26/09/2022

Les images météorologiques d’un monde en éruption

Jean-Denys Philippe.



Il est dessinateur de presse. Il a travaillé pour le journal Le Monde, il travaille désormais pour L’Humanité. Il se présente aussi comme fabricant et porteur d’images. Jean-Denys Philippe a réalisé aux Bouillons Kub, une galerie d’art située à Orval-sur-Sienne, une installation singulière: une série de dessins à l’encre de chine sur des cartes météorologiques publiées par le journal Le Monde en 2003. 


L’ensemble, précise-t-il, constitue « une tentative de description de ce que pourrait être un imaginaire de la catastrophe: celui-là même qui s’élabore lentement dans la mentalité collective, à partir notamment des phénomènes météorologiques extrêmes qui affectent de plus en plus notre quotidien ».









De ces désordres météorologiques,  il se dégage une horde de personnages grotesques, ahuris, éclopés, claudicants, effrayants et effrayés: pour le dessinateur, il s’agit de nos propres paniques et de nos interrogations. « Le siècle est éruptif », affirme-t-il. Guerre, attentats, pandémie, catastrophes… La brutalité  du monde s’impose à nous « avec en toile de fond la crise climatique qui s’aggrave de façon constante ». C’est de cette brutalité dont nous parle Jean-Denys Philippe. Il fait surgir un regard affolé et lucide sur ce monde qui ne semble plus progresser « qu’à coups de violents hoquets ».


Jean-Denys Philippe illustre les cauchemars d’un univers apocalyptique, qui n’est pas sans faire écho à la vision célèbre du livre du prophète Isaïe:

« La terre est profanée sous les pieds de ses habitants car ils ont transgressé les lois,

violé le décret, rompu l’alliance éternelle.

C’est pourquoi la malédiction a dévoré la terre,

et ses habitants en subissent la peine;

c’est pourquoi les habitants de la terre ont été consumés,

il ne reste que peu d’hommes. » (Isaïe, 24, 5-6)


Temps de la catastrophe. Temps de la dévastation et de l’exil. Il ne reste que peu d’hommes.



B. SOURDIN.


Bouillons Kub, 7 rue des Mares, à Orval-sur-Sienne, 50 660 (à 4 km de Coutances),  septembre et octobre 2022. Tél: 06 72 38 58 14.

https://www.bouillonskub.com







18/09/2022

Ron Whitehead, le poète Beat du Kentucky

Ron Whitehead.                             

En septembre 2021, lors du Beat Poetry Festival qui se tenait dans le Connecticut, Ron Whitehead a été intronisé US National Beat Poet Laureate. Une distinction qui lui va comme un gant.


Ron Whitehead est depuis des décennies un activiste de la scène culturelle de Louisville, la grande ville du Kentucky, un État du sud-est des États-Unis, dont il est originaire. Il a publié une trentaine de livres. Son oeuvre a été saluée par de nombreux écrivains américains, à commencer par Hunter S. Thompson, l’auteur de Las Vegas parano, inventeur du journalisme Gonzo et originaire lui aussi du Kentucky: « J'ai depuis longtemps admiré Ron Whitehead. Il est fou comme neuf huards, et sa poésie est un mélange éblouissant de sagesse populaire et de mathématiques pures. »


Lawrence Ferlinghetti, l’éditeur de San Francisco, était également très élogieux: « Ron Whitehead est un vrai visionnaire. Ron Whitehead, là-bas dans le Kentucky, sème les dents du dragon d'un nouvel héroïsme. Ron Whitehead est un bodhisattva du Kentucky. »


L’inspiration de Ron Whitehead est particulièrement généreuse et sensible. On est heureux de découvrir tant d’énergie poétique, dans la droite ligne des voix légendaires de la Beat Generation.








Loin de l’horrible foule


Fais un grand bruit

Menace avec violence

Crie ta victoire

Prends une gorgée nauséabonde

et avale ce qui te dégoûte

Mange de la terre

Mange ton chapeau

Mange tes chaussures

Mange du pâté de corneilles

Mange du foie de porc

Mange de la dinde

Mange des dragons

Mange avec excès

Fais de grands bruits 

Exalte-toi

Avale ce qui te dégoûte

Mâche tes foutus mots

Divise

et conquiers

Mange la lune

Dis ce que tu voudras

Mon corbeau et moi nous prenons congés

de tout ce brouhaha

Mon corbeau et moi lisons des livres

et écrivons des poèmes à la maison ce soir



                                                                                                                                Photo by Jinn Bug




Je ne veux pas ce qui n'est pas à moi


Dans ce monde qui se fracture rapidement,

Voici mon rappel quotidien:

Je ne veux pas de tes vêtements.

Je ne veux pas de ta nourriture.

Je ne veux pas de ta maison.

Je ne veux pas de ton boulot.

Je ne veux pas de ta compagne,

Je ne veux pas de ta colère,

Je ne veux pas de ta haine.

Je ne te veux pas.

Je ne veux pas être toi.

Je ne veux pas de ton pays.

Je ne veux pas de tes fusils ni de tes bombes.

Je ne veux pas de ta guerre.

Je ne veux pas de ton apocalypse.

Je ne veux pas ce qui n'est pas à moi.

Plus d'une fois

j'ai été reclus.

J'ai vécu dans les bois,

loin du monde,

à l’étude des Esséniens.

J'ai passé une grande partie de ma vie

comme militant de l’Underground.

Je déteste la politique.

La politique de la cupidité.

La politique du pouvoir.

La politique du viol du pillage 

et du meurtre de notre Terre Mère

des animaux et des gens

afin d'acquérir et de conserver égoïstement le pouvoir.

Mais détester la cupidité,

le pouvoir,

n'est que la moitié de mon histoire.

Ne pas vouloir ce qui ne m’appartient pas

est l'autre moitié de mon histoire.

Heureusement, tout le monde

ne veut pas être être un tyran fou 

ivre de cupidité et hystérique du pouvoir.

Le seul pouvoir que j’accepte

est celui de ma responsabilité individuelle

et de l’aide à mes voisins.

Ai-je toujours été responsable ?

Bien sûr que non.

Ai-je toujours aidé mes voisins ?

Bien sûr que non.

J'ai échoué plus que n’importe qui.

J'ai dit « Va te faire foutre! » plus d'une fois.

Mais on change. Je l'ai fait. Je le fais encore.

Changer est la règle d’or.

Bien que souvent dans la douleur,

j'accepte le changement.

Tout au long de ma vie,

j'ai changé.

Il est arrivé un moment où

j'ai choisi de prendre des décisions

de manière désintéressée.

J'ai fini par comprendre

qu'être individuellement responsable

et aider ses voisins

crée l’atmosphère individuelle et planétaire la plus saine. 

Je choisis de marcher dans ce chemin

aussi loin que ça ira.

Je veux voir où ça va aller.

J'aime ne pas blesser les autres.

J'aime être un bon voisin.

J'aime avoir des amis.

J'aime les gens les animaux

et l'intense beauté

que nous offre la Terre Mère.

Je ne veux pas ce qui n'est pas à moi.

Je suis presqu’un ermite.

Je suis heureux dans la solitude

intérieure et extérieure.

Je choisis de vivre simplement

et de partager la générosité de la Terre Mère avec les autres.

Je serai toujours un militant de l’Underground.




En septembre


En septembre

les étoiles deviennent plus brillantes

les jours raccourcissent

les nuits sont plus longues

Quand tu as tendu le bras

que tu as pris ma main

regardé profondément dans mes yeux

et m’a dit « je t’aime »

j'ai oublié

que nous étions assis dans un restaurant

Je me suis soudain retrouvé

tout près de toi

main dans la main

sous les étoiles

nous embrassant silencieusement

au son d’une musique douce et des clapotis du ruisseau

Le temps s'était arrêté

Rien d'autre n'avait d'importance

Quand le serveur

a demandé « est-ce que ce sera tout »

j'ai dit « oui merci »

Nous restions assis

émerveillés

que ce moment dure 

encore un peu plus longtemps

et puis il fut temps de partir



(Poèmes traduits par Bruno Sourdin)


29/06/2022

Le yoga intégral de Sri Aurobindo raconté par Jean Herbert

Sri Aurobindo.

C’est en 1934, à l’occasion d’un voyage en Inde, que Jean Herbert a rencontré Sri Aurobindo à Pondichéry. Il était l’auteur d’une œuvre immense qui traite aussi bien de métaphysique, de psychologie que de yoga. L’écrivain Romain Rolland voyait en lui « le plus grand penseur de l’Inde d’aujourd’hui ».

 

Bengali, Aurobindo avait été élevé en Angleterre chez un clergyman anglais qui devait ne lui laisser subir aucune influence indienne. Il avait fait des études extrêmement brillantes à Cambridge. On dit qu’il était capable, ayant lu un livre en une heure, de citer n’importe quelle page de mémoire. Outre l’anglais, il connaissait très bien le français, l’allemand, l’italien, mais aussi le latin et le grec ancien. 

 

A son retour en Inde, il s’était révolté contre l’occupation britannique et les conditions lamentables que les colonisateurs réservaient à ses compatriotes. Il entreprit d’apprendre le bengali, la langue de son peuple, ainsi que le sanskrit, la langue ancienne des Védas.

 

Décidé à travailler à la libération et à l’indépendance de son pays, et contrairement à Gandhi, il ne privilégiait pas la non-violence et préconisait même l’insurrection. A la suite d’un attentat, il fut inculpé : on l’accusa d’avoir entreposé des bombes dans sa propriété. Il resta un an en prison avant d’être acquitté, faute de preuves.

 

« Après six mois de fréquentation de mes semblables en prison, y compris les voleurs et les assassins, pour la première fois, j’ai vu la présence divine, a-t-il raconté. La cellule de prison a été mon premier ashram, les prisonniers mes premiers disciples. Le seul résultat de la colère du gouvernement britannique a été de me faire trouver Dieu. »

 

Il devint alors un grand yogin (peut-être le plus grand yogin de son siècle) et l’héritier des rishis, les auteurs des hymnes védiques. Fait unique dans l’Inde du début du XXe siècle, il avait aussi une connaissance très approfondie de la science et de la philosophie occidentales. 

 

 

Après la prison, il se réfugia à Pondichéry qui était alors un comptoir français. Il fondit un ashram et entreprit une étude approfondie des grands textes sacrés hindous, Védas, Upanishads et la Bhagavad Gîtâ.

 

Arrivé « par hasard » à Pondichéry en 1934, Jean Herbert est tout de suite fasciné par l’originalité de la pensée d’Aurobindo, son esprit de synthèse et sa rigueur. « Il combinait une expérience mystique extraordinaire et une rationalité cartésienne impeccable. » Un vrai coup de foudre.

 

L’année suivante, Aurobindo, alors âgé de 63 ans, accepte Jean Herbert comme disciple et lui transmet son initiation. Il lui donne ainsi un nom qui lui convient à merveille : Vishvabandhu, « l’ami de tous ». Il lui demande de traduire ses ouvrages en français et de faire connaître sa pensée en Occident. Il remplira son rôle à la perfection : non seulement il sera son traducteur attitré, mais aussi l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages sur l’hindouisme, cette religion qui lui plaisait car elle n’a pas de dogmes et admet n’importe quelle croyance. Jean Herbert qui, plus tard, s’intéressera aussi de très près au shintô japonais, sera le fondateur des fameuses collections Spiritualités vivantes, chez Albin Michel, collections qui existent toujours. Il a fait publier quelque 250 volumes. Initiateur, précurseur, Jean Herbert a ouvert aux lecteurs français les portes de l’Orient. « L’Inde, avait-il l’habitude de dire, m’a enseigné à respecter l’opinion d’autrui, sincèrement et profondément, et à ne jamais vouloir imposer ma façon de voir. »

 




J’ai eu le grand privilège de rencontrer Jean Herbert à trois reprises : en 1978 et 1979 dans le cadre d’une université d’été dans la Drôme puis dans la région de Grenoble, avant de l’interviewer à Rennes en novembre 1979. C’était un grand savant, un homme passionnant et chaleureux qui aimait partager ses connaissances, d’une façon très simple. Je l’ai écouté avec enthousiasme parler de sujet qu’il connaissait sur le bout des doigts : la Bhagavad-Gîtâ vue dans son contexte et le Karma-Yoga, le yoga de la vie quotidienne, qui était son yoga et qu’il résumait ainsi : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Je retrouve dans mes archives les notes que j’avais prises, ces deux années-là, sur Sri Aurobindo. Elles me semblent éclairantes. Je ne crois pas trahir la pensée de Jean Herbert en reprenant ce qu’il disait sur le yoga du maître de Pondichéry, le « yoga intégral ».

 

Jean Herbert en 1979.


Dans toutes les cosmogonies, on admet une certaine évolution dans l’apparition du monde : d’abord la matière brute, inerte, puis la vie et, dans un troisième stade, la pensée, le mental. Mais il doit être possible d’aller plus loin, comme le précise Jean Herbert : « Sri Aurobindo estime que cette évolution n’est pas terminée. Le point où nous en sommes n’est pas le point final. L’homme n’est pas le point final de l’évolution. Le stade suivant est la descente du supramental. »

 

Aurobindo expliquait à son traducteur que le moment était arrivé où vont commencer les influences du supramental: « Le supramental va s’installer sur la terre, comme le mental s’est installé. »

 

Mais qu’est-ce que le supramental ? Réponse de Jean Herbert : « Vous ne pouvez pas savoir tant que vous n’y serez pas. Un animal ne peut pas se représenter ce qui se passe dans la tête de l’homme. »

 

Et comment cette manifestation se fera-t-elle ? « L’apparition du supramental se produira par la présence sur la terre d’êtres supramentaux. Deux possibilités : des êtres humains qui évoluent suffisamment pour recevoir progressivement l’influence du supramental. S’il n’y en a pas, il faudra bien que la nature invente autre chose, ces êtres supramentaux coexisteront avec les hommes. »

 

Cette métaphysique est à la base du « yoga intégral ». On ne doit pas faire son yoga pour soi-même, mais pour faciliter la descente des influences supramentales. Précision de Jean Herbert : « Sri Aurobindo a dit qu’il travaillait pour l’humanité, puis, ensuite, il a dit qu’il travaillait pour Dieu. Ce qui n’empêche pas qu’on travaille sur soi-même et exclusivement. »

 

On sait que dans ses lettres Aurobindo distingue le physique, le vital et le mental. Ces trois niveaux s’interpénètrent. « En bas, explique Jean Herbert, il situe la matière inerte ; puis les éléments vitaux, émotifs ; puis les différents niveaux du mental : mécanique, matériel, supérieur, spirituel. Les disciples s’en servaient et agissaient sur le niveau très précis. »

 

Un aspect fondamental de son yoga consiste à « psychiser » les différents éléments dont on est composé. Selon Jean Herbert, « l’être psychique » correspond à ce qu’on appelle l’âme dans le christianisme. « Sri Aurobindo parlait de la psychisation, de l’ouverture à l’être psychique des autres éléments qui nous constituent (corps physique, partie vitale). La psychisation est un stade indispensable avant la spiritualisation. On y attachait beaucoup d’importance dans son ashram. Sri Aurobindo insiste sur le fait que tous ces plans nous sont indispensables et qu’il faut nous occuper de tous : soigner son corps, se servir de ses émotions, notre grand moteur, mais de les orienter. Et ne pas essayer de faire taire notre mental. »

 

Le yoga intégral ne vise donc pas à une sublimation des émotions, ni à la suppression du mental. Aurobindo estimait au contraire que la transformation devait porter sur la totalité de l’être, sous tous ses aspects.

 



Sur le plan religieux (le Bakti-Yoga des Hindous), Aurobindo s’intéressait plus particulièrement à Krishna et à la Shakti (ou, si l’on veut, la Mère divine), il suivait de très près les enseignements de la Bhagavad-Gîtâ. Mais il incombe à chacun de « trouver l’aspect qui vous aidera le plus dans votre évolution ».

 

La méditation était pour lui un moyen très utile, mais pas un but. « Il n’attache pas à la méditation une valeur complète, elle doit se combiner avec d’autres choses. La méditation n’était pas imposée, cela variait selon les disciples. Jamais de méditation dirigée. C’était facultatif et au gré de chacun. » En outre, Aurobindo était « très opposé » au silence du mental. « C’est l’ouverture de ce mental qui doit permettre la descente du supramental. »

 

Petite parenthèse. Jean Herbert a raconté qu’il avait commencé à s’intéresser à l’Orient vers 1930 en étudiant les textes sacrés bouddhistes qui lui semblaient « accessibles ». Mais en allant voir les pays bouddhistes en 1934, il avait été « terriblement déçu » d’y trouver intolérance et complexe de supériorité, la même chose qui le gênait dans la chrétienté. Aurobindo (dont il n’avait encore jamais entendu parler à l’époque) ne voyait d’ailleurs dans le bouddhisme qu’une branche plus ou moins déchue de l’hindouisme « par le fait même qu’elle est devenue une religion sectaire et dogmatique ». Ce que l’hindouisme n’est pas; c’est au contraire une religion sans dogmes : « On peut croire tout ce qu’on veut. »

 

En ce qui concerne le renoncement absolu, Aurobindo n’était pas non plus tellement enthousiaste. « Il estime qu’il faut surtout chercher à évoluer pour arriver à ce que les choses vous abandonnent, et non pas forcer les choses. Quand on force les choses, il est très rare que cela arrive. » Pour le sage de Pondichéry, l’essentiel est l’abandon progressif de l’ego. « L’ego est indispensable tout au long de l’évolution, c’est un outil dont il faut se servir », m’a dit Jean Herbert.

 

« Sri Aurobindo insiste sur le travail, un des moyens les plus puissants du don de soi. » On comprend que le Karma-Yoga, le yoga de l’action désintéressée, ait joué un rôle si important dans la vie de Jean Herbert qui aimait rappeler ce qu’il avait entendu à Pondichéry : « Sri Aurobindo disait : travailler sur soi, cela fera augmenter la moyenne. »

 

L’enseignement d’Aurobindo était très individualisé. Jean Herbert se plaisait à dire qu’«il se réservait de donner des indications contraires, y compris pour un même disciple ».

A chacun de suivre sa nature, à chacun de suivre sa propre voie.

 

Bruno SOURDIN.

 

Voir aussi l'article "Fais ce que dois, advienne que pourra" (entretien avec Jean Herbert) 

http://brunosourdin.blogspot.com/2014/12/fais-ce-que-dois-advienne-que-pourra.html





Aurobindo et Teilhard

 


On peut faire un parallèle entre l’œuvre de Sri Aurobindo et celle de Pierre Teilhard de Chardin. Tous les deux étaient des grands intellectuels et des hommes de foi.

 

L’un était né dans le Cantal en 1881, l’autre dans le nord de l’Inde en 1872. Teilhard était un prêtre jésuite et un savant mondialement reconnu, géologue, paléontologue et spécialiste des origines de l’homme. L’Église lui interdit de publier ses écrits et le fit exiler en Chine, où il participa à la découverte du sinanthrope de Pékin. Il fut aussi un philosophe et un grand mystique. Il mourut à New York en 1955, à l’âge de 78 ans, cinq ans après la disparition d’Aurobindo à Pondichéry.

 

Tous les deux adhéraient à l’idée d’évolution. Tous les deux pensaient que la vie progressait irrésistiblement vers des étapes de plus en plus élevées. Ils l’ont dit, chacun à sa manière. Teilhard pensait que la matière est « la matrice de l’esprit ». Aurobindo parlait quant à lui du « mental des cellules ».

 

Pour le sage de Pondichéry, la vie est en train de progresser vers une autre conscience, qu’il appelle le supramental. Il s’agit « d’ouvrir une voie qui est encore bloquée ». Le but de son yoga était d’arriver à ce que des hommes arrivent à passer sur le plan supramental.

 

Pour Teilhard, tout converge vers le point final de l’évolution, qu’il appelle le point Oméga. Chrétien, il placera logiquement le Christ universel en ce point Oméga.

 

Conçues dans des contextes culturels et avec des mentalités très différentes, leurs œuvres présentent pourtant de nombreux points de convergence et bien sûr des divergences. Leurs itinéraires sont différents, comme leurs techniques, mais tous deux s’accordent sur un élément essentiel : l’évolution de l’humanité et l’évolution de la vie ne sont pas terminées. Tous les deux développent un évolutionnisme optimiste. Et leur philosophie s’exprime par la poésie et renoue avec les grands textes fondateurs: la Genèse, les présocratiques grecs et, pour le monde hindou, les Védas et les Upanishads. Tous les deux sont des poètes. En témoignent les pages inspirées de La Messe sur le monde, écrites en Chine par Teilhard, dans le désert des Ordos, ou celles de Savitri, cette épopée de 23 813 vers qui est l ‘œuvre poétique majeure de Sri Aurobindo.

« Poète, philosophe, mystique, on ne peut être l’un sans l’autre », disait d’ailleurs Teilhard.


B.S.

 

Sur ce sujet, on peut lire : « Sri Aurobindo et Teilhard de Chardin », par Gérard Mourgue, éditions Buchet/Chastel, 1993.



 

 

 

01/06/2022

Brise marine et soleil noir: récits et haïkus de Philippe Macé

Philippe Macé.

D’abord on se promène, l’esprit en éveil. On observe le monde avec attention et on note sur son petit carnet tout ce qui se présente: ses impressions, ses coups de coeur, tout ce qui semble cocasse, insolite, original, émouvant. Trois vers suffisent. Vous avez ainsi rassemblé les éléments nécessaires à la composition d’un haïku, ce petit poème venu du Japon qui a envahi le monde.


Après il faudra retravailler ces trois vers, concentrer son expression, la réduire à l’essentiel, dans une langue simple, faire un véritable travail d’écriture. Traditionnellement, le haïku se compose de 17 syllabes, comporte un mot qui évoque la saison et une césure (c’est-à-dire une légère pause). Mais beaucoup de haïkistes (on dit aussi de haïjins) contemporains se libèrent de ces contraintes et estiment que le plus important est de respecter « l’esprit du haïku ». Présence, grâce, légèreté. Dire à la fois ce qui est immuable et ce qui change sans cesse. L’esprit plus que la lettre.


Philippe Macé est un représentant très actif et talentueux du haïku francophone. Il a commencé à en écrire il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui le Parisien est passé maître dans ce genre, avec un regard différent, décalé: comme un reporter photographe, il sait tout de suite remarquer ce que le commun des mortels ne voit pas et il le fait sans ostentation, souvent avec humour, parfois avec ironie, mais toujours avec tendresse. Un bon haïkiste doit aimer les gens.


Ce n’est pas pour rien qu’en 2018 il a obtenu le 2e prix du concours mondial de haïkus organisé par le Mainichi shinbun, le grand quotidien japonais:


stèle à l’abandon

le nom du soldat finit

sous les boutons d’or






Philippe Macé est l’auteur de trois recueils. Le dernier en date, Vacances, mêle prose et haïkus. C’est un haïbun, inspiré par la plage et le bord de mer, les vacances qu’il a l’habitude de passer en famille à Arcachon. Le livre se décompose en 35 petits chapitres. Voici le huitième (puis le suivant), Jacques Catossan, sa femme et sa fille sont arrivés  dans la ville balnéaire:












« J’ai inventé ce personnage de Jacques Catossan qui introduit chaque chapitre par un texte en prose, explique Philippe Macé. Mais chaque situation écrite a été réellement vécue par moi au cours des étés 2020 et 2021. Comme je ne voulais pas écrire à la première personne, j’ai donc créé ce double. D’autre part, je l’ai appelé Catossan pour San-to-ka en verlan. » 


Taneda Santoka était un haijin japonais qui aimait le saké et la méditation et qui a vécu une vie de moine zen mendiant. Il est mort en 1940 en solitaire à la fin d’un long pèlerinage poétique. Son style, extrêmement dépouillé et libre, fait aujourd’hui école. « Santoka, insiste  Philippe Macé, me touche particulièrement. » Mais le livre qui a véritablement changé sa vie est Le bouddhisme zen d’Alan Watts, théologien, mystique et philosophe, spécialiste des questions de religions orientales, un des personnages des Anges de la Désolation et de Big Sur de Jack Kerouac. «  J’ai littéralement dévoré le livre d’Alan Watts en 1971, j’avais 15 ans. C’est ce qui m’a branché sur le zen, et il y parlait du haïku. J’ai toujours lu depuis de la poésie japonaise ou chinoise, même s’il a fallu attendre 40 ans avant d’oser écrire des haïkus… J’ai appris le Tarot avec Alexandro Jodorowsky. Il y a une vingtaine d’années, il donnait régulièrement des conférences « spirituelles » et il y parlait souvent des haïkus. Alors j’ai regardé cela d’encore plus près…»



En 2019, Philippe Macé a écrit un livre qui ne ressemblait à aucun autre. Dans Les murs obliques, il y racontait sa vie sous forme de chroniques et de haïkus: un récit autobiographique sur la page de gauche et, en regard, sur la page de droite, des haïkus qui mettent en évidence ou qui intensifient la narration. C’est saisissant.



Il raconte ainsi les douleurs de son enfance: « Enfant sans père d’une mère tuberculeuse, je fus donc trimbalé à droite, à gauche… » Ses grands-parents l’ont recueilli dans leur petite ferme du pays de Redon et  lui ont apporté toute leur affection. « J’aimais cette vie rustique, j’étais heureux. Même si, à cette époque, la vie n’était pas facile. Les gens travaillaient dur, les journées étaient longues et on manquait d’argent. Mais les paysans s’entraidaient. Et les enfants  devaient donner plus qu’un coup de main… « 


Mais il doit retourner en banlieue parisienne. « Nous vivions à quatre dans un studio avec mon petit frère. » La Bretagne lui manque. Il fallait supporter un beau-père violent. « Les années passèrent.   L’homme continuait à boire et dilapidait l’argent du ménage. Il rentrait parfois ivre mort et ouvert de boue. Il cognait fort, sur ma mère, sur moi. Et le reste… » Les vacances en Bretagne chez les grands-parents sont des parenthèses de bonheur.









Avec Les murs obliques, on est loin des ambiances légères de la plage et des vacances à la mer. Voici un livre étonnant, poignant, d’une grande force et d’une grande humanité. Un livre libérateur: il nous apprend à garder espoir dans les moments les plus noirs et, lorsque les murs sont obliques, à ne jamais renoncer à la voie du rêve.


amour impensable

à l’envers des murs obliques 

je rêve un chemin


C’est un livre que l’on n’oublie pas. Ce livre m’a bouleversé.


Vacances et Les murs obliques: brise marine et soleil noir, savourons les haïkus du grand univers


Bruno SOURDIN.



Les murs obliques, Pippa éditions, 2019. Avec des illustrations de Louis Moreau.


Vacances, éditions Via Domitia, 2022. Avec des photographies de l’auteur.






25/05/2022

Les installations de Nils-Udo révèlent la beauté de la nature


Nils-Udo peint avec les nuages, dessine avec les fleurs, écrit avec de l’eau. Cet artiste allemand, pionnier du land-art, travaille dans la nature. Dans et avec la nature.


"Le Nid", Lunebourg, Allemagne, 1978.

Toutes ses oeuvres résultent d’une promenade, au cours de laquelle il a ramassé, dans le lieu qu’il a investi, des éléments qui lui semblent remarquables: ce peut être des feuilles, des fleurs, des racines, des baies sauvages… Avec le fruit de sa collecte, il réalise sur place une installation: une oeuvre éphémère, qui change au gré du vent ou de la pluie et qui varie dans la journée en fonction de la lumière du jour. Une oeuvre éphémère qu’il va ensuite photographier. Grâce à ces clichés, qu’il exposera plus tard, il conserve le souvenir d’un moment unique, d’un instant qui va disparaître.


Nils-Udo est né en Bavière en 1937. Il a étudié les arts graphiques à Nuremberg avant de venir se perfectionner à Paris, où il est resté 9 ans. Mais il a fini par se rendre compte que, dans le domaine de la peinture, il n’apportait pas grand chose de neuf. Insatisfait de son travail, il a presque tout détruit et est retourné en Bavière. Il y apprend la photographie et commence, au début des années 70, à travailler « à la source », dans la nature et à effectuer des installations in situ.


"Ginsterlicht III, Sierra de Gredos, Espagne, 2021.


Il devient alors un des pionniers du land-art, même s’il s’en démarque. A l’image de Richard Smithson ou Michael Heizer, les protagonistes du land-art déplacent des tonne de terre et de cailloux pour créer, dans des paysages désertiques, des oeuvres gigantesques. Nils-Udo, c’est tout le contraire: il veut surtout montrer la beauté de la nature avec des éléments simples, qu’il a recueillis sur place.


Ainsi, pour son Nid d’hiver, il utilise des boule de neige qu’il colore avec du jus de baies d’obier et qu’il entoure d’un triangle de ronce. Magnifique!


"Nid d'hiver", Allemagne, 1996.


Nils-Udo est un grand voyageur. A l’île de la Réunion, il remarque un ruisseau volcanique. Pour souligner la rugosité de la pierre, il a recours à des fleurs de digitales qu’il dispose en un cercle d’une grande délicatesse.


"Lit de ruisseau volcanique", Ile de la Réunion, 1990.


A Vallery, dans l’Yonne, sur une terre de sous-bois, il rassemble des feuilles mortes, des jacinthes et des branches de noisetiers pour mettre en valeur une petite mare dans laquelle se reflète un ciel nuageux.


"Petit lac", Vallery, 2000.


Au début des années 2000, il revient à la peinture. « C’est une deuxième vie qui commence », s’enthousiasme-t-il. Il s’agit en effet d’une véritable renaissance. Il peint de mémoire, utilisant les souvenirs de ce qu’il a vu pendant ses promenades. Sa peinture est une célébration de la couleur et il en résulte une forte impression de joie et parfois d’étrangeté.


"My Pena Rock", huile sur toile, 2016.



Qu’il peigne ou qu’il photographie, Nils-Udo réussit toujours à valoriser la poésie des lieux. Son regard est profond. Ode à la beauté, son oeuvre témoigne aussi de la fragilité des choses. Elle nous invite à regarder la nature différemment, à souligner sa « dimension divine » et son impermanence.


Bruno SOURDIN.


Nils-Udo: Art in nature. Peintures et photographies au Musée d’art et d’histoire de Saint-Lô (Manche). Jusqu’au 28 août 2022.