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17/01/2024

Bob Branaman, l’artiste Beat visionnaire de Californie

Bob Branaman.

Dans son livre « Le Dernier des mocassins » (1), Charles Plymell décrit bien l’atmosphère qui régnait à Wichita, Kansas, du temps de leur jeunesse. Son pote Robert Branaman, qu’il appelle « Barbitol Bob »,  était doué, très bon à l’école,  et prenait déjà son art de peintre très au sérieux. « Chaque pouce de sa chambre était occupé par des oeuvres, des photos de vieux magazines, des découpages, des taches de peinture sur chaque centimètre carré. Il vivait à l’intérieur d’un tableau de Pollock. » Et à Wichita les réunions amicales n’étaient pas tristes. Charley est un raconteur incomparable : « On buvait la bile verte du peyotl directement du trou du cul du diable, on fumait de l’herbe et on se lançait dans de grandes spéculations à travers le monologue intérieur du cosmos. On buvait le vin de la jeunesse. »


Hipsters avant l’heure, ils mènent une vie hors normes et audacieuse : la route, les bagnoles, les filles, la benzedrine. Une vie tumultueuse, exaltante, une ambiance de vertige, de tourbillonnement continuel. Ils appellent cela « le Vortex de Wichita ». Et ils vont se retrouver à San Francisco, avec plusieurs amis artistes et poètes du Kansas, et pas des moindres: Bruce Conner, Michael McClure, Stan Brakhage… Ils vont rapidement faire la connaissance d’Allen Ginsberg (2), qui vient de s’installer en Californie, et se joindre au bouillonnement de la Beat Generation. « Il y avait un formidable sentiment de liberté à San Francisco. »


Bob Branaman est arrivé à San Francisco en 1959. « A la Coffee Gallery de North Beach, a-t-il raconté, le sol était encore couvert de sciure de bois et une bière coûtait 15 cents. » Le mouvement Beat battait son plein. « A cette époque, San Francisco a connu des changements majeurs aussi bien dans les modes de vie que dans tous les arts et la spiritualité. » C’était le bon moment de se trouver en Californie. « Tout était possible et les possibilités de changement étaient illimitées. »


Les Beats à San Francisco en 1963 : Philip Whalen, Bob Branaman, Gary Goodall, Allen Ginsberg,
Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti, Alan Russo, Charles Plymell. Photo Anne Buchanan. 

Poètes et artistes se retrouvaient presque tous les jours à l’imprimerie d’Auerhahn Press, de Dave Haselwood, qui venait lui aussi du Kansas. C’est lui qui a publié la plupart des poètes de la Renaissance de San Francisco et a donné à Bob l’occasion d’illustrer un premier livre de poésie, « Hellan Hellan », d’Edward Marshall. « C’est aussi à l’imprimerie, en 1959, que j’ai rencontré Allen Ginsberg pour la première fois. J’étais en train de faire des affiches pour un livre de Philip Lamantia, « Ekstasis », que Dave venait de terminer. Les affiches étaient des monoprints très colorés et Allen m’a complimenté pour mon travail. »


Puis Bob s’est installé au sud, à Big Sur, comme le raconte son ami Charley: « Il fut un des premiers Indiens de Big Sur, avec un bandeau, des perles et LOVE peint sur son pick-up. Il a donné le ton à toute une génération en matière de style. »


Bob Branaman à Big Sur.               (photo Richard Messenger)


Ses peintures d’alors (début des années 60) étaient des grandes fresques kaléidoscopiques, parfois agrémentées de collages, de portraits, de soleils et de motifs floraux foisonnants. Une transposition de visions provoquées par l’acid. Elles donnaient l’impression de flotter dans l’espace et le temps, dans une ambiance psychédélique. Bob Branaman était un artiste « planant », qui avait ouvert très grand les portes de la perception. A l’époque, il a aussi travaillé avec son ami Bruce Conner à des films expérimentaux et plus tard a réalisé ses propres films.









« Les drogues psychédéliques étaient là. Nous recherchions des états de conscience modifiés. Huxley était très influent. Il avait réalisé que les chemins vers l’illumination étaient très nombreux, que la méditation était une technique parmi d’autres. Il espérait que les drogues pourraient aussi briser les barrières de l’ego. (…) Il y a près de 30 ans, j’ai arrêté de consommer de la drogue et de l’alcool en choisissant la méditation comme ce qui fonctionnait le mieux dans ma vie. » (3)


Allen Ginsberg disait de lui qu’il était « l’un des artistes visionnaires les plus intenses d’Amérique ». Ce que confirme Marc Olmsted, un de ses proches : « Il connaissait pratiquement tous les Beats, sauf Jack Kerouac qu’il n’a vu qu’une seule fois: il était ivre dans un bar de San Francisco. Bob a pensé que Jack souhaitait qu’on le laisse seul. » (4)


Bob Branaman est décédé le 9 janvier 2024, il venait de fêter son 90e anniversaire à Santa Monica avec sa grande famille et ses amis. Il était né à Wichita, Kansas, en 1933. Il avait suivi les enseignements d’un lama tibétain accompli, Garchen Rinpoche, et pratiqué assidument le Qi Gong, cet art corporel chinois qui s’appuie sur la circulation de l’énergie. Son énergie était en effet exceptionnelle et joyeuse.


Bruno SOURDIN.


  1. Charles Plymell: « Le Dernier des mocassins », éditions Sonatine. Traduit par Nicolas Richard. Le livre culte du dernier des Beats, avec un dessin de Crumb en couverture. Repris en 10/18. Charley vient de sortir en 2023 aux Etats-Unis un nouveau livre, « Keyboard Intercourse », édité par Bottle of Smoke Press, avec sept collages de l’auteur et, en 4e de couverture, un collage de Mary Beach.
  2. Allen Ginsberg a repris le terme de « Wichita Vortex » dans un poème intitulé « Wichita Vortex Sutra », traduit en français par Mary Beach et Claude Pélieu, qui le présente comme « un appel aux hommes pour en finir avec la sale guerre du Vietnam, pour en finir avec la violence, collage-esprit ». Poème repris dans le livre « Planet News », Christian Bourgois éditeur.
  3. Extrait d’une interview de Bob Branaman par Michael Limnios/Blues Network, en juillet 2012.
  4. Marc Olmsted: « Remembering Robert Branaman », sur le site The Allen Ginsberg project/ allenginsberg.org



27/12/2021

Le livre culte du dernier des Beats

 

Charles Plymell vit aujourd'hui à Cherry Valley, dans l'Etat de New York.


Charles Plymell est né en 1935 près de Wichita, dans le Kansas. Dans sa jeunesse il a beaucoup voyagé, sur la route 66 vers la Californie, sur la route du nord en direction de l’Alaska ou celle du sud vers le Mexique. Il a fait cent métiers: dynamiteur de montagne dans l’Oregon, cueilleur de houblon, docker à San Francisco… Il a bossé sur des pipelines dans l’Arizona, chevauché des taureaux sauvages et des chevaux sans selle dans les rodéos. Dès les années 50, hipster avant l’heure, il mène une vie hors normes: les bagnoles, les filles et la benzedrine. Et naturellement, à San Francisco, « cette drôle de bonne vieille ville », il rencontre les Beats.


Dans Le Dernier des mocassins, qui vient (enfin) d’être traduit en français par Nicolas Richard (l’admirable traducteur de Brautigan, Pynchon et Patti Smith...), il raconte sa vie sur la route. La vraie vie, excitante, jouissive, toujours sur la brèche. 

« Les pneus fredonnaient ce bon vieux blues solitaire et malheureux qui accompagne toujours un voyage; la tristesse de ce qu’on laisse derrière et un avenir plein d’espoirs. »


Charles Plymell raconte avec délectation une vie haute en couleurs, la joie et l’allégresse d’être au monde, l’ivresse et l’hébétude que l’on ressent après tant d’heures passées au volant, et la béatitude.

« On buvait la bile verte du peyotl directement du trou du cul du diable, on fumait de l’herbe et on se lançait dans de grandes spéculations à travers le monologue intérieur du cosmos. On buvait le vin de la jeunesse. »


A San Francisco, où il finit par débarquer, il y avait un formidable sentiment de liberté. Dans les soirées qu’il organisait dans son appartement de Gough Street, tout le monde dansait, fumait et dépassait la mesure. Tout le monde voulait aimer, vivre et expérimenter, voyager au plus profond de soi-même.  « J’étais libre! », s’exclame Charley. Avec le LSD, les portes de la perception sont déverrouillées. Un nouvel univers s’éveille.

« J’ai regardé un long moment dans la glace et me suis vu à la fois singe et ange, assassin et pacificateur, tantôt pirate, tantôt sage oriental. Allongé sur le lit je me suis vu me métamorphoser en couleurs et formes circulant librement dans les couvertures. Le petit tapis respirait et j’étais hypnotisé par un chat. »


A San Francisco, il retrouve des artistes et poètes du Kansas, un groupe surnommé le « Wichita Vortex », le tourbillon de Wichita: Bruce Conner, Michael McClure, Stan Brackage, Dave Haselwood. Et puis son vieux pote Bob Branaman, le peintre visionnaire qui est devenu un véritable phénomène californien.

« J’allais chez lui voir ses dernières peintures. Chaque pouce de sa chambre était occupé par des oeuvres, des photos de vieux magazines, des découpages, des tâches de peinture sur chaque centimètre carré. Il vivait à l’intérieur d’un tableau de Pollock. »


Charles Plymell et Bob Branaman: les retrouvailles de deux vieux amis de Whichita.


A San Francisco, il rencontre Neal Cassady, qui avait inspiré à Kerouac le personnage de Dean Moriarty dans Sur la route, et Allen Ginsberg, de retour d’un long séjour en Inde. Allen et ses amis Beats ont débarqué à l’appart de Gough Street, où Charles organisait une party. Choc et magie des rencontres.

Voici le portrait d’Allen: « Allen dressait son constat intellectuel tout en ramassant les miettes sur la table, rangeant méticuleusement la nourriture dans un récipient puis au réfrigérateur. Une initiative confortable et karmiquement sûre. Ça, je ne sais pas combien de fois je l’ai vu le faire et le refaire.  J’avais le sentiment que l’approche d’Allen était toujours intellectuelle, il n’arrivait jamais à mettre son esprit en veilleuse, mais en même temps son exploration vertigineuse, courageuse… presque tyrannique de l’expérience était une démarche qui forçait le respect. » 

Et plus loin: « Allen était comme ça… s’intégrant aux tribus les plus retirées d’Amérique du Sud, prenant d’étranges drogues (qui auraient pu être du poison), complètement à la merci d’un peuple et d’une culture étranges, seul avec leur sorcier… ce que nos héros nationaux de l’Espace seraient sans doute bien réticents à entreprendre. »


Au coeur du quartier de Haight-Ashbury, Charles Plymell fait le lien entre les poètes Beats et les hippies de la génération Peace and Love. 

Mais vient un temps où il commence à trouver ces hippies ennuyeux.

« J’en avais marre de ce cloaque hippie devenu prétentieux et pudibond. San Francisco avait changé. Il fallait être mods ou hippie ou je ne sais quoi. Je ne captais plus son côté rigolo… son feeling se diluait. J’en avais marre de S.F. et de toute la Californie. Je ne trouvais plus ma place dans ce qui était en train de se passer. Je m’en fichais. Je n’essayais plus. »


Car Charley s’est investi dans la Free Press. Il publie désormais des dizaines de revues underground. C’est lui qui découvrira le dessinateur Robert Crumb, le maître de la bande dessinée alternative (qui signe d’ailleurs la couverture de ce Dernier des mocassins, version française); c’est lui, Charles Plymell, qui éditera, avec Pam sa femme, le premier Zap Comix. Mais ceci est une autre histoire.


Bruno SOURDIN.



Le Dernier des mocassins, par Charles Plymell, éditions Sonatine. Traduit par Nicolas Richard.