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"Water Lilies", une installation composée de 650 000 briques de Lego. Photo B.S.
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Ai Weiwei au Havre Photo M. Roche, Ouest-France
A l’occasion du centenaire de la mort de Claude Monet, le musée du Havre a invité l’artiste chinois le plus célèbre au monde, Ai Weiwei. L’artiste dissident présente deux oeuvres monumentales, « Water Lilies » (Nymphéas) #1 et #2. Ces deux installations, longues de plus de 15 m, sont composées de 650 000 briques de Lego chacune. Elles constituent une étonnante relecture des « Nymphéas » du maître de l’impressionnisme qu’Ai Weiwei avait longuement contemplées lorsqu’il séjournait à New York dans les années 80.
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| "Water Lilies" (détails) |
Ai Weiwei avait quitté la Chine en 1981, à 24 ans, pour suivre des études d’art. « Je ne partais pas en Amérique parce que je rêvais de la vie occidentale, mais bien plutôt parce que je ne pouvais plus supporter de vivre à Pékin », raconte-il dans ses mémoires, « 1 000 ans de joies et de peines » (1).
A New York, deux ans plus tard, à une soirée de poésie à l’église St Mark, il rencontre le poète Allen Ginsberg qui parlait du voyage qu’il venait en faire en Chine. « Ginsberg était un charbon ardent qui attirait les gens à lui dans cette nuit d’hiver. Lorsqu’il eut terminé, j’allai le voir et je lui dis que j’étais le fils du poète révolutionnaire dont il venait de parler. Il m’écouta, écarquillant les yeux. Il me regarda avec intensité et me dit que son souvenir le plus chaleureux de Chine était l’accolade que lui avait donnée mon père. » Weiwei et Allen devinrent amis. Allen lui rappelait son père. Et Allen était captivé lorsque Weiwei lui racontait les histoires de son père et de leur vie d’exil à l’époque de la Révolution culturelle.
Allen Ginsberg et Ai Weiwei, New York, années 1980.
Ai Qing, le père d’Ai Weiwei, est l’un des grands poètes de la Chine contemporaine. Il avait été rejeté par Mao, réduit au silence et envoyé avec sa famille dans les camps de travail du goulag chinois. Il dut subir toutes les humiliations publiques possibles dans son exil au milieu du désert de Gobi. En pleine Révolution culturelle, sa vie avait sombré dans le chaos.
Jusqu’à l’âge de 17 ans, Ai Weiwei vécut ainsi auprès de son père et devint un apôtre de la vie libre et de la liberté d’expression, « imperturbable même au bord du gouffre ». De son père, qu’il aime et admire, il cite volontiers ces quatre vers qu’il avait écrits jadis après avoir visité les ruines d’une ancienne cité sur la route de la soie :
« Mille ans de joies et de peines,
Dont il ne reste aucune trace
Homme qui vivez, profitez de la vie
N’espérez pas que la terre en gardera le souvenir »
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| Ai Qing, le père d'Ai Weiwei |
Les deux immenses « Water Lilies » sont aussi un geste filial, un hommage qu'Ai Weiwei a tenu à faire à son père qui était venu étudier à Paris dans les années 1930 et qui avait été profondément marqué par l’impressionnisme. « Père se souvenait de ses trois années à Paris comme les meilleures de sa vie — plus jamais il n’aurait l’occasion de vivre avec autant de liberté et de loisirs. Il n’était plus un gars de la cambrousse peignant des paysages sur les rives du lac de l’Ouest — il était désormais un jeune homme, doté d’un esprit indépendant et confiant en ses capacités d’expression. Les acquis intellectuels et les notions idéalistes qu’il rapportait de France lui serviraient pour mener sa barque dans les années tumultueuses qui s’annonçaient. »
Comme jadis son père, Ai Weiwei a été surveillé, traqué et emprisonné en Chine. Il vit désormais depuis 10 ans en exil en Europe. Liberté est le mot-clé de sa vie, de son engagement et de son combat contre la censure et toute forme d’oppression. C’est ainsi qu’il conçoit le rôle d’un artiste. « Pour moi, le pire serait de perdre ma liberté d’expression, parce que cela voudrait dire perdre la motivation de reconnaître la valeur de la vie et de faire des choix en fonction de cela. Il n’y a pas d’autre voie que je puisse prendre. »
En regardant avec attention l’une des deux Nymphéas d'Ai Weiwei, on remarque une tache noire sur le côté droit. Elle figure une porte qui descend vers un sous-sol. Elle symbolise les conditions d’enfermement qu'Ai Weiwei et son père ont vécu en exil dans le désert de Gobi. Un témoignage bouleversant.
Bruno SOURDIN.
(1) Ai Weiwei: « 1 000 ans de joies et de peines », Buchet/Chastel, 2021.
Exposition « Monet au Havre », au Musée d’art moderne André Malraux (MuMa), Le Havre. Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste 2026 ».





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