22/12/2018

Les voyages de Jack Micheline




Où que j’aille


Où que j’aille je vois la beauté
Arbres illuminés
Lumières de la ville dans la nuit
Je voudrais embrasser tous ces inconnus
Mais il y a trop de vacarme
Les hommes s’entretuent
J’en ai marre de voir toutes ces gueules tristes
Arrêtez cet engrenage imbécile
Tous les êtres sont sacrés
Une épine me déchire la gorge
Je sens le parfum d’une rose
Où que j’aille je vois la beauté

1958



L’amour bat du tambour dans le ciel

Etourdi
Il pose ses pieds sur un nuage
L'homme à la cicatrice marche au soleil
un après-midi à Berkeley
L'amour bat dans le coeur et dans l'oeil
L'amour bat du tambourin
L'amour bat une banane
L'amour bat jaune dans le soleil
L'amour bat un singe
L'amour bat une lune orange
L'amour bat sur un chemin sauvage
L'amour bat jaune
L'amour bat le désespoir des jeunes
et des moins jeunes
L'amour bat un farfadet de toutes les couleurs 
avec une laisse
L'amour bat sur la terre
L'amour bat ceux qui se cachent en prison
L'amour bat sur le mur de l'hôpital
L'amour bat dans un asile
L'amour bat la tour de Dublin
L'amour bat sur le pont de Brooklyn
L'amour bat dans un train de nuit vers Coney Island

5 septembre 1987
San Francisco, Californie



Voyages

J’ai un boulot à faire à Frisco
J’ai un cheval à monter à Reno
J’ai un poème à écrire à Boston
J’ai une route à traverser
J’ai un rêve à visiter
Sous le regard d’un aigle
Qui tournoie dans le ciel au-dessus des cités

J’ai une copine dans l’Ohio
Je me balade sur une route du Kansas
Je rêve dans un train de marchandise du Texas
Que mon ami Warren n’est pas mort
Dans un bar de Manhattan
J’ai rencontré une cowgirl du Mexique dans une gare routière Greyhound
J’ai une cour à arpenter à Folsom
J’ai une chanson à chanter en Chine
J’ai une chanson à chanter en Chine
J’ai un poème à lire en Russie
J’ai un ciel très rouge au-dessus de Fresno
J’ai une herbe bleue dans le Kentucky
J’ai un pic de montagne à Boulder
J’ai une jolie fille qui me chante des chansons dans le Montana

Et je sais que tout le monde me dira
Que je suis trop désinvolte
Que le shérif va me rattraper
Et le diable me briser
Comme j’en ai de la chance
D’être libre et léger
A tournoyer dans le ciel
Avec un regard d’aigle au-dessus des cités

J’ai un cri de joie qui m’appelle à La Nouvelle Orléans
J’ai un coyote dans le Wyoming
J’ai un pommier à Spokane
J’ai un millier de routes à traverser – à traverser
J’ai une cour à arpenter à Folsom
J’ai une chanson à chanter en Chine
J’ai un poème à lire en Russie
J’ai un ciel très rouge au-dessus de Fresno
J’ai une herbe bleue dans le Kentucky
J’ai un pic de montagne à Boulder
J’ai une jolie fille qui me chante des chansons dans le Montana

J’ai un boulot à faire à Frisco
J’ai un cheval à monter à Reno
J’ai un poème à écrire à Boston
J’ai une chanson à chanter en Chine
J’ai un poème à lire en Russie
J’ai une route à traverser
Sous le regard d’un aigle
Qui tournoie dans le ciel au-dessus des cités

J’ai un boulot à faire à Frisco
J’ai un cheval à monter à Reno
J’ai un poème à écrire à Boston
J’ai un ciel très rouge au-dessus de Fresno
J’ai une herbe bleue dans le Kentucky
J’ai un coyote dans le Wyoming
J’ai une jolie fille qui me chante des chansons dans le Montana
J’ai un millier de routes à traverser – à traverser
Dieu vous bénisse tous – à traverser

(traduit par B.S.)




Jack Micheline
Un poète de rue. Né à New York, dans le Bronx. Compagnon nocturne de Kerouac à Greenwich Village à la fin des années 1950. S'est établi, au début des années 1960, à San Francisco où il est devenu une des figures de la bohème locale. Il a publié une vingtaine de recueils, parfois simplement ronéotypés.  C’est un véritable écrivain underground, un proche de la Beat Generation. Il est mort en 1998 à San Francisco d’un infarctus.



18/12/2018

Côtis-Capel, chaluteur d'âmes et poète normand



Côtis-Capel, marin-pêcheur à bord du "Mimi Charlot" dans les années 50.

Sa langue est magnifique. Inégalable. Côtis-Capel est un grand poète de langue normande; les spécialistes disent même : le plus grand. "Aucune naiveté, aucun régionalisme, la dureté de l'existence est en filigrane dans sa poésie", souligne Christophe Dauphin dans son anthologie des poètes de Normandie, Riverains des falaises (aux Editions Clarisse).

Albert Lohier est né dans La Hague en 1915, à Urville-Nacqueville, dans une famille de pêcheurs. Fils de la Hague et plus pauvre que tous (fis d'la Hague et pus pouor qué touos l's âotes). 
Il signe ses livres du nom de Côtis-Capel. Côtis est le surnom qu’il avait gardé de son enfance. On les appelait, lui et les membres de sa famille, "les P’tis Côtis" (en langue normande, les côtis désignent des petites collines de fougères qui descendent vers la mer). Ils habitaient le hameau Capel. En classe de 3e, un prof l’humilia en jetant à la poubelle un poème qu’il avait écrit en français. Il se jura de n’écrire désormais qu’en normand, sa langue maternelle.

Ordonné prêtre, il est aumônier de la Jeunesse ouvrière chrétienne à Cherbourg sous l’Occupation, puis, en 1950, réalise son grand rêve, en devenant prêtre ouvrier et en embarquant comme matelot sur le « Mimi Charlot ».

Grand reporter à Ouest-France, François Simon a bien connu ce "curieux abbé". Il en dresse ce beau portrait.


La mer était son église
Le « Va » s’en va. Et pour une fois, ce 24 avril 1951, un petit groupe de six personnes salue le départ en pêche du chalutier de Pierre Vimard, un de ces patrons grandcopais installés à Cherbourg.
Le pourquoi de cette cérémonie des au revoir au bout de la petite  jetée? La présence inédite d’un homme du bord. Un gars grand, maigre, timide, novice de 34 ans. Il s’appelle Albert Lohier. Il prend la mer pour la première fois. Il est - enfin – « inscrit maritime ». Et, qu’à Dieu ne plaise, curé dans le civil. Si l’on peut dire.

Un curé marin-pêcheur… Jamais encore il n’y en avait eu un à bord d’un bateau de pêche dans tous les ports français. Les prêtres-ouvriers, on connait. Des curés matelots au commerce aussi. Mais un homme d’Eglise sur le pont d’un chalutier, jamais encore. Eh bien voilà, c’est fait. 
Le premier c’est lui : Albert Lohier, né natif d’Urville dans la Hague, fils de marin-pêcheur pratiquant le petit métier.



L’homme a du tempérament et déjà de solides états de service. Pendant la guerre, jeune vicaire, il a mouillé sa soutane au service des requis du STO. Les années cinquante d’un monde qui bouge l’ont vu épauler les mouvements de jeunesse JOC et JAC (Jeunesse ouvrière et Jeunesse agricole chrétiennes). 
Et puis, il a pris le sillage de la Mission de la mer. Non, Albert n’a rien d’un curé de canton assigné à résidence. La foi qui brûle cet écorché vif est d’une toute autre nature. 

Cette mer qui entoure  de tous côtés sa pointe du Cotentin, il y sent le terrain propice d’une Eglise incarnée. Et il veut côtoyer ces hommes qui triment dessus, résistants à la peine et imperméables aux sermons du dimanche. Mais pas du haut d’une chaire du dimanche. Pas depuis le quai. A bord. En mer. Au milieu d’eux. Fraternellement et pour de bon : « Il ne faut pas que je joue au marin, se promet-il, il ne faut pas que j’arrête quand ça me fait plaisir. Il ne faut pas que je débarque l’hiver. »
Il va tenir parole et enquiller les marées. 

Peu à peu, celui que les matelots appellent encore « l’abbé » va devenir Albert. Car Albert travaille comme tout le monde. Albert souffre comme les autres. Albert parle le patois des matelots et pas le latin d’Eglise. Il a même laissé presque tomber son bréviaire. On ne le voit guère prier. Il ressemble à ses compagnons de labeur. Albert a froid aux mains et met du cœur à l’ouvrage. Albert fait son quart.

Et lui qui se rêvait un peu comme un missionnaire, va être évangélisé par le milieu. Il découvre la complexité humaine, la chaleur solidaire des hommes qui risquent leur peau à aller traquer un animal sauvage : « Ce métier, je l’aime », lâche-t-il le jour où le pape de Rome exige des prêtres au travail qu’ils reviennent au bercail et à leurs occupations. 
Albert Lohier est prié, comme les autres, de décapeler la vareuse et de renfiler la soutane. La mort dans l’âme, il se soumet. Il doit quitter le bord du  « Mimi-Charlot », un chalutier de pêche hauturière. Il a le mal de terre. Mais pour lui, hors du travail, point de salut. Albert Lohier, neuf années de navigation au compteur, s’occupera désormais de la gestion de Socopêche, la coopérative maritime du port cherbourgeois. 

L’honneur est sauf, même si le bonheur est brisé : « Il a obéi à son Eglise, il a aussi obéi à sa conscience », souligne Alain Le Doaré, le Douarneniste qui a soutenu une thèse de doctorat sur les prêtres marins. Et s’est particulièrement attelé aux multiples facettes de ce curé cherbourgeois, pionnier des embarqués, en avance d’une marée sur une Eglise qui n’allait pas tarder à ouvrir les vannes de Vatican II. 
Albert Lohier, curé pêcheur ? Prêtre ouvrier ? Chaluteur d’âmes ? Disons un curieux abbé converti à la mer par l’humanité navigante. Un chavirant mystère…

François SIMON.



« J’ai gardé le cap »
Une école porte son nom. Une médiathèque de La Hague aussi : dans le Cotentin, le nom d’Albert Lohier dit encore bien des choses. Trente-deux ans après sa mort (il a disparu en 1986), la figure de ce curé suscite encore de l’intérêt. Sans doute parce que, au-delà de son drôle de sacerdoce, Albert Lohier, a écrit. Quasiment que de la poésie. Et exclusivement en parler normand. Et superbement. Son œuvre signée du pseudonyme de Côtis-Capel (six ouvrages) est au programme des étudiants dialectologues de l’Université de Caen. Cet homme à plusieurs facettes méritait bien un livre. Charles Cerisier, son copain, prêtre comme lui, est allé fouiller dans les archives, a retrouvé les témoins d’une vie dense, active, militante et hors normes. J’ai gardé le cap  tente de faire le tour du bonhomme, le curé, le pêcheur, le poète et le militant d’un monde plus juste.
F.S.
(Editions Isoète, Cherbourg, 2008, avec un CD 16 titres)



Dans men prêchi

Coumbyin de feis m'assyisaut lenreit où hâot de la tablle
Coume hiyi coume à c'sei tenaut ma taête à pouégnie
J'érais vouli ichin dire dé dequei d'indîsablle
Et je restais en jé n'sais. Je viyais touot s'alouégni.

Je serai-t-i dire la maé, sa graudeu incriyable
La maé et sa couleu, la maé et sa biâotaé,
Ses surgettes trop malènes, ses colères immaniablles,
Itou sen calme-bllaunc et ses seiraées d'étaé.

Je sérai-t-i dire l'ouovrage des syins qui la travaâlent,
Lassaés enniés, en souen, berchis, haguis, secouaés,
Et touot lus corps ernaée, et lus mans en meindrâle,
Et le pllaisi dé reterri ampraés eune belle corvaée.

Je serai-t-i dire la terre, souvent p'saunte et si nâtre,
Qu'i fâot tréjouos souégni, qu'i fâot tréjouos dréchi,
Là que les pouores gens enhannent, là qu'i dâobent et qu'i s'vâtrent
Et la terre du renouvé, je serai-ti en prêchi?

Je serai-t-i dire la jouée quand eun éfaunt vyint de naître;
La jouée des syins qui s'aiment, la jouée des petiots jostaunt
La jouée d'en d'dauns du queue, je sérai-t-i la recounaître?
Et sousos le frount de la graund-mère, j'en verrai-t-i le restaunt?

Dauns men locei normaund pique ch'est ainchi qu'je prêche
J'guette d'eun bord et de l'âote et touot ne vyint coume i deit
Touot m'arrive en débord, touot s'mêle et touot se vouêche
Dauns le loceis dé tcheu nous, jé n'sis brin à l'étreit.

Côtis-Capel

(Note. Le prêchi c'est le parler ancestral, le parler normand (le locei normaund), le parler dé tcheu nous).


Les livres de Côtis-Capel

A Gravage,1965. Le recueil est sous-titré Poèmes en langue normande. Aller à gravage, c’est aller à la grève, c’est ramasser ce que la mer rejette. Dans Avaunt-drényire, Charlot, le vieux pêcheur (le vuus péqueus), préfigure Ganache, le personnage principal de l'oeuvre en prose qui sera publiée en 1987 à titre posthume.

Raz-Bannes, 1971. Les Raz-Bannes sont des rochers situés au large d'Urville. La mer est  la source d'inspiration principale de ce recueil. On a dit avec raison qu'elle était "l'âme soeur" du poète haguard.

Graund Câté, 1985. C'est le nom d’un rocher qui domine la mer à Gréville. Côtis-Capel exprime la vie quotidienne des pêcheurs et paysans de la Hague. Poète engagé, il s’insurge contre l’implantation des industries nucléaires dans la presqu'île du Cotentin et la construction, dans l'Arsenal de Cherbourg, de bateaux de guerre: "eun baté à ma, baté d'tueries, baté d'guerre" (un bateau de malheur, bateau de tueries, bateau de guerre). 


Les Côtis,1985. Sa biographie poétique. Prêtre, pêcheur et militant de la langue normande. Les 12 premiers poèmes sont biographiques. Ils balisent sa vie depuis l’enfance, l’école, la vocation, les études, l’embarquement, les gens, les ouvriers, les engagements politiques (au PS) et son combat pour la défense des Droits de l’homme (Amnesty international). "Ma vie comme un bateau".

Ganache le vuus péqueus,1987. Sa seule œuvre en prose. La Hague y est omniprésente. La misère de la vieillesse, le mutisme de Ganache, le stoïcisme des Haguards. Côtis-Capel y exprime sa fidélité à ses origines et son milieu, au monde de la pêche, à la pauvreté, à sa langue. Il a rassemblé ses souvenirs avec les pêcheurs d’Urville, « ce que j’ai ressenti moi-même en pratiquant le métier ». Une œuvre intime. 





11/12/2018

Plutôt la vie

Plutôt la vie

Alice, passée par tous les trous de serrure du temps, au pays des permissions accordées d’avance, brandit d’une main un oiseau des îles. Se livre-t-elle à un entrechat de fée, de sorcière, vêtue d’oripeaux somptueux ? Humpty Dupty – père Ubu au ventre bedonnant – les deux bras écartés, la tête à même le sol, se tient en parfait équilibre, tout sourire, jambes levées. Dans l’obscurité, invisible, quelqu’un bat des cartes. Si l’élue était l’arcane 17 du tarot, si l’on revenait au soleil des eaux du poète, si l’océan, épargné des souillures, si la banquise, si les espèces… si la terre tournait enfin dans le bon sens… André Breton pendrait la crémaillère pour Mélusine, en sa maison de Saint-Cirq, les lendemains chanteraient, la terre, aussi bleue qu’une orange, serait exempte de tout lieu de réclusion où la liberté agonise. Debout, les rêves ! Qu’un doigt vengeur indique la porte de sortie à la Grande Indésirable, les Transparents échangeront des messages de bienvenue par les corolles des trémières, une fois de plus la lumière sera effervescence incandescence efflorescence inflorescence à tous les horizons déployée sur l’écheveau du monde.


Dans la vallée du monde

A l’orée de la forêt sacrilège, Eve, promise au bannissement, se morfond du paradis perdu. Adam ne supporte pas l’exclusion du royaume et bande ses muscles prêt à en découdre avec la Cantatrice chauve. Sous les feuillages les pierres philosophales sont parlantes, léchées des ombres. On joue au chat et à la souris avec tout murmure. Un dolmen attend le sacrifice d’une jeune vierge, le chant nostalgique des aèdes, la danse sensuelle des bayadères. Une panthère noire, à pas de velours, recherche un tigre de Bengale. On se fait fête des feuillages verts, du retour du printemps, de l’éclosion des bourgeons, de la promesse des pommes capiteuses émaillant les branches emperlées de rosée. L’abominable homme des neiges, descendu des cimes enneigées, aujourd’hui, a le cœur tendre. Et si l’étoile, dans un ciel sans nuages, indiquait aux chevaliers de la quête la direction de l’enfance ?


Liberté couleur d’homme

Prendre ses jambes à son cou et – olé ! – s’élancer, triomphant, bientôt dépassant les clochers de villages, approchant le grand dais des étoiles. Le sorcier noir veille au grain, coiffé du scalp d’une blonde irradiante. Les lèvres du sorcier sont cousues par un frisson de plumes de Tétras lyre en parade amoureuse ou de Caurale soleil au faîte de la pyramide. Icare – horreur – découvre la loi de la gravitation universelle alors qu’il aspirait follement à celle de l’attraction passionnée. Le poète ne peut-il donc être délivré, la chute du héros est-elle irréversible, dans l’indifférence générale ? Dans son coin le grand maître des cérémonies préside à on ne sait quelle messe noire. Qui, au crépuscule, prendra souci du ver luisant, éperdument appel dans la nuit froide et solitaire ?
Au pied de l’officiant deux anges déchus déguisés en balayeurs recueillent les fragments brisés d’un grand rêve de cristal.

Textes: Daniel Abel
d'après des collages de Bruno Sourdin

Bruno Sourdin et Daniel Abel à Valvins en août 2016.
Après sa rencontre avec André Breton, dont la pensée l'a marqué en profondeur,  Daniel Abel a participé, à partir de 1958, aux réunions du dernier groupe surréaliste. 
Du surréalisme, il a conservé le goût du merveilleux. "Dès l'aube, dit-il, la poésie ouvre une fenêtre... S'étonner se laisser surprendre, on aime la poésie qui bouscule l'ordinaire, entretient la surprise."Daniel Abel défend avec panache une poésie qui exprime notre révolte, "la révolte créatrice de lumière."



30/10/2018

Voyage en girafie avec Éric Poindron






Guillaume Apollinaire avait choisi pour devise : « J’émerveille ». Ce pourrait aussi être celle d’Eric Poindron. Placé sous le patronage d’Orphée, le poète du Bestiaire convoquait avec ravissement la carpe, l’ibis et la chèvre du Thibet. Éric Poindron fait à son tour point de mire en célébrant la girafe, animal improbable et miraculeux : « Dans son ombre, j’ai retrouvé mon grand-père et ses histoires, mon père et ses repères, le chemin des bibliothèques d’autrefois, j’ai zigzagué à ciel ouvert, j’ai folâtré sur les bas-côtés, j’ai rencontré des à-côtés. »


Éric Poindron est un conteur éblouissant. Il raffole de tout ce qui est rare, surprenant, singulier. Il aime changer d’époque et faire découvrir des personnages insolites : Ambroise Paré, le père de la chirurgie, qui classait la girafe parmi les monstres ; François Le Vaillant, explorateur et ami des oiseaux, auteur d’un Voyage dans l’intérieur de l’Afriqueen 1790, il fut le premier à décrire avec précision une girafe ; Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, l’illustre naturaliste, qui fut chargé en 1826 d’accompagner, de Marseille à Paris, la girafe que le pacha d’Egypte avait offerte à Charles X. Elle est la première girafe à fouler le sol français. Après un périple de 880 km « à pas lents »,elle est présentée au roi, « qui la salue de quelques pétales de rose, et à ses sujets qui seront 600 000 à venir la visiter la première année au jardin des Plantes, lui rendre hommage ».

Illustration de Michael Sowa.

 C’est dans le grenier familial, en compulsant un vieil almanach qu’Éric Poindron s’est intéressé à la girafe et qu’il est allé de découverte en découverte. « Etonnant phénomène que je mets sur le compte de quelque bienveillance céleste ou hasard bienveillant pour nos étranges aventures, dans mon cas celles d’un voyageur esseulé et de son scribe cloîtré. D’autres parlent de sagacité accidentelle ou de sérendipité. »

Si cet animal nous séduit toujours autant, c’est qu’il nous renvoie aux éblouissements de l’enfance. « Elle avait une tête sympathique, cette girafe, et d’emblée me plut. »

Depuis ce jour-là, Éric Poindron « pense et vit girafe » en s’égarant avec bonheur à travers les livres.

Bruno SOURDIN.



Éric Poindron: L'ombre de la girafe, voyage au long cou, Editions Bleu autour.



27/10/2018

Les fausses gravures pourries de Matthieu Messagier



Matthieu Messagier, le poète électrique, co-signataire du "Manifeste électrique aux paupières de jupes" de 1971, est aussi un plasticien très original. Il élabore des œuvres complexes, subtiles, foisonnantes, sans contraintes formelles, qui n’interdisent pas l’humour. Ainsi, il révèle la vie et l’harmonie mystérieuse des choses.

Il expose gravures et dessins à la galerie Leloutre-Lefèvre à Caen. Exposition très excitante, intitulée "Fausses gravures pourries".






« Fausses gravures pourrie et autres dessins", du 19 octobre au 30 novembre 2018, à l’Atelier-galerie Leloutre-Lefèvre (6, place Jean-Letellier, les Quatrans, 14000 Caen).
galerieleloutrelefevre.com


24/10/2018

Alexandre Romanès, le poète tsigane qui aime regarder le ciel

                                                                                                                                                                 photo Bruno Sourdin

L’écriture n’est pas une tradition tsigane. Raison de plus pour s’attacher aux livres d’Alexandre Romanès. Poèmes, aphorismes, paroles perdues... Une œuvre surprenante et unique.

Né dans une grande famille circassienne, les Bouglione, Alexandre Romanès est un authentique poète. Ses mots viennent du cœur. Il ne cherche pas à embellir les choses. Il n’aime pas les belles phrases, mais il est poète. Il va droit au but et sa parole est éblouissante.

« Je ne comprend rien au monde.
Certains se sentent plus proches
d’un chien que du ciel.
Si seulement ils voulaient
lever la tête ! »

Le monde l’a souvent blessé mais Alexandre Romanès ne craint rien ni personne. Lorsqu’il dénonce la brutalité, l’injustice et la folie du monde, ses colères sont terribles. Mais son œil reste intact : il vit sous le ciel et il sait regarder le ciel.

« Depuis longtemps déjà
je vois des choses terribles.
Des fois, pour comprendre,
je prends ma tête à deux mains.
Malgré tout, chaque matin,
je redécouvre le ciel. »

Que faut-il pour remplir une vie ? La route, le vent, les étoiles suffisent.

« Les parleurs accusent Dieu,
pourtant, pas une feuille
ne manque à l’arbre,
rien n’égale un coucher de soleil
et on a tous un cœur. »


Au Marché de la poésie 2017 à Paris (photo Bruno Sourdin).

Alexandre Romanès déteste le mensonge et l’arrogance. Il ne comprend pas comment fonctionne notre monde. Il ne comprend pas l’ambition. Partout il ne voit qu’indifférence, des gens sans vie, des passants aux cœurs de pierre… Lui aime poser la main sur tout ce qui est beau, il aime rire avec ses filles, regarder les nuages passer… A tout l’or du monde, il préfère la brindille sur le bord du chemin. Et il n’oublie jamais de chanter les splendeurs de la vie :
« ma vie magnifique, comme l’oiseau
qui vole contre le vent,
les yeux fixés sur le ciel. »

La parole d’Alexandre Romanès est extrêmement simple et forte. Elle va droit au cœur, elle nous fait du bien. C’est la voix essentielle d’un poète authentique.

Bruno SOURDIN.

Un peuple de promeneurs, Le Temps qu’il fait, 1998.
Paroles perdues, Gallimard, 2004.
Sur l’épaule de l’ange, Gallimard, 2010.
Le luth noir, Editions Lettres vives, 2017.




Les Tsiganes sont comme les oiseaux
qui volent contre le vent.

*
Hier j’ai vu une femme avec son enfant
couchée sur le trottoir, elle ressemblait
à ma mère, comment ne pas m’arrêter.

Quand j’étais petit,
mon père a mis pendant des mois
un serpent dans ma chambre,
il voulait que je n’aie peur de rien.

*
Je fais bonne figure, je ne montre rien
mais certains jours, j’ai l’impression
d’avoir bu toute la tristesse du monde !

*
Avec toi, j’aimerais me promener
le plus longtemps possible
dans la campagne, entendre
la magnifique sonorité du luth
et le chant délicat des oiseaux,
et passer autant que possible
pour un imbécile.
Qu’ils m’oublient.
*
J’appartiens à un peuple
qui ne veut pas 
laisser de traces.


(extraits de Le luth noir, 2017, aux Editions Lettres Vives)





En 1993, avec son épouse Délia,
il fonde le Cirque Romanès,
premier cirque tzigane d’Europe,
avec un petit chapiteau de 300 places,
installé à la Porte Maillot à Paris.


28/05/2018

Les fleurs sauvages de F. J. Ossang



F. J. Ossang ne cesse d’expérimenter et de fasciner. Après Le Trésor des îles Chiennes(1991), Docteur Chance (1998) et Dharma Guns(2011), un nouveau long-métrage d’aventures mystérieuses, 9 Doigts, vient de sortir en salle et attire l’attention sur ce cinéaste hors norme. 

Cinéaste et rocker punk, F. J. est d'abord poète. Sa relation passionnelle avec la poésie s’inscrit au grand jour à la fin des années 70 lorsqu’il fonde la revue Cée, chez Christian Bourgois. Céeditions (le mot sonne comme sédition) fait une large place à des auteurs iconoclastes comme Stanislas Rodanski (n°2/3), le poète surréaliste qui se finit interner dans un hôpital psychiatrique de Lyon, ou Claude Pélieu-Washburn (n°6), l’ami et le traducteur des poètes de la Beat Generation, qui aimait se définir comme « un junkie de l’image ».

F. J. Ossang est l’auteur d’une vingtaine de livres. Une œuvre totale, magique et frénétique, diverse. Parfois ce sont des œuvres fugitives, de simples plaquettes publiées dans l’urgence, parfois des oeuvres achevées qui lancent des éclairs et vous donnent enfin le goût de respirer.

Dans le journal  de route passionnant qu’il rapporta de Nouvelle-Zélande en 2001, Tasman Orient,on retrouve ces « impulsions existentielles désordonnées » qui sont les marques de sa fabrique. On voit bien ce qui l’a fasciné dans ces grands espaces de l’hémisphère Sud : la possibilité de se délester du passé, de communiquer avec une nature où « les cris d’oiseaux du premier jour se sont tus ». Voici d’ailleurs comment il explique sa quête : « J’ai quitté la France pour être nulle part, demeurer sans continuer en soi, rechercher un passage sans attendre de retour. »

Son livre de bord, il le rédige bien entendu sans oublier son œil de cinéaste et avec l’impression forte de réaliser « un film d’horreur où la nature débordante anéantit le sentiment humain ». Persuadé être enfin arrivé nulle part, il peut convoquer à loisir ses fantômes favoris, Arthur Rimbaud ou Vince Taylor, Isidore Ducasse ou Surville, cet aventurier du Grand Siècle, dont il fait revivre les divagations dans les mers australes.

Pourquoi continuer à écrire lorsqu’on a l’impression qu’on a perdu tous ses mots, ou que, tout simplement, on se sent heureux. « On reste là, plusieurs heures, à lire – près d’un ciel doré, vert ou bleu, battus par la brise. Le temps s’écoule, miraculeusement. Je redécouvre une distraction mêlée d’attention concentrée sur les détails. Ce calme pur, indifférent, qu’il me semble n’avoir jamais connu avant la Nouvelle-Zélande. »

Tasman Orient est un assemblage étrange d’odeurs, de sonorités et de couleurs. Un livre inspiré, qui nous réserve, dans un luxe de détails très particulier et comme dans un sommeil éveillé, de fort belles fulgurances.



Avec Venezia Central,F.J. nous entraîne au cœur d’une dérive de 20 ans d’écriture, un choix de textes déjà édités, de 1982 à 2005, et devenus introuvables. Le montage est inspirant. On y découvre, pas à pas, un déferlement ininterrompu d’images d’une force prodigieuse. 


A Venise, c’est un sentiment de perdition qui domine. « Il y a urgence et nous sommes seuls. Seuls dans Venezia Venezia Venezia Central./ Où l’on sait ce que déclin veut dire ». Il imagine Ezra Pound enfermé dans une cage pour écrire les Cantos Pisans,« une cellule en poutrelles de métal/ (des poutrelles destinées initialement à la construction rapide/ de pistes d’atterrissage)./ Enfermé comme les bêtes. La pluie, l’heure torride,/ la nourriture passée à travers les ouvertures de la tôle ». 

Déclin et décrépitude. « Tous ceux qui viennent à Venise doivent avoir peur. Dans mon cas c’est plutôt la crainte/ d’être coupé de ceux qui agissent la vraie vie, en deçà et au-delà de cette époque. »

Au cœur du livre, la fidélité de F.J. Ossang reste intacte. Rodanski, Céline, Burroughs, le trio protecteur, Arthur Cravan, René Crevel, et Pessoa, dont il se demande s’il n’est pas « le roi caché de l’Intérieur qui vient dissoudre la Nuit d’Occident où s’agite la Bête, Celui Qui tombe afin que lève l’aurore ! »

Et puis, dans ces pages arrachées aux murs des villes, laissons-nous entraîner dans cette merveilleuse poésie qui, qu’importe la violence et la cruauté de monde, nous tient debout :

Encore dans cette ville !

l’abîme de la nuit
où revivre
l’aventure du manque
cette rencontre à 3 heures
dans un bar
ouvert aux passages
fugitifs

des camions
des voitures
la frontière sud
l’étouffement des réacteurs
un avion cherche la piste
clandestine

Une fille aux lisières de l’aéroport
ou dans le cimetière

L’heure de minuit sonne


F. J. Ossang et Claude Pélieu.
Claude Pélieu était un grand ami de F. J. Ossang. C’est lui qui signe la postface, une inoubliable postface. Voici ce qu’il écrit : « Ossang brûle d’amour et revient de ce côté-ci du monde, poète, rocker dégueulant le ciel, gerbant dans les oubliettes du cœur – Kiddo-Kollage messager de la chute, mixage de fleurs magiques et d’incantations – des tonnes de diamants brillent dans les jardins de Madrid où il pleut en amour – F.J. est à London, Lisbon, Santiago du Chili, Caracas, Miami, il est passé par là, il repassera par ici – Nuit éclatée, le temps craque entre deux aéroports ».


Comment résumer ce que l’on aime chez F. J. Ossang ? La plume singulière et décapante du poète, l’inspiration bruitiste du rocker, l’œil perçant du cinéaste… Poésie, noise rock, cinéma : trois façons d’appréhender le monde. F. J. ne choisit pas, il prend les trois. Sous le signe de l’effervescence et de la vitesse, son œuvre est sans équivalent. Etourdissante.

Bruno SOURDIN.