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31/10/2023

Nanao, le poète vagabond japonais

Nanao Sakaki.

 

Le 9 août 1945, à la base aérienne de l’archipel japonais des Ryukyu, il repère sur son écran de radar le B-29 qui va lâcher la bombe atomique sur Nagasaki. La veille, il avait dû assister à une soirée d’adieu des jeunes kamikazes qui partaient le lendemain mourir au combat. Nanao Sakaki se demandait bien ce qu’il foutait dans cette galère, lui qui détestait tant la guerre et cette armée.

 

Après la capitulation de son pays, il devint ce qu’il avait toujours rêvé d’être : il se fit vagabond et poète itinérant dans la tradition des haïjins, ces auteurs de haïkus qu’il vénérait, Matsuo Basho, Ryokan et Kobayashi Issa, parcourant le Japon de long en large, s’enivrant du bonheur de sa liberté retrouvée. A Tokyo, le quartier de Shinjuku avec son labyrinthe aux dix mille bars était son port d’attache.

 

 « Si tu as le temps de causer

Lis des livres

Si tu as le temps de lire

Marche dans la montagne, le désert, l’océan

Si tu as le temps de marcher

Chante, danse

Si tu as le temps de danser

Assieds-toi en paix, Imbécile bienheureux. »

 

J’ai découvert la poésie étonnante de Nanao Sakaki en 1987 dans le n°5 de Révolution intérieure, la revue de Daniel Giraud, taoïste libertaire et clochard céleste : cinq poèmes traduits en français par Simone Rasoarilalao. Trois ans plus tard, Guy Benoit et sa revue Mai Hors Saison prirent le relais en publiant un choix de poèmes, traduits cette fois-ci par Patrice Repusseau sous le titre de Casse le miroir (1).

 

« Pourquoi écrivez-vous des poèmes ?

Parce que j’ai l’estomac vide,

Parce que la gorge me démange,

Parce que j’ai le nombril hilare,

Parce que mon cœur brûle d’amour. »


 


Gary Snyder et Nanao Sakaki.

En 1963, Gary Snyder, le poète Beat californien, qui séjournait au Japon cette année-là, avait fait la connaissance de Nanao Sakaki à Kyoto. Voici ce qu’il raconte : « Nos conversations au bord de la rivière Kamo débouchèrent sur une longue amitié et une collaboration dans l’art non pas du théâtre de la rue mais plutôt du théâtre des champs et des montagnes. Allen Ginsberg était de passage à Kyoto à ce moment-là et cela devint donc une amitié trans-pacifique. »

 

Allen est lui aussi fasciné par Nanao et, pour saluer cette amitié, il a composé ce très beau portrait :

 

« Cerveau lavé par de nombreux torrents

Les jambes propres

d’avoir parcouru à pied quatre continents

Les yeux aussi immaculés

que le ciel de Kagoshima

Un cœur ardent

étonnant cru de fraîcheur

La langue frétillante

d’un saumon de printemps

Nanao Sakaki

a la main qui ne tremble pas

La hache et le stylo

Aussi aigus que les vieilles étoiles. »

 

Gary Snyder raconte aussi qu’un prêtre bouddhiste traditionnel se vanta devant Nanao de son illustre lignée. « Nanao lui répondit du tac au tac : Je n’ai pas de lignée, je suis rat du désert. »

 

La poésie de Nanao Sakaki n’est en rien cérébrale. Elle est simple, fluide, profonde, drôle, comme l’aboutissement inoubliable de ses vagabondages et de sa vie de grand marcheur.

 

« Dans le doute

Dites la vérité – Mark Twain

 

Quand vous souffrez

Ecoutez bien le vent

 

Ces chênes noirs

comme ceux de Paul Cézanne

penchés dans le vent du matin.

 

Nous sommes le 6 août, le jour d’Hiroshima.

 

J’entends mes os de Néanderthalien

s’entrechoquer au vent. »

 

Et voici que 30 ans après Mai Hors Saison, un nouvel éditeur français se passionne pour l’œuvre de Nanao. Po&Psy propose une sélection de 40 poèmes, traduits par Danièle Faugeras, une édition bilingue intitulée « Comment vivre sur la planète terre » (2). Et c’est un bonheur renouvelé.

 

« Pourquoi escalader une montagne ?

 

Regarde ! une montagne, là.

 

Je n’escalade pas la montagne.

La montagne m’escalade.

 

La montagne est moi-même.

Je m’escalade moi-même.

Il n’y a ni montagne

ni moi-même.

Quelque chose

monte et descend

dans l’air. »



 

Gregory Corso, Allen Ginsberg et Nanao à Santa Fe en 1968.

Aux Etats-Unis, où il a souvent séjourné et voyagé à partir de 1978, invité par Snyder et Ginsberg, Nanao Sakaki a été salué comme un écologiste acharné et un leader de la contre-culture, « un poète Beat joyeusement excentrique ». Gary Snyder fait remarquer qu’il est « l’un des premiers poètes vraiment cosmopolites produits par le Japon ». Et assurément un des plus libres.

 

« Quand tu entends une histoire sale

lave-toi les oreilles.

Quand tu vois des trucs moches

lave-toi les yeux. 

Quand tu as des idées noires

lave-toi l’esprit

et

garde les pieds boueux. »

 

Ce clochard céleste n’a jamais rien possédé, ni maison, ni carte de crédit, ni ordinateur, mais, grâce à ses très nombreux amis, il a voyagé dans le monde entier, sur tous les continents, du Nouveau Mexique en Alaska , de la Mongolie à l’Australie des aborigènes, en Sibérie orientale, en Corée, à Terre Neuve, mais aussi en Europe, à Amsterdam, Londres ou Paris…

« venu de nulle part

allant nulle part

Miracle »

 

Nanao Sakaki est mort le 22 décembre 2008 au Japon. Il avait 85 ans.



 


Comment habiter le monde,  s’interroge sans relâche Nanao. Comment vivre sur cette planète ? En guise de réponse, le poète vagabond japonais s’aventure, le cœur battant, sur quelques pistes implacables et décisives, chaudes comme la vie : voyager léger le sac sur l’épaule, chanter avec les coyotes, pleurer d’amour avec les rouges-gorges, regarder la lueur du soir, dormir dans le désert avec les étoiles, alors qu’aujourd’hui…

« quelque part

quelqu’un

fabrique une bombe nucléaire

simplement pour te tuer ».

 

Bruno SOURDIN.

 

(1) Nanao Sakaki : « Casse le miroir », Mai Hors Saison, 1990.

(2) Nanao Sakaki : « Comment vivre sur la planète terre », Po&Psy – Eres, 2023.

 



Article paru dans la revue "Diérèse", n° 88, automne 2023

27/12/2021

Le livre culte du dernier des Beats

 

Charles Plymell vit aujourd'hui à Cherry Valley, dans l'Etat de New York.


Charles Plymell est né en 1935 près de Wichita, dans le Kansas. Dans sa jeunesse il a beaucoup voyagé, sur la route 66 vers la Californie, sur la route du nord en direction de l’Alaska ou celle du sud vers le Mexique. Il a fait cent métiers: dynamiteur de montagne dans l’Oregon, cueilleur de houblon, docker à San Francisco… Il a bossé sur des pipelines dans l’Arizona, chevauché des taureaux sauvages et des chevaux sans selle dans les rodéos. Dès les années 50, hipster avant l’heure, il mène une vie hors normes: les bagnoles, les filles et la benzedrine. Et naturellement, à San Francisco, « cette drôle de bonne vieille ville », il rencontre les Beats.


Dans Le Dernier des mocassins, qui vient (enfin) d’être traduit en français par Nicolas Richard (l’admirable traducteur de Brautigan, Pynchon et Patti Smith...), il raconte sa vie sur la route. La vraie vie, excitante, jouissive, toujours sur la brèche. 

« Les pneus fredonnaient ce bon vieux blues solitaire et malheureux qui accompagne toujours un voyage; la tristesse de ce qu’on laisse derrière et un avenir plein d’espoirs. »


Charles Plymell raconte avec délectation une vie haute en couleurs, la joie et l’allégresse d’être au monde, l’ivresse et l’hébétude que l’on ressent après tant d’heures passées au volant, et la béatitude.

« On buvait la bile verte du peyotl directement du trou du cul du diable, on fumait de l’herbe et on se lançait dans de grandes spéculations à travers le monologue intérieur du cosmos. On buvait le vin de la jeunesse. »


A San Francisco, où il finit par débarquer, il y avait un formidable sentiment de liberté. Dans les soirées qu’il organisait dans son appartement de Gough Street, tout le monde dansait, fumait et dépassait la mesure. Tout le monde voulait aimer, vivre et expérimenter, voyager au plus profond de soi-même.  « J’étais libre! », s’exclame Charley. Avec le LSD, les portes de la perception sont déverrouillées. Un nouvel univers s’éveille.

« J’ai regardé un long moment dans la glace et me suis vu à la fois singe et ange, assassin et pacificateur, tantôt pirate, tantôt sage oriental. Allongé sur le lit je me suis vu me métamorphoser en couleurs et formes circulant librement dans les couvertures. Le petit tapis respirait et j’étais hypnotisé par un chat. »


A San Francisco, il retrouve des artistes et poètes du Kansas, un groupe surnommé le « Wichita Vortex », le tourbillon de Wichita: Bruce Conner, Michael McClure, Stan Brackage, Dave Haselwood. Et puis son vieux pote Bob Branaman, le peintre visionnaire qui est devenu un véritable phénomène californien.

« J’allais chez lui voir ses dernières peintures. Chaque pouce de sa chambre était occupé par des oeuvres, des photos de vieux magazines, des découpages, des tâches de peinture sur chaque centimètre carré. Il vivait à l’intérieur d’un tableau de Pollock. »


Charles Plymell et Bob Branaman: les retrouvailles de deux vieux amis de Whichita.


A San Francisco, il rencontre Neal Cassady, qui avait inspiré à Kerouac le personnage de Dean Moriarty dans Sur la route, et Allen Ginsberg, de retour d’un long séjour en Inde. Allen et ses amis Beats ont débarqué à l’appart de Gough Street, où Charles organisait une party. Choc et magie des rencontres.

Voici le portrait d’Allen: « Allen dressait son constat intellectuel tout en ramassant les miettes sur la table, rangeant méticuleusement la nourriture dans un récipient puis au réfrigérateur. Une initiative confortable et karmiquement sûre. Ça, je ne sais pas combien de fois je l’ai vu le faire et le refaire.  J’avais le sentiment que l’approche d’Allen était toujours intellectuelle, il n’arrivait jamais à mettre son esprit en veilleuse, mais en même temps son exploration vertigineuse, courageuse… presque tyrannique de l’expérience était une démarche qui forçait le respect. » 

Et plus loin: « Allen était comme ça… s’intégrant aux tribus les plus retirées d’Amérique du Sud, prenant d’étranges drogues (qui auraient pu être du poison), complètement à la merci d’un peuple et d’une culture étranges, seul avec leur sorcier… ce que nos héros nationaux de l’Espace seraient sans doute bien réticents à entreprendre. »


Au coeur du quartier de Haight-Ashbury, Charles Plymell fait le lien entre les poètes Beats et les hippies de la génération Peace and Love. 

Mais vient un temps où il commence à trouver ces hippies ennuyeux.

« J’en avais marre de ce cloaque hippie devenu prétentieux et pudibond. San Francisco avait changé. Il fallait être mods ou hippie ou je ne sais quoi. Je ne captais plus son côté rigolo… son feeling se diluait. J’en avais marre de S.F. et de toute la Californie. Je ne trouvais plus ma place dans ce qui était en train de se passer. Je m’en fichais. Je n’essayais plus. »


Car Charley s’est investi dans la Free Press. Il publie désormais des dizaines de revues underground. C’est lui qui découvrira le dessinateur Robert Crumb, le maître de la bande dessinée alternative (qui signe d’ailleurs la couverture de ce Dernier des mocassins, version française); c’est lui, Charles Plymell, qui éditera, avec Pam sa femme, le premier Zap Comix. Mais ceci est une autre histoire.


Bruno SOURDIN.



Le Dernier des mocassins, par Charles Plymell, éditions Sonatine. Traduit par Nicolas Richard.





08/06/2020

Pete Winslow le poète de San Francisco qui aimait les moissonneuses rouillées



Pete Winslow          (photo Christa Fleischmann) 


Malgré le fait qu’il ait été publié par City Lights, on l’a un peu oublié aujourd’hui. Peter Winslow était originaire de Seattle et était venu s’installer en Californie dans les années 60. Il travailla comme journaliste à l’Independent de Livermore. Il est mort très jeune en 1972, à 38 ans, des suites d’une opération.
Il avait publié plusieurs volumes de poésie, dont les principaux sont Mummy Tapes (Medusa Press, 1971) et A daisy in the memory of a shark (City Lights, 1973).
Au sein du groupe surréaliste de San Francisco, son mentor était Philip Lamantia, dont André Breton, en exil à New York en 1943, avait salué jadis le génie précoce : « une voix comme il s’en élève une fois par siècle ». Winslow, qui adorait les dadaistes et les peintres surréalistes, a entretenu avec Lamantia une correspondance fournie. Les deux hommes passaient beaucoup de temps ensemble. Winslow était aussi un grand admirateur de Kenneth Rexroth. 
Il avait l’habitude de lire ses poèmes dans les cafés de North Beach et il était devenu, comme Bob Kaufman, ruth weiss ou Richard Brautigan, une figure de la scène Beat locale. Comme Philip Lamantia, et à sa suite, il apparaît aujourd’hui comme un des maillons entre le mouvement surréaliste et les écrivains Beats. 
La poésie de Pete Winslow est très surprenante. Drôle, originale, cocasse et fiévreuse. C’est une lumière vive, un fatras d’histoires sans suite, quelques grains de pur bonheur. 
Un portrait de Christa Fleischmann nous le montre deux ans avant sa mort. Il semble en pleine forme, enjoué, amusant. Ce cliché me touche beaucoup. C’est comme si c’était l’image d’un vieil ami passé comme un météore dans le ciel de la poésie et que l’on regrette de ne pas avoir connu.

Bruno SOURDIN.

 
"A daisy in the memory of a shark"

Bandelettes de momie

Esquissant le sourire d’un acrobate qui a envie de pisser
Je pris l’autoroute vers l’Ohio au volant d’une moissonneuse rouillée
Salué par des policiers qui pensèrent que j’étais le dieu protecteur du grain

Mes bagages arrivèrent plus tard
Des arbres minuscules des bandages de momie deux ou trois disques sans pochette
Et un désir frappant dans sa boite comme un mandrill


La moitié de ma vie est passée 

Je cligne des yeux et la moitié de ma vie est passée
Néanmoins je fais toujours des projets
Dans un instant je clignerai encore des yeux
Mes yeux sont déjà mi-clos
Comme les vignes sont lourdes cette année
Comme les vins que l’on consomme sans payer sont grisants
L’océan de vin la mer la rivière le filet d’eau
La goutte
Dans laquelle se reflète une tour
Une jungle de vignes grimpantes sur les côtés
Peut-être pourrais-je visiter un cri
Grimper l’escalier en colimaçon à ses racines
Et mettre en place des tâches ménagères juste avant l’agonie
Si j’avais assez de temps devant moi
Je pourrais chercher la pierre philosophale
M’écorcher les yeux sur des livres dont un mot sur trois est caché
Ou bien pourrais-je entrer en amour
Comme un tourbillon gardé dans une boîte doublée de velours
Mais le dernier clin d’œil est sur moi
Ils exigent une comptabilité complète de mes péchés pour les dossiers de leur paradis
Ils m’ont envoyé le mien avec des vrilles ondulantes sans vie
A l’endroit où je m’assieds sur une pierre érodée par des vagues sèches
Pour un instant d’éternité
Puis je regarde autour de moi de surprenants visages qui sourient


Ouragan Fred

Un type est venu à cheval
Gueulant au mégaphone que les tortues arrivaient
Nous avons dit bon et alors
Il nous a raconté qu’elles avaient mangé les meubles
Bu l’essence des voitures
Accumulé les factures de téléphone et laissé les lumières allumées toute la journée
Nous nous sommes préparés au pire
Et comme on pouvait s’y attendre elles sont venues par millions
Sortant de l’autoroute
Mangeant les poignées de portes et buvant de l’essence
Désirant seulement être aimées

Nous leur avons donné de l’amour les avons hébergées dans nos maisons
Les avons laissé manger et boire ce qu’elles voulaient
Les avons laissé dormir avec nos filles
Et à la fin elles sont retournées dans les marais
Tout le monde a mis la main à la pâte pour nettoyer le bazar
Nous avons récuré soigneusement les crottes des tortues 
Jusqu’à ce que la ville redevienne comme avant
Maintenant il n’y a plus que les enfants avec leur carapace sur le dos
Qui nous rappellent l’Ouragan Fred


(traduit par Bruno Sourdin)





Lire aussi :

Sur Philip Lamantia :

Philip Lamantia : Révélations d’un jeune surréaliste, editions Jacques Brémond, 1996
Anthologie des poètes surréalistes américains, présentée et traduite par Jean-Jacques Celly, éditions Jacques Brémond, 2002.