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01/08/2021

Dans l'intimité de Madeleine Dinès




Madeleine Dinès et le poète Jean Follain se sont mariés en 1934. Ils ont vécu à Paris, séparément, chacun dans son appartement, jusque dans les années 1950. Tous les deux étaient convaincus de leur vocation artistique et ils avaient besoin de silence pour créer. Madeleine était une femme moderne.


Elle était la fille de Maurice Denis, le célèbre peintre du groupe des Nabis, et voulut logiquement embrasser une carrière de peintre. A l’heure de l’abstraction, elle a fait le choix d’une peinture réaliste, une peinture de la vie quotidienne. Ainsi, a-t-elle peint des natures mortes, des paysages, des portraits, avec une sensibilité proche de celle de Follain. Ils n’ont jamais travaillé ensemble mais tous les deux ont créé des oeuvres simples, précises, silencieuses, peuplées d’objets et de fragments du réel. Deux écoles du regard, liées à l’innocence et la beauté du monde.















Mais l’angoisse de la vie et du temps qui passe n’est jamais totalement absente des peintures de Madeleine Dinès. Les difficultés financières assombriront toute sa vie. Il fallait bien vivre, elle fut tour à tour traductrice, professeure et tint plus tard un restaurant à Paris, dans le Quartier latin… En 1926, elle écrivait déjà: 

« J’ai en tête un grand tableau sur la tristesse qui se dégage des plaisirs faux de ce monde. Je vois un grand personnage sombre au premier plan: la tristesse. Cela m’enchante mais il me manque des documents, de l’argent pour acheter la toile et enfin du temps pour exécuter. » 

Ce grand tableau n’a jamais été réalisé.


Le musée de Saint-Lô, qui possède déjà un intéressant fonds Follain, consacre une rétrospective, la première, à cette artiste indépendante. Une exposition qui éclaire également de façon émouvante l’œuvre du grand poète que fut Jean Follain, né dans le village tout proche de Canisy et grande voix secrète de la poésie du XXe siècle. Une femme singulière. Un couple singulier.



« Madeleine Dinès, en toute intimité », au musée d’art et d’histoire de Saint-Lô, jusqu’au5 décembre 2021.




1934, Madeleine Dinès et Jean Follain se marient. 



Jean Follain: la poétique de l’infime


Jean Follain était obsédé par la fuite du temps et l’absence d’éternité, observait très justement Eugène Guillevic. Les deux poètes avaient l’un pour l’autre une amitié très profonde. Voici ce que dit, dans un entretien de 1991 avec Michel Sicard, le «très Breton » sur le « très Normand »:

« J’admirais cette poésie de l’épopée qu’est la vie quotidienne, ce qu’elle peut recouvrir de grandeur, de tragique, de noble… Ce qui est très net dans la poésie de Follain, c’est le caractère sacré de tous les gestes quotidiens: verser du lait, essuyer une assiette, prend un caractère noble et sacré. Il m’a donné l’exemple qu’on pouvait aller dans cette voie. »

Exemple de cette épopée du quotidien:


Félicité

La moindre fêlure

d’une vitre ou d’un bol

peut ramener la félicité d’un grand souvenir

les objets nus

montrant leur fine arête

étincellent d’un coup 

au soleil

mais perdus dans la nuit

se gorgent aussi bien d’heures

longues

ou brèves.

Jean Follain



Jean Follain, portrait de Maurice Denis.





24/02/2018

Guy Allix ou les mots de la vie totale


Guy Allix à Bazouges-la-Pérouse, devant la maison d'Angèle Vannier.



J’avais 27 ans et le hasard, ma bonne étoile, m’avait envoyé à Saint-Lô, où j’avais été embauché comme localier dans un journal qui s’honorait d’avoir offert ses colonnes à Jean Follain, l’auteur de Canisy, le chantre du pays saint-lois d’autrefois. Je pensais bien ne pas m’attarder sur les bords de la Vire, mais la vie, qui regorge toujours de surprises, en décida autrement.

Guy Allix était un jeune prof de collège et il tenait la rubrique de poésie dans le journal concurrent, qui plus tard deviendra le mien. Il était déjà l’auteur de deux beaux livres de poésie, La tête des songes et L’éveil des forges, à l’enseigne de L’Athanor. Je venais moi-même de publier mon premier recueil et nous ne pouvions que nous entendre. J’étais subjugué par l’enthousiasme de mon nouvel ami : Guy semait ses poèmes à tout vent et sa poésie me parlait. Elle était complexe, sincère, singulière. Et quelle force!

« Je prends sur moi de vivre et de rêver
De vivre fou
Puisque la folie est de vos bêtes féroces
De vivre enfant
Puisque l’enfance est de vos os
Jetés à la poubelle
Folie
Je t’ai déterrée
Avec tout ton sang sur les épaules
Liberté
Je te braille de mon berceau »

Ensemble, nous avons commencé à jouer aux dès avec les mots et ce dialogue n’a cessé de se densifier au fil des ans.

A partir de 1984, Guy fut accueilli à bras ouverts par Rougerie, l’éditeur de Mortemart qui publiait depuis trente ans, à l’ancienne, des livres magnifiques, non massicotés, tout de suite reconnaissables à leur couverture blanche ornée d’un titre sobre aux lettres rouges. Un éditeur honnête, fidèle à ses auteurs et à l’écoute de nouvelles voix.

René Rougerie ouvrait sa maison à un jeune poète qui lui plaisait: l’œuvre de Guy Allix était fragmentaire, épurée, concise, elle était surtout un appel à l’essentiel. Son écriture, sobre et noire, était toute tendue de questions. Obsédé par « l’imprononçable silence », il écrivait « dans la faiblesse et le dénuement ». Chez lui, chaque mot était pesé.

« Seul compte ce qui ne s’attend pas.

*
C’est dépassé par tes mots, par ton souffle, c’est dominé par ta parole que tu te prononces.

*
Il suffit parfois d’un mot pour que tu habites le monde.

*
N’être en nul lieu que l’absence. Là où s’étire le sang.

*
Le poème qui dit douleur dit vivre. »


Guy Allix dit à la fois la jubilation et la souffrance que lui procure la création poétique. Une poésie qu’il faut arracher à la vie, où les mots travaillent la mort et où nul miracle n’est possible sans une certaine humilité.

Indubitablement, cette humilité vient du pays de son enfance : Douai, où il où il est né en 1953, le Nord, les terrils et la misère, qu’il évoque avec une émotion contenue dans son recueil de 1993, Lèvres de peu :

« Ce pays se sculptait avec la sueur. Le travail des hommes l’habitait tout entier

*

C’est là que j’ai appris l’humilité, que j’ai appris à m’enfoncer dans la terre.

*
Ce pays donnait le Nord
La peau y trouvait sens

Aux pavés des chemins
Se dessinait le tremblement de vivre. »


Dans Solitudes, un livre capital paru en 1999, on goûte la quintessence de sa poésie. Il y dit sa douleur d’écrire : la douleur, l’épuisement, la blessure, « cette plaie dans la béance du monde » :

« Ecrire quand ce n’est plus possible. Sur cette déchirure. Dans l’horreur de l’absence.
Ecrire ces mots qui usent comme l’amour. Qui épuisent le sang. »

La douleur au ventre, avec des mots simples et fragiles, toujours prêts à se déchirer et à s’effacer, Guy Allix décrit ce silence blanc qui préside à son inspiration :

« Il n’y a rien parfois que cette plaie plus vive. Ces mots blessés dans la nuit et qui travaillent à la plus juste perte.
Cette petite flamme qui expire au creux du corps. »

Sa saison à lui, c’est l’hiver, saison de « l’inadmissible lucidité ». Déraciné, le poète éprouve ce manque au plus profond de son être. Son désespoir engendre la solitude et persiste « dans la déchirure ultime de chaque instant ».

La singularité de l’écriture de Guy Allix vient de la douleur de l’enfance. Il écrit pour retrouver en lui cette déchirure.  Un combat vital, qu’il montre de façon poignante, dans un livre comme La poésie est mon seul courage, publié au  Nouvel Athanor:

« S’effacer simplement
Sans laisser que ces traces ici
Sang déjà séché
Déchu dans le noir

Couler jusqu’à l’absence de couleur

*
Tu te raccroches à peu de choses
   Toujours
La branche d’un sourire
Au bord de l’irréparable
Où tu plonges déjà
*
Ce regard vide
Et toi si peu
Devant tout cela
   Qui t’assiège
   Te possède

Tu crois encore parfois à la vie
Le temps d’un rêve
   Ou d’une caresse
Et tu redresses le courage
En attendant l’épreuve ultime »

Se sentant en exil sur cette terre, Guy Allix s’est engagé dans un combat qui consiste à affronter les mots à mains nues. A Saint-Lô, il n’est pas resté longtemps. Sans lui, dans cette ville paisible et endormie, il est devenu un peu plus difficile de vivre en poète. Heureusement, depuis 40 ans, dans la Bretagne morbihannaise ou au Printemps de Durcet, nos pas n’ont cessé de se recroiser.

Et voilà que dans ses derniers poèmes, a surgi un hymne à l’amour vibrant, flashant, qui m’a fait sauter de joie. « Aimer, c’est toujours manquer de mots », écrit-il dans Oser l’amour, un recueil composé au plomb par Jacques Renou à l’Atelier de Groutel. Un petit livre superbe, fait main. Une typographie au plomb sensuelle et extrêmement soignée, qui lui convient à merveille.

« Aimer c’est toujours manquer de mots. Aussi, le poème d’amour n’est que l’ombre de l’amour. Il est le risque même. Autant dire l’impossible. 

*
Tu es présente
Et j’aime ce hasard
Qui nous a mis face-à-face
A jamais

*
Je n’étais vrai que sur le bord
Toujours à deux doigts de vivre
Et de crier

Je partirai
Avec ton regard dans les yeux

Osant dire ton nom à jamais
A la face du monde

Osant dire l’amour qui brûle les mots

*
Il y aura un peu de sang
Sur le bord
Un peu de sang pour crier
Comme on crie tout au bout
Et ce sera vivre enfin »

Sauvée par la force d’aimer, la voix de Guy Allix reste fragile : « Aimer, c’est savoir qu’un jour, peut-être, l’amour aussi sera cendre. » Sa parole est toujours fragile et écorchée, mais elle brûle d’un feu intérieur intense. Elle regorge de lumière. Elle fait naître un monde, elle est la promesse d’un espoir.

Bruno Sourdin


Guy Allix et Bruno Sourdin:  40 ans d'amitié, ça se fête!




(Publié dans la revue Chiendents n°126, Editions du Petit Véhicule, Nantes, février 2018)


Choix bibliographique:

Aux éditions Rougerie : Mouvances mes mots, 1984 ; Lèvres de peu , 1994 ; Le Déraciné , 1997 ;  Solitudes, 1999 ; Survivre et mourir 2011.
Aux éditions Le Nouvel Athanor : Guy Allix, choix de textes, 2008 ; Le sang le soir, 2015.
A l’Atelier de Groutel :  Oser l’amour (autres extraits), 2010), Le Nord 2010
Aux Editions Sauvages, Correspondances, recueil à deux voix avec Marie-Josée Christien, 2011) ; Maman, j’ai oublié le titre de notre histoire, suivi de Félix, une histoire sans parole (récits autobiographiques), 2016) ;  Au nom de la terre, 2018.
En préparation aux éditions Unicité: En chemin avec Angèle Vannier, essai, 2018.


16/06/2014

Je me souviens de Thierry Mirochnitchenko


Je me souviens de Thierry Mirochnitchenko, et des sandales qu’il portait en toutes saisons. 

Je me souviens de « Poussiéreux, vagabonds ». 

Je me souviens que son unique ambition était de finir ses jours sur le toit du monde, au Tibet. 

Je me souviens du tranchant de sa parole et des mots de fraternité qu’il réservait à ses amis, ses rares amis. 

Je me souviens qu’il vivait dépouillé de tout. 

Je me souviens de Saint-Lô et de « Poésie clandestine ». 

Je me souviens de Dominique Delaunay et de leurs conversations mystérieuses. 

Je me souviens qu’il aimait parler, parler, avec acharnement. 

Je me souviens qu’ensemble nous étions secrets parmi les secrets. 

Je me souviens de ses trente-six petits boulots. 

Je me souviens de ses angoisses noctambules de jadis. 

Je me souviens qu’il me demandait toujours des nouvelles de mon ami le poète Beat Claude Pélieu, qui vivait depuis 30 ans sous la neige et la glace dans son exil de la Vallée des Mohawks, et qui m’envoyait des tonnes de lettres-collages. Thierry avait publié un inédit de lui dans son « Prépu’sart » dans les années soixante-dix, mais il ne l’avait jamais rencontré. Il aimait son destin rimbaldien et sa vie entièrement vouée à la poésie. 

Je me souviens qu’il avait étudié le tibétain, qu’il le traduisait mais ne s’en flattait jamais. 

Je me souviens qu’il aimait le froid. 

Je me souviens de la rue du Pain-de-Seigle. 

Je me souviens de nos discussions à la monténégrine au Grand Café. Je me demandais à chaque fois quel serait son prochain voyage. 

Je me souviens de notre ville si triste et si grise, qu’il aimait pourtant. Il s’y tenait soigneusement en marge. 

Je me souviens des jours de pluie, une aubaine. 

Je me souviens de ce sentiment de vide, « les chiens aux mollets ». 

Je me souviens de sa solitude aride. 

Je me souviens qu’il ne s’installait jamais nulle part. 

Je me souviens de son « aboyeur ». Sa voix lui parvenait de l’au-delà des âges et invitait les hommes à passer l’épreuve du feu et à toujours progresser. 

Je me souviens de ce roi dont le corps se rétrécissait « comme un linge » et de son agonie. Thierry disait qu’il attendait sa renaissance. Lui non plus ne perdit jamais l’espoir de renaître un jour. 

Je me souviens qu’il m’avait dit : si Dieu n’est pas au cœur du monde, à quoi bon la poésie ? 

Je me souviens de sa douleur et de ses révoltes : « Vous étiez laids, humains et cruels,/ Terrés dans vos tanières la bouche à la porte. »

Je me souviens qu’à Saint-Lô, son sac à dos était toujours prêt.  

Je me souviens qu’il avait accompli à deux reprises le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. 

Je me souviens qu’au temple tibétain de Kagyu Ling, le temple des mille bouddhas, il retrouvait sa raison d’être. Il aurait voulu y rassembler l’humanité entière. 

Je me souviens de ses rêves de fraternité et j’imagine ses souffrances : « Nous habitions les arbres et nous avions/ Si peu à vivre./ Alors mendiants nous sommes partis/ Les pieds troués, marchant la tête/ Dans les cailloux. » 

Je me souviens des « chemins par les toits » qui mènent à l’enfer. 

Je me souviens de Marthe Laarscher, grand esprit solitaire abandonné dans le camp des barbares. 

Je me souviens de l’insoutenable horreur : « Les enfants s’envolaient/ En flocons/ Par la bouche des cheminées/ Et nous ramenions/ Les hommes/ En rêve dans nos poches. » 

Je me souviens qu’au milieu des cris, le ciel s’était tu. 

Je me souviens que Thierry était entré dans la nuit : « Mes frères crachent dans leurs mains/ Prennent la cognée/ Et font de la musique avec ma tête./ J’ai mal. »

Je me souviens qu’il disait qu’il n’était pas seul. 

Je me souviens : « Le Seigneur était pitié/ C’est pourquoi les arbres dans le vent/ Faisaient pénitence,/ Graves et immenses. » 

Je me souviens que j’aimais sa quête, au-delà de tout voyage, son bonheur d’être vivant. 

Je me souviens d’un rêve où je marche avec lui, sur des terres « où nul n’avait osé parler », tandis que s’écoule l’éternel sablier du temps. 

Je me souviens qu’il était un marcheur infatigable.

Thierry Mirochnitchenko à Saint-Lô, juillet 1998.