15/04/2020

Vivante et mystérieuse: la poésie indienne des Védas à aujourd'hui






Nous n’aurons jamais fini de sonder tous les mystères de l’Inde. Comme sa mythologie et sa sagesse, sa poésie a une longévité et une originalité extraordinaires. Trente-cinq siècles séparent les textes sacrés des Védas des chants suintant de désirs et de douleurs de nos contemporains du XXIe siècle. Avec Un feu au cœur du vent. Trésor de la poésie indienne, Zéno Bianu a réussi ce pari extraordinaire de rassembler en un seul volume la variété inouïe et la profonde unité de l’Inde poétique. Comme il le souligne avec justesse dans sa préface, à travers les siècles « c’est le même chant hanté qui persiste ». Un chant fait de souffle et de lumière, un chant vivifiant et exaltant, « une poésie résolument incarnée, à la jonction du quotidien et de l’absolu ».


Le premier texte proposé dans cette anthologie est un hymne tiré du Rig- Véda. Le Rig-Véda est le livre le plus ancien de l’Inde ancienne. On ne sait pas avec certitude à quelle période il peut remonter. Certains spécialistes le datent du XIVe avant notre ère. Il rassemble 1017 hymnes, qui ont été « vus » par les rishis, des sages qui, si l’on en croit les hindous, étaient sur des plans de conscience extrêmement élevés et qui ainsi ont « vu la vérité ». Ces hymnes sont la base de l’Hindouisme. Ils marquent l’invention de la spéculation et de l’abstraction : on y trouve en effet toutes les formes du néant, de l’être et du non-être. 
En outre, il est couramment admis en Inde que chaque verset des Védas (il y a quatre Védas) constitue un mantra. Selon la tradition, la vibration que ressentaient ces rishis venait de l’Infini. « Sa récitation psalmodiée, a expliqué l’orientaliste Jean Herbert, est réputée avoir un pouvoir considérable, non seulement dans la pratique spirituelle, mais dans tous les domaines de la vie. » Pour Sri Aurobindo, « la théorie du mantra est que c’est un mot né des profondeurs secrètes de notre être où il a été couvé par une conscience plus profonde que la conscience mentale éveillée et enfin projeté au-dehors silencieusement ou par la voix. »  
Voici le début d’un hymne cosmogonique du Rig-Véda :

« Ni le non-Etre n’existait alors, ni l’Etre.
Il n’existait ni l’espace aérien, ni le firmament au-delà.
Qu’est-ce qui se mouvait puissamment ? Où ? Sous la garde de qui ?
Etait-ce l’eau, insondablement profonde ?

Il n’existait en ce temps ni mort, ni non-mort ;
Il n’y avait de signe distinctif pour la nuit ou le jour.
L’Un respirait de son propre élan, sans qu’il y ait de souffle.
En dehors de Cela, il n’existait rien d’autre.

A l’origine les ténèbres étaient cachées par les ténèbres.
Cet univers n’était qu’onde indistincte.
Alors, par la puissance de l’Ardeur, l’Un prit naissance,
principe vide et recouvert de vacuité.

Le Désir en fut le développement originel,
désir qui a été semence première de la Conscience.
Enquêtant en eux-mêmes, les Poètes surent découvrir
par leur réflexion le lien de l’Etre dans le non-Etre. »

Le Mahabharata est une immense épopée de 214 000 vers, qui raconte, en sanskrit, les aventures des grands dieux de l’Inde. Il rassemble toute la sagesse de la spiritualité hindoue. La Bhagavad-Gîta en est l’épisode le plus célèbre et son point culminant. Ecrit vers le IIIesiècle av. J.-C., ce « Chant du Bienheureux » se présente comme un dialogue sur le champ de bataille de Kurukshetra, un dialogue entre le prince-guerrier Arjuna et le conducteur de son char, Krishna, qui lui recommande d’agir sans désirer les fruits de son action. C’est le principe de l’action désintéressée : il faut, explique Aurobindo, « être libre de tout mobile égoïste quelconque ». Demeurer détaché :

« Le feu, la lumière, le jour, la quinzaine claire,
les six mois où le soleil va au nord,
c’est le temps où, une fois disparus,
vont à la Conscience
ceux qui connaissent la Conscience.

Fumée, nuit, quinzaine sombre,
les six mois où le soleil va au sud,
c’est le temps où l’être détaché,
qui a atteint la lune et sa lumière,
s’incarne encore dans une forme.

Ces deux voies, la claire et l’obscure,
sont les deux dimensions permanentes du monde.
L’une conduit à l’absence de forme
et l’autre à une forme.

C’est en connaissant ces deux voies qu’un être détaché
ne connaît pas le trouble, Arjuna.
Aussi, à chaque instant, Arjuna,
demeure détaché. »



Kabîr, le tisserand de Bénérès, est un des poètes médiévaux les plus révérés.

Représentant majeur de la poésie médiévale (notre XVe siècle), Kabîr était un petit tisserand de Bénarès. A la suite d’une illumination, il mena une existence itinérante. Pèlerin de l’Absolu, il disait se garder « du Véda comme du Coran ». Il chantait les louanges de Ram, en qui il aspirait à s’unir. Il eut, et a toujours aujourd’hui, une popularité immense. Il a composé ses poèmes dans la langue du peuple, en hindi (et non pas en sanskrit). « Kabîr est l’un des poètes les plus attachants de la mystique indienne », souligne Zéno Bianu.

« Je ne suis ni pieux ni athée
Je ne vis ni selon les commandements ni selon ma raison ;
Je ne suis ni orateur ni auditeur ;
Je ne suis ni serviteur ni maître.
Je ne suis ni libre ni enchaîné.
Je ne suis ni attaché ni détaché.
Je n suis loin d’aucun ; je ne suis près de personne.
Je n’irai ni aux enfers ni au ciel.
Je travaille à tout et cependant je suis en dehors de tout travail.
Peu me comprennent ; Celui qui m’a compris demeure en paix.
Kabîr ne cherche jamais ni à créer ni à détruire. »




Toukâram, le saint poète vagabond.
Né autour de 1598, Toukârâm est lui aussi un grand vagabond mystique en quête du Divin et un poète inspiré. Petit boutiquier du pays marathe, il ne sut jamais écrire mais il savait par coeur des dizaines de milliers de vers. Il disait s’exprimer sous la dictée du « Nourricier cosmique », en qui il plaçait toute sa confiance. Les Psaumes du pèlerin, qui ont été transcrits par des disciples brahmanes, ont connu un nombre considérable d’éditions.

« Je compose des poèmes, dira-t-on !
Leurs mots ne sont pas les miens, mais ceux d’un autre.

Ce n’est pas mon art qui les revêt de beauté ;
Le Nourricier cosmique me fait parler.

Je ne suis qu’un rustre, moi !
Comment pourrais-je connaître les mots subtils ?

Je parle, c’est Govinda qui parle.

Mon unique fonction, mesurer le chant :
Son auteur, ce n’est pas moi, mais le Maître.

Je suis un simple secrétaire, dit Toukâ :
J’appose sur mes cahiers le sceau de son Nom. »




Rabindranath Tagore, le Bengali universel.
Figure emblématique de l’Inde moderne, Rabindranath Tagore a nourri son inspiration de la spiritualité hindoue. Un chapitre entier de l’anthologie de Zéno Bianu lui est consacré. Ecrivain de langue bengalie, c’est un géant des lettres, l’auteur d’une œuvre immense de 120 volumes. En Inde, on l’appelait tout simplement « Le Poète ». Il était aussi peintre et musicien. On voyait en lui le passeur du message de l’Inde éternelle, nourri des Upanishadset de la GitâL’Offrande lyrique, qu’il publie en 1912, lui valut le prix Nobel l’année suivante. C’est un livre de joie frémissante, un voyage intérieur intense, traversé par les pulsations de la vie et le mystère des choses. 

« O Feu, mon frère, je te chante un chant de victoire.
Tu es l’image pourpre et brillante de la terrible liberté.
Tes bras s’élancent vers le ciel et, par tes doigts impétueux, les cordes des harpes sont effleurées. Magnifique est la musique de ta danse.
Lorsque mes jours seront achevés et que les barrières seront ouvertes, tu brûleras jusqu’aux cendres ces cordes de mes mains et de mes pieds.
Mon corps ne fera plus qu’un avec toi, mon cœur sera saisi dans les tourbillons de ta frénésie, et la brûlante chaleur qui était ma vie, d’un bond, jaillira vers toi pour se mêler à ta flamme. »

Tagore, qui avait eu une expérience mystique déterminante, était perçu en Inde comme un grand maître spirituel. Il avait créé à 170 km de Calcutta, à Shantiniketan, une université internationale, inspirée des traditionnelles écoles de la forêt, à l’écart de la société ordinaire, l’école dans les arbres où l’on se mettait à la recherche de la beauté et de l’appel de l’infini.



Amrita Pritam, la voix féminine majeure de la poésie indienne.
Fascinée par l’Inde, Marguerite Yourcenar se rendit à New Delhi en 1983 afin de rencontrer des écrivains indiens et mieux connaître la littérature de ce pays immense. C’est ainsi qu’on lui présenta Amrita Pritam, dont les romans connaissaient un énorme succès.  « Amrita Pritam, précise Zéno Bianu, est considérée comme la voix féminine majeure de la poésie indienne ». Cette écrivaine était pourtant totalement inconnue des lecteurs français. Marguerite Yourcenar fut tout de suite séduite par les thèmes forts de sa poésie : son esprit de rébellion, sa soif de liberté, son cri de révolte « contre la condition traditionnelle de la femme asiatique, asservie à la famille et au mari, frustrée et réduite au silence ». Elle décida aussitôt de traduire dix de ses poèmes, qui furent publiés dans la NRF. 

« La douleur était là.
Je l’ai inhalée silencieusement,
Comme une cigarette.

Seuls des poèmes restent :
Je les ai secoués
Comme la cendre d’une cigarette. »

Pionnière de la cause féminine, Amrita Pritam est une auteure qui, inlassablement, questionne ce monde moderne qui lui est si douloureux. Elle s’interroge sur le rôle du poète dans la cité : 

« Parfois, comme un chien à la chaîne,
Un poème solitaire aboie. »

Voici, en quelques vers, comment elle représente, sans détour,  les images-chocs du pouvoir politique :

« Une usine de guerre :
Tous les jours, de la cheminée
Sortent des fumées de soupirs et de cris.

On fabrique du Pouvoir sous cette usine.
Le peuple – tas de chair –
N’est que la matière brute
Que les trafiquants de la politique achètent
Au bon moment
Pour alimenter les fourneaux
De leur usine.

Dieu :
Rien qu’un marchand de chair en gros. »



Satprem à Pondichéry dans les pas de Sri Aurobindo.
En 1953, à l’âge de 30 ans, un jeune Français qui avait fait l’expérience dévastatrice des camps de concentration, puisqu’il fut déporté à Buchenwald, s’établit définitivement en Inde, à l’ashram de Pondichéry. Il prit le nom hindou de Satprem. On lui doit de nombreux livres sur l’aventure de Sri Aurobindo (1), explorateur de la conscience, philosophe, poète et voyant, qui annonçait une aube nouvelle. Comme lui, il pense que « l’homme est un être de transition ». « Depuis notre naissance au monde, dit Satprem dans La Clef des contes (2), notre matière a été transformée des milliers de fois avant que nous ne devenions ce que nous sommes. Et nous sommes toujours en devenir. » Pour Zéno Bianu, Satprem incarne « une sorte d’Inde absolue », d’où sa présence dans son anthologie. Avec un poème lumineux, qui commence ainsi :

« Il y a quelque chose qui manque
qui manque tant
dans nos vies

Une fenêtre qui s’ouvrirait
un infini qui sourirait 
un coin du cœur
qui s’enfoncerait
dans Ta grande vague
qui coulerait là
comme à jamais

Il y a quelque chose qui manque
qui manque tant
dans nos vies
Un quelque chose qui est pour toujours
qui comble chaque heure
comme une musique connue
comme une douceur perdue
et retrouvée dans cet instant

Il y a quelque chose qui crie
qui crie tant 
dans nos vies »


Nissim Ezekiel, un grand poète de la modernité.
Changement de registre et d’univers avec Nissim Ezekiel, un des premiers représentants de la modernité. Né à Bombay en 1924, il appartenait à la communauté des B’nei Israël, des juifs arrivés en Inde il y a des siècles. Poète urbain, il s’inspire de ce qui l’entoure, il est le témoin de la société dans laquelle il vit : 

« La ville se pressait autour de moi ; commerces, cinémas et bureaux parlaient avec des accents univoques. Seuls les gens se taisaient.
Ils achetaient le journal du soir, se hâtaient vers les stations de métro, cessant d’exister. »

L’amour est un thème de prédilection :

« Démasque l’esprit, connais la dureté
De l’os caché et oppressant,
Trouve la source du souffle court
Entends les pulsations des reins amoureux

Ecoute la moelle secrète,
Poumons et foie répandent la parole,
Accepte le souffle tourmenté très longtemps
Et tremble dans l’épaisseur de l’amour. »

Poète de l’amour, il émerveille par ses fulgurances :
Je n’arrive pas à trouver de mot pour le vent ;
Aveugle comme Homère, méditant sur la mer vineuse,
Je médite sur le vent, fouillant
Les sources de nombreux chants en moi qui n’ont pas vu le jour,
Révélant en un éclair la flamme constante,
Un feu au cœur du vent.
Je n’arrive pas à trouver de mot pour le vent. »

« Un feu au cœur du vent » : magnifique image, que Zéno Bianu a reprise pour donner un titre à son livre. Ezekiel est un grand poète.


Jayanta Mahapatra: un poète de la modernité.
Jayanta Mahapatra, lui, est chrétien et, comme Ezekiel, il est anglophone. C’est aussi un poète de la modernité. Comme ce fut le cas pour la poésie américaine des années 50-60, la poésie indienne a été véritablement vivifiée par l’apport et la sensibilité de ses poètes issus de minorités. Poésie de rupture, certes, mais qui ne tourne pas le dos pour autant à ses racines.

« Recouvrant le murmure du vent sombre,
les prêtres psalmodient plus fort que jamais :
la bouche de l’Inde s’ouvre.

Les crocodiles nagent vers des eaux plus profondes.

Des matins d’ordures amoncelées et chauffées à blanc
fument au soleil.

La bonne épouse
reste alongée dans mon lit
toute la longue après-midi,
rêvant encore, sans que l’épuise
le profond rugissement des bûchers funéraires. »




Arun Kolatkar, le poète génial des rues de Bombay.
Zéno Bianu a raison d’accorder une large place à Arun Kolatkar, le poète-phare de la modernité indienne. Kolatkar, qui situe tous ses poèmes à Bombay, a peu publié de son vivant. Dans des poèmes très simples et dépouillés, il fait revivre le monde de la rue : parias, mendiants, sans-abri, vagabonds, une « reine des carrefours aux pieds nus », une vendeuse de hash… Il regardait avec délectation le monde s’agiter autour de son point d’observation, du café où il passait ses journées. Il voyait tout. Il avait un regard d’aigle.

« Je souhaite bon appétit
à la vieille et frêle marchande de poisson

(toute petite,
pas plus grosse
qu’un sac d’os
de plus en plus léger au fil des ans,

retenu 
par un filet de rides)

qui, sur le chemin, du marché,
s’est arrêtée

pour un petit déjeuner vite fait
dans un teashop de rien du tout,

s’est assise, courbée
au-dessus d’une assiette de pois chiches

son plat préféré
sur une table branlante,

et déchiquette un bout de pain
de ses serres acérées

pour le tremper dans la sauce claire
piquetée de piments rouges,

et je parie qu’elle a l’eau à la buche
en ce moment même

car j’ai presque le goût de sa salive
dans ma bouche. »

Dans sa préface à Kala Ghoda (3),  le dernier recueil d’Arun Kolatkar, Laetitia Zecchini, sa traductrice, explique bien la démarche du poète, héritier de la grande révolution poétique moderniste :  « Kolatkar était plongé dans l’héritage immédiat de la littérature-monde et des avant-gardes occidentales, héritier d’Apollinaire et de William Carlos Williams, proche des surréalistes et des poètes de la Beat Generation, notamment d’Allen Ginsberg avec qui il s’était lié d’amitié, imprégné de blues, de rock, de la musique folk, de la culture populaire américaine et de la contre-culture des années soixante. » 
Arun Kolatkar avait le souci de l’universalité. Ce qui n’empêche pas qu’il aimait se tenir à distance, à Bombay, et qu’il assumait sa marginalité. « Kolatkar tenait à l’invisibilité et à la marginalité, souligne sa traductrice. Il ne quitta pratiquement jamais Bombay et vécut les vingt dernières années de sa vie dans une pièce de quinze mètres carrés, sans téléphone, télévision ni ordinateur. Sa défiance à l’égard des éditeurs et sa réticence à signer des contrats étaient légendaires. Il fuyait les médias, les conférences et les questions des journalistes, refusait d’expliquer son œuvre, ou de la commenter. » Seul comptait pour lui le monde de la rue qu’il aimait faire revivre :

« cinquante motards fantômes
tout en noir

cavaliers casqués
sans visage sous visières teintées

déboulent dans un bruit de tonnerre
et dévalent la rue avec fracas

pulvérisant le silence pétrifié de la nuit
comme des marteaux piqueurs en folie

précédés d’un gyro rouge mugissant
suivis d’un président sans visage

dans une mercedes blanc funèbre
qui vient de l’aéroport et file plein sud

soulevant dans son sillage une tempête de protestations
de bouts de papier et feuilles sèches en furie

devant les feux indifférents
qui ont l’air de se dévorer du regard

et tels des amants maudis
destinés à ne jamais se rencontrer

mais condamnés à vivre pour l’éternité
les yeux dans les yeux

s’envoient des signaux
tout au long de la nuit

et brûlent de la froide passion des rubis
séparés par une rue vide ».





Pradip Choudhuri, un poète bengali dans la lignée de la Beat Generation.

Avec Kolatkar, on est loin de l’image mystique de l’Inde. S’il est un autre poète, Bengali de surcroît, qui milite lui aussi pour une poésie libérée de la  figure emblématique de Tagore et de l’establishment culturel indien c’est bien Pradip Choudhuri.  Jeune étudiant en 1963, il a été expulsé de l’université de Shantiniketan pour avoir écrit des poèmes jugés obscènes et anti-sociaux. Après une période de vagabondage, ce poète en colère a été une figure de la Hungry Generation indienne (la génération affamée). Plus tard, depuis le « trou noir de Calcutta », il est devenu l’ami de Claude Pélieu et de nombreux écrivains de la Beat Generation américaine. Il a créé une revue, Pphoo, qui a tissé des liens dans le monde entier.

« La tuerie est terminée.
maintenant on entend jouer
les notes matinales du shehnai.
La vierge Ratri est assise en face de moi
un mouchoir parfumé dans la main.

Ratri et moi nous regardons
sous un ciel radioactif.
Après la CHUTE, je repose
ma tête sur le sein informe de Ratri.

Ça, c’est mon monde :
au-delà du tourbillon de la vie et de la mort.
C’est ma vérité :
Ratri m’aime.
Après cette liaison cuisante
il n’y a plus rien entre nous
que l’échange d’un amour éternel.

En explorant le cœur de BLACK HOLE, le Trou Noir,
je suis tombé ta tête la première
et j’ai récupéré Ratri.
Peut-être est-ce Elle ou quelqu’un d’autre
monde inconnu qui m’exhorte
à écrire un nouveau poème. »


Les Bâuls sont des musiciens itinérants qui parcourent le Bengale en chantant et dansant pour subvenir à leurs besoins. On dit que le mot bâul vient du sanscrit et qu’il signifie « possédé » ou « fou ». En chantant, les Bâuls, qui rejettent par ailleurs tout assujettissement à une religion particulière, s’abandonnent totalement à la béatitude du moment. C’est le chemin qu’ils doivent emprunter pour atteindre la divinité qui se trouve en eux. 

« Trouve l’Amour de tous les commencements,
Connais-le,
Alors chaque jour est émotion durable
Jamais ne se rompra le commencement.
Si le doux sage joue, subtil du Plein Amour,
Pierre précieuse,
Lotus flottant sur le lac,
Alors la lune s’élève dans le ciel bleu,
L’étoile accrochée,
Les deux prises l’une à l’autre ;
Deux lettres enlacées pour être,
Trois pour le rituel, 
L’extase portée vers.

L’Amour agit
Si tu sais mourir vivant à l’Amour,
Immortel tu deviendras dans le monde mortel 
Dit Doyal

Trouve l’Amour de tous les commencements,
Connais-le. »

C‘est avec ce chant bâul de Dîn Doyal, un chant ivre d’amour divin et de folie, que se termine cette belle et riche anthologie. Une traversée éblouie sur les chemins de l’Inde éternelle et en compagnie d’une belle tribu de poètes contemporains irrésistibles.

Bruno SOURDIN.

Un feu au cœur du vent. Trésor de la poésie indienne, des Védas au XXIe siècle. Edition de Zéno Bianu. Poésie/Gallimard, mars 2020.


(1) Satprem : Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience, Buchet-Chastel, 1970.
(2) Satprem : La clef des contes, Robert Laffont, 1998.
(3) Arun Kolatkar : Kala Ghoda. Poèmes de Bombay, Poésie Gallimard, 2013. Préface de Laetitia Zecchini. Traduction de Pascal Aquien et Laetitia Zecchini.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire