03/05/2022

Jean-Claude Touzeil: le miracle du Printemps de Durcet

 

Jean-Claude Touzeil.                                     (photo Yvon Kervinio)


Jean-Claude Touzeil est le fondateur du « Printemps de Durcet », une grande fête de la poésie qui se tient chaque année, depuis 36 ans, dans cette petite commune rurale de l’Orne.


Durcet a obtenu le  label officiel « Un village en poésie » et, pour ses 300 habitants, c’est une grande fierté: « Le Printemps de Durcet, le Chemin des poètes, le Salon du livre de la poésie: qui aurait pu imaginer un truc pareil en pleine campagne dans le bocage normand? On se rend compte qu’il y a ici une forte proximité avec la poésie, dit-on ici. Les habitants sont des ruraux, des gens souvent modestes, qui aiment la vie à la campagne. ils aiment la nature et l’observation du quotidien. »


Guy Allix, un habitué du "Village en poésie".

« Durcet… cela relève du miracle, constate de son côté le poète Patrick Joquel, qui vient chaque année des Alpes Maritimes pour retrouver, un week-end d’avril, ses amis normands. Réussir à concentrer autant de poètes (et d’éditeurs, d’artistes) dans un si petit village… chapeau! Et quand, en plus, le public vient les écouter, parler, acheter… alors là, moi j’en reste pantois. Le secret: sans doute l’amitié des habitants du village, leur volonté et leur sens de l’accueil. Durcet: rare! et précieux. »


Cette année, le « Printemps de Durcet » a dédié son « Chemin des poètes » à son fondateur : seize poèmes de Jean-Claude Touzeil ont été semés tout au long des chemins du village.




Jean-Claude est né d’un père normand et d’une mère slovaque. Pendant la guerre, Gita, sa mère, avait traversé l’Europe « en pleine débâcle à bord de trains hasardeux » pour rejoindre son homme qui vivait dans un petit village de la Manche, au pays des marais de Carentan, dans la Manche. Elle ne savait que trois mots de français, « seulement des mots d’amour, alors que tout le monde parlait patois… ». Gita a quitté les siens un après-midi de fête à Durcet, au moment où les invités de son fils célébraient le printemps de la poésie. Dans Petits cailloux pour Gita (1), Jean-Claude se souvient:

« Dans les débuts

du « Printemps de Durcet », 

c’était plutôt familial.

Avant le spectacle, 

les artistes et les poètes

venaient manger à la maison.

Moments d’autant plus 

rares et précieux

que Maman était aux fourneaux…

Très à l’aise avec tout le monde,

plaisantant avec l’un ou l’autre, 

heureuse de pouvoir 

donner un coup de main.

Et sa « paupiette du poète » 

faisait l’unanimité! »

Pour dire adieu à sa mère, Jean-Claude Touzeil a rassemblé avec ferveur des « petits cailloux » qui disent, avec ferveur et émotion, la grandeur d’une vie simple et limpide, une vie de courage, d’énergie et d’éclats de rire. « Elle forçait le respect, l’étrangère ».

Aujourd’hui, le printemps est revenu et, dans le ciel de Durcet, « les nuages continuent à courir, on se demande pourquoi ».



Jean-Claude Touzeil, Chemin des poètes 2022.




Jardinier des mots, Jean-Claude Touzeil  a planté des arbres un peu partout, il milite pour une poésie simple, concise et vivante. Peuples d’arbres (2) est son livre magique, plusieurs fois réédité.


« Derrière les arbres

le poids des jours

sur les épaules

la foi la patience

de la goutte d’eau


Derrière les arbres

l’obstination de l’insecte

le courage des fourmis,

la joie des écureuils

grignotant le soleil


Derrière les arbres

la sagesse des hiboux

et la fraternité

des hirondelles


Derrière les arbres

le silence des loups


Les hommes toujours ».




Dans Poirier proche (3), Jean-Claude Touzeil rend hommage à l’arbre magnifique qui s’offre à son regard lorsqu’il ouvre sa fenêtre et qui, dans son village, est son plus proche voisin. Ce poirier est un arbre excentrique et formidable: il rêve, il joue de l’accordéon, il fait le clown, il jongle avec les étoiles, et par-dessus tout il parle (il est même bavard!):

« Je plonge mes racines

à des profondeurs

que vous n’imaginez

même pas


Je fonce à l’aventure

des terres inconnues

du côté des ancêtres

et sous le tumulus

j’écris à ma façon

des poèmes ».


Jardinier dans l’âme, Jean-Claude Touzeil a consacré aux Jardins du bout du monde (4) un vibrant et très amusant plaidoyer. Les plantes du poète font rêver:

« Des gypsophiles,

des nivelles et des abutilons,

des abysses et des crapaudines ».

Et son jardin n’est pas triste: les éléphants désherbent, les cornichons jouent à cace-cache avec le jardinier, les légumes poussent la chansonnette, l’escargot a tout son temps. Poésie qui dépasse la mesure et que l’on croque à belles dents. Poésie que l’on effeuille un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…


Patrick Joquel

Yves Barré

Yves Artufel



Dans Café vert tzigane (5), le poète amoureux des arbres et des chemins de traverse dialogue avec le peintre Matt Mahlen, en pensant aux Tziganes de son enfance, êtres magnifiques habillés de velours vert. Ses poèmes disent le voyage et le plaisir de l’errance, mais aussi les noces de la terre avec le soleil, de l’eau avec le vent, ce vent qui va où il veut - « Ce voyou de vent/ a glissé des accents de violon tzigane » - et qui répand çà et là « des ferments de poésie ». Il y a dans ce beau recueil quelque chose d’inestimable, l’autre côté du miroir, ce parfum d’enfance qu’aide les hommes à se maintenir. Un hommage vibrant à la liberté et à la vie.


Jean-Claude Touzeil pense que la poésie est une petite bougie qui éclaire très fort. Sept dialogues d’ailleurs et d’ici (6) a été écrit avec son ami Patrick Joquel. Les deux poètes ont eu l’idée de s’envoyer des vers par la poste, d’y répondre, d’entamer un vrai dialogue, sans pour autant se prendre la tête. Extrait du premier dialogue, sous forme de haïkus. 

Joquel: 

« Ici la terre est plate

Et sous le soleil tête

Le chant des oiseaux ».

Touzeil: 

« Vers le soleil rouge

Trois oiseaux à fond la caisse

Sans doute une urgence ».

Dans ce beau petit livre illustré par Yves Barré, il y a aussi des dialogues de sourds, des dialogues de fous, des anagrammes, des exercices de style, des clips d’oeil à Queneau, à Prévert, à Desnos… Poèmes sans gravité. Poèmes du plaisir partagé.


Dans Est-ce que (7), les questions qu’il se pose peuvent être vraiment drôles, voire étranges (« Est-ce que dans une vie antérieure, les bouleaux n’étaient pas des zèbres? »). L’humour, la cocasserie, l’insolite sont indiscutablement ses armes poétiques favorites. Ce qui ne l’empêche pas non plus de poser quelques belles questions pertinentes, comme celle-ci: « Est-ce qu’il suffit d’un chant d’oiseau pour oublier la cage? »




Chez Jean-Claude Touzeil, la poésie n’engendre jamais la mélancolie. Il écrit pour le plaisir de l’écriture, et cela se sent immédiatement: plaisir de se frotter aux mots, plaisir de jouer avec les assonances, plaisir de faire naître des images inattendues, des images que l’on gouverne et d’autres qui vous échappent… Avec lui, on entre de plein pied dans le royaume de la joie vive, de la fantaisie et de la trouvaille. Une poésie humaine et tendre. Quelle jubilation!


Bruno SOURDIN.


  1. Petits cailloux pour Gita, L’Écho optique, 2007.
  2. Peuples d’arbres, éditions Donner à Voir, 1997.
  3. Poirier proche, éditions Le Chat qui tousse, 2004.
  4. Jardins du bout du monde, éditions Corps Puce, 2006.
  5. Café vert tzigane, éditions Gros Textes, 2009.
  6. Sept dialogues d’ailleurs et d’ici, L’Épi de seigle, 2003.
  7. Est-ce que, éditions Donner à voir, illustrations Yves Barré, 1999. 



















26/04/2022

Entre parole et silence, la poésie inouïe de Roberto Juarroz


Une voix autre. Une parole unique, inouïe, qui touche, dans sa verticalité, à la fois les étoiles et les profondeurs de la terre. Roberto Juarroz a composé une œuvre poétique d’une rare intensité. Il est sans conteste une des grandes figures de la poésie intérieure contemporaine. Un poète absolu et très pur.

 

Roberto Juarroz a publié son premier livre en 1958 : Poésie verticale I. Tous les recueils suivants auront le même titre. Poésie verticale II, Poésie verticale III… Seul un numéro permet de les distinguer. Et à l’intérieur de chaque recueil, l’auteur ne donne pas de titre à ses poèmes, ils se suffisent à eux-mêmes. Ce qui donne, au final, une œuvre d’une unité extraordinaire.

 

Le poète argentin part d’un double mouvement chez l’être humain : une tendance implacable vers la chute et, en même temps, un élan vers la haut, une montée, une ascension vers l’inaccessible. Une poésie « entre hauteur et précipice », souligne Réginald Gaillard.

 

« Un abîme vers le haut.

Un autre abîme vers le bas.

Et entre le haut et le bas,

coagulé entre deux abîmes,

l’homme,

rien de plus qu’un autre abîme.

 

Et il ne peut choisir parmi les autres,

non pour être le troisième,

mais parce qu’un abîme ne peut choisir :

il ne peut qu’être abîmé ou n’être rien.

 

Nous ne savons pas même

laquelle des deux choses est la meilleure.

Nous ne savons pas encore

quelle forme de l’abîme est notre forme. »

 

Juarroz n’est pas un homme de foi, mais il dit avoir été marqué « par quelque chose proche de la mystique, qui apparaît et réapparaît dans ma poésie, qui est maintenant ma seule religion ».

 

Proche de la mystique ? En effet, le poète de Buenos Aires a puisé dans les grandes traditions, de Maître Eckart et des mystiques rhénans à Suzuki et au bouddhisme zen. « Juarroz reconnaît que ce qui le séduit dans le zen, c’est qu’il ne prétend offrir aucune réponse. D’où l’importance des questions… », explique Réginald Gaillard qui, dans cette édition des Poésies verticales, a choisi de reprendre les quatre premières et la onzième, auxquelles il a ajouté un entretien intitulé Poésie et réalité. Dans ce texte fondamental, Juarroz reprend un koân zen éclairant. Le voici : « - J’ai passé toute ma vie à expliquer le zen, confessa un jour Bashô, et pourtant je n’ai jamais pu le comprendre.  - Mais, dit son interlocuteur, comment peux-tu expliquer ce que toi-même n’entends pas ? - Oh, s’exclama Bashô, je devrai même expliquer ça ? »

 

Roberto Juarroz affirme qu’il n’est pas de poésie sans silence ni solitude. Mais, ajoute-t-il, « la poésie est sans doute la façon la plus pure d’aller au-delà du silence et de la solitude. Elle ressemble en cela à la prière, pour celui qui peut encore prier. Pour le poète, la poésie occupe le lieu de la prière ; elle la remplace et, en même temps, la confirme. »

 

Les mots viennent du silence profond de l’homme. Les mots du poète argentin sont, eux, d’une grande simplicité. Ils ont une présence très jubilante. « La poésie, disait-il, est une tentative risquée et visionnaire d’accéder à un espace qui a toujours préoccupé et angoissé l’homme : l’espace de l’impossible qui parfois semble aussi l’espace de l’indicible. En tant que poète, j’ai intensément cherché cet espace. »

Un espace d’éveil.

 

« S’éveiller c’est un coup de fouet dans l’œil. 

Mais qui donne le coup de fouet ?

 

La nuit ne s’éveille pas dans le jour,

ni la vie dans la mort,

ni toi en moi.

 

S’éveiller c’est sentir que le visage se retourne,

comme si le vent de la substance

changeait soudain de sens.

 

Le rêve seul peut s’éveiller dans le rêve,

les yeux ouverts dans les yeux ouverts,

le mal dans le mal,

la terre dans la terre. »



 




La poésie, affirmait-il, est toujours une poursuite de l’impossible, « une recherche constante de l’autre côté des choses, du caché, de l’envers, du non-apparent, de ce qui semble ne pas être ».

 

« Il ne s’agit pas de parler

non plus de se taire :

il s’agit d’ouvrir quelque chose

entre la parole et le silence.

 

Lorsque tout sera passé,

la parole comme le silence,

restera peut-être cette zone ouverte

comme une espérance à reculons.

 

Et sans doute ce signe inverse

sera-t-il une marque d’attention

pour ce mutisme illimité

où manifestement nous nous enfonçons. »

 

Pour Roberto Juarroz, la poésie est la réalité absolue, une expérience vivante de l’absence et de la présence, « pensée et non-pensée, au delà et en deçà de la pensée ». C’était, pour lui, la seule voie possible.

 

Bruno SOURDIN.

 

Poésies verticales I-II-III-IV-XI, de Roberto Juarroz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Fernand Verhesen, édition bilingue. Édition de Réginald Gaillard, Poésie/Gallimard, 2021.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23/04/2022

Zéno Bianu, une poésie ouverte sur le cosmos

Zéno Bianu

Issu de la commedia dell’arte, Pierrot est un personnage rêveur qui offre de multiples interprétations. Dans le grand livre de la poésie française, on se souvient de quelques interprétations magistrales : Verlaine le transforme en spectre morbide et effrayant ; Mallarmé renvoie son Pierrot à la page blanche, pas encore écrite. Dans la tradition italienne, l’ami Pierrot est un personnage lunaire, celui de Zéno Bianu est solaire et cela change tout.

 

Zéno Bianu est un poète haut et profond, un chercheur de vérité qui interroge constamment les tréfonds de l’âme humaine, à l’écoute de ce qu’il y a de plus secret en nous et de plus sidéral.

 

« moteur de survie solaire

combustible de la toute-vie

tétanise-moi

d’émerveillement en épuisement

tétanise-moi

pour que j’accomplisse jusqu’au bout

mon métier d’être humain

tétanise-moi

par un surcroît de grandeur »

 

Ce Moteur de survie solaire a été écrit « sur un thème de Leonard Cohen, relisant le Cantique des cantiques dans une chambre du Chelsea Hotel » à New York. C’est un des plus beaux et des plus profonds poèmes de son dernier livre, justement intitulé Pierrot solaire. Il convoque Salomon, le roi d’Israël, à qui on attribue ce merveilleux livre de la Bible:

 

« et je te lis

Salomon

et je le vérifie

depuis des millions d’années

la poésie c’est la réalité

 

je l’éprouve

dans chaque plissement

de mon corps

dans chaque repli

de mon cœur

dans les prairies ensauvagées

de mon esprit »

 

La poésie de Zéno Bianu est ouverte sur le cosmos, la lumière, le silence, le soleil. C’est une poésie qui aime la vie.

 

« rien

presque rien

 

ou si peu

le doux tourment des porteurs de vie

 

je recommence tous les mots

un à un

 

pas à pas

dans l’infiniment ouvert

 

je suis un chercheur

d’altitudes internes

 

et tout à coup

la poésie emplit l’espace »



 

 




Comme dans tous ses livres, on retrouve ici les traces des créateurs qui ont éclairé son parcours : René Daumal et les poètes du Grand Jeu, les Beats américains et le bebop, Antonin Artaud, dont la présence, depuis l’époque du Manifeste électrique de 1971 (dont Bianu est un des signataires), est toujours aussi ardente.

 

« Antonin Artaud

ce nom qui s’acharne toujours à vibrer

comme un mantra porteur

pour des générations d’ultrasensibles

en quête de singularités

toujours plus vives »

 

Zéno Bianu aime les poètes qui ouvrent un espace autre. Les poètes du jazz ont toujours eu sa préférence. Thelonious Monk, bien sûr, « tendu vers le bleu du jour » :

 

« Thelonious

à jamais 

terra incognita

 

Thelonious

prince des dissonances

titubant dans l’invisible »

 

Et voici Coltrane, sa grâce, sa noblesse, son élan vital :

 

« Il est là

sa vie est simple

mais combien majuscule

jouer encore jouer toujours

jouer

ne jamais interrompre

le cours des notes

jusqu’à tomber

comme un arbre foudroyé »

 

On lit ce livre avec une joie incessante, le cœur battant. Les portes qui s’ouvrent nous découvrent d’incessantes métamorphoses.

 

« Que fais-tu Pierrot ?

 

Je me tiens là

dans une faille du temps

j’ai effacé

toutes mes traces

pour entrer en moi-même

j’écris

sans connaître

le chemin du retour

j’avance

au fond du labyrinthe

saisi d’une ivresse précieuse

je veux continuer d’écrire

indéfiniment

pour que la lumière

ne s’éteigne jamais »

 

Ce Pierrot solaire est unique. On goûte sa ferveur et ses vertiges. Ses mots montrent la lumière et l’ombre des choses, le vide et l’obscurité, la réalité absolue. C’est une présence qui apaise et qui réjouit. Une poésie incomparable.

 

Bruno SOURDIN.

 

Pierrot solaire, de Zéno Bianu, poème, Gallimard, 2022.

 

 

 

 

 

06/04/2022

Mary Beach, une lady chez les anges vagabonds

Claude Pélieu et Mary Beach à Caen en 1995. Photo Gerard Malanga.

Quoi qu’on ait pu penser, les femmes ont toujours été actives dans le mouvement de la Beat Generation. On le sait mieux depuis la publication, en 1996, du livre de Brenda Knight, Women of the Beat Generation, qui dresse le portrait de 40 écrivaines et artistes américaines, un livre qui, à bien des égards, a été une révélation. En France, les articles et les publications de Jacqueline Starer nous ont également éclairés, dès 2004. 


Dans ce cadre, je voudrais faire une place de choix à une femme qui a été très présente auprès d’Allen Ginsberg et de William Burroughs et de beaucoup d’autres poètes Beat. Je veux parler de Mary Beach, qui a été à la fois artiste peintre, traductrice  et éditrice. C’était une personnalité d’une grande dignité, d'une grande classe, dont le travail de traductrice a été sous-estimé. Je l’ai bien connue et elle m’a impressionnée. Je pense qu’aujourd’hui, 15 ans après sa disparition, il faut lui rendre justice et la tirer de l’oubli.


Née dans le Connecticut en 1919, Mary Beach avait 6 ans lorsque sa mère est venue s’établir en France. Elle a vécu à Saint-Jean-de-Luz puis, en 1941, lorsque les Etats-Unis entrèrent en guerre, elle s’est réfugiée à Pau, qui était alors en zone non occupée. Elle avait 22 ans. Elle a connu la prison, emprisonnée par les Allemands.



Mary Beach peintre, 1956.

Sa première passion a été la peinture et c’est à Pau qu’elle a fait ses premières toiles et sa première exposition. Après la Libération, à Paris à partir de 1956, elle a travaillé à la Grande Chaumière sous la direction du peintre et graveur Henri Goetz. Mary a toujours voulu être peintre, comme elle me l’a expliqué dans l’entretien que j’ai réalisé avec elle en 1996 : « J’ai toujours voulu être peintre, je crois même que je suis née avec un pinceau à la main. Mes parents ne m’approuvaient pas, mais quand ils se sont aperçus que je ne changerai jamais d’idée, ils m’ont laissée travailler. » (1)


Après la mort soudaine de son premier mari, un GI rencontré en France, un grand tournant de sa vie a été sa rencontre, en 1962 à Paris, avec le poète Claude Pélieu. Avec Claude, son existence va être plus aventureuse. L’année suivante, ils partent pour San Francisco, un endroit rêvé pour la vie de bohème. La vie y semblait bien plus excitante. Les années qu’ils vont y vivre sont intense. C’est une période merveilleuse de créativité, ils vont se lier à des gens remarquables, à commencer par les écrivains de la Beat Generation. Allen Ginsberg et William Burroughs deviendront des amis très proches. 


Mary travaille à la librairie de Lawrence Ferlinghetti, City Lights Bookstore. C’est dans ces circonstances qu’elle a découvert, jeté dans la corbeille à papier, un manuscrit  de Bob Kaufman, le « jazz poet » : il s’agissait de Golden Sardine, un véritable chef-d’œuvre qui, grâce à elle, a été sauvé in extremis. 


A San Francisco, Claude et Mary vont beaucoup bosser Ils vont traduire quelques-unes des œuvres essentielles de la Beat Generation et les faire connaître aux lecteurs français : le Kaddish d’Allen Ginsberg, par exemple, les poèmes de Ferlinghetti, ceux de Bob Kaufman et de Ed Sanders... Un travail monumental. C’est Mary qui rédige le premier jet et Claude qui adapte la traduction du texte dans une langue percutante et neuve, aux couleurs inouïes. Le sommet de leur travail de traducteurs est sans doute la Trilogie  de William Burroughs (La Machine Molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express). Traduire ces 500 pages de cut-up a été un travail de titan. Voici comment Mary m’a expliqué sa méthode : « C’était dur de traduire ces cut-ups mais avec un index, nous y sommes arrivés. Je marquais les mots qui revenaient souvent au fil des pages et si, à un endroit, ça ne fonctionnait pas en français, il fallait tout changer à chaque fois que le mot était apparu. Cela nous a procuré un travail monumental. Le cut-up est difficile à traduire en français à cause des genres, à cause des subjonctifs, à cause de la construction de la langue, mais je crois tout de même qu’on a réussi. »


Mary a aussi traduit du français en anglais : la poésie de Claude Pélieu d’abord (Automatic Pilot), celle de Joyce Mansour (pour un livre intitulé Flash Card) ainsi que des textes de Duprey, Artaud, Genet…




Beach Books, Texts & Documents.

A San Francisco, Mary Beach a décidé, à son tour, de devenir éditrice et a créé Beach Books, Texts & Documents, diffusé par City Lights. Elle a ainsi publié Claude Pélieu (With Revolvers Aimed… Finger Bowls) et plusieurs de ses amis : Carl Solomon (le dédicataire de  Howl ), deux textes de Burroughs et de Ginsberg sous forme de fac-similés de leurs manuscrits :  Apo-33 pour Burroughs et TV Baby Poem pour Ginsberg. Elle a également republié l’ouvrage historique du cut-up, Minutes To Go, signé par William Burroughs, Brion Gysin, Gregory Corso et Sinclair Beiles.



Electric Banana, une réédition de 2017, Cherry Valley.

Mary ne s’est jamais considérée comme une écrivaine mais elle a pourtant écrit un petit livre (son unique livre), dont il faut dire un mot. Electric Banana utilise les règles du cut-up, mais c’en est aussi la parodie. Voici ce qu’elle m’a expliqué dans une lettre de 1997: «  J’ai fait Electric Banana pour montrer que les hétéros sont aussi importants que les homos… C’était une parodie. William Burroughs l’avait compris et aimé. Je suis une des seules femmes à avoir pratiqué le cut-up et Electric Banana était aussi une parodie de ce genre d’écriture. »


En 1964, ils débarquent à New York. Ils résident au mythique Chelsea Hotel, une période de légende qui leur fait côtoyer la fine fleur de la bohème new yorkaise. Patti Smith a été leur voisine. 




Un Monotype de Mary Beach.

En 1978, pour faire face à de nombreux problèmes de santé, Allen Ginsberg les encourage à se mettre au vert, près des Grands Lacs, dans la vallée des Mohawks et d’y travailler tranquillement. Là-bas, ils mènent une vie frugale, monacale, à l’écart des mégacités. Mary recommence à peindre et Claude à faire ses collages. En peinture, Mary travaille dans deux directions bien différentes, voire opposées, ce qui n’est pas du tout pour lui déplaire car elle a toujours revendiqué la liberté comme une valeur absolue. D’abord, elle s’illustre dans une voie non-figurative, un art abstrait dans lequel on retrouve le souvenir de l’Ecole de Paris. Parallèlement, elle réalise, dans des dominantes bleues, des portraits-souvenirs d’amis poètes et d’artistes: Allen Ginsberg, Norman Mailer, Ann Waldman, Patti Smith…


Mary Beach: Portrait d'Allen Ginsberg.

De son côté, Claude Pélieu est en train de faire du collage un art majeur et ils vont travailler ensemble sur des toiles qui mêlent peinture et images découpées. Dans ces oeuvres croisées, ils passent de formats minuscules à des grandes toiles. Ils mixent les collages de Claude, les gravures et les monotypes de Mary, la peinture non-figurative et l’imagerie populaire américaine. Je pense qu’ils sont là, tous les deux ensemble, au sommet de leur art, au sommet de leur créativité. A mon avis, ils figurent le couple d’artistes idéal, comme le furent Jean Arp et Sophie Taeuber au début du XXe siècle.


Mary Beach & Claude Pélieu: Mint Tatoo.


Le désir de Claude, dans son isolement, est de construire, jour après jour, un un journal planétaire qu’il expédie, par fragments, à ses amis et ses nombreux correspondants dans le monde entier. Dans la solitude, qui est la leur, Claude Pélieu enregistre les bruits, les vertiges et les rêves du Village global. Il écrit, découpe, colle et fabrique, en direct, un gigantesque journal-collage de l’Univers.


Mais le « prince du cutter », comme il se qualifie lui-même, est aussi très attiré par une poésie plus intérieure. « Le poète des aéroports et des zones de combat urbaines se bricole avec le romantisme », m’a-t-il dit un jour avec amusement. C’est à cette époque qu’il a composé des petits poèmes très zen. Il ne cachait pas son admiration pour les poètes chinois de la dynastie de Tang, Li Po qui l’enchantait et aussi les grands maîtres du haïku japonais, Matsuo Bashô, Kobayoshi Issa. Celui qui se définissait parfois comme « un vieux punk de première classe » admirait l’attention des poètes japonais. Il avait un faible pour Taneda Santoka, sa vie de vagabond et ses haïkus écrits dans une langue simple. Sandoka aimait célébrer tout à la fois le saké et le haïku: le saké pour le corps, le haïku pour la coeur. Claude et Mary appréciaient cette vision de l’existence.




Un collage de Mary Beach de 1997.


En 1995, après un séjour en France, en Normandie,  Mary Beach est à son tour contaminée par le virus du collage : à 76 ans, rompant avec la peinture, elle se met à couper dans les journaux et les magazines qui lui tombent sous la main et développe une technique très personnelle du collage. A bien des égards, c’est une révélation. Ce qui a fait dire à Claude cette phrase qui a émerveillé tous ses amis : « Les collages forment la jeunesse. Mary à 80 ans travaille comme une punkette. »


Un collage de 1998.


Ce que j’aime par dessus tout chez Mary c’est sa liberté d’esprit. Elle était à la fois une grande dame (dont les ancêtres étaient arrivés en Amérique sur le Mayflower) et une rebelle.  Elle ne respectait pas les règles de la morale bourgeoise, au grand désespoir de son père, autrefois. Elle a préféré une vie aventureuse et a toujours mis la sécurité matérielle au second plan. Souvent elle m’a répété : « Nous sommes complètement fauchés… mais ça n’a pas d’importance réellement. » Dans une lettre de mai 1996, je lis : « Chers amis, ne vous en faites pas, nous survivrons. Claude est malheureux mais pendant les 34 ans que nous sommes ensemble, il n’a jamais vraiment été content. C’est pour cela que nous avons déménagé 74 fois. Nous avons battu Cendrars qui a changé de domicile 61 fois, je crois ! » 



Mary Beach et Claude Pélieu en Normandie en 1994. Photo Jean-Yves Desfoux.


Du courage, elle en aura toujours à revendre. De l’optimisme aussi. Combien de fois il lui a fallu repartir de zéro, à la grâce de Dieu. Mary s’est éteinte le 25 janvier 2006 à Cooperstown. Elle avait 86 ans. Son parcours est d’une énergie époustouflante, non conformiste, nomade, bohème. Mary a été une actrice inventive de la Beat Generation. Une figure attachante et singulière du mouvement Beat.


Bruno SOURDIN



(1) Air mail interview de Mary Beach, dans l’ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, Je suis un cut-up vivant (L’Arganier 2008).



Communication écrite pour le colloque international "Courts-circuits et visions disjonctées: oeuvres et réseaux de Claude Pélieu". Colloque organisé par James Horton, Peggy Pacini et Frank Rynne, University of Chicago Center in Paris, 8 et 9 juillet 2021.





16/03/2022

L'étonnante histoire de la Noosphère


Pierre Teilhard de Chardin, prêtre jésuite et chercheur scientifique.

Faut-il croire à la survie de la planète malgré les catastrophes climatiques, la dégradation de la biosphère, la disparition des espèces, la pollution généralisée, les guerres, les pandémies? Est-il possible, lorsque la planète s’effondre, de trouver des signes d’espérance? Faut-il encore croire en l’avenir? Ce sont les questions que pose Patrice Van Eersel dans le livre qu’il consacre au concept de Noosphère, la sphère de la pensée humaine.



Jeune journaliste à Actuel dans les années 1970, Patrice Van Eersel  a rencontré aux Etats-Unis des hommes et des femmes qu’il appelle, avec bonheur, des « beatniks savants ». Tout a commencé par la lecture de Gary Snyder, poète et philosophe de la nature, bouddhiste et militant de l’écologie radicale, modèle du « clochard céleste » selon son ami Jack Kerouac. Puis dans l’Arizona, il a rendu visite à John Polk Allen, «l’ingénieur-poète», qui inventa l’utopique Biosphère 2 et qui lui fit rencontrer la microbiologiste Lynn Margulis, à l’origine de l’hypothèse Gaïa. Cette spécialiste des bactéries pensait que la biosphère qui enveloppe notre planète se comporte « comme un seul gigantesque être vivant ». C’est elle, la première, qui lui parla de la Noosphère,  « la conscience collective planétaire » : « La Noosphère existe depuis que les hommes parlent, mais elle est encore beaucoup trop faible et immature. Seul un fantastique saut de croissance peut lui permettre d’empêcher notre monde de s’effondrer. » C’est elle aussi qui lui révèle que ce sont « deux savants prophétiques » qui ont forgé le concept de Noosphère dans les années 1920. « Ils avaient tout vu cent ans avant nous. » Le premier était un jésuite français paléontologue, Pierre Teilhard de Chardin, le second un géologue russe, Vladimir Ivanovitch Vernadski.




Pierre Teilhard de Chardin.

L’histoire de Teilhard est étonnante. Né en 1881 en Auvergne, au château de Sarcenat  à Orcines, il sera toute sa vie un chercheur en quête de vérité, un passionné de l’absolu, qui ne cessera de conjuguer aspirations spirituelles et explorations scientifiques dans les domaines de la géologie et de la paléontologie. Novice à la Compagnie de Jésus à 18 ans, il est ordonné prêtre en 1911 et il restera toujours fidèle à l’Eglise catholique, qui ne l’a pourtant pas ménagé. Pour lui, le Christ est le moteur caché de l’univers. Teilhard ne reniera jamais sa foi.


Dans son enfance déjà il éprouvait une véritable passion pour les pierres et le métal, pour ce qui est « consistant » et qui dure. Il y a chez lui un sens profond de la matière. A Paris, il entre au laboratoire du Muséum d’histoire naturelle. Il y découvre l’idée d’évolution du vivant, théorie très éloignée alors des dogmes de l’Eglise. Mais Teihard est un entêté et un homme moderne, rien ne peut l’éloigner de la route qu’il s’est tracée: pour lui, la recherche est un véritable sacerdoce.


La Grande Guerre va tout bousculer. Beaucoup de ses intuitions vont éclore dans l’enfer des tranchées de Verdun où il est confronté quotidiennement à la mort. Sur le front, où il est brancardier (en tant que prêtre il n’a pas le droit de porter des armes mais il a refusé le poste d’aumônier qu’on lui proposait à l’arrière), il fait preuve de la plus grande abnégation et d’un mépris absolu du danger. Comment voir Dieu dans ces circonstances effroyables, dans l’hyper violence de la guerre ? Il appelle cela son « baptême dans le réel ». Sur les champs de bataille, il fait l’expérience de la solidarité et de la fraternité: il lui apparait que c’est l’humanité qui doit marcher ensemble pour transformer le monde. 


La guerre a fait exploser le moule dans lequel il avait été éduqué. « La guerre, s’interroge Patrice Van Eersel, signalerait-elle l’accélération du processus évolutif? » Le prêtre-paléontologue a vu en effet dans les tranchées « un ordre supérieur jaillir du chaos », une marche inéluctable vers une unification de la race humaine. « Pour Pierre Teilhard de Chardin, vues à très long terme et à très grande échelle, toutes les branches de l’évolution cosmique convergent irrésistiblement vers un point d’attraction que, plus tard, il appellera Point Oméga. »


Autre surprise: pour Teilhard, le féminin est une force ascensionnelle. Beaucoup de femmes ont compté dans sa vie. A commencer par sa cousine, Marguerite Teillard-Chambon, une femme hors du commun, qui est sans doute celle qui l’a le mieux compris.  Il y avait entre eux une immense tendresse. Pendant toute la guerre, elle sera sa correspondante, l’alter ego qui va l’aider à faire émerger et préciser sa pensée. C’est à elle que l’on doit la sauvegarde de ses écrits du temps de guerre,  parmi lesquels un texte poétique bouleversant, L’Eternel féminin. L’homme ne peut pas se passer de féminin. Sans l’amour, sans ce besoin d’unification, la terre serait inhabitable.



Lucine Swan et Pierre Teilhard de Chardin.


Teilhard a été très aimé des femmes et il a pu répondre à l’amour qu’on lui portait, sans rompre néanmoins son voeu de chasteté. A Pékin, la rencontre d’une femme exceptionnelle, l’Américaine Lucile Swan, sera un choc. Lucile était très amoureuse de Pierre, elle eut beaucoup de mal à comprendre son voeu de chasteté. Y eut-il accomplissement physique entre eux? Lorsqu’on le lui demanda, à la fin de sa vie, elle répondit: « Never ».




Vladimir Ivanovitch Vernadski.

Teilhard ignorait tout des travaux de Vladimir Ivanovitch Vernadski. Le minéralogiste russe (à la fois russe et ukrainien), né en 1863 à Saint-Pétersbourg, a montré que toute la vie vient d'un unique matériau, la biosphère. L’écorce terrestre n'a rien d'inerte : elle abrite un lieu d'échange complexe entre le vivant et les minéraux. Vernadski fut le premier à envisager l'impact de l'activité humaine sur le climat. Selon lui, la vie biologique, qu’il appellait « matière vivante », est une force cosmique. 


En 1924 Vernadski séjournait à Paris. Edouard Le Roy, le philosophe qui avait succédé à Henri Bergson à la chaire de philosophie grecque et latine du Collège de France, le connaissait bien. Il eut l’idée (lumineuse) d’inviter son ami Teilhard à assister, à la Sorbonne, à une conférence publique du chercheur russe. Pour le jésuite, c’est un véritable électrochoc. Les trois savants se retrouvent quelques jours plus tard, rue Cassette, chez Le Roy. De leurs conversations, s’impose le concept de Noosphère (du grec « noos », pensée), la « sphère de la pensée humaine ». Ils en sont convaincus: la Noosphère est une nouvelle étape dans l'évolution de la biosphère.




Cent ans plus tard, on comprend mieux le concept de Noosphère. Aujourd’hui, l’humanité est de plus en plus interconnectée. Les civilisations ne sont plus isolées les unes par rapport aux autres. Elles prennent désormais conscience d’une unité humaine. La Noosphère est la matérialisation de ces connections qui existent au sein de l’humanité. Des liens se tissent, la communion s’intensifie.


Si l’on en croit Teilhard de Chardin, l’union des hommes en une vaste sphère pensante ira croissante, avec une augmentation des forces d’amour. L’issue sera collective. « Je suis convaincu, dit-il, que la spiritualisation de la matière est irréversible. »


L’évolution ne disperse pas, elle rassemble. Teilhard ne croit pas à un effondrement total de l’humanité. L’évolution va quelque part. De proche en proche, d’union en union, se produit une convergence de l’univers vers une union ultime. Une montée vers l’Un, vers un point de maturation que Teilhard appelle le Point Omega.


Bruno SOURDIN.


« Noosphère. Éléments d’un grand récit pour le 21e siècle », de Patrice Van Eersel, Albin Michel, octobre 2021.