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06/04/2022

Mary Beach, une lady chez les anges vagabonds

Claude Pélieu et Mary Beach à Caen en 1995. Photo Gerard Malanga.

Quoi qu’on ait pu penser, les femmes ont toujours été actives dans le mouvement de la Beat Generation. On le sait mieux depuis la publication, en 1996, du livre de Brenda Knight, Women of the Beat Generation, qui dresse le portrait de 40 écrivaines et artistes américaines, un livre qui, à bien des égards, a été une révélation. En France, les articles et les publications de Jacqueline Starer nous ont également éclairés, dès 2004. 


Dans ce cadre, je voudrais faire une place de choix à une femme qui a été très présente auprès d’Allen Ginsberg et de William Burroughs et de beaucoup d’autres poètes Beat. Je veux parler de Mary Beach, qui a été à la fois artiste peintre, traductrice  et éditrice. C’était une personnalité d’une grande dignité, d'une grande classe, dont le travail de traductrice a été sous-estimé. Je l’ai bien connue et elle m’a impressionnée. Je pense qu’aujourd’hui, 15 ans après sa disparition, il faut lui rendre justice et la tirer de l’oubli.


Née dans le Connecticut en 1919, Mary Beach avait 6 ans lorsque sa mère est venue s’établir en France. Elle a vécu à Saint-Jean-de-Luz puis, en 1941, lorsque les Etats-Unis entrèrent en guerre, elle s’est réfugiée à Pau, qui était alors en zone non occupée. Elle avait 22 ans. Elle a connu la prison, emprisonnée par les Allemands.



Mary Beach peintre, 1956.

Sa première passion a été la peinture et c’est à Pau qu’elle a fait ses premières toiles et sa première exposition. Après la Libération, à Paris à partir de 1956, elle a travaillé à la Grande Chaumière sous la direction du peintre et graveur Henri Goetz. Mary a toujours voulu être peintre, comme elle me l’a expliqué dans l’entretien que j’ai réalisé avec elle en 1996 : « J’ai toujours voulu être peintre, je crois même que je suis née avec un pinceau à la main. Mes parents ne m’approuvaient pas, mais quand ils se sont aperçus que je ne changerai jamais d’idée, ils m’ont laissée travailler. » (1)


Après la mort soudaine de son premier mari, un GI rencontré en France, un grand tournant de sa vie a été sa rencontre, en 1962 à Paris, avec le poète Claude Pélieu. Avec Claude, son existence va être plus aventureuse. L’année suivante, ils partent pour San Francisco, un endroit rêvé pour la vie de bohème. La vie y semblait bien plus excitante. Les années qu’ils vont y vivre sont intense. C’est une période merveilleuse de créativité, ils vont se lier à des gens remarquables, à commencer par les écrivains de la Beat Generation. Allen Ginsberg et William Burroughs deviendront des amis très proches. 


Mary travaille à la librairie de Lawrence Ferlinghetti, City Lights Bookstore. C’est dans ces circonstances qu’elle a découvert, jeté dans la corbeille à papier, un manuscrit  de Bob Kaufman, le « jazz poet » : il s’agissait de Golden Sardine, un véritable chef-d’œuvre qui, grâce à elle, a été sauvé in extremis. 


A San Francisco, Claude et Mary vont beaucoup bosser Ils vont traduire quelques-unes des œuvres essentielles de la Beat Generation et les faire connaître aux lecteurs français : le Kaddish d’Allen Ginsberg, par exemple, les poèmes de Ferlinghetti, ceux de Bob Kaufman et de Ed Sanders... Un travail monumental. C’est Mary qui rédige le premier jet et Claude qui adapte la traduction du texte dans une langue percutante et neuve, aux couleurs inouïes. Le sommet de leur travail de traducteurs est sans doute la Trilogie  de William Burroughs (La Machine Molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express). Traduire ces 500 pages de cut-up a été un travail de titan. Voici comment Mary m’a expliqué sa méthode : « C’était dur de traduire ces cut-ups mais avec un index, nous y sommes arrivés. Je marquais les mots qui revenaient souvent au fil des pages et si, à un endroit, ça ne fonctionnait pas en français, il fallait tout changer à chaque fois que le mot était apparu. Cela nous a procuré un travail monumental. Le cut-up est difficile à traduire en français à cause des genres, à cause des subjonctifs, à cause de la construction de la langue, mais je crois tout de même qu’on a réussi. »


Mary a aussi traduit du français en anglais : la poésie de Claude Pélieu d’abord (Automatic Pilot), celle de Joyce Mansour (pour un livre intitulé Flash Card) ainsi que des textes de Duprey, Artaud, Genet…




Beach Books, Texts & Documents.

A San Francisco, Mary Beach a décidé, à son tour, de devenir éditrice et a créé Beach Books, Texts & Documents, diffusé par City Lights. Elle a ainsi publié Claude Pélieu (With Revolvers Aimed… Finger Bowls) et plusieurs de ses amis : Carl Solomon (le dédicataire de  Howl ), deux textes de Burroughs et de Ginsberg sous forme de fac-similés de leurs manuscrits :  Apo-33 pour Burroughs et TV Baby Poem pour Ginsberg. Elle a également republié l’ouvrage historique du cut-up, Minutes To Go, signé par William Burroughs, Brion Gysin, Gregory Corso et Sinclair Beiles.



Electric Banana, une réédition de 2017, Cherry Valley.

Mary ne s’est jamais considérée comme une écrivaine mais elle a pourtant écrit un petit livre (son unique livre), dont il faut dire un mot. Electric Banana utilise les règles du cut-up, mais c’en est aussi la parodie. Voici ce qu’elle m’a expliqué dans une lettre de 1997: «  J’ai fait Electric Banana pour montrer que les hétéros sont aussi importants que les homos… C’était une parodie. William Burroughs l’avait compris et aimé. Je suis une des seules femmes à avoir pratiqué le cut-up et Electric Banana était aussi une parodie de ce genre d’écriture. »


En 1964, ils débarquent à New York. Ils résident au mythique Chelsea Hotel, une période de légende qui leur fait côtoyer la fine fleur de la bohème new yorkaise. Patti Smith a été leur voisine. 




Un Monotype de Mary Beach.

En 1978, pour faire face à de nombreux problèmes de santé, Allen Ginsberg les encourage à se mettre au vert, près des Grands Lacs, dans la vallée des Mohawks et d’y travailler tranquillement. Là-bas, ils mènent une vie frugale, monacale, à l’écart des mégacités. Mary recommence à peindre et Claude à faire ses collages. En peinture, Mary travaille dans deux directions bien différentes, voire opposées, ce qui n’est pas du tout pour lui déplaire car elle a toujours revendiqué la liberté comme une valeur absolue. D’abord, elle s’illustre dans une voie non-figurative, un art abstrait dans lequel on retrouve le souvenir de l’Ecole de Paris. Parallèlement, elle réalise, dans des dominantes bleues, des portraits-souvenirs d’amis poètes et d’artistes: Allen Ginsberg, Norman Mailer, Ann Waldman, Patti Smith…


Mary Beach: Portrait d'Allen Ginsberg.

De son côté, Claude Pélieu est en train de faire du collage un art majeur et ils vont travailler ensemble sur des toiles qui mêlent peinture et images découpées. Dans ces oeuvres croisées, ils passent de formats minuscules à des grandes toiles. Ils mixent les collages de Claude, les gravures et les monotypes de Mary, la peinture non-figurative et l’imagerie populaire américaine. Je pense qu’ils sont là, tous les deux ensemble, au sommet de leur art, au sommet de leur créativité. A mon avis, ils figurent le couple d’artistes idéal, comme le furent Jean Arp et Sophie Taeuber au début du XXe siècle.


Mary Beach & Claude Pélieu: Mint Tatoo.


Le désir de Claude, dans son isolement, est de construire, jour après jour, un un journal planétaire qu’il expédie, par fragments, à ses amis et ses nombreux correspondants dans le monde entier. Dans la solitude, qui est la leur, Claude Pélieu enregistre les bruits, les vertiges et les rêves du Village global. Il écrit, découpe, colle et fabrique, en direct, un gigantesque journal-collage de l’Univers.


Mais le « prince du cutter », comme il se qualifie lui-même, est aussi très attiré par une poésie plus intérieure. « Le poète des aéroports et des zones de combat urbaines se bricole avec le romantisme », m’a-t-il dit un jour avec amusement. C’est à cette époque qu’il a composé des petits poèmes très zen. Il ne cachait pas son admiration pour les poètes chinois de la dynastie de Tang, Li Po qui l’enchantait et aussi les grands maîtres du haïku japonais, Matsuo Bashô, Kobayoshi Issa. Celui qui se définissait parfois comme « un vieux punk de première classe » admirait l’attention des poètes japonais. Il avait un faible pour Taneda Santoka, sa vie de vagabond et ses haïkus écrits dans une langue simple. Sandoka aimait célébrer tout à la fois le saké et le haïku: le saké pour le corps, le haïku pour la coeur. Claude et Mary appréciaient cette vision de l’existence.




Un collage de Mary Beach de 1997.


En 1995, après un séjour en France, en Normandie,  Mary Beach est à son tour contaminée par le virus du collage : à 76 ans, rompant avec la peinture, elle se met à couper dans les journaux et les magazines qui lui tombent sous la main et développe une technique très personnelle du collage. A bien des égards, c’est une révélation. Ce qui a fait dire à Claude cette phrase qui a émerveillé tous ses amis : « Les collages forment la jeunesse. Mary à 80 ans travaille comme une punkette. »


Un collage de 1998.


Ce que j’aime par dessus tout chez Mary c’est sa liberté d’esprit. Elle était à la fois une grande dame (dont les ancêtres étaient arrivés en Amérique sur le Mayflower) et une rebelle.  Elle ne respectait pas les règles de la morale bourgeoise, au grand désespoir de son père, autrefois. Elle a préféré une vie aventureuse et a toujours mis la sécurité matérielle au second plan. Souvent elle m’a répété : « Nous sommes complètement fauchés… mais ça n’a pas d’importance réellement. » Dans une lettre de mai 1996, je lis : « Chers amis, ne vous en faites pas, nous survivrons. Claude est malheureux mais pendant les 34 ans que nous sommes ensemble, il n’a jamais vraiment été content. C’est pour cela que nous avons déménagé 74 fois. Nous avons battu Cendrars qui a changé de domicile 61 fois, je crois ! » 



Mary Beach et Claude Pélieu en Normandie en 1994. Photo Jean-Yves Desfoux.


Du courage, elle en aura toujours à revendre. De l’optimisme aussi. Combien de fois il lui a fallu repartir de zéro, à la grâce de Dieu. Mary s’est éteinte le 25 janvier 2006 à Cooperstown. Elle avait 86 ans. Son parcours est d’une énergie époustouflante, non conformiste, nomade, bohème. Mary a été une actrice inventive de la Beat Generation. Une figure attachante et singulière du mouvement Beat.


Bruno SOURDIN



(1) Air mail interview de Mary Beach, dans l’ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, Je suis un cut-up vivant (L’Arganier 2008).



Communication écrite pour le colloque international "Courts-circuits et visions disjonctées: oeuvres et réseaux de Claude Pélieu". Colloque organisé par James Horton, Peggy Pacini et Frank Rynne, University of Chicago Center in Paris, 8 et 9 juillet 2021.





13/08/2021

Hettie Jones, femme poète de New York

 

Hettie Jones


Elles ont été longtemps ignorées. En France, personne ne parlait d’elles. Elles n’étaient d’ailleurs pas publiées, ou si peu. Qui avait eu la curiosité de lire ces femmes de la Beat Generation, pourtant si talentueuses et courageuses ? 


Jacqueline Starer a été une des premières à leur prêter attention et à les traduire. Ces femmes, elle les connaissait et les appréciait. Elle en parlait avec éloquence et ferveur: « Ces femmes de la Beat Generation étaient des personnalités hors normes, avec une forte énergie, sensibles, compatissantes, tourmentées, inspirées, intelligentes et de caractère indépendant, avides de rencontres, de liaisons, d’échange », écrivait-elle dès 2004 (1).


Parmi ces femmes remarquables, elle mettait en lumière la personnalité singulière de Hettie Jones, une poète new yorkaise de premier plan, dont elle donnait les premières traductions. Première émotions. Premiers enthousiasmes.


« Plus tard, à la tombée de la nuit

en conduisant vers le nord sur la Saw Mill

dans la bourrasque, de gros nuages dérivant

au-dessus de la route comme des animaux

fiers de leurs ventres roses,

dans un moment d’intense lumière

je vis la une maison d’Edward Hopper, 

à la fois si délicieusement claire et sombre,

que j’en pleurai pendant tout le trajet jusqu’à la Route 22

en ces larmes incontrôlables

« comme si mon corps entier pleurait »


et ainsi jeunes femmes

voici le dilemme


qui est aussi la solution:


J’ai toujours été en même temps

assez femme pour être émue aux larmes

et assez homme

pour conduire ma voiture dans n’importe quelle direction » (2)


Une femme sans complexes, une femme intrépide qui a élevé seule ses deux filles, une femme libre, une femme que l’on aime aussi pour ses engagements: aux côtés des femmes emprisonnées, aux côtés des déshérités, aux côtés des victimes de l’obscurantisme et de la barbarie:


Complainte, Afghanistan 2006:


là il y a deux professeurs qui sont

morts, mais rappelons-nous les

plutôt dans leurs classes.

Sauf que leur école a brûlé

complètement. Vingt professeurs tués

cette année, cent quatre-vingt-dix-huit

écoles complètement brûlées.


Ces deux professeurs étaient des soeurs,

qui ont vécu et sont mortes ensemble

derrière un mur

sur lequel les tueurs ont grimpé

avant de tirer

sur les soeurs, leur mère;

leur grand-mère, et un homme de leur famille, tous morts


pour avoir commis le crime impie d’enseigner

comme les tueurs l’avaient appris


Mais quel dieu réclame

un crime pareil? »



Hettie  Cohen est née en 1934 à New York dans une famille juive de Long Island.  A 24 ans, elle annonça à ses parents son intention d’épouser un poète afro-américain, dont elle était tombée amoureuse alors qu’elle travaillait pour une revue de jazz:  LeRoi Jones était un poète et un dramaturge de grande envergure. Les parents de Hettie désapprouvèrent totalement le choix de leur fille, comme le raconte son amie Joyce Johnson: « Ils l’avaient chassée, en larmes, dans une voiture remplie de cartons renfermant ses affaires, lui interdisant de passer une seule nuit sous le toit de cette maison où elle avait grandi, de venir dîner chez eux lors des vacances juives, ou même de parler à sa propre soeur. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se soit coupé aussi radicalement de sa famille. » (3)


LeRoi Jones (Amiri Baraka)

Nous sommes en 1958, les mariages interraciaux étaient rares et très mal vus aux Etats-Unis: pour Hettie c’était un acte extrêmement courageux.

Mariés dans un temple bouddhiste, Hettie et LeRoi emménagèrent dans un modeste appartement au Greenwich Village, 7 Morton St. « A vingt-quatre ans, LeRoy Jones était chaleureux, drôle, sans prétention. Hettie percevait aussi son intelligence et le feu qui brûlait en lui », se souvient Joyce Johnson. « Une sorte de reconnaissance rare et profonde les attirait inexorablement ensemble. »




En 1957, Hettie et LeRoi lancent Yugen, un magazine littéraire qui a joué un rôle important dans la publication des écrivains de la Beat Generation, à commencer par Allen Ginsberg, qui leur recommande de prendre contact avec ses amis Kerouac, Burroughs, Corso et Philip Whalen. Dans cette revue fondatrice, les Beats y côtoient les poètes du Black Mountain College, Charles Olson, Robert Creeley, ainsi que Frank O’Hara et l’école de New York. Ils publient également, à l’enseigne de Totem Press, des ouvrages qui sont devenus des classiques, comme L’Écrit de l’éternité d’or, de Jack Kerouac, publié en association avec Corinth Books, des frères Ted et Eli Wilentz. Jones organisait des grandes soirées où se retrouvaient les jeunes poètes de New York, des peintres expressionnistes abstraits comme De Kooning et Franz Kline, et des musiciens de jazz comme Albert Ayler, Don Cherry, Ornette Coleman et Cecil Taylor… « Il tenait le plus formidable des salons, se souvient Allen Ginsberg. C’était l’ère des bons sentiments avec une sociabilité formidablement bien organisée, ce qui générait une activité culturelle vraiment exceptionnelle. » (4)

 

Mais tout a changé en 1965 après l’assassinat de Malcolm X. LeRoi Jones quitte son épouse blanche et leurs deux enfants, s’installe à Harlem pour lancer le Black Arts Movement en liaison avec le parti séparatiste des Black Panthers. Finis les bons sentiments. LeRoi Jones prend le nom d’Amiri Baraka, se convertit à l’Islam et écrit désormais une poésie de combat véhémente et stridente « à la gloire de l’homme noir » et ouvertement antisémite. Barry Miles se souvient qu’Allen Ginsberg et son père Louis avaient des avis très divergents sur les Black Panthers, « Louis les considérant antisémites et son fils non ». « Allen estimait que leurs sentiments anti-juifs se fondaient sur le nombre important des propriétaires de leurs taudis et des commerçants dans le ghetto noir qui étaient juifs. » Son père qui avait rencontré Jones à plusieurs occasions à l’époque de Yugen se souvenait au contraire de ses discours de haine « enveloppant tous les Juifs ». (5) Louis Ginsberg avait raison. Baraka ne réussit jamais à se débarrasser de son racisme et de son antisémitisme: en 2001, dans un poème complotiste ridicule sur l’attaque terroriste du 11 Septembre, il s’en prenait encore aux Juifs («Qui a prévenu les quatre mille employés juifs du World Trade Center de rester à la maison, ce jour-là?»), et fut destitué de sa chaire de Poète lauréat du New Jersey!





En 2018, Bruno Doucey a publié une anthologie qui a fait sensation, Beat attitude, femmes poètes de la Beat Generation (6). Un évènement dans l’édition française. La mécanique était enfin libérée. Le même éditeur récidivait trois ans en plus tard en nous concoctant  une traduction de Drive, un formidable recueil de Hettie Jones.


Drive c’est d’abord une célébration de la vie pied au plancher, de l’allégresse de la route avec ses vociférations et ses grands frissons, ses syncopes et ses mélodies sauvages. C’est le bonheur de rouler à toute allure et de retenir son souffle:


« la femme à la voiture verte

ne sait pas où elle va


donc elle y va à fond


il faut avoir son petit pied ferme sur l’accélérateur


comme elle veut gagner

du temps


comme elle

fonce 

(…)

elle passe devant le camion trop large, évite

les phares, les mains serrées sur le volant

la peur  c’est la mort

trompe-la encore une fois ».


Ode à la voiture. Éloge de la mécanique et de la vitesse. De la vie vite. Hettie se souvient de toutes les voitures qu’elle a aimées: la Plymouth 53, la Ford et les deux Ramblers, la Chevrolet 56 et 

« la super Maverick verte, qui a toujours bien roulé

jusqu’à ce qu’elle rende l’âme et me conduise à toi,

ma chère Honda bleue, au look si moderne, à l’allure

impeccable, sans une éraflure, au moteur puissant.

Et tes secrets - les cent mille kilomètres

que tu as parcourus avant moi. »





Dans les rues de New York, sa ville, Hettie mélange volontiers le présent et le passé:

« En cette fin d’après-midi

je traque les dernières lueurs du jour

je poursuis le soleil jusqu’à Washington Square ».


Elle se souvient de ses amis poètes, Allen Ginsberg, Frank O’Hara et ses poèmes déjeuner écrits sur le pouce et en vitesse. Elle se souvient de cette merveilleuse communauté des jazzmen noirs, qu’elle a tant aimée, Thelonious Monk, David Murray, Albert Ayler:


« Albert, hier soir ils ont joué pour nous

Flowers for Albert

et la musique a ébloui nos oreilles

elle a flotté

au-dessus de nos têtes, et soudain


le monde a pris une couleur fuchsia 

un fandango a retenti

à l’extérieur du club


et un tango

a traversé la ville

jusqu’à la rivière


Albert!

hier soir la musique

t’a fait revivre

elle t’a sauvé de la noyade ».


Hettie Jones fascine par sa liberté de ton: elle est directe et cash quand elle raconte un souvenir intime douloureux et obsédant: 

« J’avais dix ans

quand l’autre, l’oncle irréprochable

que son arrogance rendait intouchable,

m’a touchée. Je veux dire vraiment touchée,

de la façon dont les vieux messieurs touchent

les filles aux seins naissants, en estimant légitime

et sans se soucier des conséquences.


J’avais dix ans

ce jour-là je les ai perdus. »


Elle est émouvante (et drôle) lorsqu’elle évoque les disputes de ses parents, son enfance, le départ de ses enfants et « le syndrome du nid vide », son parcours de femme libre et joyeuse  (« J’ai connu un homme/ qui pouvait s’occuper du toit,/ de la voiture, de ma chatte, ou/ de quoi que ce soit qui avait besoin d’attention »), ou bien lorsqu’elle raconte, avec retenue, un souvenir amoureux et trouve les mots justes:


« En conduisant, je retire ma main

du volant

pour toucher mes lèvres

adoucies

par tes baisers


Par deux fois tu m’as embrassée


Par deux fois


je touche mes lèvres

Tout cela a duré

plus longtemps

que je n’aurais pu

l’imaginer ».


Je la trouve pertinente, et bien dans son siècle, lorsqu’elle expose les horreurs de l’Apartheid, le siège sanglant de Sarajevo, le chaos de Beyrouth,  ou bien lorsqu’elle fait revivre une scène insoutenable de châtiment à Kandahar:


« Voici comment ils sont morts au nom de l’amour:

Eux qui avaient péché sont morts sous les pierres

jetées par ceux qui n’avaient pas péché


Voici comment ils sont morts au nom de l’amour:

Dans le désert, enterrés dans le sable

jusqu’à la poitrine. Puis

bombardés de pierres, des pierres de la taille

de la main d’un homme qui n’avait pas péché.


Voici comment elle est morte au nom de l’amour:

Dans son linceul, dans sa burqa bleu ciel

qui voilait ses larmes,

dissimulait sa douleur

et son sang. Voici comment elle est morte

au nom de l’amour: sous les pierres,

enterrée dans le sable jusqu’à la poitrine, étouffée

sous le poids des pierres de la vertu

jetées par les hommes qui n’avaient pas péché. »


Qu’elle parle du sort monstrueux fait aux femmes dans le monde, de sa vie de femme amoureuse, d’une rose qui fleurit sur la sixième avenue chaque hiver ou de la réparation de la chasse d’eau de ses toilettes, Hettie Jones célèbre, sans complexes et sans tabous, sa foi en la vie, « une flamme si fragile ». On n’est jamais lassé de la suivre dans les rues et les cafés de New York, où elle vit toujours aujourd’hui, en pleine forme, à 86 ans. Elle incarne, mieux que quiconque, la Beat Generation au féminin. 


Bruno SOURDIN.


Drive, de Hettie Jones, traduit de l'anglais par Franck Loiseau et Florentine Rey, Éditions Bruno Doucey, 2021.




  1. Article publié dans le Journal des poètes (Bruxelles) en 2004. Repris dans le n° 200 d’Action Poétique, en juin 2010. Jacqueline Starer a publié Les Écrivains Beats et le Voyage, aux éditions Didier en1977, un ouvrage qui fait date.
  2. Traduction de Jacqueline Starer, publiée le livre CD What’s up? Femmes poètes de la Beat Generation, par Jean-Marc Montera, Radio France, Harmonia Mundi, 2013.
  3. Joyce Johnson: Personnages Secondaires, Sylvie Messinger éditrice, 1984. Dans ce livre, l’actrice raconte sa liaison amoureuse avec Jack Kerouac.
  4. Propos rapportés par Abigail Lang, dans Beat Generation, l’incertitude volontaire, sous la direction d’Olivier Penot-Lacassagne (CNRS Éditions, 2018).
  5. In the seventies, aventures dans la contre-culture, de Barry Miles, Le Castor Astral, 2016.
  6. Beat Attitude, femmes poètes de la Beat Generation. Une anthologie établie par Annalisa Mari Pegrum & Sébastien Gavignet, éditions Bruno Doucey, 2018.


24/12/2019

Sur la route avec Lawrence Ferlinghetti, légende vivante de la Beat Generation




Lawrence Ferlinghetti a fêté, le 24 mars 2019, ses 100 ans. Il est l'une des légendes vivantes de la littérature américaine. Dans les années 1950, il a fondé à San Francisco la librairie et maison d’édition City Lights. C’est lui qui, le premier, a publié les livres de la Beat Generation, à commencer par Howl, le chef-d’œuvre d’Allen Ginsberg, qui fut poursuivi pour obscénité. A la fin du procès, en août 1957, Ginsberg, Ferlinghetti et City Lights étaient célèbres. Une véritable révolution poétique était née.

Lawrence Ferlinghetti est né à New York. Son père, un émigrant italien venu de Lombardie, est mort avant sa naissance. Sa mère, qui était issue d’une famille juive sépharade du Portugal, était trop perturbée pour s’occuper de lui. Sa tante Emilie l’emmena vivre en France, à Strasbourg, et pendant son enfance, jusqu’à ses six ans, il s’était cru français.

En 1941, il s’engage dans la Navy. Le 6 juin 1944, jour du D-Day, il commandait un chasseur de sous-marins, le SC-1308, en Normandie, au large de la plage d’Utah Beach, où venait d’être déclenchée l’opération Overlord, le plus grand débarquement de l’Histoire.

De cette bataille de Normandie, il a tiré une cinquantaine de clichés en noir et blanc, qui ont été retrouvés chez lui dans deux petites boîtes au fond d’un tiroir de son bureau à cylindre. Ces photographies, qui n’avaient jamais été montrées, ont été exposées à San Francisco en septembre 2019. On y voit les navires qu’il avait pour mission de protéger, quelques membres de son équipage et des vues de Cherbourg qu’il a prises en septembre 44, après que le port du Cotentin ait été libéré. « Depuis ma plus tendre enfance en France avec Emilie, ma tante française, j’avais toujours considéré la France comme ma deuxième patrie. » Débarqué à Cherbourg, il a aussitôt ressenti le besoin de baiser le sol français.

Plus tard, Ferlinghetti a été envoyé dans le Pacifique, où il a commandé un navire de transport de troupes, l’USS Selimur. L’épouvantable spectacle qu’il vit à Nagasaki, où il débarqua six semaines après l’explosion atomique, changea à jamais son regard sur le monde. Cette vision cruelle est restée puissamment inscrite dans son esprit. Il avait 26 ans. Et Lawrence est devenu pour le restant de ses jours un militant pacifiste convaincu.

A la fin de la guerre, il est revenu en France pour faire des études à la Sorbonne. Il a vécu 4 ans à Paris où il obtint un doctorat en littérature. Et il se lia d’amitié avec George Whitman, le futur propriétaire de la fameuse librairie Shakespeare & Co, de renommée internationale.

La librairie City Lights, qu’il a fondée en 1951 à San Francisco, est, selon ses propres termes, « la sœur naturelle » de celle George Whitman, « un lieu où l’on peut s’asseoir pendant des heures sans être harcelé pour acheter quelque chose ». Et il devint éditeur des poètes de la Beat Generation : Ginsberg (Howl et Kaddish), Burroughs et Ginsberg (Les Lettres du yage), Kerouac  (Le Livre des rêves), Gregory Corso (Gasoline), Bob Kaufman (Sardine dorée), Lamantia, McClure… et quelques autres grands auteurs qu’il a révélés : Paul Bowles, Pasolini, Bukowski, Malcolm Lowry. Dans le domaine français, il a publié Artaud, Michaux, Genet, Albert Cossery, Daumal (Le Mont analogue) et Jacques Prévert (Paroles), qu’il a lui-même traduit. Bref, un catalogue ahurissant ! Il a dit que sa plus grande fierté était d’avoir publié le Howl Ginsberg : « Ça a été une véritable révolution poétique. »
C’est dans la cabane de Ferlinghetti, à Bixby Canyon, sur la côte Pacifique, que Jack Kerouac, au bout du rouleau, épuisé par l’alcoolisme, écrivit son roman Big Sur et qu’il eut l’idée géniale de décrire les bruits de l’Océan dans un long poème intitulé La Mer.





Lawrence Ferlinghetti a beaucoup voyagé. Ses fascinants carnets de route, qui n’étaient pas à l’origine destinés à la publication, ont été rassemblés dans La Vie vagabonde (1), un livre extraordinaire de 600 pages, qui se dévore avec une constante avidité. Il y raconte ses pérégrinations en Amérique Latine (le Mexique est le pays qu’il a le plus visité), en Afrique du Nord ou Russie. Il est souvent revenu en Europe : en Italie, à Brescia, où il voulut retrouver la maison où son père était né, « dans un quartier délabré », mais le voyage s’était terminé par une arrestation, comme il le raconte : « Une voiture de police est arrivée en trombe et nous nous sommes retrouvés plaqués contre un mur pendant qu’ils vérifiaient nos papiers ».



Avec George Whitman, son plus vieil ami.
A Paris, où il dit avoir passé quelques-unes de ses plus belles années, rien de tel. Septembre 2006 : « Aujourd’hui, note-t-il sans cacher son bonheur, j’ai fait une épatante promenade en flânant sur la Rive Gauche. » Rue de la Bûcherie, il va retrouver son ami George Whitman qui a alors 93 ans: George est son plus vieil ami et tous deux aiment à passer des journées entières à parler de leur passion pour les livres, « comme deux vieux personnages de  Beckett ». 
En 1963, nouvelle flânerie parisienne : « J’ai arpenté les rues de nuit, heureux de vivre, euphorique et songeur, et je fus Apollinaire, je fus Rimbaud, je fus le Stephen Dedalus de Joyce, en route pour façonner la conscience incréée de son espèce. »

Ferlinghetti adore tellement la France qu’il lui est même arrivé d’écrire des poèmes directement en français. Ainsi ce poème intitulé Amant des gares, qui a été recueilli autrefois par un éditeur québecois (2):

« Suis amant des gares
amateur des gares
les gares de toutes sortes
n’importe où
à cause de ma très grande soif
de gens et de la vie de gens
la foule dans les gares
et les solitaires dans les foules
(…)
J’attends toujours ceux qui m’attendent
Comme tout le monde
Avec cette énorme soif
Cette énorme faim
De tout manger tout boire
Comme des animaux affamés
Dans la grande beuverie de la vie
Où le soleil viendra un jour
Pour bouffer tout ça »




Libraire et éditeur, Lawrence Ferlinghetti est avant tout un poète. Publié en 1958, son second recueil, A Coney Island of the Mind, est devenu un classique, un best-seller de la poésie américaine contemporaine, presqu’aussi célèbre que Howl : plus d’un million d’exemplaires ont été vendus dans le monde.  On y trouve des poèmes extraordinaires, comme celui-ci, traduit dès 1970 par Mary Beach (à l’époque où elle travaillait à la librairie City Lights) et Claude Pélieu (3) :

« Le monde est un endroit merveilleux
                                                                où naître
                                                                  
si cela ne vous dérange pas que
                                                             le bonheur
                     ne soit pas toujours
                                                  tellement marrant
si vous n’êtes pas gêné par un peu d’enfer
                                               de temps en temps
                    au moment où tout va bien
                               car même au paradis
                       on ne chante pas
                                                         tout le temps
(…)
Oui le monde est le meilleur de tous les endroits
                                         pour un tas de choses
                        jouer s’amuser
                       et faire l’amour
                 et faire le drame triste
           et chanter des chansons basses 
et être inspiré
                                     se balader regardant tout
                                                 et sentir les fleurs
     et foutre le doigt dans le cul des statues
et
    même penser
                    et embrasser les gens
                    et faire des bébés
                    et porter des pantalons
                    et agiter son chapeau
           et danser
                                     et nager dans les rivières
  ou pique-niquer
                                    au milieu de l’été
et en général
                       mener la belle vie
Oui
    mais juste au milieu de tout cela
                                                                    arrive
                  le souriant croque-mort » 
             


Dans Poésie, art de l’insurrection (4), qui résume son art poétique, il nous concocte un bouquet d’aphorismes saisissants et quelques belles recommandations. En voici quelques-unes :

« Si tu te veux poète, écris des journaux vivants. Sois reporter dans l’espace, envoie tes dépêches au suprême rédacteur en chef qui veut la vérité, rien que la vérité, et pas de blabla. »

« Si tu te dis poète, ne reste pas bêtement sur ta chaise. La poésie n’est ni une activité sédentaire, ni un fauteuil à prendre. Lève-toi et montre-leur ce que tu sais faire. »

« Ecoute le chuintement des feuilles et le clapotis de la pluie. »

« Sois naïf, pas cynique, comme si tu venais d’atterrir sur Terre, époustouflé par ce sur quoi tu tombes. »

« Comme un bouddhiste, écoute ta respiration. »

« Ose être un guérillero poétique non-violent, un anti-héros. »





Lawrence Ferlinghetti n’a cessé de porter un regard libre et engagé sur le monde. Pacifiste militant, anarchiste, sa curiosité et son excitation à regarder le monde ne sont jamais retombées. Il a toujours su garder son optimisme. « Saisis l’instant », recommande-t-il toujours. « Sois un oeil parmi les aveugles. » Et surtout : « Fais-le avec passion. »

J’entends encore et encore le chant excitant de ce vagabond éternel qui nous fait signe à travers les flammes et réinvente l’idée de beauté. J’écoute battre son cœur, je dévore ses livres et je goûte son effervescence joyeuse dans la lumière changeante de San Francisco.

Bruno SOURDIN.


(1)         La vie vagabonde, Le Seuil, 2019.
(2)         Amant des gares, Les Ecrits des forges, Ottawa, Canada, 1990. Repris par Le Temps des cerises en 1990.
(3)         Un regard sur le monde, Christian Bourgois éditeur, 1970.
(4)         Poésie, art de l’insurrection, Editions Maelstrom, Etterbeek, Belgique, 2012.


Cet article a été publié dans Quetton L'Arttotal (revue fondée en 1967 par J.F. Rocking Yaset), numéros 38 et 39.


A lire aussi: "Quand Lawrence Ferlinghetti est arrivé en Normandie"
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