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17/12/2017

Les écrits visionnaires de Mary Beach




Née en 1919 à Hartford, Connecticut, Mary Beach est arrivée très jeune en France après le divorce de sa mère. Elle a passé les années de guerre et d’Occupation à Pau. Sa première passion est la peinture. En 1956, à Paris, elle a travaillé à la Grande Chaumière, sous la direction du peintre et graveur Henri Goetz. « J’ai toujours voulu être peintre, je crois même que je suis née avec un pinceau à la main », m’avait-elle confié dans une lettre de septembre 1996 (1).

Mary a rencontré Claude Pélieu à Paris en 1962 et elle a commencé à lui lire et traduire un livre de poèmes que sa fille Pamela avait dégoté à la librairie américaine Shakespeare & Company. C’était un titre d’Allen Ginsberg, Reality Sandwiches, et cette lecture a totalement changé leur vie.

En 1963, ils sont partis pour San Francisco avec l’espoir d’y faire publier, par City Lights Books, un manuscrit de Claude. Automatic Pilot sera finalement édité à New York par Ed Sanders, l’écrivain et chanteur du groupe de rock The Fugs, qui dirigeait également Fuck You Press, un titre de la presse underground. Fuck You ? Un label qui ne pouvait que réjouir le poète iconoclaste parisien.

A San Francisco, ils avaient rencontré les poètes de la Beat Generation, Allen Ginsberg, avec lequel ils se sont liés d’une profonde amitié, Gregory Corso, Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti… et ils étaient entrés en correspondance avec William Burroughs. Ensemble ils sont se lancer dans dans les traductions : Mary traduisait et Claude adaptait, dans une langue aux couleurs inouïes.

L’année suivante, alors qu’ils travaillaient sur son Kaddish, Allen Ginsberg, parti sur les routes d’Orient, leur avait prêté son petit appartement de New York, avant qu’ils ne s’installent au Chelsea Hotel, au coeur de la vie artistique et intellectuelle new yorkaise. C’est là qu’ils se sont liés d’amitié avec de très nombreux résidents, Patti Smith, Robert Mapplethorpe, Leonard Cohen ou le très mystérieux Harry Smith, cinéaste expérimental, grand musicologue et collectionneur compulsif. C’est là aussi que Mary a écrit son livre de cut-up, Electric Banana.

« Ce fut l’ère du cut-up, observe Ed Sanders. Mary Beach devint une adepte brillante de l’assemblage de tranches de réalité et de surréalité dans ses peintures et ses collages. J’ai toujours été impressionné par sa témérité et sa sophistication, mais également par son calme parmi les vicissitudes parfois démentes de l’époque. »

Claude Pélieu et Mary Beach à Caen, 1995. Photo de Gerard Malanga.


Le cut-up est un technique d’écriture dérivée du collage inventée par le peintre Brion Gysin et expérimentée avec ferveur par William Burroughs. Voici comment Mary, modestement et avec le sourire, m’expliquait la conception d’Electric Banana : « D’abord je ne suis pas écrivain. J’ai fait Electric Banana pour montrer que les hétéros sont aussi importants que les homos… Dans les années 60, il me semblait que le monde littéraire était homosexuel, à l’exception de Kerouac et de deux ou trois autres, et j’ai voulu un peu me moquer ! C’était une parodie. William Burroughs l’avait compris et aimé. Je suis une des seules femmes à avoir pratiqué le cut-up  et Electric Banana était aussi une parodie de ce genre d’écriture (1). »

Préfacée par William Burroughs, la première édition d’Electric Banana date de 1975. Une nouvelle édition (2) vient d’être publiée par Cherry Valley Editions. Elle est enrichie de deux autres textes, The Gothic Banana et The Elastic Banana, ainsi que par des inédits, écrits peu de temps avant la mort de Mary en 2006 et qui ont été retrouvés dans les archives d’Ed Sanders et Jan Herman. 23 Televised Spots of Nueva Presencia et The Cold Summer of 1816 revisitent la poésie violente et corrosive de Claude Pélieu. Cette édition est dédiée à Grant Hart, l’ancien chanteur et batteur du groupe Hüsker Dü, qui s’est éteint en septembre dernier, à 56 ans ; Mary l’appelait affectueusement « mon petit terroriste ». Le livre est préfacé par Thurston Moore, le guitariste-chanteur hors pair de Sonic Youth, qui orchestre ici, superbement, « l’art vivant de Claude et Mary ».

Bruno Sourdin.

1.  in Air mail interview de Mary Beach, dans l’ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, Je suis un cut-up vivant, éditions L’Arganier, 2008.

2. Mary Beach : Electric Bananas, Cherry Valley Editions. Le livre peut être commandé sur Amazon.


Electric Banana reste inédit en français, hormis quelques extraits qui ont été traduits par Jean-Marie Flémal, publiés dans le n°19 de la revue Spered Gouez dans un dossier élaboré par Alain Jégou.



26/10/2013

Claude Pélieu : le poète Beat français de la vallée des Mohawks

Claude Pélieu, tel que je l'ai connu, en 1993 à Colleville-Montgomery, sur la côte normande près de Caen.




Claude Pélieu s’est éteint en décembre 2002, le jour de Noël, sur un sinistre lit d’hôpital à Norwich, une petite ville perdue au nord de l’état de New York. Celui qui avait vécu avec les écrivains de la Beat Generation et qui avait remagnétisé l’atmosphère poétique dans la France des années 1960-1970 vivait aux États-Unis depuis plus de 30 ans. Avec une amputation de la jambe droite et un cancer qui a poursuivi sa progression inéluctable, son destin tragique fait beaucoup penser à celui de Rimbaud. Quelle vie ! Avec les mêmes souffrances, le même martyre et la même rage de repartir. A 60 ans, il restait une sorte de voyou chercheur d’or, toujours assoiffé de « liberté libre » et absolument irrécupérable. Sa parole était toujours aussi décapante, ses derniers écrits, que l’on commence tout juste à reconsidérer, sont des feux d’artifice effervescents.

Claude Pélieu était aussi féroce avec les nantis et les donneurs de leçons, que chaleureux avec ses amis. Lesquels lui rendent aujourd’hui, dans un ouvrage collectif conçu par Alain Jégou (1), un hommage formidable, truffé d’inédits. « Il a tissé un formidable réseau d’amitié indéfectible, écrit Jégou. Par-delà les océans et les continents, il a permis à de nombreux poètes, musiciens et artistes de se rencontrer et de fraterniser. »

Avant l’hiver 2001, il m’avait donné carte blanche pour sélectionner pour « Diérèse » une vingtaine de poèmes à partir d’un tapuscrit intitulé Poèmes éparpillés qu’il m’avait envoyé en cadeau. Ces poèmes, écrits dans les années 80 et 90, avaient été publiés ici et là en France dans des revues ou des fanzines et à très peu d’exemplaires. Alors que son vieil ami Allen Ginsberg s’éteignait au Beth Isral Hospital de New York City en avril 1997, Claude était en train de rassembler et de réunir en volume ces poèmes enfouis dans les plis du temps. « Il faut que je sélectionne sauvagement », m’écrivait-il à l’époque. Fatigué, malade et sans ressources, il avait bien du mal à ne pas flipper, à ne pas se sentir coincé, laminé dans ce trou d’Amérique, « au milieu de nulle part ».

Son œuvre de traducteur et de « passeur » de la Beat Generation (avec sa femme Mary Beach) a été considérable : William Burroughs, Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti, Bob Kaufman, excusez du peu. Elle a malheureusement éclipsé son travail personnel de création poétique, qui est pourtant particulièrement riche et novateur. En relisant, pour « Diérèse », cette mini-anthologie des Poèmes éparpillés, j’ai à nouveau été subjugué par la force de cette voix sauvage et unique, neuve et un brin désinvolte, par cette imagination pleine de déferlements inouïs. Et dans sa riche production, j’ai toujours un faible pour le Pélieu des poèmes courts, qui appréciait beaucoup l’art du paradoxe des poètes japonais, qui était à la fois fan de haïkus et « mauvais élève du Dharma ».

« Assis dans la cuisine
Devant un bouquet de fleurs
Pall Mall et vodka
Le grand vide
Rien n’est sacré
L’herbe l’oubli
Et le parfum des fleurs
Qui parle ? qui respire ?
Qui êtes-vous ? n’sais pas » 

Claude Pélieu n’avait pas de mots assez durs pour stigmatiser le coin du Nouveau Monde où il se sentait en exil. Mais c’est pourtant dans ce Grand Nord enseveli sous la neige qu’il avait choisi de poursuivre et de terminer sa route. Aimanté par cet ailleurs, éveillé à de nouvelles explorations et soutenu par son amour indéfectible pour Mary, le vieux loup de la vallée des Mohawks a habité jusqu’au bout cette terre en poète. 

Bruno SOURDIN.

(1) « Je suis un cut-up vivant », ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, l’Arganier, 280 pages, 24 €.