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| Alain Brissiaud. |
Nourri de silence, Alain Brissiaud n’a publié son premier livre de poésie qu’à l’âge de 66 ans en 2015, et c’était une révélation. Pour lui, c’était une question de survie. Jadis, à Paris, il avait été libraire puis éditeur, notamment de Claude Pélieu et d’Allen Ginsberg, deux poètes d’exception, iconoclastes, amis souterrains des années 70. Aujourd’hui il vit dans un village du Vaucluse. Apaisé. Sa poésie est épurée, dépouillée, fragile. Sa poésie est une route qui rêve. Bouleversante.
Tu es né à Paris en 1949. As-tu eu une enfance heureuse ? Dans quel quartier as-tu passé ta jeunesse ? Quels sont les évènements dominants qui ont forgé ta personnalité ?
Mon père et mes deux frères travaillaient à l’usine Chausson à Asnières et Gennevilliers, j’ai donc grandi dans un environnement ouvrier très chaleureux. En revanche, le pensionnat dans la Creuse fut une des pires époques de ma vie. Cela laisse des traces dont certaines ne se remettent pas. J’ai appris que l’indépendance se gagne, quelles que soient les circonstances.
Étais-tu un grand lecteur dans ta jeunesse ? Et ton parcours scolaire ? Dans les années 70, tu es devenu libraire à Paris. Pourquoi et comment as-tu choisi ce métier ?
Si ma scolarité a eu un parcours, c’est géographique. Renvoyé de tous les établissements où me casaient mes parents, je n’ai pas vraiment appris grand-chose à l’école. Même en apprentissage, j’ai échoué. Je ne parle aucune langue étrangère et mon orthographe est encore approximatif. Mais je lisais beaucoup déjà gamin et je stockais les livres car je voulais être libraire ! Et c’est ce qui m’est arrivé en tapant à la porte du Cercle de la librairie, boulevard Saint-Germain. Après des années de galère à faire coursier à vélo, je touchais le but dans une librairie de livres anciens, rue de Rome à Paris. Là, en blouse grise, je nettoyais, je recollais, je couvrais des livres en tous genres, là, j’ai appris les bases du métier.
Plus tard, tu deviens éditeur. Dans les années 80, à l’enseigne du « Livre à venir », tu publies Claude Pélieu, le traducteur (avec Mary Beach) des écrivains américains de la Beat Generation.
J’avais découvert Jack Kerouac dans les années 68 avec le livre Le vagabond solitaire, je crois, et l’anthologie de la Beat Generation de Jean-Jacques Lebel, préfacée par Alain Jouffroy, avec l’incroyable poème de Corso, Bomb. Et puis le choc : le Cahier de L’Herne« Burroughs Pélieu Kaufman ». Ces lectures changèrent mon approche de la lecture, le littéraire devenait la vie.
Le premier livre que j’ai édité au Livre à Venir fut Les Soirées de Médan. Ma passion pour Zola me poussait chaque année à écouter les conférences que donnaient des experts, à Médan précisément. Colette Becker, une universitaire spécialiste de Zola, m’a offert pour cette édition une introduction, un dossier et les notes, un livre aussi riche qu’un Pléiade.
Pour continuer l’aventure j’ai voulu entrer en contact avec Claude Pélieu. Je me suis adressé à François Di Dio, l’éditeur incroyable du Soleil Noir. Ses créations étaient uniques. Chaque livre était accompagné d’une œuvre. Pour Claude il y eut Berrocal, Erro… François, lorsque je l’ai connu, était fatigué, éloigné de l’édition mais intellectuellement fougueux comme un jeune homme. Je lui parlais de deux projets : un livre de Claude et un autre qui pourrait financer celui-ci. Ce fut Femmes Hombres de Paul Verlaine et là aussi en édition savante. Super bouquin, incroyable. Les ventes ont permis d’envisager de faire un livre avec Claude.
Comment as-tu connu Pélieu qui à l’époque vivait aux Etats-Unis ?
François m’a mis en contact avec lui. En 1985, Claude Pélieu habitait à Cooperstown dans le nord de l’État de New York. Amitié immédiate. Il postait sans cesse des tas de choses, poèmes, collages… à tous ses amis, et aussi des manuscrits ou des tapuscrits, certains en cours d’écriture, d’autres plus anciens mais refusés. Il fallait choisir, organiser une logique d’édition. Claude allait plus vite que moi, toujours dans une énergie positive, ses plaintes il les gardait pour les éditeurs parisiens, surtout contre Christian Bourgois qui ne voulait pas le payer. Il faut se rendre compte de ce que l’on doit à Claude et à Mary pour leur énorme travail de traduction (Ginsberg, Burroughs, Kaufman, Ferlinghetti, Ed Sanders…). Quel boulot et eux toujours dans la dèche ! Indigo Express s’est fait en amitié. Il proposait, je proposais, nous trouvions toujours rapidement un accord, sa gentillesse était grande.
Iron Horse est un des fleurons de ton catalogue. Ce grand poème d’Allen Ginsberg, tu le publies en 1985. Pour un jeune éditeur, Ginsberg, c’était un coup de maître. Comment s’est engagée cette aventure?
Claude aurait pu m’en vouloir de ne pas le solliciter pour la traduction. Il n’en fut rien.
Beaucoup plus tard, une trentaine d’années après Indigo Express, tu fais paraître un nouveau texte de Pélieu (15 ans après sa mort), New Poems & Sketches. Il s’agit en fait de la transcription d’un note-book qu’il t’avait offert et qui est daté de 1977. Plusieurs séquences de ce manuscrit avaient été reprises dans son recueil Dust Bowl Motel publié chez Bourgois. Peux-tu nous raconter la genèse de cette nouvelle édition ?
En 1977, je réussis à convaincre un libraire d’éditer avec moi un des note-books que Claude m’avait offert. Le tirage s’est vendu très vite.
Claude Pélieu est décédé en 2002, on venait de l’amputer d’une jambe. Pierre Joris, à New York, l’a aidé jusqu’au bout. Il fut longtemps un des seuls à le soutenir. Avec Pierre, nous avons réalisé en 2016 un numéro spécial de la revue Les Hommes sans Epaules, « Claude Pélieu & la Beat Generation ».
Le scandale c'est que, malgré l’énorme production de Claude, aucun de ses livres ne soit aujourd’hui disponible. Plus rien. Lire Pélieu est un luxe. Le comble.
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Parlons maintenant de ta propre poésie. Tu as publié tardivement, en 2015 (tu avais 66 ans), Au pas des gouffres à la Librairie Galerie Racine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Revenir vers moi n’est pas des plus passionnant !
Pourquoi publier ? Tellement d’ouvrages me sont passés entre les mains, ou bien étais-je trop snob ? Mais avec une nouvelle vie en Provence, j’ai retrouvé les vieux cahiers dans lesquels j’écrivais jadis et cela a déclenché spontanément chez moi l’envie de reprendre le crayon. Christophe Dauphin de la revue Les Hommes sans Epaules et Alain Breton de la Librairie Racine m’ont ouvert leurs portes. Ce sont des êtres exceptionnels. La poésie est en eux. Ce furent les premiers à accepter mes textes. Je revenais vers ma jeunesse, vers la clarté, un moment où tous les cœurs sont amicaux.
Voyant peu de gens dans le pays où j’habite, les liens ne sont pas superficiels, on est tenu par une véritable affection. Tout devient humanité.
Qu’est-ce que cela signifie pour toi d’être reconnu comme poète? Quels sont les écrivains qui t’inspirent et auxquels tu te réfères volontiers ?
Pour répondre au fait d’être reconnu, je reprendrais une ligne d’une lettre de Christian Bobin : « Je vous ai lu devant une porte vitrée que la lumière de l’air incendiait. Parfois je ne vous vois plus – mais vous êtes un vaillant pêcheur d’étoiles ! » Je ne peux dire mieux.
Je dois tant aussi à une belle camarade d’écriture, Carole Mesrobian, qui me soutient. Et d’autres, particulièrement Daniel Martinez qui me permet de continuer, et Tatiana Levy de la revue Triages.
La nuit avant l’endormissement, je dois passer par la lecture de quelques pages, soit de Guy Viarre pour creuser sa magie, son mystère, Thierry Metz pour puiser au cœur de sa simplicité bouleversante, Paul Celan pour sa douleur universelle et Yves Bonnefoy que j’aurais tant voulu connaître.
Et aujourd’hui, où te situes-tu dans le monde de la poésie ? Ta poésie est très épurée. « Les mots viennent sans cesse tressaillir du côté du vivant », écris-tu dans ton recueil Jusqu’au coeur. J’ai l’impression que tu te situes à l’écart, que tu revendiques presque une bienfaisante solitude. Je me trompe ?
Dans les revues que je lis, je ne me trouve pas de place, j’ai l’impression d’être à part, à l’écart. Ici, dans le Vaucluse, je ne parle de poésie à personne, c’est un non-sujet dans ma vie campagnarde. Enfin si : j’échange avec Thierry Pérémarti, exilé à Dallas, dont l’écriture me fascine, mais Thierry était un pote de Claude Pélieu, alors c’est la famille…
Tu as choisi de vivre dans le Vaucluse. Pour toi qui es né à Paris — et qui avais toujours vécu à Paris —, c’est un choix radical. Une sorte d’ascèse? Un émerveillement qui dure?
Le Vaucluse, comme la poésie, est un hasard dans ma vie. Je me sens coincé, comme l’était Claude à Cooperstown. Rien n’est sérieux sauf la terre d’ici, si dure aux mains.
Le poème est une épreuve de vérité, un chemin. Il ouvre la porte à soi-même avant de nous montrer aux autres. Que je lise Yves Bonnefoy ou Bob Dylan, le propos est identique : ils recherchent la finalité, le pourquoi et où, préoccupations de tous les temps, ils écartent la matière. Claude Pélieu savait cela, il est mort solitaire.
Pas d’humanité, pas de sourire ni d’étreinte, juste aller là-bas pour s’assurer de l’existence du vide et disparaître rassuré. Le chemin, la route, l’arrière-pays, l’au-delà des collines, thèmes essentiels pour une poésie du doute. Le sens de sa vie, sa façon élégante de vivre. Seulement.
Recueilli par Bruno SOURDIN.
Alain Brissiaud : « Au pas des gouffres », Librairie-galerie Racine, 2015; « Jusqu’au coeur », Libraire-galerie Racine, 2017; « Cantos sévillans », La Porte, 2017 ; « Octobre » avec Carole Mesrobian, PhB éditions, 2020 ; « Toute la misère », Encres vives, 2024 ; « Fin de vie », Editions Derrière la salle de bains, 2024 ; « Miroir dans miroir », Éditions Derrière la salle de bains, 2026.
Claude Pélieu : « New poems & Sketches », Le Livre à Venir/Books Factory éditions, 1977.




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