22/10/2026

La sculptrice du Cotentin qui a planté sa tente en Tunisie

Rachel Hautot devant sa sculpture "La Mélancolie" en 1912.             

 

L’Afrique du Nord l’a toujours fascinée et elle n’a pas peur de voyager toute seule. Rachel Hautot est une artiste et une femme singulière. Née en 1882 à Fermanville, orpheline de mère à 6 ans, elle est confiée à un orphelinat de Cherbourg. Son père est un marin, employé des Messageries maritimes; sa profession le porte sur toutes les mers du monde, mais, dans ses lettres, il soutiendra toujours sa fille. 


Grâce à une bourse, Rachel va pouvoir suivre à Paris des cours de sculpture à l’École des Beaux-Arts. La sculpture est sa grande passion. 


Portrait de Rachel Hautot.               

On connait mal la vie de cette sculptrice, dont le musée de Cherbourg conserve quelques oeuvres remarquables. Une biographie très documentée signée par Emmanuelle Lemesle nous révèle son parcours extraordinaire, « avec la volonté farouche de la faire (re)connaître ».


En 1912, Rachel Hautot obtient une bourse pour réaliser un voyage d’études en Tunisie, qui est en ce début de siècle un protectorat colonial. Elle tombe tout de suite amoureuse de ce pays. Elle est éblouie par la lumière et décide d’y « planter sa tente », de s’y exiler. Rachel est une femme indépendante, solitaire. A Tunis, elle choisit de s’installer dans la ville arabe et de se consacrer entièrement à son art. Elle a très peu de relations avec les Européens. Elle vit seule, dans un quartier populaire, au milieu de gens simples, qu’elle aime. 


A Tunis, cette femme libre et indépendante ne passe pas inaperçue. « La sculptrice était un être pétri de générosité, qui mettait les resources de son talent au service d’autrui, une femme dépensant immédiatement tout ce qu’elle percevait: un vrai coeur en or », écrit Emmanuelle Lemesle, qui a épluché la presse tunisienne de l’époque et en a extrait ce portrait: « Grande, fortement charpentée, vêtue de ce tailleur gris qui lui donnait une allure quasi virile, elle allait par la ville d’un pas tranquille et régulier, relate un journal tunisien. Le vaste chapeau de feutre en bataille, elle allait le front souvent lourd de pensées à la veille de réalisation mais lorsqu’elle relevait la tête au masque énergique, on était surpris de la profondeur et de la douceur à la fois de son regard. »

 

 


Rachel Hautot sculptant un marbre.   

 

 

"Jeune fille retenant son voile"                                                           

 

Rachel Hautot est de la génération des Picasso, Braque, Fernand Léger, mais elle n’a jamais cherché à inventer des formes nouvelles. C’est une artiste classique, dans la lignée de Camille Claudel, son aînée de 20 ans. Les sculptures qui nous sont restées d’elle montrent des gens du peuple: « Fillette à l’amphore », « Petit joueur de flûte », « Buste d’un jeune berger »… On est loin de la modernité qui s’éveille en ce début de siècle, loin également des scènes rêvées et fantasmées des peintres orientalistes (qui pour la plupart n’avaient jamais voyagé). L’oeuvre la plus aboutie de Rachel Hautot est un buste de marbre blanc intitulé « Jeune fille retenant son voile ». Il trône dans la salle rouge du musée Thomas-Henry de Cherbourg, en compagnie d’un « Jeune berger » appuyé sur un bâton et d’une sculpture qui représente une « Femme assise en tailleur » sur un coussin, qui offre la vision d’un Orient mystérieux.

 


"Jeune berger"                             

"Femme assise en tailleur"           

 

En décembre 1935 (elle a 52 ans), on retrouve Rachel assassinée dans son atelier de Tunis. « Dévêtue, elle gisait à terre, couchée sur le ventre, les mains liées derrière le dos, un foulard serré autour du cou », révèle un journal local. Elle avait reçu sur le crâne des coups violents et le sang souillait le lit et les murs de l’atelier. Qui a tué Rachel Hautot, qui s’est acharné sur elle ? On n’a jamais su l’expliquer. Le mystère reste entier.


Bruno SOURDIN.



Emmanuelle Lemesle: « Rachel Hautot, du Cotentin à Tunis, l’exil créateur d’une femme libre », édité par les Amis des musées de Cherbourg, 2026. 

 


Emmanuelle Lemesle           

 


05/10/2026

Le voyage de Brion Gysin au paradis des Assassins

Brion Gysin                                 DR

 

Peintre et écrivain américain, Brion Gysin est surtout connu pour être l’inventeur du cut-up et de la Dreamachine, la machine à rêver. En 1959, il vivait à Paris au Beat Hotel de la rue Gît-le-Coeur, chambre 25, lorsqu’il a découvert, un peu par hasard, le cut-up en découpant au cutter des journaux qu’il avait disposées sur sa table de dessin. En réassemblant les pages coupées en deux de façon aléatoire, il découvrait un tout autre texte. Accidentellement, il venait d’inventer un nouveau processus de création.


Il a tout de suite montré ses nouveaux montages à William Burroughs, son voisin de la chambre d’à côté. Ce dernier les a lus très attentivement avant de s’exclamer: « Brion, tu tiens là un très grand truc ! » Tous les deux ont décidé sur le champ de faire des cut-ups et Burroughs a commencé avec une traduction anglaise d’un poème d’Arthur Rimbaud. Les mots du poème prenaient une signification nouvelle, qui leur semblait plus forte.


Le cut-up est devenu très vite la marque de fabrique de William Burroughs et l’auteur du Festin nu a commencé à taper sur sa machine d’innombrables pages. C’est ainsi qu’a été composée sa fameuse Trilogie: La Machine molle, Le Ticket qui explosa et « Nova Express (1). Au cut-up, il associe souvent d’autres procédés d’écriture comme le fold-in, le pliage, les permutations, ou le montage. Burroughs et Gysin ont aussi écrit de nombreux textes en collaboration, qui ont été rassemblés dans Oeuvre Croisée (2).


Hassan I Sabbah est un personnage récurrent de la mythologie personnelle de Brion Gysin. Burroughs a adopté lui aussi cette figure du Vieux de la Montagne et il a repris son slogan « Rien n’est vrai. Tout est permis », qu’il distille dans ses écrits.


Hassan I Sabbah est aussi un personnage historique du 11e siècle, grand maître d’une secte ismaélienne d’Iran, connue sous le nom d’Assassins (ou Haschischins, les consommateurs de haschich). Il avait bâti sa forteresse au sommet d’une montagne, d’où il envoyait ses adeptes dans des missions d’exécutions ou d’assassinats politiques.


Marco Polo, que Gysin avait lu dans son enfance, a ramené de son voyage en Chine des légendes sur cette secte secrète qui avait répandu la terreur dans la Perse médiévale. Il raconte comment le Vieux de la Montagne donnait à ses fidèles un avant-goût du Paradis dans les jardins d’Alamût avant de les envoyer en mission. Leur obéissance était totale. Ils étaient totalement dévoués à leur maître, jusqu’au martyre, comme le raconte Gysin:  « Après avoir ingurgité une potion somnifère, les adeptes se réveillaient dans un jardin paradisiaque où, de fontaines, s’écoulaient du miel et du vin, dont ils s’abreuvaient à satiété avant de se retrouver en compagnie d’ardentes jeunes femmes au regard de braise et à la chevelure ondoyante, qui leur jouaient des airs à la cithare. Quand l’adepte s’éveillait de son rêve de paradis, le Vieil Homme en personne l’assurait que, quoi qu’il arrive, il accèderait à tout cela pour toujours… une fois sa mission accomplie. » 


Alamut est situé à une centaine de kilomètres de Téhéran dans les montagnes de l’Elbourz. C’est un véritable nid d’aigle. La légende dit que la bibliothèque d’Hassan I Sabbah contenait des milliers de livres et d’instruments scientifiques. « A quoi ressemblait vraiment Alamût? Y avait-il un jardin? Avec Burroughs, on s’était promis qu’un jour, on irait vérifier par nous-mêmes. »



Brion Gysin à Alamût sur les traces du Vieux de la Montagne                                               DR 



Brion voulait donc voir Alamût de ses propres yeux. Il put réaliser son rêve en août 1973 avec un ami américain de Paris, Lawrence Lacina (mais sans Burroughs). C’est ce qu'il raconte dans un récit qui n’est publié qu’aujourd’hui, Voyage à Alamût.


Le voici donc à Téhéran. Avec Lacina, ils se rendent directement à Ispahan, puis en Jeep vers Alamût « sur la pire route d’Iran, voire du monde! » Le voyage est extrêmement compliqué, comme l’a expliqué Lacina:  « On a remonté des pente à 67 degrés; on est passés dans des cours d’eau où la Jeep a presqu’été submergée; on a longé des falaises, on a dû déplacer des rochers, la Jeep s’embourbait. » 

 

 

Brion Gysin  et Lawrence Lacina à Istanbul.   


Arrivés au pied de la montagne à la nuit tombante, ils s’installent dans leurs sacs de couchage et restent éveillés « à fumer du hasch, à regarder les étoiles en se racontant des histoires ». Au matin, ils décident de se lancer dans cette terrible ascension. Brion portait « une chemise orange en soie brute qui venait de Thaïlande, un pantalon de velours noir et des mocassins en cuir vernis ». Et il souffrait d’asthme.


L’escalade a été compliquée. Arrivés au sommet, ils ne trouvent que ruines, rien qui n’évoquerait un paradis. Brion s’asseoit et allume un joint, pétrifié, le regard perdu dans le lointain, à la recherche d’un Jardin des délices. « En flottaison au-dessus de l’abîme rouge sombre, le Jardin se fondait dans les rayons du soleil, on aurait dit une planète paradisiaque miniature, sculptée dans le jade et sertie d’émeraudes. »


Brion Gysin était heureux d’être là, au bord d’un précipice « à vous dresser les cheveux sur la tête et vous couper le souffle ». L’estomac noué par la peur mais heureux d’imaginer ce jardin suspendu entre ciel et terre et de pouvoir ressentir la force tellurique de ce lieu. La magie et le rêve ont toujours conduit sa vie.


Bruno SOURDIN.





  1. La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express ont été traduits de l’anglais par Mary Beach et adaptés par Claude Pélieu. Publiés en 1968 et 1969 chez Christian Bourgois éditeur.
  1. « Oeuvre Croisée » (The Third Mind) est traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire et Christine Taylor, et publié en 1976 par Flammarion.

« Voyage à Alamût » de Brion Gysin, suivi d’un entretien avec Lawrence Lacina. Traduit de l’anglais par Olivier Borre et Dario Rudy. Préface de Bernard Heidsieck. Postface de Nathalie H. de Saint-Phalle. Editions Allia, 2026.







La Machine à rêver: à regarder les yeux fermés



La Dreamachine installée au Musée d'art moderne de Paris, avril 2026


La Dreamachine a été élaborée en 1961 par Brian Gysin et Ian Sommerville, un jeune mathématicien anglais, ami de William Burroughs. Elle était constituée d’un cylindre ajouré qui tournait autour d’une ampoule de 100 W qui était  posée sur un tourne-disque 78 tours. L’idée était de produire un clignotement stroboscopique. Le regardeur a les paupières fermés. La Dreamachine est la première oeuvre d’art conçue pour être regardée les yeux fermés.


A l’origine de la Dreamachine: une expérience que Brion Gysin avait faite quelques années auparavant et qui l’avait emporté hors du temps. Voici ce qu’il écrit dans son journal en date du 21 décembre 1958: « J’ai eu un orage transcendantal de visions en couleurs aujourd’hui dans l’autobus qui allait à Marseille. Nous roulions le long d’une longue avenue bordée d’arbres et j’ai fermé les yeux contre le soleil couchant. » 


Aussitôt Brion s’est senti emporté par un tourbillon de couleurs qui explosaient derrière ses paupières. Cette expérience, qui l’avait fait entrer dans un état de conscience différent, l’avait profondément bouleversé et il a alors cherché obstinément à en reproduire les effets. 


En regardant la machine à rêver avec les yeux fermés, un kaléidoscope de lumière apparait d’abord, qui doucement se transforme en visions. « Dans le flux rapide d’images, prévient Brion Gysin, vous reconnaîtrez immédiatement des croix, des étoiles, des halos, des dessins tressés comme des textiles pré-colombiens et des tapis islamiques. » S’en suivent parfois des figures humanoïdes et certains regardeurs parlent même d’avoir visité une autre planète, peuplée d’extra-terrestres étranges… Mais tout s’est soudain arrêté lorsqu’ils ont ouvert les yeux.


Brion Gysin les yeux fermés devant la Dreamachine          DR

Brion Gysin et William Burroughs                                       DR



Tout ce que vous voyez, aimait à dire Brion, est en vous. « Ce que la Dreamachine vous incite à voir est votre moi. Les visions intérieures lumineuses que vous voyez soudainement tourbillonner dans votre tête sont produites par l’activité de votre propre cerveau. » Et Brion d’ajouter: « En un temps très court vous allez acquérir une grande connaissance de vous-même, en étendant les limites de de votre vision. »


Le cylindre commence à tourner? C’est très simple, il ne vous reste plus qu’à fermer les yeux.


B.S.