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16/06/2014

Je me souviens de Thierry Mirochnitchenko



Thierry Mirochnitchenko à Saint-Lô, juillet 1998.


Je me souviens de Thierry Mirochnitchenko, et des sandales qu’il portait en toutes saisons. 

Je me souviens de « Poussiéreux, vagabonds ». 

Je me souviens que son unique ambition était de finir ses jours sur le toit du monde, au Tibet. 

Je me souviens du tranchant de sa parole et des mots de fraternité qu’il réservait à ses amis, ses rares amis. 

Je me souviens qu’il vivait dépouillé de tout. 

Je me souviens de Saint-Lô et de « Poésie clandestine ». 

Je me souviens de Dominique Delaunay et de leurs conversations mystérieuses. 

Je me souviens qu’il aimait parler, parler, avec acharnement. 

Je me souviens qu’ensemble nous étions secrets parmi les secrets. 

Je me souviens de ses trente-six petits boulots. 

Je me souviens de ses angoisses noctambules de jadis. 

Je me souviens qu’il me demandait toujours des nouvelles de mon ami le poète Beat Claude Pélieu, qui vivait depuis 30 ans sous la neige et la glace dans son exil de la Vallée des Mohawks, et qui m’envoyait des tonnes de lettres-collages. Thierry avait publié un inédit de lui dans son « Prépu’sart » dans les années soixante-dix, mais il ne l’avait jamais rencontré. Il aimait son destin rimbaldien et sa vie entièrement vouée à la poésie. 

Je me souviens qu’il avait étudié le tibétain, qu’il le traduisait mais ne s’en flattait jamais. 

Je me souviens qu’il aimait le froid. 

Je me souviens de la rue du Pain-de-Seigle. 

Je me souviens de nos discussions à la monténégrine au Grand Café. Je me demandais à chaque fois quel serait son prochain voyage. 

Je me souviens de notre ville si triste et si grise, qu’il aimait pourtant. Il s’y tenait soigneusement en marge. 

Je me souviens des jours de pluie, une aubaine. 

Je me souviens de ce sentiment de vide, « les chiens aux mollets ». 

Je me souviens de sa solitude aride. 

Je me souviens qu’il ne s’installait jamais nulle part. 

Je me souviens de son « aboyeur ». Sa voix lui parvenait de l’au-delà des âges et invitait les hommes à passer l’épreuve du feu et à toujours progresser. 

Je me souviens de ce roi dont le corps se rétrécissait « comme un linge » et de son agonie. Thierry disait qu’il attendait sa renaissance. Lui non plus ne perdit jamais l’espoir de renaître un jour. 

Je me souviens qu’il m’avait dit : si Dieu n’est pas au cœur du monde, à quoi bon la poésie ? 

Je me souviens de sa douleur et de ses révoltes : « Vous étiez laids, humains et cruels,/ Terrés dans vos tanières la bouche à la porte. »

Je me souviens qu’à Saint-Lô, son sac à dos était toujours prêt.  

Je me souviens qu’il avait accompli à deux reprises le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. 

Je me souviens qu’au temple tibétain de Kagyu Ling, le temple des mille bouddhas, il retrouvait sa raison d’être. Il aurait voulu y rassembler l’humanité entière. 

Je me souviens de ses rêves de fraternité et j’imagine ses souffrances : « Nous habitions les arbres et nous avions/ Si peu à vivre./ Alors mendiants nous sommes partis/ Les pieds troués, marchant la tête/ Dans les cailloux. » 

Je me souviens des « chemins par les toits » qui mènent à l’enfer. 

Je me souviens de Marthe Laarscher, grand esprit solitaire abandonné dans le camp des barbares. 

Je me souviens de l’insoutenable horreur : « Les enfants s’envolaient/ En flocons/ Par la bouche des cheminées/ Et nous ramenions/ Les hommes/ En rêve dans nos poches. » 

Je me souviens qu’au milieu des cris, le ciel s’était tu. 

Je me souviens que Thierry était entré dans la nuit : « Mes frères crachent dans leurs mains/ Prennent la cognée/ Et font de la musique avec ma tête./ J’ai mal. »

Je me souviens qu’il disait qu’il n’était pas seul. 

Je me souviens : « Le Seigneur était pitié/ C’est pourquoi les arbres dans le vent/ Faisaient pénitence,/ Graves et immenses. » 

Je me souviens que j’aimais sa quête, au-delà de tout voyage, son bonheur d’être vivant. 

Je me souviens d’un rêve où je marche avec lui, sur des terres « où nul n’avait osé parler », tandis que s’écoule l’éternel sablier du temps. 

Je me souviens qu’il était un marcheur infatigable.


Bruno SOURDIN.

23/03/2014

Riverains des falaises



Anthologie des poètes en Normandie du XIème siècle à nos jours, Riverains des falaises présente, aux éditions Clarisse, un large éventail des poètes dont les écritures font apparaître les traits du visage de la Normandie, vivante, chaleureuse, parfois fermée, taiseuse, ou rebelle, et sentimentale, bouleversante, dans ses antinomies de terre et d'eau, d'arbres et de migrateurs. Cette anthologie est le travail d’un essayiste érudit, Christophe Dauphin. Directeur de la revue Les Hommes sans épaules, né à Nonancourt, dans l’Eure, ce dernier est lui-même un poète original et authentique, poète de l’émotion, proche des surréalistes.
Du XIe siècle à nos jours, on retrouve les poètes normands en première ligne. Tout commence avec La Chanson de Rollant. Ce premier chef-d’œuvre de la littérature française est attribué à un clerc du pays d’Avranches, Turold. De Corneille à Alphonse Allais, de Barbey d’Aurevilly à Raymond Queneau, à toutes les époques, le rayonnement des poètes de Normandie a toujours été intense. Contentons-nous ici de deux exemples. Celui du sieur de Saint-Amant, figure phare de la poésie baroque du XVIIe siècle. Celui de Jean-Pierre Duprey, poète rouennais salué par André Breton. « Plus de cinq ans après sa mort, indique Christophe Dauphin, il demeure l’archange de la jeunesse révoltée et personnifie mieux que quiconque la dualité déchirante qui existe entre le rêve et la réalité. »


Les goinfres
Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle,
Au profond de l'hiver, dans la salle aux fagots,
Où les chats, ruminant le langage des Goths,
Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle ;

Hausser notre chevet avec une escabelle,
Etre deux ans à jeun comme les escargots,
Rêver en grimaçant ainsi que les magots
Qui, bâillant au soleil, se grattent sous l'aisselle ;

Mettre au lieu de bonnet la coiffe d'un chapeau,
Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau
Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;

Puis souffrir cent brocards, d'un vieux hôte irrité,
Qui peut fournir à peine à la moindre dépense,
C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité.
Saint-Amant (1594-1661)

                                  *

Il y a de la mort dans l’air 
Mon pays navigue sur un fond de mer
Je me promène dans ses jeux de vagues
Sur les larmes éclatées
Les églantines sont des pirogues de verre
Mon pays est un vaisseau parti pour les étoiles
 Le sang dedans maraude comme une folle
 Paysage nivelé à zéro
 II y a de la mort dans l’air 
Mon pays est un vieux banjo de sanglots
 On y joue des larmes très méchantes
 Un grand poids pèse sur notre terre
 II y a de la mort dans l’air 
Au bout du ciel une plage de cristal
 Sur un fond de mer s’affirme un pays de sang
 Tout autour la boue rougie
Les plus belles morts sont de verre
Jean-Pierre Duprey (1930-1959)


Riverains des falaises, une anthologie des poètes en Normandie du XIème siècle à nos jours, réunie par Christophe Dauphin.
544 pages, format 16 x 24 cm à la française, couverture quadri intégra, prix de vente public : 20 €.







08/03/2014

Pour saluer Daniel Martinez, l'île de Djerba et la Terre entière

Daniel Martinez au Marché de la poésie 2019 à Paris


Dans cette rue de Djerba  


Dans cette rue de Djerba, tu as longuement marché sans but sous le ciel harassant à la recherche d’un regard fragile. Des éclats de joie montaient de la mer et des barques languissaient. Des crapauds s’enflammaient. La nuit, des fenêtres s’ouvraient et claquaient dans le vent et tu guettais éperdument l’amitié des sirènes.
L’enfance,
les sables,
les citronniers,
le sirocco,

les escaliers,
la mer.
Je te salue vaporeuse nuit d’été, le rideau tombe et le rêve s’est achevé.
L’enfance,
la clarté
et cette amertume qui est celle de la vie.

Dans cette rue de Sousse, tu as longuement glissé et tu t’es englouti à la recherche d’un frisson exquis. Des rumeurs lancinantes montaient de la mer et des palmiers s’allumaient. Des débris de jarres dansaient. La nuit, tu tournais la clé des catacombes et tu guettais ardemment la grâce espiègle de ton fantôme familier.
L’enfance,
le grenier,
les amandiers,
la mer.
Je te salue foisonnante nuit d’été. Le rideau tombe et le songe s’est achevé.
L’enfance
la transparence
et cette amertume qui est celle de la vie.


Dans cette rue de Tunis, tu as longuement paressé et tu t’es engouffré à la recherche d’un visage perdu. Des souffles délicieux montaient de la mer et les nuages s’effilochaient. Des grives chantaient jusqu’au crépuscule. La nuit, la maison vide frémissait et tu guettais follement la présence de tes ombres silencieuses.
L’enfance,
les couloirs,
les oliviers,
la mer.
Je te salue douce nuit d’été, le rideau tombe et la vision s’est achevée.
L’enfance,
le refuge
et cette amertume qui est celle de la vie. 
 
Bruno SOURDIN


Né à Alger en 1958, Daniel Martinez a passé son enfance en Tunisie sur l'île de Djerba. Sa famille a déménagé à Sousse pour son entrée en 6e, plus tard il fut interne au lycée de Tunis. Une période rêvée. 

Il vit aujourd'hui à Ozoir-la-Ferrière et publie la revue "Diérèse", qu'il a créée en 1998. 97 numéros sont parus à ce jour (en 2026). Parallèlement, il dirige une petite maison d'édition, Les Deux-Siciles, qui compte une quarantaine de titres.  

Il a conçu "Diérèse" comme "un lieu littéraire où se rencontrent, un peu comme au café, des gens connus ou inconnus". Il tient à ce "métissage de la parole". La revue aborde les sujets aussi divers que le cinéma, les artistes maudits, la contre-culture ou bien au contraire les habitués de la NRF. Elle a publié Pierre Dhainaut, Michel Butor, Jean Rousselot, Henri Meschonnic, Jean-Claude Pirotte... Le numéro 52-53 est un spécial Thierry Metz, conçu par Daniel Martinez et Isabelle Lévesque. Une part importante de la revue est ouverte à la poésie internationale (inédits de Pasolini, Garcia Lorca, Gregory Corso...).  La poésie est toute sa vie.


 

"Terre entière", de Daniel Martinez, éditions Les Deux-Siciles, 2012

http://www.diereseetlesdeuxsiciles.com 

 

30/12/2013

Alain Jégou: la mer à fleur de tripes


Marin-pêcheur lorientais et poète, Alain Jégou a embarqué pour son dernier voyage le 6 mai 2013. Pour lui, la vie était un combat et, lorsque la maladie est venue, ce combat, il l’a mené jusqu’au bout. J’aimais sa fureur de vivre, son regard fraternel et libre et la volupté de son écriture.
Alain Jégou est l’auteur d’un livre unique sur la mer, « Passe Ouest », dans lequel il a su dire les moments de plénitude et d’allégresse que lui ont procuré 28 ans de navigation en qualité de marin-pêcheur. À bord de l’« Ikaria », son bateau, il a fréquenté les zones de pêche de Bretagne Sud, des îles Glénan au sud de Belle-Ile. Un métier très difficile, qui exige beaucoup de courage et de passion.
Alain Jégou sait dire ses émerveillements mais aussi ses colères, et quand il pique une colère, cela s’entend. Il ne s’embarrasse pas de phrases ronflantes ni de rêveries pseudo-poétiques. Il va droit au but et ça décoiffe, parfois avec des mots crus et vite expédiés. Comme il le dit lui-même, il ne fait pas partie du « clan des raffinés ». Il n’écrit pas dans une langue maniérée mais, avec ses audaces et parfois sa véhémence, sa parole passe bien. Elle tient du vertige, de l’émerveillement et de l’ivresse des profondeurs. C’est une langue qui swingue à chaque coup de roulis.
L’œuvre du poète de Lorient est vraiment originale. Enracinée dans la Bretagne, elle est totalement ouverte sur le monde. C’est l’œuvre d’un homme qui sait dire merci à la vie, d’un écrivain généreux avec son lecteur, qu’il invite à embarquer à bord de l’« Ikaria », sans cérémonie. Une expérience unique. Et c’est certainement le plus formidable livre sur la mer qu’un poète contemporain a écrit. Une voix sauvage et révoltée.
Alain n’était pas seulement un bourlingueur de l’océan, c’était aussi un homme charmant, qui avait un sens profond de l’amitié. Et c’était un grand poète. Proche de Claude Pélieu, le « passeur » des écrivains de la Beat Generation, il a été un de ceux qui ont remagnétisé l’atmosphère poétique à la fin des années 60. Avec la mer à fleur de tripes, Alain Jégou a maintenu son cap, celui d’un empêcheur de naviguer en rond, qui continue, contre vents et marées, à rêver de fraternité universelle.
À 60 ans passés, pour échapper à la routine et au confort, pour éviter le « fatal ressac », il nous avait offert une magnifique surprise, en se lançant dans l’écriture d’un polar. Pleins feux donc sur les manœuvres glauques d’une bande de trafiquants dans le port de Lorient. Le chahut bat son plein. Coups de boutoirs ! Tintamarre ! C’est tonique et radical. Alain Jégou s’y révèle tel qu’en lui-même : un écrivain rebelle, toujours sur la brèche. Un sacré grand bonhomme, assoiffé de « liberté libre », qui écrit pour que les naufragés de l’existence se sentent moins seuls. Curieux de tout ce qui flotte, il prône une vie intense, sous le signe de la joie trépidante et de l’amitié. Cette amitié qui lui fait chaque matin pousser des ailes et larguer les amarres.
Alain est donc allé rejoindre notre vieux pote Claude Pélieu. Là où ils sont, ils ont énormément de choses à se raconter et ça ne doit pas être triste.
Ciao, Alain. Un grand merci. Je t’ai beaucoup aimé.
Bruno Sourdin
La dernière fois que j'ai vu Alain, c'était au festival interceltique de Lorient, en août 2011. Il est ici avec son pote saxophoniste qui l'avait accompagné dans une lecture qui swinguait bien.

26/10/2013

Claude Pélieu : le poète Beat français de la vallée des Mohawks

Claude Pélieu, tel que je l'ai connu, en 1993 à Colleville-Montgomery, sur la côte normande près de Caen.




Claude Pélieu s’est éteint en décembre 2002, le jour de Noël, sur un sinistre lit d’hôpital à Norwich, une petite ville perdue au nord de l’état de New York. Celui qui avait vécu avec les écrivains de la Beat Generation et qui avait remagnétisé l’atmosphère poétique dans la France des années 1960-1970 vivait aux États-Unis depuis plus de 30 ans. Avec une amputation de la jambe droite et un cancer qui a poursuivi sa progression inéluctable, son destin tragique fait beaucoup penser à celui de Rimbaud. Quelle vie ! Avec les mêmes souffrances, le même martyre et la même rage de repartir. A 60 ans, il restait une sorte de voyou chercheur d’or, toujours assoiffé de « liberté libre » et absolument irrécupérable. Sa parole était toujours aussi décapante, ses derniers écrits, que l’on commence tout juste à reconsidérer, sont des feux d’artifice effervescents.

Claude Pélieu était aussi féroce avec les nantis et les donneurs de leçons, que chaleureux avec ses amis. Lesquels lui rendent aujourd’hui, dans un ouvrage collectif conçu par Alain Jégou (1), un hommage formidable, truffé d’inédits. « Il a tissé un formidable réseau d’amitié indéfectible, écrit Jégou. Par-delà les océans et les continents, il a permis à de nombreux poètes, musiciens et artistes de se rencontrer et de fraterniser. »

Avant l’hiver 2001, il m’avait donné carte blanche pour sélectionner pour « Diérèse » une vingtaine de poèmes à partir d’un tapuscrit intitulé Poèmes éparpillés qu’il m’avait envoyé en cadeau. Ces poèmes, écrits dans les années 80 et 90, avaient été publiés ici et là en France dans des revues ou des fanzines et à très peu d’exemplaires. Alors que son vieil ami Allen Ginsberg s’éteignait au Beth Isral Hospital de New York City en avril 1997, Claude était en train de rassembler et de réunir en volume ces poèmes enfouis dans les plis du temps. « Il faut que je sélectionne sauvagement », m’écrivait-il à l’époque. Fatigué, malade et sans ressources, il avait bien du mal à ne pas flipper, à ne pas se sentir coincé, laminé dans ce trou d’Amérique, « au milieu de nulle part ».

Son œuvre de traducteur et de « passeur » de la Beat Generation (avec sa femme Mary Beach) a été considérable : William Burroughs, Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti, Bob Kaufman, excusez du peu. Elle a malheureusement éclipsé son travail personnel de création poétique, qui est pourtant particulièrement riche et novateur. En relisant, pour « Diérèse », cette mini-anthologie des Poèmes éparpillés, j’ai à nouveau été subjugué par la force de cette voix sauvage et unique, neuve et un brin désinvolte, par cette imagination pleine de déferlements inouïs. Et dans sa riche production, j’ai toujours un faible pour le Pélieu des poèmes courts, qui appréciait beaucoup l’art du paradoxe des poètes japonais, qui était à la fois fan de haïkus et « mauvais élève du Dharma ».

« Assis dans la cuisine
Devant un bouquet de fleurs
Pall Mall et vodka
Le grand vide
Rien n’est sacré
L’herbe l’oubli
Et le parfum des fleurs
Qui parle ? qui respire ?
Qui êtes-vous ? n’sais pas » 

Claude Pélieu n’avait pas de mots assez durs pour stigmatiser le coin du Nouveau Monde où il se sentait en exil. Mais c’est pourtant dans ce Grand Nord enseveli sous la neige qu’il avait choisi de poursuivre et de terminer sa route. Aimanté par cet ailleurs, éveillé à de nouvelles explorations et soutenu par son amour indéfectible pour Mary, le vieux loup de la vallée des Mohawks a habité jusqu’au bout cette terre en poète. 

Bruno SOURDIN.

(1) « Je suis un cut-up vivant », ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, l’Arganier, 280 pages, 24 €.

14/09/2013

L'air de la route






Puisqu'il me faut quitter cette terre
Puisqu’il me faut quitter cette terre où je ne reconnais plus rien, ni les rivières ni les arbres ni l’eau ni le vent
Je ne voudrais pas partir sans dire adieu à l’étoile qui me suivait
Adieu à l’air du printemps, au cri des corbeaux oiseaux vagabonds
Adieu à l’esprit du tonnerre et de la fumée, à l’esprit qui souvent proteste
Adieu aux nuages et à l’herbe fraîche
Adieu à la machine à pluie, à l’arc-en-ciel laissé à l’abandon
Adieu à la plus belle nuit de ma vie, à cet étrange sentiment d’éternité
Adieu à la foudre dans le vide obscur
Adieu à mes enfants aux yeux de soleil, société secrète des corps immobiles
Adieu aux galops des chevaux, cliquetis incessants de la pendule
Adieu à ma maison pleine de livres
Adieu aux foules sans noms, têtes de mourants terrifiés
Adieu aux mamans brûlées vives entre les mains de la bombe
Adieu aux visages cloqués et écorchés, muses irradiées accablées de chagrin dans la nuit qui tonne
Adieu aux esprits anéantis avalés par le champignon géant, aux esprits rampant dans leurs excréments
Silhouettes écorchées, restes calcinés des villes, peaux arrachées, décombres en flammes
Adieu au crépuscule de fer
Adieu poème mort
Je ne voudrais pas quitter cette terre sans dire adieu à ma douce mère, frères humains méconnaissables
Adieu hirondelles âmes brillantes et salut aux nouveaux fantômes déjà en marche dans l’inconnu


       
Sixième heure
La route
Je marche
Solitude 

La Vieille Bête hoche la tête en jurant
Les Vilains de l’Espace se fichent de moi
                        avec leurs vieux rats déglingués
C’est l’enfer
Les aiguilles marquent la sixième heure
Une porte s’ouvre brusquement
Tous les yeux se lèvent
Je suis trempé
Le Môme Bleu se mord les lèvres
Le Baron Samedi est incapable de se tenir debout
Épouvanté
Son cœur saute dans sa poitrine
Il pousse un cri d’effarement 

Comment rêver sur cette planète ?
La meute des chiens est repartie
Les hommes-oiseaux ont encore un peu d’avance
La Nymphe Calypso ne souffle plus un mot
La journée est terminée
J’ai enterré mes souliers
Je suis assis dans un coin
Je suis petit et insignifiant
J’ai froid
Claude Pélieu vient de mourir
Le Môme Bleu s’est mis à cogner sur les murs et à sangloter
Et moi je voudrais m’endormir mais je n’y arrive pas
Je regarde la mer
Je regarde le ciel
Le vent est tombé
Plus rien d’autre 

Le corbeau du soir passe au-dessus de moi
Nul endroit où se poser
Aide-moi vieux frère de la nuit
Nous sommes poussières d’étoiles
Les étoiles ne sont pas éternelles
Et nous mourrons tous
Seuls
Sans bruit
En regardant la neige tomber sur l’écran terminal
Quand le vent n’aura plus rien à murmurer



L’air de la route
Néon clignotant, lueur hagarde sur le trottoir à l’aube
Vent léger après une longue nuit magique
Planté sous un réverbère, rue mystérieuse
Les voitures filent sans s’arrêter
Rêve éclair dans l’air étincelant
Et je t’imagine dans la joie sauvage de ce soleil levant
Seul perché au bord des falaises
D’où tu regardes la Dordogne
En compagnie des oiseaux des serpents
Et du cri des cigales que tu aimes 

A nouveau seul au bord de la route, fumées lointaines
Le vent soulève la poussière dans la lumière dorée
De temps à autre un camion surgit
Un oiseau chante à travers la haie
Personne, j’ai froid, je suis exténué
Malgré moi je chante joyeusement en attendant la nuit
Les amis me manquent
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde 

Nuages flottants du matin
Roulé dans mon sac de couchage
J’ai du mal à me réveiller
Ciel froid, quelques maisons, collines
Nous avons passé la nuit à boire de la bière
Discutant jusqu’à l’aube avec frénésie
Allées et venues, clameurs
Oui effroyable cuite
Et je t’imagine dans le silence sauvage de ta caverne
Allumant des feux au bord du vide
Ta fumée monte vers le soleil
Tu es heureux et tu fermes les yeux
Dans la force naissante du jour 

On file à travers l’Espagne
Muscles crispés, saouls de fatigue
Les insectes grésillent, joie vigoureuse
Vent clair, bourdonnement des conversations
La route s’enfonce à travers la grande plaine brûlante
Gary fait beugler le moteur
Jean-Louis chante à tue-tête
Et moi j’aimerais tant dormir
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde 

Lune claire, les nuages sont légers
Air frais, belle nuit magique, nous roulons toujours
Et nous faisons des grands signes en bavardant
Fabritius a pris le volant
On fonce vers le sud
Gary dort à l’arrière fatigué de toute chose
Et je t’imagine dans la paix sauvage de ton sanctuaire
Tu brûles de l’encens sur ton autel
Tu es libre tu bats tes pierres
Et tu chantes tes vieux chants sacrés
En oubliant les heures 

Nuit de furie et de bop
On entre en fanfare à Madrid
Abasourdis de joie
La radio hurle un tube
Gary est en transes
Jean-Louis s’écroule de sommeil
Je prends le volant
Et oui j’absorbe la beauté de la vie
En m’enfonçant dans les rues de la nuit bénie
Le vent agite nos chemises, parfum de l’amitié
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde 

On traverse lentement les rues endormies
Les lumières clignotent, visages, yeux rougis
Gary bondit hors de l’auto
Je ne peux m’empêcher de sourire
Il n’y a pas de meilleur endroit
Pour goûter le plaisir secret de la nuit
Et je t’imagine dans le songe sauvage de cette nuit d’été
Seul au plus secret de la pierre
D’où tu fais chanter les cordes de ton arc
Les sons se perdent à l’infini
Et c’est ainsi que tu adores l’univers 

Chant des grillons
Souffle du vent dans les arbres, un chien aboie
Accroupi sous les étoiles, orage lointain
Lisant à voix basse quelques poèmes
Nuit sauvage, béatitude douce
Les voitures défilent comme des éclairs sur la route
Ah ! la pure joie d’exister
Loin du monde 

Mille nuages, soleil déjà haut
Herbes folles, fine poussière, la route sent bon
Nous parlons, nous rions
Esprit clair, Lisbonne apparaît
Cette pure joie du jour, à quoi ressemble-t-elle ?
Et je t’imagine dans le rêve sauvage de cette planète
Seul et heureux de toute éternité
Tu regardes longuement le ciel criblé d’étoiles
Vieil homme venu des astres
Et tu aimes l’univers qui est ton dieu 

J’arpente Lisbonne sac au dos, les yeux grands ouverts
Luisant de sueur, épuisé
A nouveau seul dans le poudroiement du soleil
Déjà je vois le Tage, mille doigts s’agitent, ciel immense
Rues poussiéreuses, cheveux au vent
Je savoure la lumière pure, immaculée
Une fois encore je regarde vers mon ancienne vie
Vie magique, laissez-moi en paix
Ah ! cette pure joie d’exister
Loin du monde



Danse avec ta blessure secrète

                    A Jean-Pierre Lesieur
Il file le long des routes
Il fonce comme un dément
Corps vibrant et pure allégresse 


Il file le long des routes
La fatigue lui brûle les yeux
En bordure du chemin il rêve qu’il danse 


Danse avec ta blessure secrète
Cœur fantôme
Souffle ton âme
Une mélancolie profonde
Toute la nuit sous les étoiles 


Danse avec ton chagrin feutré
Cœur fantôme
Préserve ta trace
Un grand frisson qui passe
Toute la nuit jusqu’à l’aube 


Ne le cherchez pas le long des routes
Ne le cherchez pas dans la profondeur des forêts
Ni dans la boue des rivières
Un jour il sortira de son tunnel
Et jettera sa vie dans la mêlée 


Inutile d’insister 


Une pierre pour oreiller
Il danse parmi les nuages
Dans le flux du monde


                         

Po Chu Yi
Le monde est plein de bruits et de fureur
Il fait froid
Trop paresseux pour me lever
Les pensées en désordre
J’ouvre mon vieux livre de poèmes
Je pense à l’endroit où personne ne vient
Je pense aux arbres, aux nuages et aux rochers
Je pense à l’odeur des herbes
Je pense aux corbeaux de la montagne
Je pense au jardin de Lo Yang
Je pense aux deux grues qui savent danser
Je pense à Po Chu Yi
Je pense au poète tranquille et oisif
Je pense au parfum du vin
Je pense au son de la pluie
Je pense au goût du ciel
Je pense à la nuit profonde et silencieuse
Je pense au poète qui s’enivre et dort profondément
Je pense au bon vent dans le clair de lune



Blues pour Brautigan
Ton téléphone sonne encore
au beau milieu de la nuit
près du juke-box déglingué
de North Beach.
Ici on entend toujours le canon
et les bruits de la guerre.
Baudelaire a fermé son kiosque à hamburgers
sur le Haight.
Il n’aime plus aller danser au Fillmore
il ressemble à un homme égaré
il parle par énigmes
et ses mots se perdent dans le vent.
Des passants ordinaires marchent
près de lui sans le voir
envapé dans un repli du temps.
Que veux-tu que je te dise ?
Moi aussi j’ai un cafard noir
je suis miné par la solitude
le dédain et les emmerdes
je n’y peux rien
et une dernière fois je cherche la clé
qui ouvrira la tombe
au fond de laquelle tu as appris
tous les secrets
que savent les corbeaux
il le faut.
 


Du pont Mirabeau au pont d'Austerlitz
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont Mirabeau parmi les mystères de la vie pourrissante
Humant l’air
Reposant mes pieds juste un instant dans le vide
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je un vieux squelette tombé dans la nef des fous ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont Mirabeau
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde
Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont de Bir-Hakeim figures solitaires dans la puanteur et le bruit
Haletant
Tremblant pour un brin d’herbe au milieu des machines
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je une étoile amicale dans un autre monde ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont de Bir-Hakeim
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 

Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont d’Iéna dans la clameur et les rires de la joie enfantine
Vacillant
Fredonnant les premières notes d’un chorus de jazz
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je plus réel qu’une fourmi essayant d’oublier ses millions de vies ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont d’Iéna
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 

Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont des Invalides monde envolé dans un flot de bombes
Titubant
Clignant des yeux et levant les bras dans le crépuscule
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Que sommes-nous venus faire ici ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont des Invalides
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 


Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont Alexandre III au milieu des appels téléphoniques sans voix
Souffrant
Apprenant à supporter ce qui n’a jamais existé
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Pourquoi refuserais-je la mort qui soupire dans mon sommeil ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont Alexandre III
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 

Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont des Arts terrain de jeu des cœurs brisés
Clopinant
Me frappant la tête sur le trottoir hanté
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Où puis-je m’échapper pour la dernière fois ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont des Arts
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 

Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le Pont-Neuf dans une immobilité trompeuse souffle coupé pour toujours
Frissonnant
Revenant parmi les humains les larmes aux yeux
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je prêt à mourir dans ce trou noir qui n’a jamais existé ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le Pont-Neuf
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 

Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont Saint-Michel à la recherche du cri des ambulances poétiques
Flottant
Soupirant parmi la foule effrayée dans la lumière des péniches
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je vraiment devant le miroir famélique de l’univers ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont Saint-Michel
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde 

Je me souviens d’un souffle étrange
Sur le pont d’Austerlitz dans un monde d’une paix inouïe
Guettant une présence
Regardant au ciel les nuages multipliés à l’infini
Poitrine nue
Posant de furieuses questions
Suis-je vraiment dans la geôle secrète de Paris sur les rives du sommeil ?
Un souffle étrange et douloureux
Sur le pont d’Austerlitz
Regardant un bateau disparaître dans le cœur vide du monde



C'est quoi cette vie ?
                   à Guy Allix
Sur l’écran de contrôle
Luisant prodigieux
Étrange
Un univers de planètes sans cesse changeant
Couleurs étincelantes
Nuées d’oiseaux effarés
Un chien aboie sans fin
Regards vides
Ici la tendresse ne court pas les rues
Vieux singe décrépi
On titube de fatigue
Le temps perdu, l’ivresse si rare
La mort
Là-haut la lune brille intensément
Comme un poème
Comme un commencement
Presque rien
La seule joie d’exister
Oui c’est là ce que nous avons de meilleur
Et tout le reste est vain


Bruno Sourdin: L'Air de la route, éditions Gros Textes, 2013

http://grostextes.over-blog.com/

  
The sixth hour 
The road
I walk
Solitude 

The Old Beast shakes its head swearing
The Villains of Space couldn’t care less about me
                        with their oldbroken down old rats
It’s hell
The sixth hour by the clock
A door opens suddenly
Every eye looks up
I’m soaked
The Blue Kid bites his lips
Baron Saturday is unable to stand up
Terror-sticken
His heart leaps in his chest
He cries out frightened 

Can we really dream on this planet ?
The pack of dogs is off again
Bird-men are still a little ahead
The Calypso Nymph utters no sound
The day is over
I buried my shoes
I’m sitting in a corner
I’m small and insignificant
I’m cold
Claude Pelieu has just passed away
The Blue Kid starts to bang on walls sobbing
Me, I would like to sleep but I can’t
I look at the sea
I look at the sky
The wind has stopped
Nothing more 

The night crow flies above me
Nowhere to land
Help me brother of the night
We’re merely stardust
Stars are not eternal
And we all die
Alone
Without a sound
Watching the snow fall on the terminal screen
When the wind will have nothing more to murmur

(traduit par Mary Beach)



Blues for Brautigan
Your telephone is still ringing
in the middle of the night
near the smashed-up jukebox
from North Beach.
Here wa can still hear the gun
and noises of the war.
Baudelaire has closed his hamburger stand
on the Haight.
He doesn’t like going to danse at the Fillmore any longer
he looks like a bewildered man
he speaks with riddles
and his words get lost in the wind.
Ordinary pedestrians walk by
without seeing him
ripped in a time crease.
What do you want me to say ?
I’m in a deep blues, too
I’m sapped by loneliness
disdain and hassles
I can’t help it
and I’m looking a last time for the key
that will open the tomb
at the bottom of which you’ve learnt
all the secrets
that ravens know
I need it.
 
(Traduit par Eric Dejaeger)