29/08/2026

Aventuriers des confins de l’esprit dans la lumière ardente de l’Inde

   Sri Aurobindo                                                                               DR  


Avant de devenir le grand maître de la philosophie hindoue, Aurobindo Ghosh fut dans sa jeunesse un militant révolutionnaire. Le jeune Bengali avait été élevé en Angleterre. Il avait fait de très brillantes études à Londres et à Cambridge, il connaissait le latin et le grec et parlait non seulement l’anglais mais aussi le  français, l’allemand et l’italien. Il avait en outre une connaissance approfondie de la science. A  21 ans, il était revenu en Inde, mais contrairement à ce qu’aurait voulu son père, il s’était engagé dans la lutte pour l’indépendance de son pays. Il publiait des articles enflammés contre l’occupation britannique et les Anglais affirmaient qu’il était devenu « l’homme le plus dangereux de l’Inde ». Ils voulurent s’en débarrasser, l’emprisonnèrent et le traduisirent en justice. Son procès dura un an et il fut miraculeusement acquitté.


Toujours poursuivi par la police anglaise, il trouva refuge en 1910 à Pondichéry, au sud de l’Inde, sur la côte de Coromandel, dans un territoire qui était alors un comptoir français.


A Pondichéry, il élabora un système philosophique d’une profonde originalité et créa un ashram qui est devenu célèbre. Son oeuvre est immense: « La Vie divine » (en 4 volumes), une « Synthèse des yogas », des commentaires sur la « Bhagavad-Gîta », plusieurs volumes de « Lettres ». Il a toutes les dispositions: philosophe, yogi, poète, « poète des mystères cosmiques ».


« J’ai vu mon âme voyager à travers le Temps;

De vie en vie, elle a parcouru les voies cosmiques,

Obscure dans les profondeurs et sublime sur les hauteurs,

Évoluant du ver au dieu. »


Jean Herbert, qui l’avait bien connu, qui l’avait traduit en français et avait reçu son initiation, disait qu’il avait été « immédiatement séduit par le fait qu’il combinait une logique cartésienne absolument rigoureuse avec une aspiration mystique extrêmement intense. C’était la première fois que je trouvais les deux réunies chez une même personne. » (1)

 

 


 

L’idée forte de Sri Aurobindo est que l’évolution de l’humanité n’est pas terminée. Sont apparus successivement sur terre: d’abord la matière, les minéraux, ensuite la vie et plus tard la pensée, le mental. Mais il considérait que le mental n’est pas le point final de l’évolution. Un autre élément est susceptible de descendre, qu’il a appelé « supramental ». Il disait d’ailleurs que le moment était arrivé où allaient commencer les influences du supramental sur terre. Si les êtres humains évoluent suffisamment, ils pourront recevoir progressivement cette influence. Si ce n’est pas le cas, il faudra que la nature invente autre chose. Sur le plan du supramental, connaissance et puissance ne feront qu’un: c’est la seule chose que Sri Aurobindo a dite pour décrire ce supramental. Pour le reste, il a toujours insisté sur le travail. Jean Herbert aimait à répéter cette phrase que le sage de Pondichéry lui avait transmise: « Travailler sur soi, cela fera augmenter la moyenne. »

 


Mirra Alfassa                                        



Sri Aurobindo est mort le 5 décembre 1950. Depuis 1926, il avait renoncé aux contacts avec l’extérieur et avait confié la communauté qui l’entourait à la « mère » de l’ashram, Mirra Alfassa, une Française qui s’était alors appliquée à continuer son oeuvre. A Pondichéry, on la surmontait « la Mère ». Elle a affirmé avoir trouvé le moyen de faire descendre la lumière supramentale dans son corps, « cellule après cellule », pour tenter d’incarner cette nouvelle conscience. Satprem, son disciple, a enregistré les conversations qu’ils ont eues ensemble — deux fois par semaine pendant 19 ans — et qui ont été par la suite consignées dans l’Agenda de Mère que Satprem a fait paraitre en France à partir de 1978. Il s’agit du journal d’une exploration du « mental des cellules ». Ajoutons que Mère a fondé, à proximité de Pondichéry, Auroville, « la ville de l’Aurore », un endroit où, selon ses voeux, « tous les êtres de bonne volonté » pourraient vivre librement en citoyens du monde.


Après son décès en 1973, le travail a été poursuivi par Satprem. Dans un livre émouvant et bien renseigné, l’écrivain et éditeur David Aimé retrace l’itinéraire de Bernard Enginger, ce jeune homme « qui ne sait pas encore qu’il s’appellera Satprem ». Il grandit en Bretagne sud, à Saint-Pierre-Quiberon. C’est un enfant farouche, plein d’énergie, insaisissable. Il pouvait rester des heures à regarder la mer, le vent, les espaces sans limites,  et à naviguer. « Rien n’a de sens pour moi dans cette vie, sauf quand je suis en mer. »


A 20 ans, il rejoint la Résistance, transporte des explosifs entre Paris et Bordeaux, est arrêté par la Gestapo, torturé, puis déporté à Mauthausen. Il est anéanti, brûlé par la révolte, la colère, le désespoir. En 1946, quelques mois après sa sortie du camp nazi, il arrive à Pondichéry.« De cette  dévastation qui ne se referme pas, il en sortit plus que jamais révolté, écrit David Aimé. Ce fut peut-être cela qui le poussa sur les routes — l’Egypte d’abord, puis l’Inde, ce pays où tout semblait pouvoir se fondre, s’effacer, disparaître dans la chaleur blanche. »

 

En Inde, il fume de l’opium pour ne pas mourir de désespoir. « L’opium lui volait la douleur, mais lui volait aussi la joie. » Le gouverneur du comptoir français lui avait parlé de la mère de l’ashram. « Il mit des mois à se décider. Trois ans où l’opium et l’appel se disputaient son corps épuisé. Puis un matin, sans cérémonie, il quitta la chambre, jeta sa pipe dans la rue. » Mère vit le ravage et l’envoya en cure de désintoxication chez un ami, le peintre américain Earl Brewster.

 

 


Satprem                            Photo Banyan


« La révolte de Satprem, à elle seule, n’aurait sans doute pas suffi à faire une oeuvre, écrit avec justesse David Aimé. Ce qui l’a transformée en élan, c’est la rencontre avec le travail de Sri Aurobindo, en lui ouvrant l’intuition qu’une autre forme d’existence était possible, que la vie pouvait être autre chose qu’une farce. »


Réfugié dans les montagnes des Nilgiris, Satprem s’est engagé à son tour dans cette aventure de la conscience : descendre dans la matière jusqu’à ses zones le plus obscures et ouvrir un passage.


Penseur d’un changement de vie radical, Satpem était aussi un poète d’une ardeur poignante et lumineuse, comme l’assure sa Chanson du bout du monde, la bien nommée:


« Il y a quelque chose qui manque

qui manque tant

dans nos vies


Une fenêtre qui s’ouvrirait

un infini qui sourirait

un coin du coeur

qui s’enfoncerait

dans Ta grande vague

qui coulerait là

comme à jamais 


Il y a quelque chose qui manque

qui manque tant

dans nos vies

Un quelque chose qui est pour toujours

qui comble chaque heure

comme une musique connue

comme une douceur perdue

et retrouvée dans cet instant


Il y a quelque chose qui crie

qui crie tant

dans nos vies »


Oui, quelque chose qui crie. Quelque chose qui manque.


Bruno SOURDIN.


  1. Interview de Jean Herbert, publié sur le blog Syncopes: « Fais ce que dois, advienne que pourra ».  http://brunosourdin.blogspot.com. Sur ce même blog, on trouve également cet autre article : « Le yoga de Sri Aurobindo raconté par Jean Herbert ».





David Aimé: « Le sel et la lumière », récit biographique, Éditions Banyan, 2026.

Chez le même éditeur, l’auteur a fait paraître en 2015 un « Satprem résistant » et, en 2024, un « Hommage à Satprem », ouvrage collectif dans lequel on retrouve, entre autres, les signatures d’André Velter, Élisabeth Barillé, Laurence Nobécourt et les témoignages de personnalités disparues, Christian Bobin, Robert Laffont, Jacques Chancel; les textes sont accompagnés de portraits réalisés à Pondichéry par le dessinateur de bande dessinée Claude Derib (le créateur du personnage de Yakari).

De Satprem, on peut aussi signaler une reprise des « Lettres à Yolande ».

Les Éditions Banyan ont également publié la correspondance de Sri Aurobindo et du musicien bengali Dilip Kumar Roy (en trois volumes). 








Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire