oiseaux symbolisent la capacité de retourner en esprit à la maison. En Carélie, traditionnellement, les oiseaux sont des messagers entre notre univers et celui des morts. On croit que les oiseaux nous apportent les messages des personnes que nous avons perdus. Pour Alli, avec ces oiseaux, c’était devenu plus plus facile de gérer sa douleur. »

Comment ne pas penser, aujourd’hui, à l’agression russe de l’Ukraine, la guerre, l’occupation, la violence sordide faite aux civils, aux enfants et aux femmes ? 

Merja Mäki : « Pour écrire mon livre, j’ai consulté des centaines de milliers de photos d’archives et subitement, devant moi, j’avais sous les yeux, dans la réalité, le même type de photos. Cette nouvelle guerre a réactivé, chez beaucoup de Finlandais, les vieux traumatismes liés à l’histoire. Nous avons une très longue frontière commune avec la Russie, beaucoup d’épisodes de guerre entre les deux pays. J’ai l’impression que, depuis 2022, il y a eu un changement dans les mentalités en Finlande. Auparavant, on avait un point de vue très diplomatique : il fallait être assez prudent lorsqu’on parlait de l’histoire de la guerre en Finlande.  Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on en parle beaucoup plus ouvertement. »

Un roman poignant sur l’exil et un formidable portrait de femme, que la guerre a poussée à prendre d’importantes responsabilités et à dépasser les interdits. Une révélation.

 

B.S.

 

 


Merja Mäki : « Quand les oiseaux reviendront », Charleston, 2024. Traduit du finnois par Fantine Brunel.