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10/02/2025

Le cheminement chaotique du premier poète dans l’espace

Sinclair Beiles à Rotterdam en 1972. Photo Gerard Bellaart.

Du nouveau sur Sinclair Beiles. Le poète Beat d’Afrique du Sud, qui s’est éteint à Johannesburg  il y a 25 ans, avait été redécouvert et sauvé de l’oubli par Gary Cummiskey et Eva Kowalska dans un ouvrage collectif publié en 2009 (1). Et voici qu’une traduction de poèmes de1975 vient de paraître en France: « Catastrophes choisies et autres poèmes ». Bertrand Grimault, le traducteur, a réalisé un travail de recherche extraordinaire sur cet auteur oublié, recherche qui débouche aujourd’hui sur cette première publication en français.

"Catastrophes choisies et autres poèmes""



Sinclair Beiles s’était fait connaître à Paris en 1960, en collaborant, avec William Burroughs, Brion Gysin et Gregory Corso, au légendaire Minutes to Go, le premier livre de cut-up, procédé de découpage qui a pour résultat de donner aux textes découpés une signification nouvelle. A cette époque il vivait au Beat Hotel de la rue Git-le-Coeur et travaillait pour les éditions Olympia Press de Maurice Girodias. Il y avait signé un dirty book sous le nom de Wu Wu Meng, dans lequel il racontait les exploits érotiques d’une geisha. Sinclair Beiles était un garçon excentrique qui avait des sautes d’humeurs disproportionnées et des crises d’angoisse très intenses, des symptômes de troubles bipolaires (on parlait à l’époque de troubles maniaco-dépressifs).


Sinclair Beiles avait réussi à convaincre Girodias de publier « Le Festin nu » de William Burroughs, qu’il admirait. Le manuscrit fut achevé et assemblé en quelques semaines au Beat Hotel, avec l’aide de Sinclair et de Brion qui s’occupaient de la dactylographie.

Burroughs a reconnu, plus tard, que les cut-ups  avaient rendu Sinclair cinglé, à tel point qu’il finit par jeter son lit par la fenêtre du Beat Hotel et qu’il dut être hospitalisé.


Jean Fanchette, Sinclair Beiles, Brion Gysin et William Burroughs, 1959.



A Paris en novembre 1960, l’artiste grec Takis eut l’idée de lancer, cinq mois avant Gagarine, un homme dans l’espace par le seul effet des forces magnétiques. C’est ainsi qu’à la galerie Iris Clert, rue des Beaux-Arts, Sinclair Beiles, libéré de la pesanteur, flotta quelques secondes dans l’espace. Il était accroché à une barre entre deux aimants, l’un fixé au plafond, l’autre au mur, et il déclamait : « Je suis une sculpture, on peut m’acheter, je suis l’oeuvre d’art de Takis ».



Sinclair Beiles dans l'espace. Galerie Iris Clert, Paris, 1960.


Les poèmes que Bertrand Grimault vient de traduire ont été publiés à Rotterdam en 1975 par Gerard Bellaart (Cold Turkey Press). Le recueil était intitulé « Sacred Fix » et contenait 22 « Selected Catastrophes ». Ces poèmes avaient été écrits en Angleterre dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Londres, où Sinclair séjournait. Ils apparaissent, dans ces années 70, d’une savoureuse nouveauté. 

Voici l’un de ces 22 poèmes :


« on le vit écrire le mot offensant

tard la nuit sur le mur de l’entrepôt

sur les docks, et alors qu’il était pris dans le faisceau

d’une torche électrique, il eut

l’effronterie en se retournant, de déclamer

d’une voix forte ce mot détestable

entre tous qui avait été expurgé

des dictionnaires depuis des années, après la révolution.

comme on le pourchassait sur un quai, il ne cessait

de répéter le mot et d’en griffonner les initiales

sur les murs qu’il frôlait. finalement on l’attrapa

au fond d’un tunnel où il avait écrit

le terrible mot un grand nombre de fois. »


En quittant Paris, Sinclair Beiles a suivi un parcours accidenté de « poète errant ». Il a vécu à Londres puis s’est établi en Grèce avant de retourner en Afrique du Sud à la fin des années 70. En 1969 son recueil « Ashes of Experience » (2) a été primé à Pretoria. 


« Son travail, explique Bertrand Grimault, bénéficie depuis deux décennies d’un regain d’intérêt dans le monde anglophone, saluant l’originalité d’un parcours certes chaotique mais semé de fulgurances. »

Fulgurances ? Le terme est bien choisi.


« il existe une façon de se suicider

qui s’appelle la poésie.

il existe une façon de se saisir d’un couteau

et de découper dans le néant sans fin du ciel

une chambre solitaire

dans laquelle on passe sa vie entière à soupeser

occasionnellement à crier des messages

par les fenêtres à barreaux

à des passants indifférents.

il existe une façon de créer un univers

avec toutes ses constellations

loin du regard des gens qui détalent

sous l’averse avec leur parapluie ouvert,

une façon de diriger une nation d’ombres.

il existe une façon d’imaginer

qu’on détient tous les secrets de l’âme

et que ce don procurera la liberté,

une façon d’imaginer tous les paysages

que les agences de voyages n’ont pas encore photographiés,

il existe une façon de croire

qu’on a des rêves spéciaux

qu’on est un individu

un poète !

ah va au zoo

tu y trouveras les vrais poètes. »


Sinclair Beiles à Johannesburg en 1994. Photo Lydia Herbst.

Sortons de l’oubli la poésie surprenante et extravagante de celui qui fut (et reste) « le premier poète dans l’espace ». Un poète si singulier. Éblouissant.


Bruno SOURDIN.



« Catastrophes choisies et autres poèmes », de Sinclair Beiles, traduction et postface de Bertrand Grimault. Préface-hommage au « premier poète dans l’espace » par Heathcote Williams. Monoquini Éditions (18 rue Ambroise, 33800 Bordeaux). www.monoquini.net

 



  1. « Who was Sinclair Beiles? » , edited by Gary Cummiskey & Eva Kowalska. Published by Dye Hard Press,PO Box 1171, Bromhof, South Africa, 2154.
  2. A retrouver dans le blog Syncopes quatre poèmes extraits de « Ashes of Experience ». http://brunosourdin.blogspot.com/2015/06/sinclair-beiles-le-poete-excentrique-du.html

19/06/2015

Sinclair Beiles, le poète excentrique du Beat Hotel


Né en 1930, le poète sud-africain Sinclair Beiles a vécu à Paris dans les années 50. Il travailla pour Olympia Press, la maison d’édition de Maurice Girodias, qui publiait en anglais des livres sulfureux et subversifs, à la fois des récits érotiques (dirty books) et des oeuvres interdites aux Etats-Unis (parmi lesquelles Sexus d’Henry Miller, Lolita de Nabokov et Naked Lunch de William Burroughs). Sinclair lui-même a édité un roman érotique, Houses of Joy, sous le pseudonyme de Wu Wu Ming.
Beiles a vécu avec les écrivains Beats au fameux Beat Hotel de la rue Gît-le-Cœur, où il retrouva William Burroughs qu’il avait rencontré à Tanger alors qu’il était correspondant pour le Sunday Express. Il s’initia au cut-up, la technique littéraire de découpage et de permutation de textes déjà existants, technique radicale et novatrice inventée par Brion Gysin.  L’époque était effervescente. Sinclair a affirmé qu’alors il fumait 30 à 40 joints par jour mais que, contrairement à Burroughs, il ne tenta l’héroïne qu’une seule fois et que cette expérience nauséeuse fut sans suite.
Belies se mit à expérimenter la technique du découpage avec enthousiasme. En 1960, il entra dans l’histoire littéraire en collaborant avec Burroughs, Gysin et Gregory Corso à l’édition du premier livre de cut-ups, Minutes to Go, édité par un médecin mauricien, Jean Fanchette, qui publiait une revue intitulée Two Cities. Burroughs a raconté que le titre venait d'une expression que Beiles avait employée ("il ne reste que quelques minutes"). Quoi qu'il en soit, le cut-up rendit Beiles dément: il finit par jeter son lit par la fenêtre du Beat Hotel et on dût l'hospitaliser.

"Minutes to Go", Two Cities, Paris, 1960.


La même année, l’artiste grec Takis, qui était fasciné par les forces invisibles des champs magnétiques, a mis Beiles en suspension à la galerie Iris Clert, grâce à un aimant fixé au plafond, pendant quelques instant, le temps de lire un poème. Six mois avant Gagarine, Beiles était ainsi devenu le premier homme envoyé dans l’espace ! Sinclair a prétendu plus tard que cette expérience était à l’origine de sa paranoïa.

Sinclair Beiles à Paris, quai des Grands-Augustins, en 1959 (photo Harold Chapman).

Sinclair Beiles a toujours eu une vie errante compliquée. Où qu’il vécut, au Maroc, en Espagne, en Nouvelle-Zélande ou à Londres, il a toujours eu l’impression que la vraie vie était ailleurs. Il a séjourné pendant plusieurs années à Athènes, dans le vieux quartier de Plaka, en contrebas de l’Acropole, et sur l’île d’Hydra. Abandonnant le cut-up, c’est en Grèce qu’il a écrit son premier livre de poèmes, Ashes of Expérience, édité en 1969.

Sinclair Beiles était un homme malade,  qui avait subi des électrochocs dans son adolescence. Il a effectué de nombreux séjours dans des établissements psychiatriques. Il souffrait de troubles bipolaires et de crises d'angoisse et de paranoïa, à la limite de la schizophrénie.
Il était rentré en Afrique du Sud à la fin des années 70. « Crazy Sinclair » est mort à Johannesburg en 2000, presque totalement oublié.





Cet exil

Heureux 
De cet exil.
Dans les rues obscures
Des canaris chantent
Et dans l’embrasure de leur porte
Des femmes sourient à cet étranger
Qui transporte son cœur
Dans ses mains.
Il tourne autour de la place du marché
Comme un ancêtre
Revenu d’entre les morts
Pour voir son peuple
Et négocier de vieilles pièces de monnaie
Frappées à son image.



Ari

Ari vit avec sa mère
Passe ses dimanches avec son amant
Sous les pins sur la colline du Lycabette
Alors que les cloches appellent à la messe dans la vallée.
Ari porte une bague de fiançailles mais elle n’est pas fiancée
Et rêve de rencontrer un Américain
Qui l’emmènera à New York
C’est pourquoi elle rôde dans les cafés pour touristes à l’heure du déjeuner

Elle se demande si elle peut encore avoir des enfants
Après cet avortement au Pirée.



Au coin des rues

Il s’en passe des choses au coin des rues.
Des amants se séparent sur un baiser
Des représentants se lissent les cheveux
Et rectifient leur cravate
Des fabricants de tissus fusillent du regard
Des profs d’école aux cheveux sur la nuque
Des musiciens aveugles jouent de l’accordéon
De jeunes enfants distribuent des prospectus
Des vendeuses rajustent leur jupe
Et de vieux chiens se relâchent et pissent un coup.
Oh la vache !



Chanson

Ma robe est tombée.
Elle est tombée à mes pieds
Comme une mare dans les rochers.
Viens tout près de moi.
Lèche ma peau

Et tu sentiras la mer.

(Ashes of Experience, Wurm Publishers, Pretoria, 1969)

Poèmes traduits par Bruno Sourdin.







Who was Sinclair Beiles? , édité par Gary Cummiskey (Dye Hard Press, PO Box 1171, Bromhof, South Africa, 2154), rassemble des interviews, des témoignages et des articles très documentés. Un travail remarquable.






25/05/2013

Gary Cummiskey: cinq poèmes


Gary Cummiskey
Gary Cummiskey est un poète d’Afrique du Sud, né en Angleterre en 1963. Il est journaliste. A Johannesburg, il a publié plusieurs recueils de poésie. Il est le fondateur des éditions Dye Hard Press et d’une revue littéraire, Green Dragon. Il est aussi l’auteur d’un ouvrage consacré à Sinclair Beiles, le poète sud-africain qui a vécu au Beat Hotel de Paris dans les années 60, et qui a signé avec William Burroughs, Gregory Corso et Brion Gysin, le livre légendaire dédié au cut-up, Minutes du go.
 




Gary Cummmiskey

Gary Cummiskey lecteur de Claude Pélieu, Un amour de beatnik, lettres à Lula-Nash. 



Gary Cummiskey en lecture au Melville Poetry Festival de Johannesburg en 2012,
l'année de One hundred thousand poets for change.






Poème (1996)
Je suis très heureux d’apprendre que tu as réalisé ton rêve
un mari
une maison
une petite fille
En fait, tout ce que tu as toujours demandé !

Et moi ?
Bien… moi…
Ah, eh bien
je suis toujours
dehors dans le
jardin
à minuit
et j’essaie toujours
de manger
les étoiles


Ce qu’ils font (2005)
Ils lui ont mis la main dessus
la fille aux cheveux en bataille
et aux yeux pétillants
ils feront de leur mieux pour l’anéantir

Ils le feront
parce qu’elle est
si remarquablement heureuse
quand elle crie
fort
à travers ses dents blanches et pointues
et qu’elle fait des grands signes de la main
jubilante et joyeuse
elle est si clairement amoureuse
elle ne cherche rien d’autre que la paix
et la liberté

Mais comme une caméra de télé l’a filmée
ils ont enregistré
son image
ils pourront la retrouver
et quand ils l’auront fait
ils l’enlèveront
la battront
lui arracheront les ongles
lui fracasseront le crâne
l’éventreront
disperseront ses intestins
sur le pavé
puis enverront les restes
aux parents et aux amis
comme un avertissement

Ils feront tout ça
parce que
c’est leurs affaires


Jardin de l’esprit (2005)
SACRIFICE
Destruction de l’homme
Crucifix fou
Bretelle d’accès vers le Soleil
Chien violet
Blazer rouge-bleu
Improvisation sur un thème inconnu

L’ultime leçon du Zen
Surréaliste chocolat
Fabriqué au Japon
Des roues dans l’arbre
Le studio de cristal
Langue de l’univers
Le nombre du repas sacré est Un

Joie du chaman
Tête éphémère
Des singes se bouchent les oreilles sur le terrain de Nulle part

C’est une blessure de lunes
Et des danses hopies
Où le croisé de l’ombre
Rencontre
Le guerrier de la liberté

Nous ne pouvons pas renaître
            NOUS NE POUVONS PAS RENAITRE
                        NOUS NE POUVONS PAS RENAITRE
                                   NOUS NE POUVONS PAS RENAITRE
à ce mythe éternel

Nulle part est le chemin
Rue féérique
Sommeil de l’esprit de la nuit
La porte du merveilleux


Et nous regardons (2008)
Et nous regardons les bébés phoques frappés à mort, un coup
de couteau dans l’estomac pour celui-là et le lait de sa
mère gicle de sa bouche

Et nous regardons le ministre de l’éducation réprimender des
écoliers du quartier de Mitchells Plain à Cape Town
qui avaient écrit des poèmes sur la pauvreté et le
crime, il leur suggère plutôt de composer des odes à
Table Mountain

Et nous regardons les corps nus de ces jeunes hommes sur le
bord de la route, qui ont reçu une balle en pleine tête

Et nous regardons la femme filer à toute vitesse en hurlant
qu’elle ne peut pas comprendre pourquoi son mari a
été enlevé

Et nous regardons cette bande du township se jeter sur une
lesbienne, ça la guérira et lui apprendra à apprécier
une bite

Et nous regardons les sociétés d’aide humanitaire signer des
contrats de milliards de dollars en Afghanistan et en
Irak

Et nous regardons ce garçon de douze ans dans une chambre
d’hôpital avec les bras et les jambes arrachés

Et nous regardons dans la rue des policiers à la panse pleine
de bière frapper une pauvre vieille femme à coups
de pied

Et nous regardons la maman ivre et folle de douleur, pendant
qu’elle se faisait baiser derrière la buvette, son enfant
a été sacrifié et démembré pour confectionner le muti
le médicament de magie noire

Et nous regardons ce restaurant vietnamien qui ressemble
à un magasin d’animaux

Et nous regardons des chiens déchiqueter des singes pour le
plaisir du jeu et du fric

Et nous regardons la torture et les bastonnades perdurer
à Harare

Et nous regardons le corps mutilé retiré de la carcasse
d’une voiture piégée

Et nous regardons la fille dans l’arrière-boutique enfoncer
une aiguille à tricoter dans le vagin

Et nous regardons les chômeurs errants des parcs devenir
de plus en plus désespérés de plus en plus affamés
et de plus en plus détraqués

Et nous regardons le perroquet aux grands yeux
vides crevés avec un tournevis

Et nous regardons


Plus tard (2009)
Ce matin-là lorsque je suis allé te voir
dans ton appartement de luxe
j’avais à peine franchi la porte
que nous nous sommes retrouvés à baiser contre le mur
avant de passer
dans la chambre à coucher.
Plus tard, tu m’as lu
un extrait de Don Quichotte.

J’ai pris une douche
alors que tu étais à la cuisine
et je me tracassais pour mon portefeuille plein à craquer
laissé dans mon pantalon
dans la chambre.

Plus tard, on a pris un café
sur le balcon qui domine la ville
en discutant
des prix de l’immobilier.

Puis j’ai dû partir au boulot,
on s’est embrassés
et dit au revoir.

C’est la dernière fois
que l’on s’est vu.


Traduit par Bruno Sourdin