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08/11/2020

Piero Heliczer, le génie oublié de l'underground

 

Piero Heliczer

Pas de pierre tombale mais un simple tas de cailloux et quelques plantes un peu folles, pas de nom ni d’inscription: dans le cimetière de Préaux-du-Perche, un joli petit village de l’Orne, cette tombe anonyme a de quoi intriguer. C’est ici que repose un des artistes majeurs de l’avant-garde américaine des années 60. Poète, éditeur, cinéaste expérimental et figure de la bohème new yorkaise, il a côtoyé Allen Ginsberg et les écrivains de la Beat Generation, Andy Warhol et les familiers de la Factory, Lou Reed et les musiciens du Velvet Underground. Il a vécu les 25 dernières années de sa vie tumultueuse dans ce village de Normandie, où il avait acheté une petite maison qu’il avait baptisée « Notre-Dame-des-Friches ». Il s’appelle Piero Heliczer.


Piero Heliczer est un surdoué. A Préaux, il ne parlait jamais de son passé, mais dans le village on savait qu’il était artiste, qu’il ne tenait pas en place, qu’il vivait ou avait vécu à New York, Londres ou Amsterdam… Ici, il subsistait dans la misère, sans électricité, dans une maison qui ne le mettait pas à l’abri des intempéries, mais où il semblait être heureux. On l’appelait le Poète.


La première fois que je vis mentionné le nom de Piero Heliczer, c’était dans un numéro spécial des Inrocks sur le Velvet Underground (1). On le présentait comme « un poète du happening », qui avait fondé, avec son ami Angus McLise, à Paris en 1957, les publications de The Dead Language Press. Je fis rapidement le lien avec une photo d’Harold Chapman dans le livre indispensable qu’il a consacré au Beat Hotel de la rue Gît-le-Coeur (2), photo qui est ainsi légendée: « Piero Heliczer poète de la Dead Language Press, de passage à l’hôtel pour une coupe de cheveux gratuite ». Je retrouvais aussi son nom dans un ancien recueil de Gerard Malanga, qui fut le bras droit, le « grand chambellan » du maître Andy Warhol, Ten Poems for Ten  Poets (3); le poème dédié à Piero était magnifiquement intitulé The Last Boy. 


Piero Heliczer en visite au Beat Hotel pour une coupe de cheveux. Photo Harold Chapman



En juin 2015, je courus à Alençon, où la directrice des Bains Douches, Sophie Vinet, organisait une expo extraordinaire, Piero Heliczer, l’underground à Préaux-du-Perche (4) : des livres rares, des revues hors de prix, des collages, des flyers, des photos de la fin des années 80 prises dans sa maison par un photographe de Nogent-le-Rotrou, Pascal Barrier, et surtout un entretien réalisé par Sophie Vinet avec les habitants de Préaux et des environs qui avaient connu Piero entre 1967 et 1993. De nombreuses anecdotes y étaient rapportées. « Ses relations avec le voisinage sont à l’image du personnage, un peu schizophrène, écrit à l’époque François Boscher dans Ouest-France. Il était bien intégré et aimait discuter avec les gens mais ça surprenait quand il assistait à la messe habillé en cardinal ou qu’il venait se laver à la pompe au milieu du village, tout nu! »


Des oeuvres de Heliczer présentées à Alençon en 2015

Un collage de Heliczer

Il y avait aussi cette lettre éclairante de Jean-Jacques Lebel, adressée à Hervé Binet, le consultant de cette exposition des Bains Douches (5): « Mon cher Hervé, j’ai été assez proche, en effet, de Piero Heliczer dans les années 50 et 60, à Tanger, à Ibiza, à N.Y., à Londres mais surtout à Paris où, si mes souvenirs sont exacts, il a habité le Beat Hotel ou pas loin. Pour un Américain, il parlait bien le français et l’italien. Visage et sourire angéliques mais portés sur une certaine ténébrosité, corps menu, très doux, souvent défoncé, délicat et passionné de mythologies syncrétiques, réinventées. Piero était un scribe-trouvère d’un autre âge, plutôt cathare sur les bords et tantrique, un poète à l’ancienne, cherchant à publier ses textes d’ailleurs toujours de qualité. »


Et voici que Patrick Bard vient de publier, aux éditions du Seuil, une enquête très documentée sur la vie incroyable de cet homme de génie, Piero Heliczer, l’arme du rêve (6). 


Patrick Bard et Sophie Vinet annonçant une expo Heliczer à Préaux en 2016


Piero est né le 20 juin 1937 à Rome. Ses parents viennent, le père de Pologne, la mère d’Allemagne. Ils sont juifs et s’intègrent parfaitement en Italie. A 4 ans, Piero devient acteur: on le fait tourner dans un film où il incarne, en pleine période fasciste,  l’enfant italien modèle. Quand l’Allemagne a envahi l’Italie, son père  qui est entré dans la clandestinité sera retrouvé et assassiné par les Nazis. On demandera à Piero, qui n’a alors que 7 ans, d’identifier son corps torturé et énucléé: cette vision horrible le traumatisera pour le restant de sa vie.


En 1946, c’est l’exil aux Etats-Unis. Il apprend l’anglais très vite, il est brillant, c’est un enfant surdoué, ses camarades l’exaspèrent. « J’étais un marginal, un Italien, un bouffeur de spaghettis, un rital. Je me faisais frapper par mes camarades de classe parce qu’ils me trouvaient snob, parce que j’étais différent. Peut-être étaient-ils jaloux parce que j’avais sauté une classe? Parce qu’un étranger était meilleur qu’eux en orthographe? » Piero déteste son nouveau pays. Mais il veut tout apprendre. Il commence à rédiger des poèmes, devient passionné de blues et de musique baroque. Il s’initie à la viole de gambe. « A 11 ans, résume Patrick Bard, c’est à peine s’il parle anglais; à 17 ans, c’est déjà un magnifique poète anglophone. la différence entre Rimbaud et lui? Rimbaud écrivait dans sa langue maternelle. Heliczer s’est payé de luxe d’adopter et d’aimer celle d’un pays qu’il détestait. »


Mais bientôt, naissent en lui des pensées délirantes. Il a des hallucinations. Il entend des voix. Il est diagnostiqué schizophrène. Sur le plan scolaire, c’est un parcours exceptionnel. Il termine ses études secondaires en apothéose: « Il sort évidemment premier de sa promotion en 1954, note Patrick Bard, avec un an d’avance et la note la plus élevée jamais attribuée en anglais à un élève aux Etats-Unis: 100. » Il entre à l’université de Havard mais s’en fait rapidement renvoyer. Sa maladie s’aggrave. Il est interné et doit subir des séances d’électrochocs. 


En 1957, il est à Paris. « J’ai lâché l’Université et je suis parti en Europe où je suis devenu vagabond. Je lisais Henry Miller et je jouais de la guitare sur le Pont des Arts. Je vivais avec cinq francs par jour et je me baladais en bicyclette avec ma guitare dans le dos; je dormais parfois dehors. » A Paris, c’est la vie de bohème, les cafés et les galeries du Quartier Latin, l’hôtel de la rue Gît-le-Coeur, où vivent Allen Ginsberg, William Burroughs et Gregory Corso et que l’ont appellera le Beat Hotel, la librairie de George Whitman, rue de la Bûcherie, qui deviendra Shakespeare and Company. « Pour la première fois de ma vie, écrit-il, je rencontrais des Américains qui étaient aussi de vraies personnes. » Il achète une presse à main pour créer, avec son ami Angus MacLise, sa propre maison d’édition et éditer ses poèmes et ceux de ses amis. Ce sera The Dead Language Press.


Rencontré à Paris, le peintre Hundertwasser lui fait découvrir le Perche. Un véritable coup de foudre et qui ne se démentira jamais.



Piero Heliczer dans sa maison du Perche. Photo de Pascal Barrier


Il y eut aussi des voyages à Londres et une amitié forte avec le poète Michael Horovitz, qui sera le premier à écrire sur son oeuvre dans sa revue New Departures et l’accueillera dans son anthologie de la poésie underground britannique, Children of Albion. Voici Piero Heliczer devenu poète anglais! En Angleterre aussi, il rencontre Jeff Keen, le cinéaste expérimental, et ensemble ils réalisent un film qui fera date, Autumn feast.


Puis il retourne à New York, où il va vite devenir une figure décisive de l’underground. Il prend un loft dans le Lower East Side avec son ami Angus: « C’était la grande époque des lectures dans les cafés, des magazines de poésie ronéotypés, des filles qui portaient des blue-jeans et ne se rasaient pas sous les bras, bref, le Paradis… »


Lui et Angus mettent au point des performances et des projections de films qui accompagneront la première formation du Velvet Underground, dont Angus est le batteur. « C’était un grand compositeur ésotérique, dira d’Angus Gerard Malanga, alors que Lou voulait faire du rock’n’roll: voilà pourquoi il n’est pas resté dans le groupe. Je suis toujours resté proche d’Angus, mon frère spirituel, un vrai poète et musicien. » C’est grâce à Gerard Malanga, justement, que Piero va approcher Andy Warhol et devenir un familier de la Factory. Il va réaliser un nombre important de films expérimentaux, comme Dirt, que produit Andy.


Edie Sedgwick, Andy Warhol et Piero Heliczer à la Factory. Photo de Billy Linich, 1965


Et puis tout va mal tourner. Explication de Piero: « Le mouvement n’est pas tombé tout seul, on l’a poussé. (…) Le gouvernement s’est mis à subventionner les artistes. Allen Ginsberg s’est fait kidnapper par les Tibétains, Timothy Leary par le FBI. Moi, je n’étais pas assez important à leurs yeux, ils se sont juste arrangés pour que mes copines disparaissent, sachant bien que sans copine, je suis perdu. » 


Piero s’enfonce dans la dépression. Il est miné par la maladie. Il ne trouve plus l’inspiration, ne finit plus ses films, il survit avec difficulté, devient violent et se clochardise: on le retrouve à la rue, contraint de dormir  sous le porche d’une banque, à la hauteur la station de métro de la 8e rue.


Il parvient malgré tout à regagner la France. Il vit un temps à Amsterdam dans une péniche, avec femme et enfants, puis c’est le retour dans le Perche. Et c’est la grande misère. Il survit en vendant des livres d’occasion sur le marché à Nogent-le-Rotrou. Il réussit à s’acheter une mobylette et une petite remorque où il transporte ses livres. C’est en revenant de Paris, où il était allé s’approvisionner, qu’il est écrasé par un camion près de Rambouillet le 22 juillet 1993. Il avait 56 ans. Il est enterré à Préaux-du-Perche. Oublié du monde. Et pourtant, ce clochard céleste était un des grands esprits de sa génération, un des inventeurs de l’underground. L’underground, c’était lui.


Bruno SOURDIN.



La tombe de Piero Heliczer dans le cimetière de Préaux-du-Perche



(1) Superstars, guide maniaque du Velvet Underground et de la Factory d’Andy Warhol, Les Inrockuptibles, 1990.


(2) Harold Chapman, The Beat Hotel, Gris banal éditeur, 1984.


(3) Gerard Malanga: 10 poems for 10 poets, Black Sparrow Press, 1970.


(4) Piero Heliczer, l’Underground à Préaux-du-Perche, les Bains Douches, Alençon, 2015.


(5) Hervé Binet a notamment édité le premier livre en français de Gerard Malanga: Mythologies du coeur, éditions 23, 1994.


(6) Patrick Bard: Piero Heliczer, l’arme du rêve, Editions du Seuil, 2020.




Deux poèmes de Piero Heliczer



Fuga XIII


sais-tu qui j’ai choisi dans mon lit

lutra lutra dont le ventre boueux est comme une mer

veinée d’une écume aussi fine qu’un cheveu

elle est tellement sensible aux doigts des anges

sentant l’odeur du brouillard

espérons que ce ne sera pas le blanchisseur chinois 

ses yeux sont bien ceux d’un cormoran

sa barbe

est agréable comme des plumes de faisan

dans son lit de laine couleur goéland

elle caresse son bas-ventre

lutra lutra dont le ventre boueux est comme un luth

cet ange sent le bois

ne prend pas d’inconnu qui sente le bois

l’ange dit qu’il sent le jupon

son gilet est en fourrure de loutre et ses boutons

en bec de héron il fait glacial dans l’air clair

au-dessus du brouillard l’ange entre enfin au paradis





La cloche de plongée


temps de lumière ininterrompue

je passe d’une chambre à l’autre

en refermant les portes

me demandant s’il est l’heure de dormir


sol prêt pour la fertilité

je brille comme le soc d’une charrue rouillée


seul le nid demeure dans la vibration des arbres


(Traduction BS)







19/06/2015

Sinclair Beiles, le poète excentrique du Beat Hotel


Né en 1930, le poète sud-africain Sinclair Beiles a vécu à Paris dans les années 50. Il travailla pour Olympia Press, la maison d’édition de Maurice Girodias, qui publiait en anglais des livres sulfureux et subversifs, à la fois des récits érotiques (dirty books) et des oeuvres interdites aux Etats-Unis (parmi lesquelles Sexus d’Henry Miller, Lolita de Nabokov et Naked Lunch de William Burroughs). Sinclair lui-même a édité un roman érotique, Houses of Joy, sous le pseudonyme de Wu Wu Ming.
Beiles a vécu avec les écrivains Beats au fameux Beat Hotel de la rue Gît-le-Cœur, où il retrouva William Burroughs qu’il avait rencontré à Tanger alors qu’il était correspondant pour le Sunday Express. Il s’initia au cut-up, la technique littéraire de découpage et de permutation de textes déjà existants, technique radicale et novatrice inventée par Brion Gysin.  L’époque était effervescente. Sinclair a affirmé qu’alors il fumait 30 à 40 joints par jour mais que, contrairement à Burroughs, il ne tenta l’héroïne qu’une seule fois et que cette expérience nauséeuse fut sans suite.
Belies se mit à expérimenter la technique du découpage avec enthousiasme. En 1960, il entra dans l’histoire littéraire en collaborant avec Burroughs, Gysin et Gregory Corso à l’édition du premier livre de cut-ups, Minutes to Go, édité par un médecin mauricien, Jean Fanchette, qui publiait une revue intitulée Two Cities. Burroughs a raconté que le titre venait d'une expression que Beiles avait employée ("il ne reste que quelques minutes"). Quoi qu'il en soit, le cut-up rendit Beiles dément: il finit par jeter son lit par la fenêtre du Beat Hotel et on dût l'hospitaliser.

"Minutes to Go", Two Cities, Paris, 1960.


La même année, l’artiste grec Takis, qui était fasciné par les forces invisibles des champs magnétiques, a mis Beiles en suspension à la galerie Iris Clert, grâce à un aimant fixé au plafond, pendant quelques instant, le temps de lire un poème. Six mois avant Gagarine, Beiles était ainsi devenu le premier homme envoyé dans l’espace ! Sinclair a prétendu plus tard que cette expérience était à l’origine de sa paranoïa.

Sinclair Beiles à Paris, quai des Grands-Augustins, en 1959 (photo Harold Chapman).

Sinclair Beiles a toujours eu une vie errante compliquée. Où qu’il vécut, au Maroc, en Espagne, en Nouvelle-Zélande ou à Londres, il a toujours eu l’impression que la vraie vie était ailleurs. Il a séjourné pendant plusieurs années à Athènes, dans le vieux quartier de Plaka, en contrebas de l’Acropole, et sur l’île d’Hydra. Abandonnant le cut-up, c’est en Grèce qu’il a écrit son premier livre de poèmes, Ashes of Expérience, édité en 1969.

Sinclair Beiles était un homme malade,  qui avait subi des électrochocs dans son adolescence. Il a effectué de nombreux séjours dans des établissements psychiatriques. Il souffrait de troubles bipolaires et de crises d'angoisse et de paranoïa, à la limite de la schizophrénie.
Il était rentré en Afrique du Sud à la fin des années 70. « Crazy Sinclair » est mort à Johannesburg en 2000, presque totalement oublié.





Cet exil

Heureux 
De cet exil.
Dans les rues obscures
Des canaris chantent
Et dans l’embrasure de leur porte
Des femmes sourient à cet étranger
Qui transporte son cœur
Dans ses mains.
Il tourne autour de la place du marché
Comme un ancêtre
Revenu d’entre les morts
Pour voir son peuple
Et négocier de vieilles pièces de monnaie
Frappées à son image.



Ari

Ari vit avec sa mère
Passe ses dimanches avec son amant
Sous les pins sur la colline du Lycabette
Alors que les cloches appellent à la messe dans la vallée.
Ari porte une bague de fiançailles mais elle n’est pas fiancée
Et rêve de rencontrer un Américain
Qui l’emmènera à New York
C’est pourquoi elle rôde dans les cafés pour touristes à l’heure du déjeuner

Elle se demande si elle peut encore avoir des enfants
Après cet avortement au Pirée.



Au coin des rues

Il s’en passe des choses au coin des rues.
Des amants se séparent sur un baiser
Des représentants se lissent les cheveux
Et rectifient leur cravate
Des fabricants de tissus fusillent du regard
Des profs d’école aux cheveux sur la nuque
Des musiciens aveugles jouent de l’accordéon
De jeunes enfants distribuent des prospectus
Des vendeuses rajustent leur jupe
Et de vieux chiens se relâchent et pissent un coup.
Oh la vache !



Chanson

Ma robe est tombée.
Elle est tombée à mes pieds
Comme une mare dans les rochers.
Viens tout près de moi.
Lèche ma peau

Et tu sentiras la mer.

(Ashes of Experience, Wurm Publishers, Pretoria, 1969)

Poèmes traduits par Bruno Sourdin.







Who was Sinclair Beiles? , édité par Gary Cummiskey (Dye Hard Press, PO Box 1171, Bromhof, South Africa, 2154), rassemble des interviews, des témoignages et des articles très documentés. Un travail remarquable.