Affichage des articles dont le libellé est Gallimard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gallimard. Afficher tous les articles

06/06/2021

Le bleu Bianu pour enlacer la vie

 

"La Nuit étoilée", de Van Gogh, "un souvenir d'enfance, précieux, merveilleusement indélébile".


S’immerger dans toutes les nuances du bleu, c’est l’aventure que propose Zéno Bianu dans un petit livre magnifique rédigé sous la forme d’un abécédaire, de A à Z, de l’Apnée au Zen.




Pour retrouver le bleu le plus profond, il suffit invariablement de se connecter aux souvenirs éclairants de l’enfance. Ainsi revoit-il le petit Parisien qu’il fut en exploration au Jardin des Plantes, « une enclave de mystère au milieu de l’asphalte ». « On n’y vivait pas de la même façon qu’au dehors », loin de la « raideur » du Jardin du Luxembourg, de la tristesse, des chagrins et du tumulte de la ville grise. Soudain, en levant les yeux, c’est l’éveil: « Le bleu du ciel me happe tout entier, m’ouvre les portes de l’inconnu ». Ebloui, le jeune Parisien découvre là « un monde de silence et de langueur sauvage ».


Zéno a 10 ans lorsque son oncle Philippe l’initie à la plongée sous-marine, en Méditerranée, dans la rade de Toulon, aux antipodes de la grisaille des rues de la Capitale. C’est une grande révélation: « Je nage, je plonge, je m’immerge, je coule pour la première fois au fond du bleu ». Le bleu qui guérit de tout, de la noirceur du quotidien, de la folie du monde.


Le secret est là: rester à l’écoute de ces moments forts de l’enfance. Revenir à l’enfance pour reprendre vie.


Autre souvenir précieux et inoubliable: la découverte, « dans un catalogue poussiéreux », de La Nuit étoilée, le chef-d’œuvre absolu de Van Gogh. Voici ce qu’en dit Zéno Bianu aujourd’hui: « Jamais, au fond, je ne me suis remis de ce rythme premier, qui continue de faire vibrer pour moi le meilleur de la vie et le plus extrême de l’art. » En repensant à cette nuit éclairante, le poète se remémore cette recommandation de Paul de Tarse dans son épitre aux Romains (traduit par Chouraqui): « La nuit est passée, le jour approche. Ecartons donc les oeuvres des ténèbres, revêtons les armes de lumière. » Etendre la joie, disait quant à lui Montaigne, retrancher la tristesse. S’opposer aux ténèbres du monde, se connecter au souffle mystérieux qui nous donne à voir les étoiles, « l’intérieur ardent d’un vent bleu ».


Zéno Bianu.                                          (Photo C.Hélie/ Gallimard)



Le bleu, toujours le bleu. Le bleu que Zéno Bianu décline en petits chapitres éblouissants:

Le bleu des peintres. Le bleu Van Gogh. Le bleu monochrome qui est au coeur de l’oeuvre d’Yves Klein, découvert à l’âge de 12 ans dans un documentaire italien: « Cet homme-là, le coeur gonflé à l’hélium des rêves, s’est plongé à jamais dans un bain d’indigo spirituel. »


Le bleu des poètes. Le bleu Rimbaud. Rimbaud, découvert à 16 ans. « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers » (1). Un poème qui peut changer votre monde et vous accompagner « comme un talisman, un blason vivant ».


Le bleu des musiciens. Une note bleue. Le bleu Coltrane. Le bleu Chet Baker.  Le bleu Hendrix, Jimi Hendrix, découvert à 16 ou 17 ans, une apparition: « Hendrix m’a touché jusqu’au coeur des cellules, en plein ciel intérieur, et je crois bien que je n’en suis jamais revenu. »


"Bleu des premières secondes de l'univers.

Bleu pour rêver plus juste.

Bleu pour enlacer la vie.

Bleu pour n'en jamais revenir."


La vraie vie est là. La beauté est là. Il faut s’y ressourcer. Retrouver la joie intense du bleu de l’enfance, aller à la rencontre de l’enfant intérieur, l’enfant bleu qui vit en nous et qui tend la main.


Bruno SOURDIN.


(1) « Sensation », les Cahiers de Douai, 1870.



Zéno Bianu: « Petit éloge du bleu », Folio, 2020.






















02/06/2021

André Velter le voyageur aux départs infinis

 

André Velter                                         (photo Sophie Nauleau)


André Velter est un grand voyageur et un poète érudit. Il a ramené de l’Himalaya des poèmes de haute altitude, Le Haut-Pays et La Traversée du Tsangpo, qui sont des livres d’initiation qui m’avaient transpercé d’une force ardente et bienfaisante. Ils me reviennent sans cesse, on ne les oublie pas. 


Voyageur généreux, poète-montagne, curieux de tout, l’univers l’éblouit et l’enflamme. Pas étonnant que l’arrivée de la pandémie, qui a tout suspendu et l’a obligé à une “sédentarité forcée”, a ouvert en lui un nouveau champ d’inspiration.

“Même en observant les arrêtés antipandémiques, il n’a jamais été question de faire du surplace. Pas question de se passer du véhicule magique et réel entre tous, qui a nom Poésie!” Nous voici rassurés (mais on n’était pas vraiment inquiets).


André Velter nous revient avec un bouquet de poèmes composés A contre-peur, qui est une “réplique immédiate” au cours des choses et un préambule à un recueil ample et accompli, Séduire l’univers.





Comment rebondir? Sous peine d’asservissement  à cette “peste mentale,/ qui a surgi  et pris de vitesse/ celle qui rôde partout, à la déloyale”, l’épreuve du confinement incite à un grand sursaut.

“Confinés nous sommes

mais pas finis,

pas interdits d’orgueil

ni de muscle ni de parole.


Enfermés au-dehors,

libres au-dedans,

à l’assaut de ce qui sauve:


le vertical en nous,

le sommet qui a force d’âme.”


Il y a chez Velter un goût immodéré pour les départs, les horizons lointains, l’appel de la route. Partir sans crier gare, toutes affaires cessantes.

“La route nous inventait le plus souvent.

Elle était sans pardon, mais nous pardonnait tout

quand le départ se décidait à l’arraché”.


Dans ce nouveau livre, on retrouve tous les ingredients qui nous plaisent dans son oeuvre. Les affinités électives, la complicité de ces compagnons de route d’hier et d’aujourd’hui: Omar Khayam et René Daumal, Robert Desnos et Henri Michaux, Joseph Conrad et Fernando Pessoa, Pierre Reverdy et Garcia Lorca… et puis aussi, plus inattendu, “le timbre cabossé” de Joe Cocker lorsqu’il chante N’oubliez jamais, ou bien l’évocation de ce maître de gymnastique taoïste “qui réconcilie avec plus vaste que soi”. On se replonge volontiers dans le souvenir d’horizons tant admirés: le Ladakh, qui est la region d’altitude que Velter préfère au monde; les bords du Guadalquivir et le son lointain d’une guitare flamenco. L’Inde y déploie intensément ses sortilèges: voici Bénarès et Jaisalmer, voici les Upanishads et “les mots de l’indicible” que célèbrent les Bâuls.


Velter est le poète de la marche forcée, le poète champion de l’altitude. Il sait, mieux que personne, ce que “marcher au plus abrupt” veut dire. On l’imagine arrivé en haut du col et “jeter les yeux de l’autre côté”. Ce qu’il appelle l’alliance magique de l’altitude et du vide. Expérience unique et inoubliable. Fondatrice. Et il ajoute: “Là, et là seulement, tout est divin sur terre.”


Ce livre est aussi un hymne à l’amitié et à l’amour. Immanquablement.

“Dans mon éternité à moi,

il y a les femmes que j’ai aimées

et que j’aime, à jamais.”

Hymne à la présence secrète et à la solitude. Une solitude habitée, enchantée: “être seul/ et séduire l’univers”.


L’univers est donc un endroit merveilleux où s’émerveiller, expirer à fond, chanter, vagabonder, vaciller, s’évader:

“En chaque instant

ne pas oublier de s’évader.


En chaque faux pas,

ne pas oublier de s’évader.


En chaque regret,

ne pas oublier de s’évader.”


Il y a chez André Velter une sérénité et une émotion inouïes qui arrivent toujours à m’enchanter, qui ouvrent le chemin à l’insoupçonné et vous invitent à un espace d’intériorité sidérale.


Bruno SOURDIN.



André Velter: Séduire l’univers (avec sept tracés sonores de Jean Schwarz), précédé de A contre-peur (avec quatre ciels de Marie-Dominique Kessler), Gallimard, 2021.







26/05/2020

André Velter danse au cabaret de l'univers


                                                             Photo Sophie Nauleau


Le poète André Velter est un grand voyageur. Né dans les Ardennes, il partage avec Arthur Rimbaud, son illustre devancier, un goût immodéré pour les grands espaces et pour la vie nomade. De Paris à Lhassa, de Sils-Maria à Chidambaram, il passe une grande partie de sa vie sur les routes. Samarkand, Rishikesh, Katmandou, Lahore…

« Combien de fois ai-je psalmodié Guadalquivir,
Babylone, Nichapour, Maïmana, Guadalajara ?
Combien de fois le chemin
a-t-il dévié sa course
au seul écho de Trébizonde, de Bénarès,
de Sukothaï ou de Séville ? »

Ivre de l’univers, il a été le premier poète français à cheminer à plus à 5000 mètres d’altitude et il en a ramené un grand livre, Le Haut-Pays, le poème du Tibet et de l’Himalaya. Son oeuvre est une stimulante invitation à partir sur les routes, à respirer plus profondément et à chambouler les idées reçues.

« Tout est départ.
Du mouvement il n’y a pas à démordre.
Du mouvement dans l’azur ou l’asphalte, les volcans ou les glaces.
Le moindre geste a semé des étoiles sur la terre. »

Le voyage est pour lui une nécessité vitale. C’est l’appel de l’ailleurs, la jubilation, l’inattendu, l’enthousiasme. Une ivresse sacrée. 
S’échapper mais rester lucide car aucun pays n’est pas un havre idéal : « La bêtise, l’agression, la laideur programmée y sont à l’oeuvre comme partout. » Partout flotte l’image du despote, partout est installé le règne du Père Ubu : « On n’entend qu’anathèmes ou menaces, vociférations de barbus, aboiements de miliciens. Les marchands empochent et se taisent. Les nantis soupirent et se terrent. Les Etats déroulent leurs barbelés. »

La poésie, dit André Velter, ne peut être coupée du réel. Mais dans le chaos du monde, l’important est de trouver sa ligne de crête. L’important, lorsqu’on aime la vie, est de partir.

« La poésie est sursaut d’adolescence à jamais. Désir sans frein. Vitesse. Vertige. Frénésie de départ.
Comme un galop dans le sang. Comme un soleil à la bouche.
Et l’infini qui se donne en partage… »

Vivre sa vie en dansant. Comme à Chidambaram, dans le Tamil Nadu, où Shiva Nataraja effectue sa danse cosmique :

« Danse Shiva danse,
jusqu’à n’être plus qu’un peu de feu sans ombre,
souffle pur de l’univers tout entier
réaccordé, accordé, accordé, réaccordé… »

Etre toujours en partance. Toujours en éveil. Et rester fidèle en amitié. Voici Abidine Dino, le peintre turc, maître de la calligraphie onirique :

« Avec toi
j’ai couru Istanbul
Constantinople
et même un peu Byzance.
Il n’y avait qu’à t’écouter. 
(…)
Rome Paris Antibes
le champ est libre entre tes mains,
tu peins comme dansent les soufis
ivre de mouvement et d’étoiles
en jetant des fleurs à la nuit.
(…)
Abidine, tu as créé
un créateur sans exemple,
engagé dans le siècle
arpenteur de légendes
sourcier de la parfaite chance

et calligraphe de la rose des sables. »

Voici Ernest  Pignon-Ernest et ses images éphémères et puissantes apposées sur les murs des cités :
« Ernest Pignon-Ernest a pris ses marques en extérieur. A l’air libre. Sur les façades. Les devantures. Les frontons.
Ses marges de manœuvre s’ouvrent au cœur des villes. A hauteur d’homme. De balustre. De fournil. De fenêtre ou de soupirail. »

Voici Marie-José Lamothe, la traductrice passionnée du poète-ermite tibétain Milarepa, si lumineuse, si érudite. Lorsqu’il a appris qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre, un matin de février 1998, André Velter n’a plus voulu ajouter une page « au manuscrit qu’elle avait lu », ni modifier le titre, La vie en dansant : 
« Etre au monde en dansant relevait d’un défi joyeux, insouciant. C’est aujourd’hui un pari douloureux, terrifiant, pas assez risqué à mon goût : une danse de mort pas à pas portée dans l’ombre d’une danse de vie. »

Dans le recueil suivant, Au Cabaret de l’éphémère, André Velter nous donne rendez-vous, à l’étape du soir, avec un compagnon qui est de presque tous les voyages : le grand poète persan du XIe siècle, Omar Khayyam.« Il connaît la carte du ciel mieux que celle de la terre et le vide des espaces infinis l’a toujours moins effrayé que les ravages des mercenaires, l’arrogance des puissants ou la vindicte des dévots. »
Par-delà les siècles, leur rencontre s’impose : « le culte du plaisir présent, de la beauté incarnée, du vin qui réconforte, qui réjouit, qui ouvre les portes insoupçonnées de l’esprit et des rêves éveillés. »
Une même  lucidité, un même désespoir gai, un goût commun pour le chant, la poésie à voix haute. Omar Khayyam, le sage de Nichapour, est bien un de ses compagnons parmi les plus fidèles :

« la tête dans les étoiles
tu as le diable au corps

tu penses à l’homme de Nichapour
à l’astronome
qui ne croyait pas au ciel
au poète de la douce ivresse
du fort désir
qui ne s’encombrait pas de dieu

qui ne s’encombrait pas de dieu

au cabaret il mettait les voiles
avec tant d’insouciance
qu’on aurait dit 
le grand bonheur la chance
à la barbe des dévots

à la barbe des dévots »

Comme chez Khayyam, il y a chez Velter à la fois un tempérament de révolte contre les iniquités de notre monde et une invitation résolue au carpe diem : 

« Comme l’eau du fleuve et le vent du désert,
Une journée de plus quitte le compte de mes jours ;
Mais il est deux journées qui ne me soucient guère :
Celle qui vient de passer et celle demain qui passera. »

La vie est courte et il faut se dépêcher d’en jouir. Une mélancolie épicurienne qui se double d’une liberté d’esprit absolue. Une poésie de très haute altitude.

Bruno SOURDIN.

La vie en dansant, suivi de Au Cabaret de l’éphémère et de Avec un peu plus de ciel,d’André Velter, Poésie/Gallimard, 2020.

07/04/2016

Zéno Bianu, le passeur habité

Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard


Entre deux rêves, entre la vie et la mort, Zéno Bianu dévore son siècle à belles dents. Il jubile, il sème, il allume des brasiers. Il marche en éclaireur, c’est un homme habité, il se démultiplie mais il n’adhère à aucun credo. Dans le sillage du Grand jeu, il a arpenté « les pays sombres de l’esprit » et il s’est imprégné de spiritualité orientale. Comme Roger Gilbert-Lecomte, il a fait le choix du vertige et a osé regarder le soleil en face :

fugitif
en apnée foudroyante
tu dérives
par la rue de derrière les murs
pour rejoindre
le chemin de vie des morts

La poésie de Zéno Bianu est ouverte au monde, elle se module à l’écoute des turbulences et des tremblements de la planète : de Venise à New York, de Paris à Bénarès la lumineuse, où coule le Gange, « fleuve des premiers et derniers soupirs » :

vers la source je remonte
vers ma source de haute altitude
vers mon glacier d’origine
au-delà des torrents du tumulte
malgré les ensablements
malgré les barrages
je remonte en amont
vers le cristal premier

Né à Paris en 1950, Zéno Bianu est un poète majeur d’aujourd’hui. Il fut, aux côtés de Michel Bulteau et de Matthieu Messagier, l’un des signataires du Manifeste électrique aux paupières de jupes qui secoua le monde poétique des années 70. Passionné par les écritures « à haute voix », il a suivi une trajectoire singulière et inévitable aux frontières de la poésie, du théâtre et du récital-jazz. Ses poèmes entrent volontiers en résonance avec la pulsation du jazz, il sait comme personne dire les fulgurances de Thelonious Monk, « ses pas de danse au bord du vide », ou se laisser submerger par la présence incroyable du saxophone de John Coltrane, « gisant vertical / guetteur d’étoiles filantes / porté par la grâce et la mort ».
Bouleversé à 18 ans par la lecture d’Antonin Artaud, qui lui révèle le pouvoir d’invocation du poème, Zéno Bianu  ouvre mille espaces aimantés pour lui faire écho et faire revivre le chant de la langue. Sa poésie nous traverse et nous parle au plus profond de nous. Elle nous est infiniment proche.

Bruno Sourdin







A l’occasion ses 50 ans, la collection Poésie/Gallimard rassemble deux ouvrages de Zéno Bianu, Infiniment proche et Le désespoir n’existe pas. Avec une magnifique préface d’Alain Borer : « Au fond, Zéno Bianu est un poète nucléaire. Contemporain de la physique atomique. Passé de l’électrique au nucléaire. »





De son côté, Le Castor Astral fait paraître Satori express, un beau livre qui revisite « une certaine tradition de l’éloge » (d’Artaud à Kerouac, de Gilbert-Lecomte à Coltrane) et de l’hommage aux lieux « électifs », comme New York et Bénares.