Sixième heure
La route
Je marche
Solitude
La Vieille Bête hoche la tête en jurant
Les Vilains de l’Espace se fichent de moi
avec leurs vieux rats déglingués
C’est l’enfer
Les aiguilles marquent la sixième heure
Une porte s’ouvre brusquement
Tous les yeux se lèvent
Je suis trempé
Le Môme Bleu se mord les lèvres
Le Baron Samedi est incapable de se tenir debout
Épouvanté
Son cœur saute dans sa poitrine
Il pousse un cri d’effarement
Comment rêver sur cette planète ?
La meute des chiens est repartie
Les hommes-oiseaux ont encore un peu d’avance
La Nymphe Calypso ne souffle plus un mot
La journée est terminée
J’ai enterré mes souliers
Je suis assis dans un coin
Je suis petit et insignifiant
J’ai froid
Claude Pélieu vient de mourir
Le Môme Bleu s’est mis à cogner sur les murs et à sangloter
Et moi je voudrais m’endormir mais je n’y arrive pas
Je regarde la mer
Je regarde le ciel
Le vent est tombé
Plus rien d’autre
Le corbeau du soir passe au-dessus de moi
Nul endroit où se poser
Aide-moi vieux frère de la nuit
Nous sommes poussières d’étoiles
Les étoiles ne sont pas éternelles
Et nous mourrons tous
Seuls
Sans bruit
En regardant la neige tomber sur l’écran terminal
Quand le vent n’aura plus rien à murmurer
L’air de la route
Néon clignotant, lueur hagarde sur le trottoir à l’aube
Vent léger après une longue nuit magique
Planté sous un réverbère, rue mystérieuse
Les voitures filent sans s’arrêter
Rêve éclair dans l’air étincelant
Et je t’imagine dans la joie sauvage de ce soleil levant
Seul perché au bord des falaises
D’où tu regardes la Dordogne
En compagnie des oiseaux des serpents
Et du cri des cigales que tu aimes
A nouveau seul au bord de la route, fumées lointaines
Le vent soulève la poussière dans la lumière dorée
De temps à autre un camion surgit
Un oiseau chante à travers la haie
Personne, j’ai froid, je suis exténué
Malgré moi je chante joyeusement en attendant la nuit
Les amis me manquent
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde
Nuages flottants du matin
Roulé dans mon sac de couchage
J’ai du mal à me réveiller
Ciel froid, quelques maisons, collines
Nous avons passé la nuit à boire de la bière
Discutant jusqu’à l’aube avec frénésie
Allées et venues, clameurs
Oui effroyable cuite
Et je t’imagine dans le silence sauvage de ta caverne
Allumant des feux au bord du vide
Ta fumée monte vers le soleil
Tu es heureux et tu fermes les yeux
Dans la force naissante du jour
On file à travers l’Espagne
Muscles crispés, saouls de fatigue
Les insectes grésillent, joie vigoureuse
Vent clair, bourdonnement des conversations
La route s’enfonce à travers la grande plaine brûlante
Gary fait beugler le moteur
Jean-Louis chante à tue-tête
Et moi j’aimerais tant dormir
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde
Lune claire, les nuages sont légers
Air frais, belle nuit magique, nous roulons toujours
Et nous faisons des grands signes en bavardant
Fabritius a pris le volant
On fonce vers le sud
Gary dort à l’arrière fatigué de toute chose
Et je t’imagine dans la paix sauvage de ton sanctuaire
Tu brûles de l’encens sur ton autel
Tu es libre tu bats tes pierres
Et tu chantes tes vieux chants sacrés
En oubliant les heures
Nuit de furie et de bop
On entre en fanfare à Madrid
Abasourdis de joie
La radio hurle un tube
Gary est en transes
Jean-Louis s’écroule de sommeil
Je prends le volant
Et oui j’absorbe la beauté de la vie
En m’enfonçant dans les rues de la nuit bénie
Le vent agite nos chemises, parfum de l’amitié
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde
On traverse lentement les rues endormies
Les lumières clignotent, visages, yeux rougis
Gary bondit hors de l’auto
Je ne peux m’empêcher de sourire
Il n’y a pas de meilleur endroit
Pour goûter le plaisir secret de la nuit
Et je t’imagine dans le songe sauvage de cette nuit d’été
Seul au plus secret de la pierre
D’où tu fais chanter les cordes de ton arc
Les sons se perdent à l’infini
Et c’est ainsi que tu adores l’univers
Chant des grillons
Souffle du vent dans les arbres, un chien aboie
Accroupi sous les étoiles, orage lointain
Lisant à voix basse quelques poèmes
Nuit sauvage, béatitude douce
Les voitures défilent comme des éclairs sur la route
Ah ! la pure joie d’exister
Loin du monde
Mille nuages, soleil déjà haut
Herbes folles, fine poussière, la route sent bon
Nous parlons, nous rions
Esprit clair, Lisbonne apparaît
Cette pure joie du jour, à quoi ressemble-t-elle ?
Et je t’imagine dans le rêve sauvage de cette planète
Seul et heureux de toute éternité
Tu regardes longuement le ciel criblé d’étoiles
Vieil homme venu des astres
Et tu aimes l’univers qui est ton dieu
J’arpente Lisbonne sac au dos, les yeux grands ouverts
Luisant de sueur, épuisé
A nouveau seul dans le poudroiement du soleil
Déjà je vois le Tage, mille doigts s’agitent, ciel immense
Rues poussiéreuses, cheveux au vent
Je savoure la lumière pure, immaculée
Une fois encore je regarde vers mon ancienne vie
Vie magique, laissez-moi en paix
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde
Danse avec ta blessure secrète
A Jean-Pierre Lesieur
Il file le long des routesIl fonce comme un dément
Corps vibrant et pure allégresse
Il file le long des routes
La fatigue lui brûle les yeux
En bordure du chemin il rêve qu’il danse
Danse avec ta blessure secrète
Cœur fantôme
Souffle ton âme
Une mélancolie profonde
Toute la nuit sous les étoiles
Danse avec ton chagrin feutré
Cœur fantôme
Préserve ta trace
Un grand frisson qui passe
Toute la nuit jusqu’à l’aube
Ne le cherchez pas le long des routes
Ne le cherchez pas dans la profondeur des forêts
Ni dans la boue des rivières
Un jour il sortira de son tunnel
Et jettera sa vie dans la mêlée
Inutile d’insister
Une pierre pour oreiller
Il danse parmi les nuages
Dans le flux du monde
Po Chu YiLe monde est plein de bruits et de fureur
Il fait froid
Trop paresseux pour me lever
Les pensées en désordre
J’ouvre mon vieux livre de poèmes
Je pense à l’endroit où personne ne vient
Je pense aux arbres, aux nuages et aux rochers
Je pense à l’odeur des herbes
Je pense aux corbeaux de la montagne
Je pense au jardin de Lo Yang
Je pense aux deux grues qui savent danser
Je pense à Po Chu Yi
Je pense au poète tranquille et oisif
Je pense au parfum du vin
Je pense au son de la pluie
Je pense au goût du ciel
Je pense à la nuit profonde et silencieuse
Je pense au poète qui s’enivre et dort profondément
Je pense au bon vent dans le clair de lune
Blues pour BrautiganTon téléphone sonne encore
au beau milieu de la nuit
près du juke-box déglingué
de North Beach.
Ici on entend toujours le canon
et les bruits de la guerre.
Baudelaire a fermé son kiosque à hamburgers
sur le Haight.
Il n’aime plus aller danser au Fillmore
il ressemble à un homme égaré
il parle par énigmes
et ses mots se perdent dans le vent.
Des passants ordinaires marchent
près de lui sans le voir
envapé dans un repli du temps.
Que veux-tu que je te dise ?
Moi aussi j’ai un cafard noir
je suis miné par la solitude
le dédain et les emmerdes
je n’y peux rien
et une dernière fois je cherche la clé
qui ouvrira la tombe
au fond de laquelle tu as appris
tous les secrets
que savent les corbeaux
il le faut.
Du pont Mirabeau au pont d'Austerlitz
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont Mirabeau parmi les mystères de la vie pourrissante
Humant l’air
Reposant mes pieds juste un instant dans le vide
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je un vieux squelette tombé dans la nef des fous ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont Mirabeau
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont de Bir-Hakeim figures solitaires dans la puanteur et le bruit
Haletant
Tremblant pour un brin d’herbe au milieu des machines
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je une étoile amicale dans un autre monde ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont de Bir-Hakeim
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont d’Iéna dans la clameur et les rires de la joie enfantine
Vacillant
Fredonnant les premières notes d’un chorus de jazz
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je plus réel qu’une fourmi essayant d’oublier ses millions de vies ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont d’Iéna
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont des Invalides monde envolé dans un flot de bombes
Titubant
Clignant des yeux et levant les bras dans le crépuscule
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Que sommes-nous venus faire ici ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont des Invalides
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont Alexandre III au milieu des appels téléphoniques sans voix
Souffrant
Apprenant à supporter ce qui n’a jamais existé
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Pourquoi refuserais-je la mort qui soupire dans mon sommeil ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont Alexandre III
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont des Arts terrain de jeu des cœurs brisés
Clopinant
Me frappant la tête sur le trottoir hanté
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Où puis-je m’échapper pour la dernière fois ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont des Arts
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le Pont-Neuf dans une immobilité trompeuse souffle coupé pour toujours
Frissonnant
Revenant parmi les humains les larmes aux yeux
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je prêt à mourir dans ce trou noir qui n’a jamais existé ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le Pont-Neuf
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont Saint-Michel à la recherche du cri des ambulances poétiques
Flottant
Soupirant parmi la foule effrayée dans la lumière des péniches
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je vraiment devant le miroir famélique de l’univers ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont Saint-Michel
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont d’Austerlitz dans un monde d’une paix inouïe
Guettant une présence
Regardant au ciel les nuages multipliés à l’infini
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je vraiment dans la geôle secrète de Paris sur les rives du sommeil ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont d’Austerlitz
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
C'est quoi cette vie ? à Guy Allix
Sur l’écran de contrôle
Luisant prodigieux
Étrange
Un univers de planètes sans cesse changeant
Couleurs étincelantes
Nuées d’oiseaux effarés
Un chien aboie sans fin
Regards vides
Ici la tendresse ne court pas les rues
Vieux singe décrépi
On titube de fatigue
Le temps perdu, l’ivresse si rare
La mort
Là-haut la lune brille intensément
Comme un poème
Comme un commencement
Presque rien
La seule joie d’exister
Oui c’est là ce que nous avons de meilleur
Et tout le reste est vain