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16/02/2022

Jean-Pierre Duprey et Jacques Prével, deux poètes aux destinées tragiques

 

Jean-Pierre Duprey, "l'archange de la jeunesse révoltée".


Deux poètes qu’on a dit maudits. Deux poètes aux destinées tragiques : Jean-Pierre Duprey, suicidé à 29 ans, Jacques Prével, mort de la tuberculose à 36 ans. Tous les deux venaient de Normandie et fréquentaient à Paris les mêmes cafés, les cafés de la bohème à Montparnasse et à Saint-Germain-des-Près. Ils ne se sont sans doute jamais rencontrés. Christophe Dauphin les rassemble dans un essai magnifique, Derrière mes doubles.

 

Le titre fait allusion au premier livre de Jean-Pierre Duprey aux éditions du Soleil Noir, Derrière son double. Duprey était un grand silencieux, un ange muet, un « taiseux » comme seuls savent l’être les Normands. C’était un jeune homme écorché et révolté, qui avait grandi à Rouen, dans une ville ravagée par les bombardements en 1944. Traumatisme durable. Seule compte pour lui la poésie.

 

« Duprey était un garçon de seize ans, d’excellente famille bourgeoise, raconte Jacques Brenner qui a publié ses premiers poèmes en revue. Il était très médiocre élève au lycée, ne parvenant pas à s’intéresser à ce qu’on lui enseignait et poursuivait des rêveries qui inquiétaient ses parents. »

 

Il quitte Rouen et sa famille et s’installe à Paris dans une chambre d’hôtel avec Jacqueline, la femme de sa vie. Il fait parvenir son manuscrit à la librairie de la Dragonne que fréquentent les surréalistes. André Breton demande à le voir et lui écrit avec enthousiasme : « Vous êtes certainement un grand poète doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. »

 

Duprey a 20 ans lorsque paraît son premier livre et il entre aussitôt dans la légende du surréalisme. La même année, 1950, Breton l’intègre dans son Anthologie de l’humour noir. (1)

 

Duprey, souligne très justement Christophe Dauphin, est posté « au bord de ce précipice  où coule l’eau noire de la nuit ». La couleur noire occupe une place centrale dans sa poésie.

« Je nage en mon ombre

Trop de noir dedans.

Mon ombre est la tombe

Pénétrable au vent. »

 

Deux ans plus tard, Jean-Pierre Duprey  quitte le groupe surréaliste. Il délaisse l’écriture, apprend le travail du fer et de la soudure chez un maître ferronnier et se consacre à la sculpture en fer forgé, une exploration indissociable de sa poésie. Il revient d’ailleurs à l’écriture en 1959. Le 2 octobre, il met le manuscrit de son dernier recueil dans une enveloppe à l’adresse d’André Breton. Il demande à sa femme d’aller le poster. « A son retour Jacqueline trouve Jean-Pierre pendu à la poutre de son atelier. Quelques jours auparavant, il avait répondu au téléphone à un ami : « Je suis allergique à la planète. » Jean-Pierre ne laisse ni mot ni explication. »

 

Poète maudit, a-t-on dit et répété : Christophe Dauphin ne le croit pas : « Il ne faut pas confondre le « poète malheureux » et le « poète maudit ». En revanche Jacques Prével, lui, fut bien un poète maudit. « Duprey était un ange, Prével un spectre », résume quant à lui Gérard Mordillat dans sa préface.


 


Prével, le poète maudit ami d'Artaud.


Jacques Prével fut l’ami et le disciple d’Antonin Artaud. C’est un Normand du Pays de Caux. Un homme habité par la douleur, instable, torturé, irascible, plongé très jeune dans l’horreur de la destruction, au Havre, dans une ville dévastée par les bombes. 

« Je lutte contre une mélancolie terrible, un sentiment de l’inutilité de tout et de mes efforts en particulier et que je vomis pourtant de toutes mes forces », écrit-il dans son journal.

 

Lui aussi monte à Paris, passe ses journées à écrire dans les cafés de Montparnasse, dans une grande solitude. « J’ai souffert autant qu’on peut souffrir au monde. » 

 

Ses compagnons d’infortune ne reconnaissent pas sa voix de poète et le tiennent à distance. Seul Roger Gilbert-Lecomte, le poète du Grand Jeu, l’entend et, lui semble-t-il, comprend ses poèmes. « Devenir un voyant, écrit Prével dans son journal. Etre un grand artiste dans la vie, dans l’amour, dans la mort. » Mais cette amitié sera brève : Roger Gilbert-Lecomte, celui qui, selon la belle formule de Zéno Bianu, s’était promis « de n’écrire que l’essentiel », meurt à 36 ans d’une crise de tétanos.

 

Aucun éditeur ne publiera les poèmes de Prével. Il est obligé de sortir à compte d’auteur son premier livre Poèmes mortels en 1945 à Paris. Mais bientôt il va faire la rencontre de son mentor, Antonin Artaud, à la maison de santé d’Ivry-sur-Seine. Alors il ne quitte plus le Momo, à qui il voue une admiration totale, mais cette amitié ne se situe pas sur un pied d’égalité. « C’est bien une relation de maître à disciple », montre Christophe Dauphin. « Deux hommes, deux poètes gravement malades et incompris, tels sont Artaud et  Prével. Le premier souffre d’un mal mental, mais aussi physique dont on ne connaîtra la nature qu’un mois seulement avant sa mort : un cancer du rectum. Le deuxième est atteint d’une tuberculose pulmonaire. Il l’ignora encore, malgré ses quintes de toux et ses douleurs à la poitrine. »

 

Toujours à compte d’auteur, Prével publie Les Poèmes pour toute mesure en 1947. Artaud mourra l’année suivante. « Antonin Artaud était mon seul ami. C’était le seul homme que j’aimais. Maintenant je n’ai plus personne. »

 

Jacques Prével s’éteint en mai 1951 dans un sanatorium de la Creuse. Dans une solitude absolue.

 

On attendait un récit qui soit à la hauteur de ces deux existences tragiques et déchirées. C’est chose faite avec le livre de Christophe Dauphin, dont on aime aussi la touchante obstination à souligner la « normandité » de ces deux poètes. L’un orienté vers le surréalisme, l’autre vers le Grand Jeu. 

 

Bruno SOURDIN.

 

Derrière mes doubles, par Christophe Dauphin, préface de Gérard Mordillat, Les Hommes sans Épaules éditions, 2021.

 

(1) Suivront chez le même éditeur La Fin et la Manière (1965) et La Forêt sacrilège (1970). Une édition des Œuvres complètes annotée par François Di Dio est parue chez Christian Bourgois en 1990. Gallimard a repris Derrière son double en 1999.

 



 

Jean-Pierre Duprey

« Au point du jour pisse un brouillard bleu

 

Il épile un soleil

Et se taille un crouton de jour

 

Il veut s’asseoir dans un fauteuil

Mais se suicide avant

 

Désespéré de n’avoir pas ce qu’il n’a pas

le poète

le poète

 

Il mêle son sanglot au chewing-gum

Et s’ébat devant les grains de sang

Qui habitent son plastron

 

Il voulut voler les amours perdues

Et les fumer comme des mégots sans goût. »


 

 

Jacques Prével

« Nous avons vécu comme ceux qui pensent mourir

Nous avons vécu dans l’inconditionné

Sans frein dans le temps sans frein dans la nuit

Égarés au bord du silence

Nous avons vécu

Épris du même mal absurde et monotone

Soulèvement d’un monde

Douleur que je maudis douleur qui m’a brisé

Égalité dans le silence

Il ne me reste que l’absence

Il ne me reste que la vie

Et les fragments de ce chant perdu. »

23/03/2014

Riverains des falaises



Anthologie des poètes en Normandie du XIème siècle à nos jours, Riverains des falaises présente, aux éditions Clarisse, un large éventail des poètes dont les écritures font apparaître les traits du visage de la Normandie, vivante, chaleureuse, parfois fermée, taiseuse, ou rebelle, et sentimentale, bouleversante, dans ses antinomies de terre et d'eau, d'arbres et de migrateurs. Cette anthologie est le travail d’un essayiste érudit, Christophe Dauphin. Directeur de la revue Les Hommes sans épaules, né à Nonancourt, dans l’Eure, ce dernier est lui-même un poète original et authentique, poète de l’émotion, proche des surréalistes.
Du XIe siècle à nos jours, on retrouve les poètes normands en première ligne. Tout commence avec La Chanson de Rollant. Ce premier chef-d’œuvre de la littérature française est attribué à un clerc du pays d’Avranches, Turold. De Corneille à Alphonse Allais, de Barbey d’Aurevilly à Raymond Queneau, à toutes les époques, le rayonnement des poètes de Normandie a toujours été intense. Contentons-nous ici de deux exemples. Celui du sieur de Saint-Amant, figure phare de la poésie baroque du XVIIe siècle. Celui de Jean-Pierre Duprey, poète rouennais salué par André Breton. « Plus de cinq ans après sa mort, indique Christophe Dauphin, il demeure l’archange de la jeunesse révoltée et personnifie mieux que quiconque la dualité déchirante qui existe entre le rêve et la réalité. »


Les goinfres
Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle,
Au profond de l'hiver, dans la salle aux fagots,
Où les chats, ruminant le langage des Goths,
Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle ;

Hausser notre chevet avec une escabelle,
Etre deux ans à jeun comme les escargots,
Rêver en grimaçant ainsi que les magots
Qui, bâillant au soleil, se grattent sous l'aisselle ;

Mettre au lieu de bonnet la coiffe d'un chapeau,
Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau
Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;

Puis souffrir cent brocards, d'un vieux hôte irrité,
Qui peut fournir à peine à la moindre dépense,
C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité.
Saint-Amant (1594-1661)

                                  *

Il y a de la mort dans l’air 
Mon pays navigue sur un fond de mer
Je me promène dans ses jeux de vagues
Sur les larmes éclatées
Les églantines sont des pirogues de verre
Mon pays est un vaisseau parti pour les étoiles
 Le sang dedans maraude comme une folle
 Paysage nivelé à zéro
 II y a de la mort dans l’air 
Mon pays est un vieux banjo de sanglots
 On y joue des larmes très méchantes
 Un grand poids pèse sur notre terre
 II y a de la mort dans l’air 
Au bout du ciel une plage de cristal
 Sur un fond de mer s’affirme un pays de sang
 Tout autour la boue rougie
Les plus belles morts sont de verre
Jean-Pierre Duprey (1930-1959)


Riverains des falaises, une anthologie des poètes en Normandie du XIème siècle à nos jours, réunie par Christophe Dauphin.
544 pages, format 16 x 24 cm à la française, couverture quadri intégra, prix de vente public : 20 €.