19/11/2022

Edmond raconte sa première descente à 15 ans au fond de la mine

C'est à Arenberg que j'ai rencontré Edmond Pruzack.



 



« Au Nord, c’étaient les corons

La terre c’était le charbon

Le ciel c’était l’horizon

Les hommes des mineurs de fond. »

(Pierre Bachelet, Les Corons)


Le site minier de Wallers-Arenberg impressionne, avec ses trois chevalements, ces grandes tours construites au-dessus des trois puits de mine. On arrive au carreau de la fosse par la route « ed coron » et le secteur pavé mythique du Paris-Roubaix, « la trouée d’Arenberg »,  qui traverse la forêt de Wallers et que l’on appelle ici de façon plus poétique « la drève des Boules d’Hérin ». A son extrémité, avant d’entrer dans la commune, un mémorial a été érigé, qui représente un mineur à l’abattage au piqueur, éclairé par sa lampe de benzine.

 

Des anciens mineurs passionnés ont décidé de faire visiter le carreau de la fosse et d’y raconter leur vie de labeur. Le charbon d’Arenberg était d’excellente qualité et la fosse a été l’une des plus productives. Les molettes ont remonté leurs dernières gaillettes de charbon en mars 1989. Le site est aujourd’hui classé monument historique. Claude Berri y a tourné son film Germinal.


 

 

Les dernières gaillettes de charbon ont été remontées en mars 1989.


C’est à Arenberg que j’ai rencontré Edmond Pruzack. Dans sa famille, d’origine polonaise, tout le monde travaillait à la mine, le grand-père, le père, l’oncle, les frères, heureux et fiers d’exercer ce métier difficile, périlleux même, et exigeant. Edmond a commencé à travailler en 1963. Il avait 15 ans. « C’est un métier que je n’ai pas choisi », me lance-t-il d’emblée. Il aurait voulu poursuivre des études mais cela n’a pas été possible.

 

Soixante ans plus tard, les images de sa première descente au fond de la mine restent gravées dans sa mémoire. « Je dois dire que j’ai pratiquement passé une nuit blanche. »

Sa musette sur le dos, il enfourche son vélo et en route ! Arrivé sur le site, il se dirige vers le vestiaire des galibots, des apprentis. « A 18 ans, le galibot sera considéré comme un adulte et il changera de vestiaire. » De façon imagée, on a appelé ce vestiaire « la salle des pendus » parce que les mineurs y suspendaient leurs vêtements avant d’enfiler leur tenue de travail.

 

La salle des pendus.


A la lampisterie, Edmond fait la connaissance de Fernand, le moniteur qui va encadrer l’équipe. Il avait été choisi pour ses qualités professionnelles et humaines. Après quelques bons conseils, Fernand leur fait contrôler les deux ampoules qui vont leur servir au fond de la mine, le phare et la veilleuse. Puis le groupe se dirige vers la salle de pointage où les attend le porion, le contremaître, « un homme d’apparence autoritaire » qui pointe son personnel par son numéro de lampe. « Mon numéro de lampe est 11.82. Avoir un numéro comme nom, ça fait bizarre ! »

 

Tout est prêt maintenant pour la descente. « Nous voici face à la cage. C’est impressionnant de la voir se stabiliser bruyamment et les mineurs en sortir noirs comme des gaillettes. »

Edmond est le dix-huitième et dernier à entrer dans la cage et il n’est pas très rassuré. « Je fais discrètement mon signe de croix et me voilà enfermé dans cet espace réduit. On est serrés comme des sardines dans leur boîte. Comme je suis le dernier entré, j’ai la chaîne de sécurité au niveau de la taille. Cela me paraît un peu léger comme protection. » Un ancien, qui sait que c’est sa première descente, n’en rate pas une pour le taquiner. « Hé, ch’tiot, si la chaîne casse, surtout ne t’agrippe pas à moi, tu risques de m’entraîner avec toi. Il ne croyait pas si bien dire : un an plus tard, il y a eu une rupture de barrière de sécurité et cinq mineurs ont été tués. »

 

Et voici que la cage descend et accélère progressivement. Les guides en bois se mettent à défiler devant leurs yeux. « Ça berloque, comme on dit chez nous. J’ai l’estomac un peu noué. »

La cage s’arrête 350 mètres plus bas, devant une grande galerie éclairée qu’on appelle la bowette. « Le courant d’air est fort. Il ne fait pas si chaud que ça », se souvient Edmond.

 

Fernand rassemble son équipe et direction le chantier. Plusieurs bowettes apparaissent. Il faut prendre celle de gauche vers la fosse 23. « Je dis tout haut que l’on peut se perdre facilement. Fernand répond : actuellement nous nous éloignons de l’accrochage et le courant d’air est dans notre dos. Pour le retour, il faut l’avoir face à soi et le suivre, tout simplement. »

 

A partir de là, il n’y a plus d’éclairage. Les mineurs marchent sur les traverses où circulent les berlines tractées par des trolleys. Les hommes qui transportent le matériel doivent redoubler d’attention car il ne faut pas toucher la caténaire. Il faudra un accident mortel d’électrocution pour que cette pratique soit interdite et faire évoluer les conditions de travail.

 

« Enfin nous arrivons à une intersection. Nous empruntons une galerie plus petite. Je suis surpris par la différence de température avec celle de la bowette : il faut chaud. » Le groupe continue à avancer. Les galeries se croisent et diminuent encore de taille. « Vraiment il y a de quoi se perdre. »

 

On est finalement arrivé sur le lieu de travail. Il fait encore plus chaud. Fernand encourage chacun à manger sa tartine puis à bien fermer sa musette car les souris arrivent à grimper le long de la paroi et à se laisser tomber dans les sacs pour manger la nourriture qui s’y trouve. « Mais ce n’est pas une raison pour leur faire du mal, précise Edmond. Elles sont très utiles. Si vous les voyez fuir, vous avez intérêt à les suivre : elles vous préviennent d’un danger. »

 

Pour cette première descente, le travail d’Edmond va consister à évacuer à la main du matériel, à le transporter du chantier d’exploitation à la galerie et de l’y stocker. Mais auparavant, il a fallu réparer une fuite sur la tuyauterie d’air comprimé.


 

Edmond n'a rien oublié de son travail au fond de la mine. Numéro de lampe 11.82.

Ce sont les premiers pas d’un galibot de 15 ans. Edmond n’a bien sûr rien oublié de cette journée. Il entend encore son père l’interpeller le matin au réveil : « Alors, fiston, c’est le grand jour ? » Le grand jour ? Une façon de parler. 

Il se revoit encore sur son vélo ce matin-là en route pour la fosse. Il n’oubliera jamais que la première chose qu’il a vue avant d’arriver est une civière portée par deux hommes. « Ils transportaient un corps recouvert d’une couverture grise. Les bottes dépassaient et son casque était posé sur sa poitrine. » Il a su plus tard que le mineur tué était un homme qui effectuait des travaux d’entretien. Le malheureux était tombé dans un puits et était mort sur le coup.

« C’est une vision que je n’ai jamais oubliée. »

 

Recueilli par Bruno SOURDIN.

 

 

 

26/10/2022

Les épaves singulières de La Hague signées Gwezenneg

J.G. Gwezenneg, 18 septembre 2022 à Bricquebec, dans le Cotentin.


« J.-G. Gwezenneg est l’un des plus singuliers artistes de notre époque », écrit Christophe Dauphin dans le numéro des « Hommes sans Épaules » qu’il a consacré aux poètes normands et qui est illustré par les oeuvres du peintre glaneur d’épaves de La Hague. 


Normand, Gwezenneg? « D’adoption et de coeur, de tripe et d’os, de tout bois et de silex, de poésie et d’embruns ». Car ce grand peintre, « le plus grand peintre normand », est en réalité breton, né à Rennes en 1941 et installé dans le Cotentin au début des années 70. Son atelier se situe à la sortie ouest de Cherbourg à l’entrée de La Hague.


En arrivant dans ce pays qu’il n’a plus quitté depuis, il commence à glaner sur les grèves et à confectionner ses premiers reliquaires de mer. Comme il l’explique lui-même:


« Je travaille sur des matériaux cassés, usés, que je fais revivre. Ce sont des morceaux qui ont eu une histoire plus ou moins ancienne. Je réécris ma propre histoire dessus. Tous les éléments viennent de la mer. Ce choix n’a pas été conscient au départ. Le mystère est lié à la vie et à la mort. Ces fragments, je leur redonne vie. Je les réécris. C’est le travail des secrètions palimpsestes. J’ai besoin d’un matériau qui a eu une histoire. Peut-être cela évoluera-t-il? »


L’oeuvre de Gwezenneg reflète la puissance du pays haguais et son imaginaire farouche. Une oeuvre impressionnante, qui se joue sans arrêt entre la vie et la mort.


"Le reliquaire des sardines"


"L'envol des oiseaux morts"


"Cyclope astre d'arac'hs!"


"Le cercle de l'oiseau mort"



"Le cerveau étoilé dans tous ses os"



"L'homme sans épaules"



"Le cri du safran aux aurochs blancs". BS et JGG.



Revue "Les Hommes sans Épaules", n° 52, deuxième semestre 2021

www.leshommessanepaules.com


Lire aussi: J.G. Gwezenneg le glaneur d’épaves de La Hague, http://brunosourdin.blogspot.com



11/10/2022

Jules Barbey d’Aurevilly, dandy singulier et rebelle authentique


Chapeau à larges bords, redingote et chemise à jabot de dentelles, pantalon collant à rayures: Jules Barbey d’Aurevilly vient tous les ans se ressourcer à Valognes, la ville aimée du Cotentin, où je l’ai rencontré. Le vieux Maître n’a rien perdu de sa prestance. Il m’a offert le café à l’hôtel du Louvre, où il a l’habitude de déjeuner.

C’est un homme remarquable au regard d’aigle, un personnage exceptionnel à la verve aristocratique, fougueux, complexe et surprenant. Il est resté fidèle à ses convictions monarchistes et catholiques, mais les jeunes qui ne partagent pas ses idées le voient pourtant aujourd’hui comme un rebelle authentique et infatigable. Il ne cherche pas les honneurs, il n’appartient à aucun groupe littéraire: il se situe tout simplement « à côté ». Singulier. Paradoxal. Unique.


                                                    °°°°°


Bruno Sourdin: Désormais, chaque année, à l’automne, vous séjournez à Valognes. Qu’est-ce qui vous plait le plus dans cette ville?


Jules Barbey d'Aurevilly: Je bats le pavé, je vais partout où j’avais senti et vécu fortement autrefois. Les rêves de ma jeunesse marchent autour de moi, sous les nuages. Je n’ai rencontré qu’eux le long de ces rues, sans personne que quelques gens du peuple tous inconnus. Pas plus de femme comme il faut qu’à l’église. Pas d’Anglaises non plus, dans cette ville des Anglaises!



L'hôtel Granval-Caligny.

Vous logez dans un hôtel particulier, l’hôtel Grandval-Caligny, où vous avez fait planter 300 rosiers. L’appartement, que vous avez meublé, impressionne.


Le caractère de tout cela est la grandeur. Mes plafonds ont quatorze pieds de hauteur.


Aujourd’hui, le ciel est gonflé de gros nuages. L’humidité de votre chère Normandie vous convient bien?


Je suis frileux comme une hirondelle, et d’ailleurs ne sommes-nous pas, en Normandie, la belle pluvieuse, qui a de belles larmes froides sur de belles joues fraîches?


Il est vrai qu’ici l’air est vivifiant. 


Nous avons eu ici un été Saint-Martin délicieux et splendide. A présent, c’est le froid et les longues rafales d’ouest qui me rendent si mélancolique, quand je les entends, le soir, dans ce grand appartement solitaire, plein, pour moi, des spectres du passé.


Vous avez été élevé dans cette campagne normande?


Oui, j’ai été un canard sauvage de l’Ouest, l’enfant des ciels gris et des rivières glauques!


Vous êtes bien un homme du Nord!


Ah! le Nord! le Nord! que le Midi me semble chétif en comparaison et que la nature du Nord est supérieure.




Dans l’Ensorcelée, vous avez peint la lande Lessay et dans Ce qui ne meurt pas les marais du Cotentin. Ces marais vous ont particulièrement inspiré?


Ces marais sont magnifiques d’étendues, de tristesse et d’une tristesse à eux, d’une autre tristesse que les landes. Ce sont des landes mouillées, qui deviennent des lacs sous l’action des pluies. Rien n’est plus désolé, mais rien n’est plus beau.


Et aussi, de chaque coté de la presqu’île, il y a la mer?


Demain, je pars dès six heures du matin pour Morsalines et pour Saint-Vaast. Je me rends ces côtes-ci familières pour mieux les peindre quand je ne les verrai plus, le passé, le souvenir, la distance étant pour moi la palette flamboyante.


Vous êtes très attaché à ces paysages du Cotentin. Et qu’en est-il de la langue?


Le patois fut la première langue de ma jeunesse. Nous autres, gens de la province, la première langue que nous ayons entendue a été un patois.


Jean-François Millet est, comme vous, originaire de ce pays. Vous appréciez particulièrement ce peintre?


Le mérite de Millet c’est qu’il fait sortir de la réalité, l’idéal. Il ne le superpose pas à la réalité. C’est la réalité, intensément rendue, qui l’engendre. Ses paysans ne sont pas uniquement que des corps primitivement forts et beaux, ils sont des âmes qui rêvent, ou qui ont souffert, se résignent et prient, et qui pour cela n’en sont pas moins des paysans. Millet est un peintre profondément spiritualiste, à une époque qui ne l’est plus ou qui ne l’est que mièvrement ou sentimentalement, quand elle l’est.


Vous êtes né à 20 km d’ici, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, le 2 novembre 1808.


Je suis réellement né le jour des Morts, à deux heures du matin, par un temps du Diable. Je suis venu comme Romulus s’en alla, dans une tempête.


Considérez-vous ces circonstances comme un présage?


J’ai toujours cru que ce jour répandrait une funeste influence sur ma vie et sur ma pensée.


Et qu’en disait votre mère?


J’ai bien des choses tristes, douloureuses à dire de ma mère et de ses rapports avec moi, mais elle a le titre et le nom sacré: elle est ma mère.


La maison familiale de l'écrivain à Sain-Sauveur.

Lorsque vous revenez à Saint-Sauveur, vous redécouvrez le décor de votre jeunesse, la maison familiale?


Je suis allé me promener dans le jardin, aux places que ma mère aimait, le long de l’espalier des pêchers et dans l’allée étroite du parterre. Mais plus de parterre, plus de fleurs! de l’herbe dans les allées, la grande corbeille en morceaux, les murs mousseux, la négligence, l’abandon, la mort!


Enfant, vous aviez déjà un tempérament batailleur?


Dans le jardin familial, j’ai commandé l’armée de mes trois frères à cheval sur un bâton, et plus fier et plus heureux que Roger sur l’Hippogriffe.


Vous étiez très lié avec votre frère Léon, celui qui était prêtre?


Je l’ai enterré dans le cimetière des pauvres, comme s’il avait été franciscain, et il était digne de l’être, et il s’est trouvé que ce cimetière est sublime! On peut y enterrer des héros, des saints, des pauvres et des poètes. Sa tombe est au fond d’un fossé de guerre dans lequel on a planté des pommiers qui sont en fleurs au printemps, comme lui est en fleurs immortelles (j’espère) dans le jardin céleste de Là-Haut!


Sa mort vous a beaucoup affecté?


Je ne crois point que l’homme qui n’oublie pas (et pour ma part, malheureusement, je n’ai jamais rien oublié) puisse se consoler d’un malheur irréparable comme la mort. Par Dieu! on vit. On met par-dessus ce qu’on souffre du rire et quelquefois des folies, mais c’est tout!


A sept ans, votre père a cherché à vous placer dans une école militaire, mais cela ne put se faire: vous étiez trop jeune. Avez-vous regretté de ne pas avoir revêtu l’uniforme militaire?


Si au lieu d’aller faire mon droit à Caen, j’étais allé faire le coup de sabre dans l’Algérie, je serais maintenant général ou j’aurais été tué.


Vous avez pratiqué et aimé l’équitation. Qu’est-ce que l’art de monter à cheval vous a appris?


Pour un diable d’esprit comme le mien, ardent comme un cheval entier de la Vallée d’Auge, cela ressemble, cette manière en se retenant, à ce qu’on appelle, en équitation, la Danse entre les piliers, et un tel exercice est fatigant et difficile. Je m’y suis fait le corps autrefois, mais l’esprit, que j’ai violent, je ne l’y ai pas encore brisé.


Tout au long de votre vie, vous avez célébré la femme avec passion.


Je donnerai toutes les cathédrales du monde et les monuments les plus vantés pour une tresse de cheveux de Diane de Poitiers, ou encore mieux de cette Florentine, maîtresse de Léonard de Vinci, dont le portrait est au Musée et que je ne puis regarder sans tressaillement.


Est-ce indiscret de vous demander d’évoquer votre premier amour?


« Elle avait dix-neuf ans. Moi treize. Elle était belle; 

Moi laid. Indifférente, et moi je me tuai… » 

Je passais tous mes jours à ne regarder qu ‘elle… Mais un jour j’osai lui planter un baiser… d’incendie sur la rondeur de son genou! Et ce fut tout. Elle oublia. Moi, non.


Mais votre véritable muse, à qui vous êtes toujours resté fidèle ensuite, vous l’avez désignée par le terme de « l’Ange blanc ».


Le temps que je donnais au monde autrefois, je le donne tout à Elle.


Comment l’avez-vous rencontrée?

Le première fois que j’ai vu l’Ange blanc, j’étais ivre…

« Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.

Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,

Elle me dit en riant, de sa voix douce et claire:

Je ne veux plus que vous buviez! »

Et ce simple mot décida de ma vie. Et ce fut le coup de Dieu qui changea mon destin.


Elle est toujours resté la dame de votre coeur?


Tout ce que j’ai d’âme, de passion, de préoccupation, d’avenir humain, tourne et repose sur une seule tête, fine et délicate comme celle d’une madone de missel, et si ce pauvre et pâle et charmant front sombrait, le robuste que je suis sombrerait avec.

Elle est l’âme de mon âme.


Vous avez fait vos études à Paris, au Collège Stanislas. Vous étiez un jeune homme fougueux et votre père vous obligea à revenir en province pour faire votre droit à Caen.


Mon droit! Il s’agissait de préparer mon droit! Quelle ironie pour moi qui rêvais alors, mon cher, la vie à gauche, côté du coeur, l’existence passionnée, fringante, vibrante, même cahotée, pleine d’un bruit essentiellement militaire, un tumulte de charges endiablées et de sonneries éclatantes.




A Caen, vous vous faites remarquer par l’étrangeté de vos costumes et de vos allures. On devient dandy par insolence, par caprice?


Les caprices dans mon âme sont aussi nombreux que les plis sur la mer, un jour d’ouragan.




Tout le monde vous connait pour être un monarchiste convaincu mais à cette époque-là, votre première appartenance politique était républicaine. Ainsi preniez-vous vos distances avec votre père qui avait des opinions contraires.


Mon père était absolu dans ses idées et moi dans mes passions. J’étais alors comme tous ces imbéciles de jeunes gens qui commencent leurs fredaines par la République. J’avais la bêtise d’être de bonne foi dans cette opinion, que la connaissance de MM. les républicains, l’histoire que j’étudiais et ma réflexion détruisirent bien vite.


Bientôt, nous n’avez qu’une idée en tête: partir pour Paris. Et vous vous faites remarquer en déambulant sur le Boulevard en compagnie de vos amis, comme le poète Maurice de Guérin qui avait été votre condisciple à Stanislas.


A Stanislas en 1828 et 29, j’étais dans la même école que Guérin; nous étions compagnons du même pupitre. Au lieu d’écrire nos devoirs et d’apprendre nos leçons, nous nous écrivions des lettres et des vers.


Maurice de Guérin, l'ami.

Maurice de Guérin était un poète rêveur, triste et doux, il était malade: il décéda à 29 ans. Vous le considériez comme un frère. Cette disparition a dû vous faire beaucoup souffrir?


C’est mon meilleur ami que j’ai perdu: c’est le seul peut-être de tous ceux que j’ai perdus (et j’en ai perdu) qui ne m’ait jamais causé la moindre peine, qui n’ait jamais eu l’ombre d’un tort avec moi. Quoi que prévue depuis longtemps, cette perte n’en a pas été moins vivement sentie. On a beau prévoir, on a beau s’affliger d’avance, la réalité est plus forte que tout.


A Paris, vous êtes devenu un journaliste influent. Ce n’était pourtant pas votre vocation au départ?


Je n’ai plus de mal au coeur du journalisme et de ces prostitutions masquées qu’on appelle des articles. J’en ferai tant qu’on voudra! J’ai vaincu mes dégoûts: avalé mon crapaud, comme dit Chamfort.


Vous êtes un polémiste redouté. Votre verve, vous en conviendrez, n’est pas du goût de tout le monde?


On m’a demandé de baisser un peu cette voix de stentor que j’ai le malheur d’avoir.


Et bien entendu, vous ne l’avez pas fait. La polémique, vous ne voudriez pas vous en passer?


C’est l’exercice le plus élevé de l’esprit humain.


Votre ton est mordant, percutant, sans pitié. Avec aussi un goût très sûr du paradoxe.


J’ai tellement la haine du commun que la vérité m’ennuie et me dégoûte du moment qu’elle se répand. Fâcheuse disposition, mais c’est la mienne. Je ne suis point un super sage, non! morbleu! mais la folie incarnée, surtout depuis quelques temps.


Êtes-vous toujours sincère?


Quand je ne mens pas tout à fait, je ne dis vrai qu’à moitié. Morale chose!


Vous est-il arrivé d’avoir recours aux paradis artificiels?


Il se passe de telles saturnales d’ennui et de désespérance au fond de mon être que j’ai fait des orgies d’opium qui m’ont porté malheur.


Vous en avez souffert?


Ma santé même, cette chose de fer, a été un instant ébranlée. Je me suis cru mal au foie parce que j’avais le spleen, et je n’étais moins solide qu’à l’ordinaire que parce que j’avais fait des excès d’opium digne du Turc le plus amoureux de l’engourdissement. Plusieurs fois dans ma vie j’ai rompu et je me suis réconcilié avec l’opium, comme avec une de ces maîtresses qu’on ne peut s’empêcher d’aimer malgré le mal qu’elle nous fait.


Souffrez-vous de la solitude?


Quelle crucifixion que l’isolement! C’est mon mal éternel et acharné. C’est une sensation à ne plus noter, tant elle m’est ordinaire!


Vous êtes un brillant causeur mais vous pouvez aussi, en soirée, parler aussi peu que possible. C’est le plaisir suprême?


Oui, celui de conserver sang-froid et empire sur soi-même, si bien qu’ils ne peuvent pas dire qui je suis, si ce n’est une taille de spectre vêtu de noir et une figure très dédaigneuse comme le mari du Marie Stuart dans Walter Scott, dont le portrait sévère et gracieux poursuit très souvent mon souvenir.




Walter Scott, en effet, mais dans le domaine anglais, Byron est votre grand modèle, non ?


Je suis peut-être le seul en France qui sache à une virgule près ce qu’a écrit cet homme. J’ai la prétention de connaître Byron jusque dans les lignes les plus négligemment tracées, les moins littéraire, comme je connais sa personne morale dans les moindres replis.


Vous êtes un Byronien furieux…


Byron et Alfieri, l’écrivain italien, m’ont empoisonné mes premières dix années de jeunesse. Ils ont été ma morphine et mon émétique et quoi que je sois, à ce qu’il me semble, bien guéri de ces deux empoisonnements, cependant parfois je me retrouve quelque bouton byronien qui repousse.


Souvent vous citez Shakespeare, mais non sans quelques réserves?


La sereine notion de l’ordre lui manquait. Tout ce qu’il a fait est irrégulier, heurté, presque fou, « it is strange », comme il dit si souvent lui-même, et l’on ne sait quoi d’incohérent et de farouche semble offusquer ses plus éclatantes beautés.


Et chez les Italiens, qui portez-vous aux nues?


Notre maître à tous, le grand Dante, a de ces images agrestes, jetées aux endroits de ses poèmes  qui se rapportent le moins à la campagne et c’est un charme dans ses vers.


Dans la littérature française vous appréciez particulièrement Saint-Simon, avez-vous dit.


Dans ses Mémoires, tout est beau: style, pensées, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique. Livre de premier ordre enfin.


Vous avez eu la dent dure jadis contre le Victor Hugo des Contemplations. Avec la parution de La Légende des siècles vous avez au contraire salué son lyrisme éternel et vous le proclamez seul poète de son époque.


Seul Victor Hugo, malgré les divers cours de sa fortune, est resté fidèle à la Muse, cette déesse de plus en plus fabuleuse.


Et Vigny?


Le comte de Vigny a cela de rare et de merveilleux, qui fermera la bouche aux âmes communes toujours prêtes à jeter la pierre aux poètes, qu’on ne peut trouver une contradiction dans sa vie, et que ce qu’il fut comme poète, il le fut également comme homme.


En revanche, vous n’êtes pas tendre avec Gérard de Nerval, le doux Gérard?


Que Gérard de Nerval ait été un aimable garçon, qu’il ait eu toutes les qualités de coeur, qu’est-ce que cela fait à la critique littéraire? Pour elle, il ne s’agit que de déterminer, une fois pour toutes, la valeur littéraire d’un homme qui, comme écrivain, n’est pas si bon!


Vous détestez Flaubert et vous l’avez copieusement éreinté. Vos conceptions du roman sont aux antipodes. Vous ne supportez pas le Réalisme?


Je sais bien que les Réalistes, dont Flaubert est la main droite, disent que son grand mérite est de faire vulgaire puisque la vulgarité existe. Mais c’est là l’erreur du Réalisme, de cette vile école, que de prendre perpétuellement l’exactitude dans le rendu pour le but de l’art, qui ne doit en avoir qu’un : la Beauté, avec tous ses genres de beauté.


Quant à Zola, j’imagine qu’un roman comme l’Assommoir représente tout ce que vous rejetez en littérature?


Ce livre n’assomme pas, du reste, mais il éclabousse. On sort de sa lecture comme, du bourbier, sortent les cochons, ces réalistes à quatre pattes.


De Lamartine, je ne vous demanderai pas ce que vous pensez de l’homme politique, mais ce que vous retenez du poète?

L’incomparable auteur des Harmonies et de La Mort de Socrate, deux choses immortelles et belles comme tout ce qu’il y a au monde de plus beau.






Barbey avec sa blouse rouge et son capulet.


Quel conseil donneriez-vous, finalement, à un jeune poète?


Défie-toi de ta facilité. Ton talent n’a pas de plus grande ennemie que cette amie charmante. Il faut se défier des vers faciles comme des femmes faciles. Le talent facile, la vertu facile, même chose dans des ordres différents. Il n’y a de beau et de grand que la difficulté, quand elle est vaincue!


Propos recueillis par Bruno SOURDIN.










26/09/2022

Les images météorologiques d’un monde en éruption

Jean-Denys Philippe.



Il est dessinateur de presse. Il a travaillé pour le journal Le Monde, il travaille désormais pour L’Humanité. Il se présente aussi comme fabricant et porteur d’images. Jean-Denys Philippe a réalisé aux Bouillons Kub, une galerie d’art située à Orval-sur-Sienne, une installation singulière: une série de dessins à l’encre de chine sur des cartes météorologiques publiées par le journal Le Monde en 2003. 


L’ensemble, précise-t-il, constitue « une tentative de description de ce que pourrait être un imaginaire de la catastrophe: celui-là même qui s’élabore lentement dans la mentalité collective, à partir notamment des phénomènes météorologiques extrêmes qui affectent de plus en plus notre quotidien ».









De ces désordres météorologiques,  il se dégage une horde de personnages grotesques, ahuris, éclopés, claudicants, effrayants et effrayés: pour le dessinateur, il s’agit de nos propres paniques et de nos interrogations. « Le siècle est éruptif », affirme-t-il. Guerre, attentats, pandémie, catastrophes… La brutalité  du monde s’impose à nous « avec en toile de fond la crise climatique qui s’aggrave de façon constante ». C’est de cette brutalité dont nous parle Jean-Denys Philippe. Il fait surgir un regard affolé et lucide sur ce monde qui ne semble plus progresser « qu’à coups de violents hoquets ».


Jean-Denys Philippe illustre les cauchemars d’un univers apocalyptique, qui n’est pas sans faire écho à la vision célèbre du livre du prophète Isaïe:

« La terre est profanée sous les pieds de ses habitants car ils ont transgressé les lois,

violé le décret, rompu l’alliance éternelle.

C’est pourquoi la malédiction a dévoré la terre,

et ses habitants en subissent la peine;

c’est pourquoi les habitants de la terre ont été consumés,

il ne reste que peu d’hommes. » (Isaïe, 24, 5-6)


Temps de la catastrophe. Temps de la dévastation et de l’exil. Il ne reste que peu d’hommes.



B. SOURDIN.


Bouillons Kub, 7 rue des Mares, à Orval-sur-Sienne, 50 660 (à 4 km de Coutances),  septembre et octobre 2022. Tél: 06 72 38 58 14.

https://www.bouillonskub.com