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25/09/2024

A Canisy dans les pas de Jean Follain

Jean Follain.                                                                              Photo Archives Ouest-France


A Canisy, au pays de la mémoire, Jean Follain libère le flux vital de sa Normandie natale. Une vision colorée et planante, à laquelle il est resté fidèle toute sa vie.


Jean Follain est né à Canisy le 29 août 1903 dans la maison de sa grand-mère. C’est dans cette bourgade de la Manche, proche de Saint-Lô, qu’il a passé les premières années heureuses de sa vie. Canisy est la meilleure porte d’entrée dans son oeuvre.

« Je vivais en partie chez ma grand-mère maternelle, veuve de mon grand-père Heussebrot, notaire, et en partie chez mes grands-parents paternels, mon grand-père était instituteur à Canisy. » (1)

 

 

La maison natale à Canisy.                                                          

De la fenêtre, il voyait passer les femmes allant traire les vaches:  

« Les unes portaient sur leur épaule les cannes de cuivre rouge; chez d’autres, les timbales pendaient de chaque côté du joug de bois enserrant leur cou. Certaines étaient assises sur des ânes rétifs et d’autres poussaient de petites voitures à deux roues contenant les cruches. » (2)


Follain n’a jamais guéri de son enfance. Il a profondément aimé cette vie rurale pure et essentielle et en a gardé des souvenirs extrêmement vivaces, qui reviennent sans cesse dans son écriture. Un capital poétique d’une étonnante vivacité.

« Dans les champs

de son enfance éternelle

le poète se promène

qui ne veut rien oublier. » (3)


Follain a une mémoire extraordinaire, transparente, surprenante.

« J’avais cinq ans lorsque mon frère naquit. La consistance du pain de ce jour-là m’est présente et celle du ragoût d’un brun chaud garni de pommes de terre couleur d’ambre et posé dans un plat rond. » (2)


Ah! les pots de crème à la vanille qu’il allait saisir dans le buffet; ah! le goût « magnifique et fier » du pain lorsqu’il avait faim; ah! le cidre « avalé par rasades à longs traits » -  ce pur jus d’or qui est le breuvage légendaire des Normands. Follain est un gourmand obstiné. Toute sa vie, il sera obsédé par les saveurs de la cuisine normande, la soupe à la graisse, le plat de sang, le hâ à la crème, le sirop de cidre, le poulet aux pruneaux. Tout restera toujours chez lui prétexte à repas plantureux.

Les souvenirs heureux de cette grande cuisine de campagne sont innombrables et invitent au rêve.

« Un bel oiseau rôdait autour du coeur; nous entendions fondre la cire, crépiter le bois,

l’eau bouillir et les oeufs neiger,

sonner l’horloge et s’écrouler les cendres. » (4)


Les images de sa bourgade et les odeurs de sa jeunesse ne le quitteront plus. Il n’oubliera jamais non plus la boucherie resplendissante où l’on apercevait « l’éclair du couperet »; la petite quincaillerie où l’on vendait « des cadenas noirs et argentés et les fragiles verres pour les lampes »; le bureau de tabac qui voisinait avec la maison du bedeau « que l’on pouvait voir cuisant des hosties sur les charbons »; l’épicerie d’enfance, enfin, « où un enfant venait acheter des bonbons rouges et verts qui restaient collés les uns aux autres dans leur bocal et qu’il fallait disjoindre avec la pointe des ciseaux ».

 

 



Prenons la direction du château de Canisy - où, de nos jours, Joan Baez aime venir se reposer lors de ses tournées en Europe, loin des fureurs du monde, à l’invitation du châtelain, son ami Denis de Kergorlay. 

Le château est magnifique. Ecoutons Jean Follain: « Au bout de l’avenue s’élevait le château aux tourelles ardoisées, à la maçonnerie de pierres violâtres. Ma grand-mère paternelle et moi traversions la cour d’honneur pour aller jusqu’à la maison du jardinier qui, avec sa serpillière bleue, au milieu des poiriers aux nodosités sombres, des châssis ocreux et des feuilles dentelées, lobées, frémissantes sur les tiges penchées, épiait les signes du ciel. »


Aux abords de l’étang, il se cachait pour lire, il entendait brouter les vaches, des gens « devisant de vie ou de mort ». Un jour dans le parc, il aperçut au ciel « deux grands disques, l’un vert et l’autre rouge, qui se multiplièrent autour du soleil ». « Le juge de paix, ajoute Follain sans trop y croire, prétendit que la cause de ce phénomène était un tremblement de terre en Angleterre. » (2)



Jean Follain est inhumé dans la tombe de son grand-père.

En suivant la rue de Kergorlay, on passe devant le cimetière. Sur la droite, on aperçoit la tombe où reposent Jean Follain et son épouse, Madeleine Dinès. Ils sont inhumés dans la tombeau du grand-père Heussebrot. Leur nom n’est pas gravé sur la pierre tombale. 

 

 

Le mariage avec Madeleine Denis.

Jean Follain par Madeleine Dinès.

 

Madeleine était la fille de Maurice Denis, le célèbre peintre du groupe des Nabis, que l’on surnommait « le Nabi aux belles icônes ». Madeleine s’était mariée avec Jean Follain en 1934. Ils ont vécu à Paris, séparément. C’était une femme indépendante, une artiste peintre singulière, convaincue de sa vocation artistique (elle signe Madeleine Dinès). Une femme moderne.


Dans le livre qu’il consacre à Canisy, Jean Follain fait cette remarque saisissante: « On prononçait rarement seul le mot amour, bien qu’on ne fût pas sans parler d’amoureux, de promis, de futurs et de futures. » Fidèle à cette tradition, Follain évite lui aussi l’emploi de ce mot. Il n’était certes pas un grand amoureux.

 

 

 

Le pont de la Calenge.                  Photo Archives Ouest-France
 

En se dirigeant sur la route de Quibou, on découvre un petit pont au-dessus de la rivière la Joigne. « Ce pont à l’arche unique était à l’entrée du village de la Callenge et donnait au paysage un goût d’idylle, de désoeuvrement, de regret ». (2) Goût d’idylle qui reste bien présent aujourd’hui.


En Normandie, Jean Follain aime par-dessus tout le cérémonial. 

« Ce qui a poétisé pour moi cette vie de la bourgade normande et de ses villages, c’est le goût de la cérémonie et du cérémonial qui se manifestait, se manifeste encore parfois, dans la vie dominicale. » (1)


A l’église, il ne parle jamais de foi ni de message évangélique. Mais il est incollable sur le décor et les liturgies, les processions de chantres, les musiques… « Les chantres portaient une chape où étaient brodées des roses rouges; autour du lutrin, se pressaient avec eux des hommes en soutane et surplus, jouant l’un d’une basse, l’autre d’un piston et le troisième d’un saxophone. » (2)

 

En chape à La Lucerne en 1967.
 

Les amateurs d’insolite n’oublient pas qu’il a composé un Petit glossaire de  l’argot ecclésiastique pour le moins étonnant. Quel poète autre que lui se serait laissé photographier en chape de drap d’or devant une vieille église ?


Dans la Normandie d’autrefois, le goût de la cérémonie imposait résolument ses rites.

« Beaucoup d’hommes assistaient à la grand-messe. La plupart portaient la blouse et le chapeau Cronstadt. Quelques-uns, le jour de Pâques, arboraient un complet veston et un chapeau de soie. L’usage était que les hommes n’entrassent à l’église que lorsqu’ils entendaient chanter le Gloria. » (1) C’était au temps où les paroissiens allaient en pèlerinage à la Chapelle-sur-Vire, à une quinzaine de kilomètres de Canisy. Et, ajoute Follain, malicieux, « chacun en revenait par ses propres moyens et parfois fortement pris de boisson ».

 

 


Jean Follain avec Georges Schehadé et Max Jacob, années 30.

A 22 ans, il gagne Paris. Il deviendra avocat puis magistrat. Dans ce Paris des Années Folles, il fréquente les milieux littéraires et artistiques. Il publie en 1928 son premier recueil de poèmes qui marque l’émergence d’une poésie nouvelle. Il rencontre André Simon, Max Jacob, Eugène Guillevic qui lui ressemblait si peu mais qui est devenu son ami. Leur amitié sera profonde. Il honore les diners de Grabinoulor qui réunissent autour de Pierre-Albert Birot de nombreux artistes. 


Sensible aux natures mortes, familier des scènes intimistes des peintres nabis, il rencontre chez les cubistes le sens de l’objet.

« Étant enfant, j’aimais me tenir, durant les trois heures que durait le marché cantonal, sous la tente d’un poissonnier qui débitait du hâ, gros chien de mer que je n’ai vu vendre que dans le Cotentin. Les rouelles de ces poissons solidement architecturées, façonnées sous le couteau du poissonnier, m’emplissaient d’un poétique sentiment qui n’était qu’un merveilleux amour des formes encore fortifié si au-dessus de l’étal voué aux géométries du découpage se développait un ciel d’un bleu intact. »


Charlot cubiste par Fernand Léger.

Poète d’une immense culture, Follain ne faisait aucun différence entre la peinture et la poésie. C’est ainsi qu’il fait le lien, totalement inattendu mais ô combien stimulant, avec l’oeuvre de Fernand Léger. « La peinture de Fernand Léger illustre pour moi la beauté de pareilles coupes franches dans la matière du monde, faites non dans un laboratoire d’esthète mais en plein air et sous la crudité d’un ciel à la pure couleur. » (6) A Paris Max Jacob lui avait dit: « Tu n’écris pas avec des mots, tu écris avec des objets ». Un écart absolu qui l’avait réjouit et qu’il n’a jamais oublié.


Follain était un homme paradoxal. Solitaire, mélancolique, il aimait plus que tout les tablées d’amis. Dans ses Agendas, il a relevé des centaines de dîners où les menus sont scrupuleusement détaillés. Sans ces soirées parisiennes, où sa parole est éblouissante, il ne peut pas vivre.


Ce qui ne l’empêchera pas de rester très attaché à son pays natal où il revient régulièrement. Un pied à Canisy, où il est seigneur sur ses terres, un autre à Paris. « Une divinité se cache en toi Paris: c’est la mer des ténèbres; parfois le soir rien ne se résout, tout se perd et se meurt, se cache et parlemente avec la nuit miraculeuse. » (5)


Il disparait prématurément à 68 ans, le 9 mars 1971, renversé par une voiture sur le quai des Tuileries, alors qu’il rentrait d’un banquet.


« Ah! comme le monde est dur

comme est dur son diamant »


Bruno SOURDIN



  1. Cérémonial bas-normand, Fata Morgana
  2. Canisy, Gallimard
  3. Exister, Poésie/Gallimard
  4. Usage du temps, Gallimard
  5. Paris, éditions Phébus
  6. Les Uns, les Autres, Rougerie

01/08/2021

Dans l'intimité de Madeleine Dinès




Madeleine Dinès et le poète Jean Follain se sont mariés en 1934. Ils ont vécu à Paris, séparément, chacun dans son appartement, jusque dans les années 1950. Tous les deux étaient convaincus de leur vocation artistique et ils avaient besoin de silence pour créer. Madeleine était une femme moderne.


Elle était la fille de Maurice Denis, le célèbre peintre du groupe des Nabis, et voulut logiquement embrasser une carrière de peintre. A l’heure de l’abstraction, elle a fait le choix d’une peinture réaliste, une peinture de la vie quotidienne. Ainsi, a-t-elle peint des natures mortes, des paysages, des portraits, avec une sensibilité proche de celle de Follain. Ils n’ont jamais travaillé ensemble mais tous les deux ont créé des oeuvres simples, précises, silencieuses, peuplées d’objets et de fragments du réel. Deux écoles du regard, liées à l’innocence et la beauté du monde.















Mais l’angoisse de la vie et du temps qui passe n’est jamais totalement absente des peintures de Madeleine Dinès. Les difficultés financières assombriront toute sa vie. Il fallait bien vivre, elle fut tour à tour traductrice, professeure et tint plus tard un restaurant à Paris, dans le Quartier latin… En 1926, elle écrivait déjà: 

« J’ai en tête un grand tableau sur la tristesse qui se dégage des plaisirs faux de ce monde. Je vois un grand personnage sombre au premier plan: la tristesse. Cela m’enchante mais il me manque des documents, de l’argent pour acheter la toile et enfin du temps pour exécuter. » 

Ce grand tableau n’a jamais été réalisé.


Le musée de Saint-Lô, qui possède déjà un intéressant fonds Follain, consacre une rétrospective, la première, à cette artiste indépendante. Une exposition qui éclaire également de façon émouvante l’œuvre du grand poète que fut Jean Follain, né dans le village tout proche de Canisy et grande voix secrète de la poésie du XXe siècle. Une femme singulière. Un couple singulier.



« Madeleine Dinès, en toute intimité », au musée d’art et d’histoire de Saint-Lô, jusqu’au5 décembre 2021.




1934, Madeleine Dinès et Jean Follain se marient. 



Jean Follain: la poétique de l’infime


Jean Follain était obsédé par la fuite du temps et l’absence d’éternité, observait très justement Eugène Guillevic. Les deux poètes avaient l’un pour l’autre une amitié très profonde. Voici ce que dit, dans un entretien de 1991 avec Michel Sicard, le «très Breton » sur le « très Normand »:

« J’admirais cette poésie de l’épopée qu’est la vie quotidienne, ce qu’elle peut recouvrir de grandeur, de tragique, de noble… Ce qui est très net dans la poésie de Follain, c’est le caractère sacré de tous les gestes quotidiens: verser du lait, essuyer une assiette, prend un caractère noble et sacré. Il m’a donné l’exemple qu’on pouvait aller dans cette voie. »

Exemple de cette épopée du quotidien:


Félicité

La moindre fêlure

d’une vitre ou d’un bol

peut ramener la félicité d’un grand souvenir

les objets nus

montrant leur fine arête

étincellent d’un coup 

au soleil

mais perdus dans la nuit

se gorgent aussi bien d’heures

longues

ou brèves.

Jean Follain



Jean Follain, portrait de Maurice Denis.





04/02/2016

Jean-Pierre Le Goff ou le goût de rêver



Né à Douarnenez en 1942, Jean-Pierre Le Goff s’était lié, en venant à Paris, avec les membres du groupe surréaliste. Il aimait scruter et susciter les coïncidences et les rencontres. Au moyen de feuilles volantes, il invitait régulièrement ses amis à le rejoindre dans des lieux insolites, où il aimait, à l’image de l’initiation surréaliste, traquer les correspondances et les signes et célébrer la toute puissance du merveilleux.

J’ai commencé à recevoir ses invitations en 1993. Elles arrivaient sous forme de petites feuilles de couleur ordinaire, au rythme de 5 à 7 envois par an. Elles étaient toujours surprenantes et génératrices de beauté. Ainsi, lorsque Jean-Pierre Le Goff invitait ses correspondants à lui envoyer un mot de la langue française qui résonne avec le mot « perle », il attendait, pour clore le jeu, que le nombre de réponses atteigne 264, qui est le nombre de perles du collier de Louise Brooks.
Quelques mois plus tard, il suggère à ses amis épistoliers de lui faire parvenir le cliché d’un coucher de soleil sur la mer. Il peint un point vert sur chacun des 366 clichés qu’il a reçus, les expose sur la digue de Gravelines et invite ses correspondants à venir y apercevoir un rayon vert au moment de la disparition du soleil à l’horizon.

A Paris, en février 1994, il lance ses détectives dans un étonnant jeu de piste (ou, si l’on veut, jeu de boules) qui débute près de la Samaritaine, dans le rue des Deux-Boules, se poursuit vers la Bastille dans le passage de la Boule-Blanche, puis jusqu’au Cirque d’Hiver par la passage du Jeu-de-Boules. Magnifique tentative pour révéler la magie d’une ville, privilégier les rencontres imprévues et placer ses compagnons de mystère à l’affût d’une révélation subite.
Les invitations au voyage de Jean-Pierre le Goff procuraient des sensations proches des rêves. En les découvrant, j’ai souvent pensé à cette affirmation d’André Breton dans L’Amour fou : « La trouvaille d’objet remplit rigoureusement le même office que le rêve. »

En 1996, je l’avais interviewé pour le fanzine Le Tamanoir :
Le Tamanoir : A combien de personnes envoyez-vous vos « petits papiers » ? Beaucoup de vos lecteurs réagissent-ils ? Vous écrivent-ils ? Sont-ils nombreux à se déplacer aux rencontres que vous leur proposez ? Qu’est-ce qui, à votre avis, les unit ?
Jean-Pierre Le Goff : J’envoie me feuilles volantes à 300 personnes. Pour éviter de les envoyer à des personnes que cela indiffèrerait, je demande une provision de dix enveloppes timbrées, libellées au nom du destinataire. Sans ce dispositif, je serais à 700 envois, ce qui serait matériellement très difficile. Les destinataires de mes papiers réagissent à mes diverses propositions suivant leur nature. Ils répondent à mes invites selon le plaisir qu’ils y trouvent et selon la complexité des demandes. Ainsi, certaines sollicitations me valent d’abondantes réactions et d’autres ne sont que filets d’eau. Les rendez-vous que je fixe peuvent faire se déplacer un nombre de quelques personnes, jusqu’à 50 pour l’instant. Cela dépend à la fois de l’intimité de l’acte et de la facilité à gagner le lieu choisi. Je crois que mes correspondants réagissent par résonance à mes propos. Ce qui les unit c’est donc cette filiation d’échos qui s’est établie. Même si chaque personne a son propre mode d’inscription dans mes histoires, l’ensemble des accueils et des réactions forme un tout.
Le Tamanoir : En recevant vos lettres, je ne peux m’empêcher de penser aux surréalistes et à la façon magique qu’ils avaient d’investir un lieu. Vous sentez-vous proche de leur démarche ? Avez-vous fait partie du groupe ?
Jean-Pierre Le Goff : Je me suis reconnu dans les valeurs du surréalisme. J’ai fréquenté le groupe jusqu’à sa dissolution en 1969.
Le Tamanoir : Comment faites-vous le choix d’un lieu où intervenir ?
Jean-Pierre Le Goff : Le choix du lieu s’opère suivant la nature de mon propos. Il peut répondre aux conditions nécessaires de mon acte. Une invitation peut le déterminer. Je peux l’élire par son nom, par la particularité que son territoire présente, etc. Jouent dans mon choix donc le hasard et l’opportunité poétique.
Le Tamanoir : Vous semblez plus attiré par la campagne que par la ville. Comment définir le type de lieu qui vous inspire ?
Jean-Pierre Le Goff : Je ne suis pas plus attiré par la campagne que par la ville. C’est l’esprit de mes parcours (géographiques et temporels) qui révèle l’esprit des lieux qui me font signe.
Le Tamanoir : Je me souviens d’une très belle proposition de dérive dans les rues de Paris, sur le thème de la boule. Rééditerez-vous ce genre d’invitation citadine ?
Jean-Pierre Le Goff : Oui, si un thème cristallise.
La Tamanoir : Depuis combien de temps menez-vous cette démarche épistolaire ?
Jean-Pierre Le Goff : Depuis 1985, mais elle devint plus active à partir de 1989.
Le Tamanoir : Comment qualifiez-vous votre travail ?
Jean-Pierre Le Goff : Tout simplement de poésie en acte.




Le samedi 6 juillet 2002, j’eus la joie de l’accueillir chez moi, à Saint-Lô, dans la Manche. De là, nous avons gagné le village voisin de Canisy, où était né Jean Follain. Jean-Pierre avait en effet croisé deux textes, l’un du poète normand, l’autre d’Ernst Jünger, qu’il avait lus, par une curieuse coïncidence, à 24 heures d’intervalle, et qui se rejoignaient  dans l’évocation de lueurs mystérieuses.
Voici le récit de Follain :  « J’étais dans le parc avec mon grand-père paternel et parrain quand j’aperçus au ciel deux grands disques, l’un vert et l’autre rouge, qui se multiplièrent autour du soleil. Le juge de paix prétendit que la cause du phénomène était un tremblement de terre en Angleterre . Par la suite, j’ai tenté sans succès d’identifier cet événement. Il ne dut pas impressionner les bêtes. Les vieilles femmes n’en parlèrent pas trop, réunies le soir sur les seuils pour manger la soupe où le pain recuit voisinait avec les légumes couleur de corail, d’ivoire et d’émeraude, alors que les pluies d’étoiles filantes sillonnaient l’horizon. »  Dans Le Cœur aventureux, Jünker rapporte un jeu de lumière semblable et décrit « les habitants d’une ville s’entretenir sur les seuils des portes de choses inconnues ».

Pour célébrer ces rencontres de lumières, Jean-Pierre Le Goff se rendit sur le seuil de la porte de la maison où habitait Follain. Il y déposa deux pommes, une rouge et une verte, celle du soir et celle du matin, « en écho, précisa-t-il, aux événements lumineux passés et à venir qui me donneront le goût de rêver ».



La maison de Canisy où habita Jean Follain.

Une pomme rouge et une pomme verte ont été déposées sur le seuil de la maison. Celle du soir et celle du matin.


De Canisy, nous avons gagné ensuite petit village de Ger, dans le Mortainais. Pourquoi Ger ? « Croiser le regard sur rouge et vert et vous apercevrez une grue et un orvet, ou encore une tour au-dessus d’une grève. Cela vous donnera le goût de rêver », explique-t-il. Ainsi avait-il décidé de déposer une pancarte à Ger et, quelques semaines plus tard, une autre à Trévou (dans les Côtes d’Armor), « puisque les noms de ces villages forment une anagramme avec rouge et vert ». 
Fixant mentalement les mots rouge et vert, il les avait vus se recomposer en goût et rêver. « Ce goût de rêver, moteur de mes actions, m’a amené à vouloir matérialiser cette métamorphose dans deux lieux qui seraient anagrammatiques à rouge et à vert. »



A Ger, Jean-Pierre Le Goff a déposé sa pancarte "Trévou, Ger. Le goût de rêver".







Une partie des « feuilles volantes » de Jean-Pierre Le Goff ont été réunies par les éditions Gallimard dans Le Cachet de la poste (2000). Les éditions du Crayon qui tue ont publié Du crayon vert au crayon qui tue (2001), L’écriture des fourmis (2003), ainsi que Les Abymes du Titanic (2006), son dernier ouvrage, dans lequel il évoque le drame de la mer le plus connu du XXe siècle et, en parallèle, le destin de son père, marin perdu en mer en 1945.
Jean-Pierre Le Goff est décédé le 26 février 2012. Il a été inhumé au cimetière de Ploaré à Douarnenez. Ses archives ont été confiées à la bibliothèque de Brest.

Bruno SOURDIN.