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03/05/2022

Jean-Claude Touzeil: le miracle du Printemps de Durcet

 

Jean-Claude Touzeil.                                     (photo Yvon Kervinio)


Jean-Claude Touzeil est le fondateur du « Printemps de Durcet », une grande fête de la poésie qui se tient chaque année, depuis 36 ans, dans cette petite commune rurale de l’Orne.


Durcet a obtenu le  label officiel « Un village en poésie » et, pour ses 300 habitants, c’est une grande fierté: « Le Printemps de Durcet, le Chemin des poètes, le Salon du livre de la poésie: qui aurait pu imaginer un truc pareil en pleine campagne dans le bocage normand? On se rend compte qu’il y a ici une forte proximité avec la poésie, dit-on ici. Les habitants sont des ruraux, des gens souvent modestes, qui aiment la vie à la campagne. ils aiment la nature et l’observation du quotidien. »


Guy Allix, un habitué du "Village en poésie".

« Durcet… cela relève du miracle, constate de son côté le poète Patrick Joquel, qui vient chaque année des Alpes Maritimes pour retrouver, un week-end d’avril, ses amis normands. Réussir à concentrer autant de poètes (et d’éditeurs, d’artistes) dans un si petit village… chapeau! Et quand, en plus, le public vient les écouter, parler, acheter… alors là, moi j’en reste pantois. Le secret: sans doute l’amitié des habitants du village, leur volonté et leur sens de l’accueil. Durcet: rare! et précieux. »


Cette année, le « Printemps de Durcet » a dédié son « Chemin des poètes » à son fondateur : seize poèmes de Jean-Claude Touzeil ont été semés tout au long des chemins du village.




Jean-Claude est né d’un père normand et d’une mère slovaque. Pendant la guerre, Gita, sa mère, avait traversé l’Europe « en pleine débâcle à bord de trains hasardeux » pour rejoindre son homme qui vivait dans un petit village de la Manche, au pays des marais de Carentan, dans la Manche. Elle ne savait que trois mots de français, « seulement des mots d’amour, alors que tout le monde parlait patois… ». Gita a quitté les siens un après-midi de fête à Durcet, au moment où les invités de son fils célébraient le printemps de la poésie. Dans Petits cailloux pour Gita (1), Jean-Claude se souvient:

« Dans les débuts

du « Printemps de Durcet », 

c’était plutôt familial.

Avant le spectacle, 

les artistes et les poètes

venaient manger à la maison.

Moments d’autant plus 

rares et précieux

que Maman était aux fourneaux…

Très à l’aise avec tout le monde,

plaisantant avec l’un ou l’autre, 

heureuse de pouvoir 

donner un coup de main.

Et sa « paupiette du poète » 

faisait l’unanimité! »

Pour dire adieu à sa mère, Jean-Claude Touzeil a rassemblé avec ferveur des « petits cailloux » qui disent, avec ferveur et émotion, la grandeur d’une vie simple et limpide, une vie de courage, d’énergie et d’éclats de rire. « Elle forçait le respect, l’étrangère ».

Aujourd’hui, le printemps est revenu et, dans le ciel de Durcet, « les nuages continuent à courir, on se demande pourquoi ».



Jean-Claude Touzeil, Chemin des poètes 2022.




Jardinier des mots, Jean-Claude Touzeil  a planté des arbres un peu partout, il milite pour une poésie simple, concise et vivante. Peuples d’arbres (2) est son livre magique, plusieurs fois réédité.


« Derrière les arbres

le poids des jours

sur les épaules

la foi la patience

de la goutte d’eau


Derrière les arbres

l’obstination de l’insecte

le courage des fourmis,

la joie des écureuils

grignotant le soleil


Derrière les arbres

la sagesse des hiboux

et la fraternité

des hirondelles


Derrière les arbres

le silence des loups


Les hommes toujours ».




Dans Poirier proche (3), Jean-Claude Touzeil rend hommage à l’arbre magnifique qui s’offre à son regard lorsqu’il ouvre sa fenêtre et qui, dans son village, est son plus proche voisin. Ce poirier est un arbre excentrique et formidable: il rêve, il joue de l’accordéon, il fait le clown, il jongle avec les étoiles, et par-dessus tout il parle (il est même bavard!):

« Je plonge mes racines

à des profondeurs

que vous n’imaginez

même pas


Je fonce à l’aventure

des terres inconnues

du côté des ancêtres

et sous le tumulus

j’écris à ma façon

des poèmes ».


Jardinier dans l’âme, Jean-Claude Touzeil a consacré aux Jardins du bout du monde (4) un vibrant et très amusant plaidoyer. Les plantes du poète font rêver:

« Des gypsophiles,

des nivelles et des abutilons,

des abysses et des crapaudines ».

Et son jardin n’est pas triste: les éléphants désherbent, les cornichons jouent à cace-cache avec le jardinier, les légumes poussent la chansonnette, l’escargot a tout son temps. Poésie qui dépasse la mesure et que l’on croque à belles dents. Poésie que l’on effeuille un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…


Patrick Joquel

Yves Barré

Yves Artufel



Dans Café vert tzigane (5), le poète amoureux des arbres et des chemins de traverse dialogue avec le peintre Matt Mahlen, en pensant aux Tziganes de son enfance, êtres magnifiques habillés de velours vert. Ses poèmes disent le voyage et le plaisir de l’errance, mais aussi les noces de la terre avec le soleil, de l’eau avec le vent, ce vent qui va où il veut - « Ce voyou de vent/ a glissé des accents de violon tzigane » - et qui répand çà et là « des ferments de poésie ». Il y a dans ce beau recueil quelque chose d’inestimable, l’autre côté du miroir, ce parfum d’enfance qu’aide les hommes à se maintenir. Un hommage vibrant à la liberté et à la vie.


Jean-Claude Touzeil pense que la poésie est une petite bougie qui éclaire très fort. Sept dialogues d’ailleurs et d’ici (6) a été écrit avec son ami Patrick Joquel. Les deux poètes ont eu l’idée de s’envoyer des vers par la poste, d’y répondre, d’entamer un vrai dialogue, sans pour autant se prendre la tête. Extrait du premier dialogue, sous forme de haïkus. 

Joquel: 

« Ici la terre est plate

Et sous le soleil tête

Le chant des oiseaux ».

Touzeil: 

« Vers le soleil rouge

Trois oiseaux à fond la caisse

Sans doute une urgence ».

Dans ce beau petit livre illustré par Yves Barré, il y a aussi des dialogues de sourds, des dialogues de fous, des anagrammes, des exercices de style, des clips d’oeil à Queneau, à Prévert, à Desnos… Poèmes sans gravité. Poèmes du plaisir partagé.


Dans Est-ce que (7), les questions qu’il se pose peuvent être vraiment drôles, voire étranges (« Est-ce que dans une vie antérieure, les bouleaux n’étaient pas des zèbres? »). L’humour, la cocasserie, l’insolite sont indiscutablement ses armes poétiques favorites. Ce qui ne l’empêche pas non plus de poser quelques belles questions pertinentes, comme celle-ci: « Est-ce qu’il suffit d’un chant d’oiseau pour oublier la cage? »




Chez Jean-Claude Touzeil, la poésie n’engendre jamais la mélancolie. Il écrit pour le plaisir de l’écriture, et cela se sent immédiatement: plaisir de se frotter aux mots, plaisir de jouer avec les assonances, plaisir de faire naître des images inattendues, des images que l’on gouverne et d’autres qui vous échappent… Avec lui, on entre de plein pied dans le royaume de la joie vive, de la fantaisie et de la trouvaille. Une poésie humaine et tendre. Quelle jubilation!


Bruno SOURDIN.


  1. Petits cailloux pour Gita, L’Écho optique, 2007.
  2. Peuples d’arbres, éditions Donner à Voir, 1997.
  3. Poirier proche, éditions Le Chat qui tousse, 2004.
  4. Jardins du bout du monde, éditions Corps Puce, 2006.
  5. Café vert tzigane, éditions Gros Textes, 2009.
  6. Sept dialogues d’ailleurs et d’ici, L’Épi de seigle, 2003.
  7. Est-ce que, éditions Donner à voir, illustrations Yves Barré, 1999. 



















25/11/2020

Avec Yves Artufel, allons piqueniquer dans le fumier

Yves Artufel                                                         (Photo Yvon Kervinio)



On est moins malheureux quand on ne l’est pas tout seul. C’est sans doute à cette vérité que s’est rangé Yves Artufel en convoquant Job comme figure tutélaire de son dernier recueil. En effet, qui mieux que ce personnage de l’Ancien Testament  symbolise le malheur de vivre? Job assis sur un tas de fumier, Job à moitié nu, le corps couvert d’ulcères, ayant perdu ses biens, ses enfants, raillé par sa femme et ses amis. On ne peut connaître destin moins enviable.


Le livre est superbement intitulé Mots d’amour susurrés les pieds dans le fumier. 

« Ce recueil parle de Job, un type de la bible qui a eu des tas d’emmerdements, et de Gérald Neveu, un poète qui n’a pas vécu une vie très joyeuse, explique Artufel. Dis comme ça, c’est pas bien gai, mais il y a un peu d’amour quand même. » Un peu d’amour certes, mais surtout beaucoup d’humour et de dérision.


« Joberies »,  le poème qui ouvre le livre donne bien le ton:


« J’écoute encore la voix des frères lointains éparpillés

je l’écoute à nouveau

la voix des moussaillons des moussaillons meurtris

la voix qui pile son chant dans le mortier des solitudes

elle ne vieillit pas

elle revient comme la soif de pays chauds 

sous les plumes des hirondelles aussi fidèle

elle passe sereine sur la mer déchaînée

elle bave des mots de douceur déchirante

dans la chambre aux fenêtres sans rideaux

je vois la douleur consciencieuse analphabète

des frères voiliers de fraternité bancale

des frères catapultes d’ennui et de résistance à l’ennui »


Le mystère de la douleur innocente. L’homme, le moussaillon qui trouve injuste d’être puni pour des crimes qu’il n’a pas commis et qui entend garder sa liberté.

Moussaillon… Le poète n’oublie pas qu’il est né à Marseille, qu’il y a aimé « les nuages, les insurrections qu’on espère, les matins de grande grève cigare au bec ». Et s’il invoque le nom de Job, il brandit plus franchement ces mots de Gérald Neveu écrits en capitale: « JE NE M’HABITUERAI JAMAIS ». Je ne m’habituerai jamais au malheur, au désespoir, aux vacheries de la vie.

Qui se souvient de Gérald Neveu ? Marseillais lui aussi, poète maudit, mort à 39 ans (en 1960), « suicidé de la société », il disait: « Il ne s’agit pas de poétiser la vie mais de vivre la poésie. » Une leçon que Yves Artufel n’a pas manqué de retenir et qui l’a accompagné toute sa vie.


Son livre est à la fois un cri de désespoir et de révolte, truffé de gros mots et de magnifiques coups de gueule dans une langue riche et inattendue.


« Qu’as-tu donc fait de ma maison

de mon oiselle de mon oseille de mes marmots

de mes putains, de mes pantins, mes animaux?

coquin de Dieu nom d’un bouffon

langue plâtrée par la farine

d’hosties avalées de travers

mamelles vides nichons arides

vois donc ma peine ma bannière

mon temps tout sec mes soirs brûlés

à remâcher le grain d’espoir

et l’amertume des souvenances

dans des alcools de lunes rances

au chante-crève des adieux

dans les draps sales des sacrifices ».



                          Yves Artufel au Printemps de Durcet en 2019



Si l’angoisse est omniprésente dans ce recueil, Yves Artufel sait aussi se mettre à distance. Son livre n’est pas oppressant. Aux accents tragiques se mêlent inévitablement des traits d’humour et de cocasserie. Notons avec joie quelques titres déjantés, délirants, inclassables: « Charnelle et océane l’étoile ivre sent la chienne qui pisse à vos pieds », « A notre père le putois qui se balade quelque part peut-être »; « Allons piqueniquer dans les abattoirs »…


L’attention de Yves Artufel pour ceux que la vie oublie se retrouve dans la dernière partie du livre, intitulée de façon burlesque: « Contrôle périodique de la tension des méridiens ». On y reconnaît surtout son goût immodéré pour les aphorismes et les pensées abstruses. En voici un échantillon:


« Je vais jusqu’à l’horizon pousser ma brouette de décombres. Après on avisera. » 

« Bilan de la journée: j’aurais dû être un peu plus oiseau aujourd’hui et un peu moins strapontin. » 

« Regarder comme un frère cet insecte se poser et rester longuement sur cette fleur de plastique et de fils de fer. »


Et le dernier, pour la route, à mi-chemin entre l’image poétique et le rire libertaire: 

« La présence de cette femme à mes côtés

a le pouvoir de filigraner l’azur,

de transparencer les pierres,

d’outrepasser les cieux

et de me faire dire tout un tas de conneries de ce genre. »


Les pieds dans le fumier, Artufel riait.


Bruno SOURDIN.



Yves Artufel: « Mots d’amour susurrés les pieds dans le fumier », éditions Gros Textes.