29/05/2020

Satprem dans l'enfer des enfers




 Bernard Enginger (qui deviendra plus tard Satprem) a 19 ans en 1943 lorsqu’il s’engage dans la Résistance. En 1945, à sa sortie du camp de Mauthausen où il a été déporté, c’est un homme dévasté, « brutalisé pour toujours ». Cet épisode terrible de sa jeunesse est extrêmement important pour comprendre la suite de son parcours.
« Quand on sort de là, il y a beaucoup de choses qu’on ne peut plus faire, qu’on ne peut plus être. Alors on vit quelque chose d’impossible – il y a une humanité en nous qui est détruite. On ne peut pas avoir vécu cela et reprendre les gestes d’hier, aimer, vivre, dormir comme si rien ne s’était passé. Il reste une sorte de trou dans le cœur et une soif d’une autre grandeur qui vienne racheter cette inexpiable faute qu’on a commise contre nous, contre l’homme. »

Satprem dira lui-même qu’enfant, il ne se sentait bien que lorsqu’il était en mer, lorsqu’il naviguait sur son voilier, qu’il n’y avait plus que le vent, la vague et plus du tout de « moi ». Il était né à Paris mais sa famille avait des attaches en Bretagne, à Saint-Pierre-Quiberon. « Ma première étape, c’est au bord de la mer : un enfant qui regarde l’espace » (1).

En rupture avec son père et admiratif de l’engagement de Marthe sa cousine, « patriote fervente et guerrière dans l’âme », Bernard se jette dans la clandestinité à partir de mai 1943. C’est ce que révèle David Aimé dans un livre fort bien documenté, Satprem résistant, qui apporte un éclairage décisif. Bernard est révolté par l’occupation nazie et par les images d’un Hitler vociférant devant une foule enthousiaste, bras tendus, qui brandit des drapeaux à croix gammée. Il est totalement indigné. « Bernard annonce alors à son père qu’il s’engage dans la Résistance ; ce dernier désapprouve violemment son fils et l’exclut de la famille. » 

A 19 ans, il entre dans le mouvement de résistance Turma-Vengeance et prend le pseudo de Franck François. Missions de renseignements dans la région de Bordeaux, agent de contre-espionnage, agent d’évasion… « Bernard effectuera de nombreux allers-retours entre Paris et Bordeaux, où lui furent confiés des transports d’explosifs par le train pour les livrer aux combattants », précise David Aimé. 

Mais le 5 novembre 1943, il est arrêté par la Gestapo. Il est questionné et probablement torturé mais restera silencieux. En décembre, il est acheminé à Paris et incarcéré à la prison de Fresnes. « Trois fois durant sa détention, Bernard fut conduit en fourgon à des interrogatoires de la Gestapo, rue des Saussaies. » Il n’a pas parlé.

Puis c’est la déportation. D’abord dans le camp d’internement de Royallieu à Compiègne. Numéro de prisonnier : 1388622. Le 22 janvier 1944, on le fait monter dans un convoi pour Buchenwald, où il arrive transi de froid. Injures, coups, morsures, coups de schlague des SS et chiens… Il porte le matricule 41495. « Sales, pouilleux et pas lavés, pas rasés, sentant la merde, couverts de plaies purulentes, c’est ainsi que vivaient les prisonniers dans le petit camp », témoigne un ancien déporté.

C’est l’horreur. Bernard a 20 ans. Il restera 29 jours dans le block 57. Les prisonniers vivaient sur des panneaux en planches « entassés à dix ou douze, tout le temps, couchés sur le flanc parce qu’il était impossible de se mettre autrement, tête-bêche même pour occuper le moins de place possible ».
Puis il est déporté à Mauthausen le 25 février 1944. Il devient le numéro 53766. Déshumanisé. Il ne peut plus utiliser son identité : Bernard Enginger.

Les conditions de vie sont inhumaines. Mauthausen est un des camps nazis les plus durs et les plus meurtriers. David Aimé décrit l’horreur : « Hiver comme été, pendant au moins dix heures, avec une interruption de trois-quarts d’heure pour manger, debout, une soupe de rutabagas, les prisonniers devaient casser d’énormes blocs de granit avec marteaux piqueurs, marteaux et barres à mine, sous un soleil brûlant, avec une poussière opaque, ou sous la pluie et dans la boue, dans la neige en hiver. Puis transporter les blocs cassés sur des brancards, sans jamais s’arrêter, poursuivis sans cesse par les hurlements des kapos, sous les coups de manche de pelle et de nerfs de bœuf. »

Il ne faut pas perdre sa mémoire. Certains prisonniers récitent de la poésie à mi-voix pour garder leur dignité. C’est le cas de Bernard.
En mars, il est affecté au camp de Steyr pour la fabrication de pièces de mitrailleuses, de moteurs de camions et d’avions. Les conditions de travail sont exténuantes. Et le 17 mars, il est transféré au kommando de Gusen II, « l’enfer des enfers ». C’est effroyable. Explication de David Aimé : « Gusen II n’est comparable à aucun autre camp, allant bien au-delà de la folie, de l’horreur. Ici, ce sont les assassins qui gouvernent ; la situation sociale est fonction du nombre de coups distribués ; plus on tue, plus on monte en grade. »

Le 5 mai 1945, les rescapés sont libérés par l’armée américaine. Bernard a 22 ans. Il revient de l’enfer avec le typhus, à bout de force, tremblant de fièvre. Il ne pèse plus que 25 kilos. Rentré à Paris en avion, il est hospitalisé en urgence. Il est anéanti, dévasté. Bien plus tard, il avouera : « J’ai eu quelques années, là, très difficiles, à savoir si j’allais réussir à survivre ou pas. » Les camps l’ont dépouillé de toute son éducation occidentale, de la mort, de la peur, de « l’horrible chose humaine »« Toute ma vie, et très tôt, j’ai touché le grand arrachement des choses humaines – j’ai été dévasté. Mais cela m’a rendu encore plus profondément humain avec un cri si fort, si poignant et brûlant pour trouver l’issue vraie, terrestre, de cette grande misère. »

Quatre mois seulement après son retour, il se heurte immédiatement à son père, « qui lui demande de trouver du travail » « A cet instant, ajoute David Aimé, il sait qu’il ne pourra se faire comprendre de son père et décide de partir pour l’Egypte. » Puis il s’inscrit à l’Ecole coloniale et est autorisé à quitter Paris et à accompagner et seconder un cousin qui avait été nommé gouverneur des Etablissements français dans l’Inde. C’est ainsi qu’il débarque à Pondichéry. 



C’est à Pondichéry qu’un regard a fait basculer sa vie. Le regard (ce qu’en Inde on appelle le darshan) de Sri Aurobindo. Tout d’un coup, il a eu le sentiment de rencontrer « un être comme je n’en avais jamais rencontré sur la terre », un être qui incarnait l’immensité, « ce que j’avais vécu au large quand j’étais en bateau ». « Et c’est ça qui me regardait. »

Au bout de trois ans, Bernard démissionne. Il avait encore besoin d’aventures terrestres, aventures qu’il va trouver en Guyane, dans la forêt vierge, au Brésil, en Afrique et puis à nouveau en Inde, où il va vivre sur les routes, de Ceylan à l’Himalaya, en sannyasin, en moine mendiant qui a renoncé à tout.

Mais l’enfant sauvage pense toujours à ce regard. Il a 30 ans. Il revient à Pondichéry, le lieu où il va enfin renaître. Sri Aurobindo s’en est allé. Reste Mère (Mirra Alfassa), la compagne de ce sage hors normes, visionnaire de l’évolution. Elle va lui donner son nom, Satprem, qui signifie en sanskrit « celui qui aime vraiment ». Vérité et Amour. Mère cherche le secret du passage à la prochaine espèce qui supplantera l’homme, comme l’homme un jour a supplanté les singes. Satprem sera son confident pendant près de 20 ans et le scribe de son exploration, de ce travail qui consiste à faire descendre l’esprit (Aurobindo disait « le supramental ») dans les cellules du corps. L’aventure ultime.

Bruno SOURDIN.

Satprem résistant, de David Aimé, éditions Banyan, 2015.



Satprem et Sujata
Sujata Nahar a été élevée à Shantiniketan, par le grand poète bengali, Rabindranath Tagore. Elle est arrivée à l’ashram de Pondichéry, à l’âge de 9 ans, emmenée par son père qui venait de perdre sa femme. Elle n’a plus quitté Mère, qui était devenue sa véritable mère. Elle a écrit plusieurs livres sur elle.
Puis elle est devenue la compagne de Satprem, sa shakti. « C’est la femme qui est la réalisatrice, pensait fortement Satprem. Celle qui met les choses dans la matière. L’homme s’en va facilement dans ses rêves, ses philosophies, ses histoires, mais s’il n’y a pas une femme à côté de lui pour le tirer, pour l’aider à incarner son idéal, il reste à rêver. C’est elle qui a le courage, beaucoup plus que l’homme. Surtout dans ce yoga du corps. » « Je n’ai jamais compris, ajoutait-il, qu’on puisse avoir une réalisation complète sans avoir près de soi ce qu’on appelle en Inde une shakti. »
Satprem quitta son corps le 9 avril 2007, Sujata un mois après lui. 

 
Sujata et Satprem.


« Satprem. Trajectoire d’une étoile »
Un poème de Francine Manhaeve rend hommage à Satprem:

 “Vérité et Amour”,
c’est ainsi qu’il résonne.
Naissance au temps prévu
aux bras de la Terre-Mère.
Début de vie tragique,
quand à l’orée du bois
l’attendait l’ennemi.
Son visage juvénile
n’a point brisé le coeur
de ces geôliers sans grâce
n’écoutant que la haine.
La fougue de sa jeunesse
lui donnait tant d’audace !
La lumière de son âme
lui indiqua la Voie.
Son voyage intérieur,
dans un corps décharné,
brisa enfin ses chaînes.
L’Inde lui tendit les bras
et ce pays divin
embrasa son désir.
Dans un sursaut d’amour
pour celle qui fut sa “douce”,
il aima Sujata.
La profondeur de l’être
lui emboîta le pas
et laissa sur le sable
les traces d’un homme libre…





« Une sorte d’Inde absolue »
Dans son anthologie de la poésie indienne (2), Zéno Bianu a eu l’excellente idée de convoquer Satprem, « aventurier des confins de l’esprit, penseur d’un changement radical », qui, pour lui, « incarne une sorte d’Inde absolue ». Magnifique formule. Il donne à lire deux poèmes de Satprem, extraits de La clef des contes, (3), dont cette Chanson du Bout du Monde:

« J’ai aimé
J’ai aimé tant de choses qui passent

J’ai aimé le grand vent
et le ressac
et l’oiseau libre  sur son rocher
J’ai aimé ce tendre visage
et cette mère comme le large
j’ai aimé
j’ai aimé tant de choses qui passent

Mais le vent me disait autre chose
et ce visage me souriait d’ailleurs
et cet oiseau volait par mon cœur
depuis
depuis des âges

J’ai aimé
J’ai aimé tant d’infortunes
Et promené un chagrin comme les âges

Et j’ai aimé enfin
ce qui battait dans mon cœur
partout
ce qui chantait dans mes chagrins
partout
ce qui souriait dans tout
J’ai aimé Toi qui es mon voyage
et mon grand large
et mon océan au bout des peines
et des chemins

O Toi, mon oiseau
si vieux 
si chantant toujours
je ne savais pas
je ne savais pas
que je t’aimais toujours
depuis toujours

Tu es mon ciel et mon enfer
et ma joie et ma peine
et ce qui chante toujours-toujours

Avec un cri aussi
de ne pas t’avoir aimé toujours
de n’avoir pas su
ce que je savais depuis des âges
avec les rochers et le ressac
et le n’importe quoi
qui passe
qui passe
qui est toujours »


  


(1)  Sept jours en Inde avec Satprem, propos recueillis par Frédéric de Towarnicki, éditions Robert Laffont, 1982.
(2)  Un feu au coeur du vent. Trésor de la poésie indienne, des Védas au XXIe siècle, Poésie/Gallimard, 2020.
(3)  Satprem : La clef des contes, éditions Robert Laffont, 1997.



26/05/2020

André Velter danse au cabaret de l'univers


                                                             Photo Sophie Nauleau


Le poète André Velter est un grand voyageur. Né dans les Ardennes, il partage avec Arthur Rimbaud, son illustre devancier, un goût immodéré pour les grands espaces et pour la vie nomade. De Paris à Lhassa, de Sils-Maria à Chidambaram, il passe une grande partie de sa vie sur les routes. Samarkand, Rishikesh, Katmandou, Lahore…

« Combien de fois ai-je psalmodié Guadalquivir,
Babylone, Nichapour, Maïmana, Guadalajara ?
Combien de fois le chemin
a-t-il dévié sa course
au seul écho de Trébizonde, de Bénarès,
de Sukothaï ou de Séville ? »

Ivre de l’univers, il a été le premier poète français à cheminer à plus à 5000 mètres d’altitude et il en a ramené un grand livre, Le Haut-Pays, le poème du Tibet et de l’Himalaya. Son oeuvre est une stimulante invitation à partir sur les routes, à respirer plus profondément et à chambouler les idées reçues.

« Tout est départ.
Du mouvement il n’y a pas à démordre.
Du mouvement dans l’azur ou l’asphalte, les volcans ou les glaces.
Le moindre geste a semé des étoiles sur la terre. »

Le voyage est pour lui une nécessité vitale. C’est l’appel de l’ailleurs, la jubilation, l’inattendu, l’enthousiasme. Une ivresse sacrée. 
S’échapper mais rester lucide car aucun pays n’est pas un havre idéal : « La bêtise, l’agression, la laideur programmée y sont à l’oeuvre comme partout. » Partout flotte l’image du despote, partout est installé le règne du Père Ubu : « On n’entend qu’anathèmes ou menaces, vociférations de barbus, aboiements de miliciens. Les marchands empochent et se taisent. Les nantis soupirent et se terrent. Les Etats déroulent leurs barbelés. »

La poésie, dit André Velter, ne peut être coupée du réel. Mais dans le chaos du monde, l’important est de trouver sa ligne de crête. L’important, lorsqu’on aime la vie, est de partir.

« La poésie est sursaut d’adolescence à jamais. Désir sans frein. Vitesse. Vertige. Frénésie de départ.
Comme un galop dans le sang. Comme un soleil à la bouche.
Et l’infini qui se donne en partage… »

Vivre sa vie en dansant. Comme à Chidambaram, dans le Tamil Nadu, où Shiva Nataraja effectue sa danse cosmique :

« Danse Shiva danse,
jusqu’à n’être plus qu’un peu de feu sans ombre,
souffle pur de l’univers tout entier
réaccordé, accordé, accordé, réaccordé… »

Etre toujours en partance. Toujours en éveil. Et rester fidèle en amitié. Voici Abidine Dino, le peintre turc, maître de la calligraphie onirique :

« Avec toi
j’ai couru Istanbul
Constantinople
et même un peu Byzance.
Il n’y avait qu’à t’écouter. 
(…)
Rome Paris Antibes
le champ est libre entre tes mains,
tu peins comme dansent les soufis
ivre de mouvement et d’étoiles
en jetant des fleurs à la nuit.
(…)
Abidine, tu as créé
un créateur sans exemple,
engagé dans le siècle
arpenteur de légendes
sourcier de la parfaite chance

et calligraphe de la rose des sables. »

Voici Ernest  Pignon-Ernest et ses images éphémères et puissantes apposées sur les murs des cités :
« Ernest Pignon-Ernest a pris ses marques en extérieur. A l’air libre. Sur les façades. Les devantures. Les frontons.
Ses marges de manœuvre s’ouvrent au cœur des villes. A hauteur d’homme. De balustre. De fournil. De fenêtre ou de soupirail. »

Voici Marie-José Lamothe, la traductrice passionnée du poète-ermite tibétain Milarepa, si lumineuse, si érudite. Lorsqu’il a appris qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre, un matin de février 1998, André Velter n’a plus voulu ajouter une page « au manuscrit qu’elle avait lu », ni modifier le titre, La vie en dansant 
« Etre au monde en dansant relevait d’un défi joyeux, insouciant. C’est aujourd’hui un pari douloureux, terrifiant, pas assez risqué à mon goût : une danse de mort pas à pas portée dans l’ombre d’une danse de vie. »

Dans le recueil suivant, Au Cabaret de l’éphémère, André Velter nous donne rendez-vous, à l’étape du soir, avec un compagnon qui est de presque tous les voyages : le grand poète persan du XIe siècle, Omar Khayyam.« Il connaît la carte du ciel mieux que celle de la terre et le vide des espaces infinis l’a toujours moins effrayé que les ravages des mercenaires, l’arrogance des puissants ou la vindicte des dévots. »
Par-delà les siècles, leur rencontre s’impose : « le culte du plaisir présent, de la beauté incarnée, du vin qui réconforte, qui réjouit, qui ouvre les portes insoupçonnées de l’esprit et des rêves éveillés. »
Une même  lucidité, un même désespoir gai, un goût commun pour le chant, la poésie à voix haute. Omar Khayyam, le sage de Nichapour, est bien un de ses compagnons parmi les plus fidèles :

« la tête dans les étoiles
tu as le diable au corps

tu penses à l’homme de Nichapour
à l’astronome
qui ne croyait pas au ciel
au poète de la douce ivresse
du fort désir
qui ne s’encombrait pas de dieu

qui ne s’encombrait pas de dieu

au cabaret il mettait les voiles
avec tant d’insouciance
qu’on aurait dit 
le grand bonheur la chance
à la barbe des dévots

à la barbe des dévots »

Comme chez Khayyam, il y a chez Velter à la fois un tempérament de révolte contre les iniquités de notre monde et une invitation résolue au carpe diem : 

« Comme l’eau du fleuve et le vent du désert,
Une journée de plus quitte le compte de mes jours ;
Mais il est deux journées qui ne me soucient guère :
Celle qui vient de passer et celle demain qui passera. »

La vie est courte et il faut se dépêcher d’en jouir. Une mélancolie épicurienne qui se double d’une liberté d’esprit absolue. Une poésie de très haute altitude.

Bruno SOURDIN.

La vie en dansant, suivi de Au Cabaret de l’éphémère et de Avec un peu plus de ciel,d’André Velter, Poésie/Gallimard, 2020.

01/05/2020

Dans les pas de Vinoba

Léon Bensimon avec Vinoba Bhave à l'ashram de Sevagram, fondé par le Mahatma Gandhi.

Lorsque j’ai fait sa connaissance en 1974, Léon Bensimon enseignait le yoga depuis de nombreuses années à Paris. Il habitait une mansarde rue de Vaugirard, à deux pas du jardin du Luxembourg. Sur les murs de la modeste chambre où il recevait ses élèves et où je pris mes premiers cours de yoga, quatre ou cinq photos retraçaient les rencontres qui l’avaient marqué à jamais en Inde : on le voyait en compagnie du pandit Nehru, du jeune dalaï-lama et de l’héritier  spirituel de Gandhi et apôtre de la non-violence, Vinoba Bhave, qu’il avait bien connu et auprès duquel il avait vécu. Un dernier cliché représentait le visage de Léon Bensimon dans la posture yogique du lion, le visage tendu et la langue tirée.
-    -  Ça, m’avait-il dit d’entrée en riant, c’est pour accueillir les visiteurs !

Très petite, la chambre était claire et dégageait une forte impression d’équilibre et de quiétude, comme si le temps n’avait pas de prise dans cet univers. Un lit, une table de travail et un lavabo : l’occupant des lieux ne s’entourait que du strict nécessaire. Pour lui, seule la vie intérieure comptait vraiment. Etre détaché, totalement détaché. Et libre.
La recherche de la pureté et de la perfection, c’était cela aussi qu’il avait rapporté de ses longues randonnées sur les routes de l’Inde.
-    -   Il ne faut s’identifier avec rien si l’on veut être libre.
Mais il ajoutait aussitôt, avec un grand éclat de rire :
-     -  Ceci ne veut pas dire que j’ai réussi à l’atteindre, la liberté !

Avec le maître B.K.S. Iyengar.  
Depuis plus de dix ans, il enseignait le hatha-yoga qu’on lui avait appris en Inde mais il choisissait soigneusement ses élèves.
-    -   Il faut qu’ils soient sincères et décidés à persévérer. Dans les exercices, il faut être présent à tout instant, avec une respiration appropriée. Il faut que le corps soit décontracté pour que cette énergie qui maintient le monde entre en nous. Tant qu’il y a un bout de doigt crispé, vous ne pouvez aller plus loin.

Pendant ses séances, je m’en souviens, il procédait de manière intuitive :
-    -   Pour chaque élève, aimait-il à répéter, je sens ce qu’il faut.

Léon Bensimon était arrivé en Inde en 1951 comme volontaire du Service civil international (SCI). Les idéaux pacifistes de cette vieille ONG fondée en 1920 lui convenaient parfaitement : construire la paix par la coopération internationale, être utile aux autres, travailler au développement durable et à la justice sociale par des moyens non-violents.


Léon Bensimon invité à un congrès jaïn pour la paix.
Ensuite, il est resté en Inde et y a vécu dans de nombreux ashrams et a rencontré quelques grands maîtres spirituels hindous, à commencer par Swami Sivananda, « le sage des Himalayas » qui avait établi son ashram dans la vallée du Gange, près de Rishikesh. Il avait aussi bien connu Krishnamurti, qu’il considérait d’ailleurs comme « l’homme le plus libéré du monde ». En sa présence, il avait eu une expérience intérieure mémorable :
-     -  En allant le voir le voir, j’avais de multiples questions qui bouillonnaient dans ma tête. Lorsque j’ai été devant lui, tout est devenu soudain très clair. Je n’avais plus de question à lui poser. Quand je suis sorti dehors, je n’existait plus : il n’y avait plus de Bensimon, j’étais la vache, j’étais le porteur d’eau… j’étais tout.





Vinoba Bhave.

Mais de tous ces sages, c’est Vinoba Bhave qui l’a le plus impressionné. Vinoba est le fondateur du Bhoodan, le mouvement de collecte et de don de terres. Sillonnant le pays à pied dans un dénuement total, il poursuivait depuis des années un pèlerinage pour convaincre les propriétaires de donner volontairement leurs terres aux paysans. Lanza del Vasto lui a consacré un ouvrage (1).
-    -   Il y a toujours eu une attirance magnétique entre Vinoba et moi, même avant de le rencontrer physiquement. La première fois que j’ai reçu ce choc, c’était le 18 avril 1951, à Grenoble, et je ne pouvais pas savoir, à l’époque, qu’il s’agissait de Vinoba. Ce jour-là, je sortais de chez un médecin-acupuncteur. C’était l’heure où les gens quittaient leur bureau et je me suis senti soudainement d’une grande affection envers tous ces gens.
Léon Bensimon a fermé les paupières pendant une longue minute avant d’ajouter :
-    -   En juin, je suis parti au Pakistan au Service civil international. Plus tard, je me suis installé en Inde, à l’ashram gandhien de Sevagram. C’est là que j’ai lu pour la première fois un article sur cet homme qui allait de village en village, toujours à pied, pour demander des terres et les distribuer. Je suis alors allé le voir.



Relevant les yeux, il continue son récit en me regardant maintenant fixement :
-     -  J’ai su par la suite que c’est le 18 avril 1951 que Vinoba a commencé son premier « don de terre ». C’était ce jour-là que j’avais ressenti une grande compassion à Grenoble. J’ai expliqué cela à plusieurs swamis de l’Inde. Ils n’ont pas du tout été surpris.
-     -  Et c’est depuis ce temps-là que Vinoba est devenu votre maître ?
-     -  Vinoba ne veut pas être un gourou. Il n’enseigne rien du tout. C’est un frère vénéré. D’ailleurs on ne découvre rien que l’on ait déjà en soi. Tout le monde est votre maître, votre gourou… Une manifestation de jeunes, la concierge qui ronchonne… On n’a jamais fini d’apprendre.

En continuant à sourire très calmement, il s’assoit sur son lit, repliant sa jambe droite sous sa cuisse gauche. 
-   -    L’univers est constitué d’énergies subtiles. Quelqu’un  qui n’est pas pris dans ce grand cirque (il désigne, à travers la lucarne de sa chambre le monde qui s’agite, au-dehors) tend à être dans le courant de cette énergie. Ce qui l’empêche, c’est sa formation, son hérédité, qui bloquent l’épanouissement de son véritable être.
Comme s’il répugnait trop à parler de lui, il revient à Vinoba, celui qui lui a « empli le cœur au-delà de toute mesure ».
-    -  Nous avons toujours été ensemble et le demeurerons toujours, même après la disparition de nos corps matériels. La dernière fois que je l’ai quitté, Vinoba m’a dit : « Où que vous soyez, je serai toujours avec vous. »

Vinoba Bhave toujours à pied, de village en village pour le don des terres.

Léon Bensimon a plusieurs fois accompagné le saint homme au corps frêle et malade qui parcourait tous les jours, inlassablement, de longs kilomètres à pied dans les tempêtes de poussière, sous les trombes de la mousson ou dans l’épaisseur de la jungle. En 13 ans, Vinoba a ainsi parcouru 50 000 km. Il aimait à dire : « Le Gange ne s’arrête pas, pourquoi m’arrêterais-je ? » Cet homme infatigable, qui préconisait à ses disciples la purification de soi et l’humilité avant d’aider les autres, a fait distribuer 2 000 000 d’hectares de terres et a créé plus de 20 000 villages communautaires où les terres sont distribuées équitablement. Il incitait les paysans à vivre en autarcie : cultiver les coton, le tisser, construire sa propre maison et enfin se passer le plus possible de l’argent. Chaque village, disait-il, doit devenir une république. »
-    -  On se levait à trois heures du matin, puis on se réunissait pour prier. A quatre heures, Vinoba partait et nous, on cavalait derrière ! Lorsqu’il arrivait dans un village, souvent les enfants venaient l’accueillir, les femmes faisaient des haies d’honneur et on nous distribuait des colliers de fleurs.

Le détachement qui était le leur, le village que l’on quittait chaque matin pour un autre sans jamais se fixer, l’énergie extraordinaire qui émanait de Vinoba, tout cela avait apporté à Léon Bensimon une réelle sensation de liberté, de joie et de paix. Et ce qui l’avait attaché à Vinoba, outre l’expérience mystique, c’était son esprit toujours pratique, sa lutte perpétuelle contre la famine et l’injustice.
-    -   Vinoba lui-même n’agit pas, il est « agi ». C’est le type même du yogi, celui qui a rejoint ses sources. Il disait lui-même qu’il était un instrument entre les mains de l’Eternel.

Après être revenu l’Inde que lui, le citoyen sans frontières, considérait comme sa seconde « patrie », Léon Bensimon reconnaissait volontiers qu’il ne se sentait plus tout à fait lui-même. Paris, le bruit et l’agitation permanente d’une grande ville, tout cela n’incite guère au recueillement. Mais l’Inde, il fallait pourtant la quitter un jour.
-     -  Je suis parti le jour où je me suis dit : tu as bien rempli tes poches, maintenant va les vider ailleurs. Va partager ce que tu as appris. Je suis content quand un élève a décidé d’aller en Inde après m’avoir rencontré. Je me dis alors que mes dix ans là-bas n’auront pas été inutiles.

En Inde, dans les pas de Vinoba, Léon Bensimon vécut, comme il me l’a souvent avoué, des instants de pure joie et d’harmonie, « des instants où l’univers entier vous traverse ». C’est ainsi qu’en compagnie de celui que les Indiens considéraient comme un saint qu’il se sentit enfin heureux, « plus qu’heureux », de partager cette vie des pèlerin du monde.

Bruno SOURDIN.

(1) Lanza del Vasto : Vinoba ou le nouveau pèlerinage, Denoël, 1954.


Richard Belfer et le Tamanoir
J’ai parlé pour la première fois de Vinoba dans Le Livre de la Tribu des Soleils en 1975. Il s’agissait du dernier numéro de la revue Le Tamanoir qu’animait Richard Belfer. Revue parallèle underground des années 70, héritière du surréalisme, dans la mouvance de la contre-culture américaine et de la rock-music. Poésie de l’urgence et de l’appel de l’Orient. Dans ce numéro ultime, on retrouvait l’esprit sauvage des Upanishads, d’Alan Watts, de William Blake et de Lin Tsi, le maître bouddhiste chinois qui a laissé cette interrogation fameuse : « Il n’y a rien hors de l’esprit ; rien non plus à trouver dans l’esprit. Que cherchez-vous donc ? » 
C’était aussi le lieu de faire la fête aux musiques venues d’ailleurs, le rock de Gong, «  rock des premiers âges d’une autre galaxie », la musique planante de Jerry Garcia, de Terry Riley, le yoga du son… Tout est musique. Tout est une invitation à entendre chanter tous les atomes de l’univers : « Que chacune de vos respirations soit une fête, que chacun de vos gestes et de vos pensées soit danse et musique. » Initiative joyeuse.



A Berlin en 1986, pèlerin de l'amitié

Frère Ben
Léon Bensimon était né au Maroc dans les années 30. Il parlait peu de son enfance à Meknes dans une famille juive. J’en ignore les raisons. Il considérait l’Inde comme sa véritable patrie. Il était un pacifiste convaincu. Il puisait ses forces dans la non-violence.
Dans les dernières années de sa vie, il vivait dans une résidence-appartement proche des quais de Notre-Dame. Grâce au réseau d’hôtes Servas, il partait chaque année, sac au dos, à la découverte de contrées nouvelles. Il appelait ces voyages ses « pèlerinages de l’amitié ». Il put ainsi retourner en Inde et à Ceylan la bouddhiste. Il aimait retrouver ses amis en Auvergne, en Bretagne et en Normandie. Les pays scandinaves l’attiraient singulièrement. 
A l’été 1985, Léon Bensimon eut la grande joie de revoir Krishnamurti en Suisse. Ce dernier, qui venait d’avoir 90 ans, lui offrit un joli bouquet de fleurs. Une manière délicate de se dire adieu.
Léon Bensimon quitta son corps le 31 mai 1991. Il aurait voulu que ses cendres soient dispersées en Inde mais, faute de moyens, il fallu se contenter du jardin du souvenir du Père Lachaise. Tous les écrits qu’il avait rédigés au fil des années, mais pour lesquels il n’avait laissé aucune instruction, ont été brûlés.



Léon Bensimon ramassant des algues sur la plage de Granville en 1982.





Ode à Léon Bensimon

« La vie est un souffle énigmatique et ce qui en résulte ne peut être qu’un souffle énigmatique »
(Jean Arp)
« Souffle souffle aussi profondément que tu peux »
(Jack Kerouac)


souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

ce soir
je voudrais écrire un poème
l’angoisse et la pitié du monde me font
baisser les yeux

ma vie
me semble si morne
et si inutile ô mon Dieu

pourrai-je un jour écrire
de rien
ces si beaux vers mystérieux
pourrai-je un jour baiser
le doux murmure
de ma princesse de loin

les jours s’écoulent et je
ne vois venir que les draps de l’Ankou

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

je pense à vous ce soir frère Ben dans la paix cosmique
de votre mansarde
assis apaisé vibrant dans le silence de la conscience divine
et aucune voix ne viendra vous ravir
pas même le rire frais des princesses
je vous salue pur esprit sans peur dans le brouhaha
des cellules humaines
contemplant par la lucarne la constellation 
de la Croix du Sud
alors que tous les cœurs se retournent
et vous observent nu dans la clarté des torrents
un enfant verse depuis vingt-huit siècles
sur votre précieuse tête des centaines de litres de lait
et le maître vous dit
frère Ben on me dit que vous travaillez trop dur aux champs
je vous en prie n’exagérez pas

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

j’ai longtemps marché sans rien dire
et aujourd’hui je revois tes rouilles de l’hiver
je relis avec attention l’épitaphe
du noble et vaillant Rodolphe de Rust bourgeois de Colmar
ne demande pas qui je suis et qui je fus
pense à ce que tu es et à ce que toi aussi tu seras
et je songe à ces années de grand deuil
où je voulais bien passer entre les mains
de madame Tussaud c’est vrai je l’ai écrit

je voudrais décrire le blanc trépas des lys
comme l’a fait il y a un siècle le poète Jean Lorrain
saigner pour des parfums
et me laisser mourir
comme Renée Vivien ma sœur vénérée ne buvant plus 
qu’une coupe de Champagne par jour

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

souffle souffle dans l’odeur des bayous
souffle souffle comme les lourds cheveux du vent qui peigne les ruisseaux
près du village de Folle-Pensée
j’ai plongé mes pieds dans l’eau glacée de la fontaine 
Graal lapis exilis je m’emplis
de tes rosées
montre-moi le Champ du Tournoi
où tant de larges terres furent conquises par combat
et le Pont-Secret
où apparut le Cerf Blanc
au même moment les amants éternels
se sont enfuis épouvantés dans un premier baiser
ô Brocéliande
quand Myrdinn à l’anneau d’or dans sa prison d’air
pincera sa harpe
ce vieux monde renaîtra

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

je te revois dans la folle agitation des rues du Caire
tes vêtements te collent à la peau
tu t’arrêtes tu pleures
soudain tu as tout compris
cette humanité à la dérive
n’offre plus de résistance à la Mort
et tu appelles cette vision l’insouciance heureuse

je te revois au pied du Fleuve
fixant les géants aux poings serrés
tu aimes le vide de leur regard
et comme eux tu regardes
couler la vie avec sérénité
La illaha illa ILah
il n’y a pas de vérité si ne n’est la Vérité

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

mon cœur ô mon cœur est las et les heures m’abandonnent
las je voudrais m’enrouler dans les draps de l’automne
à la brune le dieu Thor lance son marteau de foudre

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

un murmure 
de harpe
descend
vers la mer

dans la clarté mortelle qui m’effleure
je partirai
à l’aube
vers
le Toit du Monde
sans instruments de navigation

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

je pense à vous frère Ben en ce soir de Pâques
et votre frère Vinoba Bhavé le Pur
est assis auprès de vous les mains jointes
ivre comme le Gange dans cette aura de clarté
et votre paisible histoire frère Ben a débuté
à Grenoble un 18 avril 1951 lorsque vous avez ressenti
soudain une si grande affection pour tous les êtres vivants
on vous l’a dit plus tard c’était ce même jour
que Vinoba commençait dans l’Inde son premier don de terre
aussi je pense à vous heureux anéanti ardent
et merveilleux disciple
cavalant comme un bienheureux à l’aube
dans les rues de Sevagram

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

je revois les prairies roulées à la fin du jour
et les arbres rangés dans leur étui
je voudrais être le plus actif des hommes
et cependant le plus serein
il y a des mois que je n’ai pas revu l’Afrique

la rose de mai et le chant des oiseaux
me rendront fou
au printemps je prie pour mon amour lointain

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

je pense à vous ce soir frère Ben
ô pur vaillant soldat de la paix
debout au pied de la montagne sacrée Parasnath
ou discutant dans les fleuves avec les plus grands sages de l’Inde
qui vous ont dit vis et laisse faire
et vous méditez aujourd’hui ces paroles
dans un triste sanctuaire
vous avez prouvé votre foi frère Ben
vous vivrez des jours heureux
aussi je pense à vous en transe immobile paisible
et je m’efforce de croire à la sainteté
des formes de la vie
et je vous demande frère Ben
est-il raisonnable d’interpréter
le monde avec raison

souffle goûte l’heure et passe
souffle et laisse le bon temps rouler

(« Syncopes », 1981)