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03/06/2019

Mille milliards de collages






"Mille milliards de collages" de Bruno Sourdin, éditions Les Deux-Siciles, 13 collages couleur inédits de Claude Pélieu et Mary Beach, Paris, juin 2002.
 L'un des fleurons de la collection Riviera, en juin 2002. Claude Pélieu devait nous quitter 6 mois après la parution de ce livre où Mary Beach et l'auteur de "Trains de nuit" se confient à Bruno Sourdin, dans une étonnante proximité. Sans masque et sans façon, ils lui font part de leur fureur de vivre et de créer.




Le 9 août 2002

Cher Daniel Martinez,
     Oui, merci pour ce deuxième ex. de votre beau livre sur les collages de Claude Pélieu et de Mary Beach, intéressant à voir autant qu'à lire, ce qui est rare. 
     Je vous remercie de votre proposition de collaborer à Diérèse, beau titre ambigu (séparation-union simultanées). Mais j'aimerais en recevoir un exemplaire, pour voir de quelle manière je pourrais m'y insérer, pour y opérer ma propre "diérèse". Extrême éloignement et extrême proximité doivent en effet se conjuguer plus fortement que jamais.
     Merci à l'avance ! Et bien cordialement à vous,
Alain Jouffroy




Daniel Martinez, Les Deux-Siciles, 8, avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière.
Blog Diérèse et les Deux-Siciles:  http://diereseetlesdeux-siciles.hautetfort.com/

15/01/2016

Matthieu Messagier, le bleu de la terre





Plantons le décor et revisitons le choc libératoire de mai 68. La vraie vie était absente. On était au bord de l’asphyxie. Les poètes à genoux, les plumitifs à deux balles parlaient comme des mandarins. C’était un vieux film pitoyable, pathétique et surtout très emmerdant.

Quelle vision ! La vieille bête académique passe en boucle sur les écrans de contrôle. Nerfs, tatouages, mutants… Machines à sous de l’homme sans tête coincé dans les égouts. Spasmes de mots-virus, gaz mortels, odeur de chair brûlée. Squelettes à reculons devant le miroir. Le néon de Claudel et de ses chiens savants clignote dans les rues grises. Aragon est bloqué dans son armoire totalitaire, Mauriac fulmine derrière son missel et les muses françaises patrouillent sans joie. La poésie a perdu tout éclat.


A quelles branches se raccrocher ? De quelle parole rebelle et fraternelle se réclamer ? Il y eut Artaud et Michaux, qui avaient traversé les gouffres et avaient habité cette terre en poètes. Puis quelques phares nous avaient heureusement balisé la route : Stanislas Rodanski, le frère de la nuit, celui qui avait su résister de tout son être. Jean-Pierre Duprey, l’archange du merveilleux qu’André Breton avait accueilli en disant : « Vous êtes certainement un grand poète, doublé de quelqu’un qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. » Puis étaient arrivés de vrais architectes du changement : Jean-Jacques Lebel le traducteur et Alain Jouffroy le préfacier de cette merveilleuse anthologie La poésie de la Beat Generation, dont la publication bouscula l’ordre poétique établi. Des voyous chercheurs d’or au regard neuf ! « Pour eux, témoignait Jouffroy, la poésie, la vie ne font qu’un seul et même élan de feu. »
Et puis vint Claude Pélieu, qui, depuis son exil américain, fit exploser le langage classique: sa poésie était délicieusement brûlante et chaotique.

En traduisant, avec Mary Beach, le Kaddish d’Allen Ginsberg, la trilogie cut-up de William Burroughs (La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express), et l’admirable Bob Kaufman, Pélieu venait tout à coup de hausser le niveau sonore. C’en était fini de la vieille écriture désincarnée. Quelque chose de vivifiant, d’hypnotique avait surgi : le chant de rage d’un nouveau monde, l’irruption d’une parole percutante, libératoire, télépathique, une autre façon surtout de vivre la poésie. Les barrières étaient tombées. Tout pouvait recommencer, ici aussi en France. C’était un refus, une révolte viscérale contre l’académie des lettres, contre les spécialistes, les professeurs, contre l’école, contre ce que Pélieu appelait « la police des cerveaux ».





En 1971, Jean-Jacques Pauvert publia deux livres mystérieux à la couverture bleue : Poème A (Effraction Laque) de Michel Bulteau et Nord d’été naître opale de Matthieu Messagier. Puis il y eut le Manifeste électrique aux paupières de jupes, aux éditions Le Soleil Noir, qu’ont signé Bulteau et Messagier avec Jean-Jacques Faussot, Jacques Ferry, Patrick Geoffrois et Zéno Bianu. Ce fut un coup de tonnerre.

Naufragé au cœur du Village Global, Claude Pélieu ne s’y est pas trompé: « Ces poètes ont cloué une lune géante au tableau noir de l’ennui. Ils ont vu le napalm brûler les voix de la pluie. » Et, pour souligner son enthousiasme radical, il lance un cri en majuscules : « LE BLEU DE LA TERRE ENVAHIT L’ECRAN ». Avant de noter  vivement : « Bulteau et Messagier semblent dire du coin des lèvres : « Va mon âme ! Que faisais-tu ? », une légère trace de rose traverse le jukebox, les lauriers sont en fleur – les écureuils dansent au milieu des myosotis, les quatre saisons brûlent leurs masques. » (1)

Ce fut en effet une révélation. Avec les poètes électriques, avec la voix si singulière de Matthieu Messagier, on passait résolument de l’autre côté du miroir. On se retrouvait à nouveau connecté à ce monde invisible que la poésie n’aurait jamais dû déserter. Nous étions enfin revenus chez nous, au pays de la liberté libre que nous avait  promis l’homme aux semelles de vent.

C’est quoi un grand poète ? Un écrivain qui met nos rêves, tous nos rêves sur le papier et qui invente un nouveau langage. Un monde extraordinaire venait de s’ouvrir. Il n’y avait plus qu’à l’explorer, à laisser les mots en suspens. La déconnexion du sens. Tout était permis, tout était possible.

les cartables s’empalèrent aux tombes
éternuées de cimes
les gestes d’amibes pavot
leurs yeux de velours
la pâle artère est la grêle
ce bleu nord d’oiseau d’offrande
près les vertèbres de phare-crâne chemin d’empreintes (2)




La poésie de Matthieu Messagier s’affirme comme une authentique poésie de transe, une poésie qui bat comme un cœur pour la liberté. Matthieu Messagier agit comme un voyant (on en parle souvent mais c’est si rare en poésie). Il transforme le chaos du monde en poème. Il y a du chamanisme dans cette écriture radicale et secrète, qui cultive la jubilation et l’étrangeté.

chacune des transes fut une réponse
c’est un automne qui geste encore son printemps
qui rassemble ses sèves descendantes
pour un sursaut de langueurs flamboyantes (3)

Messagier élabore des œuvres complexes, subtiles, foisonnantes, sans contraintes formelles, qui n’interdisent pas l’humour. Il révèle la vie, il révèle l’harmonie mystérieuse cachée au milieu des tempêtes.

Quarante ans après, pas question de baisser la toile. En ces temps de crise, les utopies battent sérieusement de l’aile et, ici et là, les vieux crooners se sont réinstallés aux commandes. La haine, l’angoisse, la tristesse, l’ennui… Ne leur laissez pas les clés. Ouvrez les yeux. Soulevez vos paupières de jupes. Respirez l’odeur des nuages.
Hep, Mister, les lauriers sont à nouveau en fleurs. Redonnez-nous le temps du rêve. Redonnez-nous le bleu de la terre.


Bruno SOURDIN


(1) « Opus international », n° 38, novembre 1972.
(2) Le cri d’adolescent d’eau, in Parvis à l’écho des cils, Jean-Jacques Pauvert, 1972.

(3) Poème défectif, electric press, 2006.



Article publié dans la revue Diérèse, n°64, automne-hiver 2014/2015.
http://diereseetlesdeux-siciles.hautetfort.com





24/12/2015

Lorsqu'Alain Jouffroy vivait dans le Cotentin





En 1965, paraissait l'anthologie de "La poésie de la Beat Génération". Magnifique préface d'Alain Jouffroy: "Les poètes de la Beat Generation parlent sans doute sur le ton qui ne convient pas, ils abordent parfois des sujets réputés "non poétiques", ils n'usent jamais du "ton soi-disant littéraire", ils suivent souvent le rythme de la conversation ordinaire (...) Pour eux, la poésie, la vie ne font qu'un seul et même élan de feu."  Acheté à Rennes en 1968, c'est le livre qui a changé ma vie. Je n'ai jamais cessé de le relire depuis. Trente cinq ans plus tard, je me suis rendu compte que le génial préfacier vivait dans le Cotentin, à 40 km de chez moi. Quel bonheur de rencontrer ce poète considérable!


23/12/2015

Alain Jouffroy, le nomade des hauts vents



Alain Jouffroy nous a quittés dimanche  20 décembre, en sa 87e année. Toute sa vie, il est resté fidèle, dans la filiation directe de Rimbaud et des surréalistes, à son projet d’écrire pour transformer la vie. Une ambition folle, qui est toujours restée intacte.


Je l’avais rencontré dans sa maison du Cotentin, dans ce pays qu’il aimait avec passion. Il adorait déambuler dans les rues de Cherbourg. Il disait qu’à ses yeux, Rimbaud planait sur cette ville du bout du monde et sur tout le cap de la Hague et il aimait lui parler : « Il en fréquente assidûment, chaque nuit, le matin surtout, les sept vents », assure-t-il dans son livre le plus mystérieux et le plus renversant, «Rimbaud, Napoléon, Cherbourg et l’Externet. « Le Cotentin fait partie de ce qu’on peut appeler, continent sans frontières, la Rimbaldie. »


A partir de Cherbourg et de sa maison  de la presqu’île du Cotentin, il aimait créer toutes sortes de liens avec des amis du monde entier (ce qu’il appelait l’Externet). « Cherbourg n’est pour moi que l’avant-poste de tous les aujourd’hui et de tous les ici, de tous les du monde. Ce n’est pas une ville plus poétique qu’une autre, mais c’en est une où la poésie peut se vivre aussi consciemment qu’à Katmandou, sur le mont Athos ou au bord du canal de Panama, à la construction duquel Rimbaud a songé sérieusement à collaborer. »




En 2003, à 75 ans, il publiait, chez Gallimard, Vies, un livre où il s’affirmait comme un des plus grands poètes de notre temps. Le texte qui ouvre le volume est une suite intitulée L’épée dans l’eau,  et elle est dédiée au peintre italien Lucio Fontana, qui créa, dans les années 50 et 60, des œuvres conceptuelles qui remettent en question toute l’histoire de la peinture de chevalet. On retrouve dans la démarche poétique d’Alain Jouffroy cette même volonté de tout reprendre à zéro et de faire preuve, en toute occasion, d’une liberté extrême. « Le vide est le lieu de naissance de la liberté./ Le vide est en l’homme./ L’homme est un amant du vide », écrit-il, avant d’ajouter, pour bien préciser son ambition d’aller jusqu’au bout de sa pensée et de rejeter toutes les conceptions précédemment admises : « L’homme réinvente à tout instant sa liberté. »

La rencontre d’André Breton, « par hasard » à Huelgoat, lorsqu’il avait 18 ans, a été déterminante. C’est donc très jeune qu’Alain Jouffroy est entré dans le groupe surréaliste. Il y a été exclu très rapidement aussi, mais n’a jamais éprouvé de ressentiment contre Breton. Au contraire. « Mais c’est à moi surtout de dire ta grandeur de lion fatigué/ Qui ouvre une par une les cellules de la pensée/ Et se couche lentement – locomotive déraillée de ta forêt convulsive ».

Et comme Breton cherchait l’or du temps, Jouffroy était un homme aux aguets. Il attendait qu’à chaque seconde un miracle se produise. Il s’intéressait à tout. Il était ouvert et il cherchait, avec d’autres poètes souvent beaucoup plus jeunes que lui, à provoquer des rencontres, à faire circuler les mots pour déjouer « la dictature de la Bêtise humaine ». Avec ces hommes et ces femmes, il a commencé à penser et à mettre en place cet autre système de communication qu’il appelait Externet.

Ces idées de commune planétaire, Alain Jouffroy les lançait depuis Paris ou le Cotentin, où ce grand voyageur travaillait en toute liberté : « Par les temps toujours changeants de l’incoercible presqu’île/ où j’ai choisi avec Fusako de repousser ma folie/ Et de chasser les perroquets du pire ». Dans ce Cotentin, où il disait habiter mieux qu’ailleurs, il aimait observer les ciels changeants, respirer les hauts vents et dialoguer avec Arthur Rimbaud, dont l’esprit ne le quittait jamais très longtemps. « On ne sait plus déchiffrer Rimbaud/ Ce masque de feu dans la nuit polaire ». Bref, Alain Jouffroy y réaffirmait clairement son rapport obsessionnel avec les mots et la liberté.

Jusqu’au bout, son programme est resté celui d’un jeune homme en colère, qui n’admettait pas de vivre dans un monde où l’argent fait la loi. C’était un révolutionnaire, il ne voulait faire de concession à personne. « La poésie c’est sans patron qu’on la pratique et à son gré ». Il ne faut pas attendre de lui une poésie convenue, polie, ronronnante, encore moins une poésie académique. Dans son beau livre C’est partout, ici, qui reprenait des poèmes écrits entre 1955 et 2001, il dit non à la poésie en complet-veston/ la poésie de politesse/ la poésie de prison ».

Mais Alain Jouffroy était aussi un homme qui savait dire oui à la magie des rencontres. Sa poésie est rafraîchissante car elle nous sort du nihilisme ambiant. Il  croyait dur comme fer à la possibilité de changer la vie, il rejetait donc la solitude du désespoir. Il faut commencer la révolution par soi-même, pensait-il, changer son regard sur les hommes et sur les choses. Sa poésie surprend par son inventivité et sa fécondité. Elle dépasse « le dégoût des mots de tous les jours », pour transmettre un appel à renaître. « Oui, poésie absolue, politique, physique,/ Seule chance de transformer la vie. »

Bruno SOURDIN.