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| Lucas L'Hermitte Photo Ouest-France |
L’art de Lucas L’hermitte exclut la couleur et les éléments de figuration. Ses oeuvres sont sobres et limpides, rigoureuses et austères, réduites à l’essentiel. Dans les années 80, il faisait un travail figuratif sur un fond gris, mais il s’était rendu compte qu’il prenait plus de plaisir à traiter les surfaces et, un jour, il a sauté le pas et réalisé sa première toile toute grise. Ce fut un moment de grâce. « En août 1980, après avoir noirci une toile de poudre d’acétylène, une surface grise m’est apparue, ce fut le plus grand choc de ma vie, je venais de prendre conscience de la véritable identité de mon être. »
Moment de grâce. Moment d’ivresse. « Devant cette toile, j’étais en présence d’une profonde et généreuse absence; c’était abyssal, à la fois un bonheur divin et quelque part un irrévocable suicide, c’est tout au moins dans le premier temps ce que j’ai ressenti. »
Lucas L’hermitte travaille exclusivement avec de la poudre d’acétylène, du noir d’acétylène, qu’il pousse avec un coton sur une toile de polyester blanche. Et en appliquant cette poudre noire, c’est du gris qui apparait sur la toile. Ce gris, il l’appelle « gris advenu » ou « gris rétinien », car c’est l’oeil qui nous le montre gris alors qu’en réalité c’est du noir, du noir en suspension.
| "Hier-Aujourd'hui" Galerie Arnaud Lefebvre |
Le principe de son travail est établi sur la mémoire: mémoire d’une surface à une autre, d’une journée à une autre. Hier et aujourd’hui. Hier, il a appliqué le coton sur sa toile d’un geste circulaire; le gris est monté petit à petit, ce n’est pas un à-plat. Aujourd’hui, il s’efforce, sur le côté droit de la toile qu’il a divisée en deux parties égales, de reconstituer ce gris de la veille. D’après mémoire.
« Par une circonstance heureuse, s’ouvrit le chemin de la mémoire, mémoire d’une surface à une autre, d’une journée à une autre. Depuis, j’entretiens avec ce gris un rapport métaphysique, j’avoue ne pas en connaître les limites. »
Dans un livre qu’il vient de faire paraître et qui rassemble sous le vocable de « Patchwork » des pièces, des morceaux, des poèmes d’une absolue simplicité, dans lesquels il évoque ses rencontres, son travail, ses vertiges:
« Répondre à l’absent, à la veille
retrouver ce que j’ai fait hier
il n’y a pas de dérobade, pas d’usure
mais bien souvent un certain trouble
Au fond d’un pupitre
le noir d’acétylène me dévisage »
Avec retenue, Lucas L’hermitte évoque également les découvertes qui ont marqué son parcours dans le monde de l’art contemporain. Commençons par la visite du Kröller-Müller d’Otterlo, aux Pays-Bas, car elle est inoubliable : « Dans une clairière du parc s’éveille chaque jour en symbiose avec la forêt une des merveilles de la sculpture contemporaine « Spin out » de Richard Serra. »
Et les souvenirs reviennent. Voici l’admirable bleu d’Yves Klein, son geste entier, « sans retenue ». Voici l’oeuvre secrète de Philippe Boutibonnes. Voici les empreintes de pinceau rouge que Niele Toroni répète à intervalle réguliers. Voici l’art corporel de Michel Journiac (et les prises de sang qu’il lui faisait, « avec beaucoup de délicatesse et d’attention »). Et voici les carrés de faïence blanche de la maison de Jean-Pierre Raynaud: « le temps s’est arrêté, note Lucas, heures divines, souveraines, un moment de vie brûle dans la cheminée, une porte s’est ouverte, une porte s’est refermée ».
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| Photo Bruno Sourdin |
Lucas L’hermitte vit et travaille quant à lui à Regnéville-sur-Mer. Regnéville est située sur la côte Ouest du Cotentin, au bord du havre de la Sienne. C’est un ancien port d’échouage qui résiste aujourd’hui à l’ensablement de l’estuaire. Le havre est magnifique. Lucas ne se lasse pas d’en décliner les beautés.
« Dans l’éther qui s’éveille
le havre offre sa lumière
Éclat d’eau froide dans les plis du sable »
Entre émerveillement et mystère, entre vertige et silence, ses courts poèmes offrent leur vision claire, lumineuse. Comment résister aux charmes de ce havre, à cette étendue frémissante de brume et de tangue, que l’on découvre chaque matin par la fenêtre ?
« Estompé voilé
le havre joue feutré
C’est d’un raffinement »
Et dans la lumière qui s’est enfuie au bord du rivage, rien ne retient plus notre bonheur. Au plus profond du havre, pénètre le chant intime de l’univers. Un hommage au moment présent.
« Le ciel était partout
sur le havre
la nuit avait posé des étoiles »
A Regnéville, Lucas L’hermitte vit au paradis du gris.
Bruno SOURDIN.
« Patchwork - 1985 -2024 », de Lucas L’hermitte, Marigny-Le Lozon, 2026.



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