Affichage des articles dont le libellé est Cotentin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cotentin. Afficher tous les articles

11/10/2022

Jules Barbey d’Aurevilly, dandy singulier et rebelle authentique


Chapeau à larges bords, redingote et chemise à jabot de dentelles, pantalon collant à rayures: Jules Barbey d’Aurevilly vient tous les ans se ressourcer à Valognes, la ville aimée du Cotentin, où je l’ai rencontré. Le vieux Maître n’a rien perdu de sa prestance. Il m’a offert le café à l’hôtel du Louvre, où il a l’habitude de déjeuner.

C’est un homme remarquable au regard d’aigle, un personnage exceptionnel à la verve aristocratique, fougueux, complexe et surprenant. Il est resté fidèle à ses convictions monarchistes et catholiques, mais les jeunes qui ne partagent pas ses idées le voient pourtant aujourd’hui comme un rebelle authentique et infatigable. Il ne cherche pas les honneurs, il n’appartient à aucun groupe littéraire: il se situe tout simplement « à côté ». Singulier. Paradoxal. Unique.


                                                    °°°°°


Bruno Sourdin: Désormais, chaque année, à l’automne, vous séjournez à Valognes. Qu’est-ce qui vous plait le plus dans cette ville?


Jules Barbey d'Aurevilly: Je bats le pavé, je vais partout où j’avais senti et vécu fortement autrefois. Les rêves de ma jeunesse marchent autour de moi, sous les nuages. Je n’ai rencontré qu’eux le long de ces rues, sans personne que quelques gens du peuple tous inconnus. Pas plus de femme comme il faut qu’à l’église. Pas d’Anglaises non plus, dans cette ville des Anglaises!



L'hôtel Granval-Caligny.

Vous logez dans un hôtel particulier, l’hôtel Grandval-Caligny, où vous avez fait planter 300 rosiers. L’appartement, que vous avez meublé, impressionne.


Le caractère de tout cela est la grandeur. Mes plafonds ont quatorze pieds de hauteur.


Aujourd’hui, le ciel est gonflé de gros nuages. L’humidité de votre chère Normandie vous convient bien?


Je suis frileux comme une hirondelle, et d’ailleurs ne sommes-nous pas, en Normandie, la belle pluvieuse, qui a de belles larmes froides sur de belles joues fraîches?


Il est vrai qu’ici l’air est vivifiant. 


Nous avons eu ici un été Saint-Martin délicieux et splendide. A présent, c’est le froid et les longues rafales d’ouest qui me rendent si mélancolique, quand je les entends, le soir, dans ce grand appartement solitaire, plein, pour moi, des spectres du passé.


Vous avez été élevé dans cette campagne normande?


Oui, j’ai été un canard sauvage de l’Ouest, l’enfant des ciels gris et des rivières glauques!


Vous êtes bien un homme du Nord!


Ah! le Nord! le Nord! que le Midi me semble chétif en comparaison et que la nature du Nord est supérieure.




Dans l’Ensorcelée, vous avez peint la lande Lessay et dans Ce qui ne meurt pas les marais du Cotentin. Ces marais vous ont particulièrement inspiré?


Ces marais sont magnifiques d’étendues, de tristesse et d’une tristesse à eux, d’une autre tristesse que les landes. Ce sont des landes mouillées, qui deviennent des lacs sous l’action des pluies. Rien n’est plus désolé, mais rien n’est plus beau.


Et aussi, de chaque coté de la presqu’île, il y a la mer?


Demain, je pars dès six heures du matin pour Morsalines et pour Saint-Vaast. Je me rends ces côtes-ci familières pour mieux les peindre quand je ne les verrai plus, le passé, le souvenir, la distance étant pour moi la palette flamboyante.


Vous êtes très attaché à ces paysages du Cotentin. Et qu’en est-il de la langue?


Le patois fut la première langue de ma jeunesse. Nous autres, gens de la province, la première langue que nous ayons entendue a été un patois.


Jean-François Millet est, comme vous, originaire de ce pays. Vous appréciez particulièrement ce peintre?


Le mérite de Millet c’est qu’il fait sortir de la réalité, l’idéal. Il ne le superpose pas à la réalité. C’est la réalité, intensément rendue, qui l’engendre. Ses paysans ne sont pas uniquement que des corps primitivement forts et beaux, ils sont des âmes qui rêvent, ou qui ont souffert, se résignent et prient, et qui pour cela n’en sont pas moins des paysans. Millet est un peintre profondément spiritualiste, à une époque qui ne l’est plus ou qui ne l’est que mièvrement ou sentimentalement, quand elle l’est.


Vous êtes né à 20 km d’ici, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, le 2 novembre 1808.


Je suis réellement né le jour des Morts, à deux heures du matin, par un temps du Diable. Je suis venu comme Romulus s’en alla, dans une tempête.


Considérez-vous ces circonstances comme un présage?


J’ai toujours cru que ce jour répandrait une funeste influence sur ma vie et sur ma pensée.


Et qu’en disait votre mère?


J’ai bien des choses tristes, douloureuses à dire de ma mère et de ses rapports avec moi, mais elle a le titre et le nom sacré: elle est ma mère.


La maison familiale de l'écrivain à Sain-Sauveur.

Lorsque vous revenez à Saint-Sauveur, vous redécouvrez le décor de votre jeunesse, la maison familiale?


Je suis allé me promener dans le jardin, aux places que ma mère aimait, le long de l’espalier des pêchers et dans l’allée étroite du parterre. Mais plus de parterre, plus de fleurs! de l’herbe dans les allées, la grande corbeille en morceaux, les murs mousseux, la négligence, l’abandon, la mort!


Enfant, vous aviez déjà un tempérament batailleur?


Dans le jardin familial, j’ai commandé l’armée de mes trois frères à cheval sur un bâton, et plus fier et plus heureux que Roger sur l’Hippogriffe.


Vous étiez très lié avec votre frère Léon, celui qui était prêtre?


Je l’ai enterré dans le cimetière des pauvres, comme s’il avait été franciscain, et il était digne de l’être, et il s’est trouvé que ce cimetière est sublime! On peut y enterrer des héros, des saints, des pauvres et des poètes. Sa tombe est au fond d’un fossé de guerre dans lequel on a planté des pommiers qui sont en fleurs au printemps, comme lui est en fleurs immortelles (j’espère) dans le jardin céleste de Là-Haut!


Sa mort vous a beaucoup affecté?


Je ne crois point que l’homme qui n’oublie pas (et pour ma part, malheureusement, je n’ai jamais rien oublié) puisse se consoler d’un malheur irréparable comme la mort. Par Dieu! on vit. On met par-dessus ce qu’on souffre du rire et quelquefois des folies, mais c’est tout!


A sept ans, votre père a cherché à vous placer dans une école militaire, mais cela ne put se faire: vous étiez trop jeune. Avez-vous regretté de ne pas avoir revêtu l’uniforme militaire?


Si au lieu d’aller faire mon droit à Caen, j’étais allé faire le coup de sabre dans l’Algérie, je serais maintenant général ou j’aurais été tué.


Vous avez pratiqué et aimé l’équitation. Qu’est-ce que l’art de monter à cheval vous a appris?


Pour un diable d’esprit comme le mien, ardent comme un cheval entier de la Vallée d’Auge, cela ressemble, cette manière en se retenant, à ce qu’on appelle, en équitation, la Danse entre les piliers, et un tel exercice est fatigant et difficile. Je m’y suis fait le corps autrefois, mais l’esprit, que j’ai violent, je ne l’y ai pas encore brisé.


Tout au long de votre vie, vous avez célébré la femme avec passion.


Je donnerai toutes les cathédrales du monde et les monuments les plus vantés pour une tresse de cheveux de Diane de Poitiers, ou encore mieux de cette Florentine, maîtresse de Léonard de Vinci, dont le portrait est au Musée et que je ne puis regarder sans tressaillement.


Est-ce indiscret de vous demander d’évoquer votre premier amour?


« Elle avait dix-neuf ans. Moi treize. Elle était belle; 

Moi laid. Indifférente, et moi je me tuai… » 

Je passais tous mes jours à ne regarder qu ‘elle… Mais un jour j’osai lui planter un baiser… d’incendie sur la rondeur de son genou! Et ce fut tout. Elle oublia. Moi, non.


Mais votre véritable muse, à qui vous êtes toujours resté fidèle ensuite, vous l’avez désignée par le terme de « l’Ange blanc ».


Le temps que je donnais au monde autrefois, je le donne tout à Elle.


Comment l’avez-vous rencontrée?

Le première fois que j’ai vu l’Ange blanc, j’étais ivre…

« Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.

Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,

Elle me dit en riant, de sa voix douce et claire:

Je ne veux plus que vous buviez! »

Et ce simple mot décida de ma vie. Et ce fut le coup de Dieu qui changea mon destin.


Elle est toujours resté la dame de votre coeur?


Tout ce que j’ai d’âme, de passion, de préoccupation, d’avenir humain, tourne et repose sur une seule tête, fine et délicate comme celle d’une madone de missel, et si ce pauvre et pâle et charmant front sombrait, le robuste que je suis sombrerait avec.

Elle est l’âme de mon âme.


Vous avez fait vos études à Paris, au Collège Stanislas. Vous étiez un jeune homme fougueux et votre père vous obligea à revenir en province pour faire votre droit à Caen.


Mon droit! Il s’agissait de préparer mon droit! Quelle ironie pour moi qui rêvais alors, mon cher, la vie à gauche, côté du coeur, l’existence passionnée, fringante, vibrante, même cahotée, pleine d’un bruit essentiellement militaire, un tumulte de charges endiablées et de sonneries éclatantes.




A Caen, vous vous faites remarquer par l’étrangeté de vos costumes et de vos allures. On devient dandy par insolence, par caprice?


Les caprices dans mon âme sont aussi nombreux que les plis sur la mer, un jour d’ouragan.




Tout le monde vous connait pour être un monarchiste convaincu mais à cette époque-là, votre première appartenance politique était républicaine. Ainsi preniez-vous vos distances avec votre père qui avait des opinions contraires.


Mon père était absolu dans ses idées et moi dans mes passions. J’étais alors comme tous ces imbéciles de jeunes gens qui commencent leurs fredaines par la République. J’avais la bêtise d’être de bonne foi dans cette opinion, que la connaissance de MM. les républicains, l’histoire que j’étudiais et ma réflexion détruisirent bien vite.


Bientôt, nous n’avez qu’une idée en tête: partir pour Paris. Et vous vous faites remarquer en déambulant sur le Boulevard en compagnie de vos amis, comme le poète Maurice de Guérin qui avait été votre condisciple à Stanislas.


A Stanislas en 1828 et 29, j’étais dans la même école que Guérin; nous étions compagnons du même pupitre. Au lieu d’écrire nos devoirs et d’apprendre nos leçons, nous nous écrivions des lettres et des vers.


Maurice de Guérin, l'ami.

Maurice de Guérin était un poète rêveur, triste et doux, il était malade: il décéda à 29 ans. Vous le considériez comme un frère. Cette disparition a dû vous faire beaucoup souffrir?


C’est mon meilleur ami que j’ai perdu: c’est le seul peut-être de tous ceux que j’ai perdus (et j’en ai perdu) qui ne m’ait jamais causé la moindre peine, qui n’ait jamais eu l’ombre d’un tort avec moi. Quoi que prévue depuis longtemps, cette perte n’en a pas été moins vivement sentie. On a beau prévoir, on a beau s’affliger d’avance, la réalité est plus forte que tout.


A Paris, vous êtes devenu un journaliste influent. Ce n’était pourtant pas votre vocation au départ?


Je n’ai plus de mal au coeur du journalisme et de ces prostitutions masquées qu’on appelle des articles. J’en ferai tant qu’on voudra! J’ai vaincu mes dégoûts: avalé mon crapaud, comme dit Chamfort.


Vous êtes un polémiste redouté. Votre verve, vous en conviendrez, n’est pas du goût de tout le monde?


On m’a demandé de baisser un peu cette voix de stentor que j’ai le malheur d’avoir.


Et bien entendu, vous ne l’avez pas fait. La polémique, vous ne voudriez pas vous en passer?


C’est l’exercice le plus élevé de l’esprit humain.


Votre ton est mordant, percutant, sans pitié. Avec aussi un goût très sûr du paradoxe.


J’ai tellement la haine du commun que la vérité m’ennuie et me dégoûte du moment qu’elle se répand. Fâcheuse disposition, mais c’est la mienne. Je ne suis point un super sage, non! morbleu! mais la folie incarnée, surtout depuis quelques temps.


Êtes-vous toujours sincère?


Quand je ne mens pas tout à fait, je ne dis vrai qu’à moitié. Morale chose!


Vous est-il arrivé d’avoir recours aux paradis artificiels?


Il se passe de telles saturnales d’ennui et de désespérance au fond de mon être que j’ai fait des orgies d’opium qui m’ont porté malheur.


Vous en avez souffert?


Ma santé même, cette chose de fer, a été un instant ébranlée. Je me suis cru mal au foie parce que j’avais le spleen, et je n’étais moins solide qu’à l’ordinaire que parce que j’avais fait des excès d’opium digne du Turc le plus amoureux de l’engourdissement. Plusieurs fois dans ma vie j’ai rompu et je me suis réconcilié avec l’opium, comme avec une de ces maîtresses qu’on ne peut s’empêcher d’aimer malgré le mal qu’elle nous fait.


Souffrez-vous de la solitude?


Quelle crucifixion que l’isolement! C’est mon mal éternel et acharné. C’est une sensation à ne plus noter, tant elle m’est ordinaire!


Vous êtes un brillant causeur mais vous pouvez aussi, en soirée, parler aussi peu que possible. C’est le plaisir suprême?


Oui, celui de conserver sang-froid et empire sur soi-même, si bien qu’ils ne peuvent pas dire qui je suis, si ce n’est une taille de spectre vêtu de noir et une figure très dédaigneuse comme le mari du Marie Stuart dans Walter Scott, dont le portrait sévère et gracieux poursuit très souvent mon souvenir.




Walter Scott, en effet, mais dans le domaine anglais, Byron est votre grand modèle, non ?


Je suis peut-être le seul en France qui sache à une virgule près ce qu’a écrit cet homme. J’ai la prétention de connaître Byron jusque dans les lignes les plus négligemment tracées, les moins littéraire, comme je connais sa personne morale dans les moindres replis.


Vous êtes un Byronien furieux…


Byron et Alfieri, l’écrivain italien, m’ont empoisonné mes premières dix années de jeunesse. Ils ont été ma morphine et mon émétique et quoi que je sois, à ce qu’il me semble, bien guéri de ces deux empoisonnements, cependant parfois je me retrouve quelque bouton byronien qui repousse.


Souvent vous citez Shakespeare, mais non sans quelques réserves?


La sereine notion de l’ordre lui manquait. Tout ce qu’il a fait est irrégulier, heurté, presque fou, « it is strange », comme il dit si souvent lui-même, et l’on ne sait quoi d’incohérent et de farouche semble offusquer ses plus éclatantes beautés.


Et chez les Italiens, qui portez-vous aux nues?


Notre maître à tous, le grand Dante, a de ces images agrestes, jetées aux endroits de ses poèmes  qui se rapportent le moins à la campagne et c’est un charme dans ses vers.


Dans la littérature française vous appréciez particulièrement Saint-Simon, avez-vous dit.


Dans ses Mémoires, tout est beau: style, pensées, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique. Livre de premier ordre enfin.


Vous avez eu la dent dure jadis contre le Victor Hugo des Contemplations. Avec la parution de La Légende des siècles vous avez au contraire salué son lyrisme éternel et vous le proclamez seul poète de son époque.


Seul Victor Hugo, malgré les divers cours de sa fortune, est resté fidèle à la Muse, cette déesse de plus en plus fabuleuse.


Et Vigny?


Le comte de Vigny a cela de rare et de merveilleux, qui fermera la bouche aux âmes communes toujours prêtes à jeter la pierre aux poètes, qu’on ne peut trouver une contradiction dans sa vie, et que ce qu’il fut comme poète, il le fut également comme homme.


En revanche, vous n’êtes pas tendre avec Gérard de Nerval, le doux Gérard?


Que Gérard de Nerval ait été un aimable garçon, qu’il ait eu toutes les qualités de coeur, qu’est-ce que cela fait à la critique littéraire? Pour elle, il ne s’agit que de déterminer, une fois pour toutes, la valeur littéraire d’un homme qui, comme écrivain, n’est pas si bon!


Vous détestez Flaubert et vous l’avez copieusement éreinté. Vos conceptions du roman sont aux antipodes. Vous ne supportez pas le Réalisme?


Je sais bien que les Réalistes, dont Flaubert est la main droite, disent que son grand mérite est de faire vulgaire puisque la vulgarité existe. Mais c’est là l’erreur du Réalisme, de cette vile école, que de prendre perpétuellement l’exactitude dans le rendu pour le but de l’art, qui ne doit en avoir qu’un : la Beauté, avec tous ses genres de beauté.


Quant à Zola, j’imagine qu’un roman comme l’Assommoir représente tout ce que vous rejetez en littérature?


Ce livre n’assomme pas, du reste, mais il éclabousse. On sort de sa lecture comme, du bourbier, sortent les cochons, ces réalistes à quatre pattes.


De Lamartine, je ne vous demanderai pas ce que vous pensez de l’homme politique, mais ce que vous retenez du poète?

L’incomparable auteur des Harmonies et de La Mort de Socrate, deux choses immortelles et belles comme tout ce qu’il y a au monde de plus beau.






Barbey avec sa blouse rouge et son capulet.


Quel conseil donneriez-vous, finalement, à un jeune poète?


Défie-toi de ta facilité. Ton talent n’a pas de plus grande ennemie que cette amie charmante. Il faut se défier des vers faciles comme des femmes faciles. Le talent facile, la vertu facile, même chose dans des ordres différents. Il n’y a de beau et de grand que la difficulté, quand elle est vaincue!


Propos recueillis par Bruno SOURDIN.










14/05/2022

L'âme du Cotentin, un inventaire

François Simon sur les quais de Cherbourg, dans la presqu'île aux trésors.          Photo Ouest-France


Nous attendions avec impatience que François Simon raconte son Cotentin. Personne mieux que lui n’a écrit sur ce pays du bout du monde, « ce pays amphibie, boulevard des coups de chien, presqu’île aux trésors ». Le livre vient de sortir et il est merveilleux. « Tout est sorti d’un jet, comme lorsque l’on marche sur un tube de dentifrice non rebouché. »


Né natif du nord de la Manche, François Simon est revenu vivre dans la presqu’île après une riche carrière de grand reporter au journal Ouest-France. Son livre est intitulé L’âme du Cotentin. L’âme? Oui, mais, comme son auteur aime les facéties, la couverture nous montre un « âne », un âne gris du Cotentin que les gens d’ici appellent « un quéton ». 


Le quéton et les 57 dessins qui illustrent l’ouvrage sont signés par Yann-Armel Huel, lui aussi journaliste à Ouest-France, qui  fit ses débuts dans la Manche et vit aujourd’hui à Rennes « avec un bout de coeur resté pour toujours dans le Cotentin ». On le comprend.


Avec L’âme du Cotentin, François Simon nous fait entrer dans un continent insoupçonné, qu’il raconte avec une grande humanité. Ce livre touchant, intime, résonne longtemps en nous.


Jacques Prévert était tombé amoureux du cap de la Hague dans les années 30. Il aimait y séjourner, il avait ses habitudes: « la chambre 7 de l’Erguillère surplombant Port-Racine »,  quand il cherchait une maison « dans le Finistère le plus proche de Paris ». Le Cotentin fut donc son dernier refuge. A 70 ans, il acquit une maison dans le village du Val, à Omonville-la-Petite. Il repose désormais dans le cimetière communal aux côtés de son ami et complice Alexandre Trauner, le grand décorateur de cinéma. 


Jacques Prévert adorait ce petit bout de terre qui s’enfonce dans l’océan. Amoureux des mots, il affectionnait les facéties, les bizarreries et … les inventaires. Quoi de mieux qu'un inventaire, en effet, pour saluer cet asile de paix. Un inventaire sans raton laveur mais avec quelques quétons, tendres, malins et ricaneurs. Car le quéton, comme l’écrit François,« c’est un typique de chez nous ». 

Bi l’boujou, mister Simon!






L’âme du Cotentin, un inventaire

(pour François Simon)


Une averse

deux goélands

trois soudeurs

quatre parapluies 

une rade

des sous-marins


un quéton


douze sortes de pluies un empereur une améthyste

un bar à matelots 

une gueule d’atmosphère

six écaillers

un mouton à tête noire 

une femme qui valse


un autre quéton


un rêveur d’escales

une tête de cheval dorée

deux coiffes de mariage

un angélus

cinquante nuances de gris

une vache

un taureau

deux châteaux de sable trois huttes à biches quatre pompons rouges

un tigre d’écume

une notre bleue

une frégate sous voile

un vent inépuisable

et…


cinq ou six quétons


une digue de dingues

un souverain décoiffé

une tempête

un blockhaus douze patrouilleurs une station-service

un troupeau de cotentines

un pont tournant deux cocus du port trois shadocks quatre horsains

un taiseux mille migrants et beaucoup de poumons brûlés

un cheval qui trotte

un bout du monde deux traits de chalut, trois cafés calva

un manchot

l’usine Port Racine la chambre 7 de l’Erguillère

et…


plusieurs quétons


Bruno SOURDIN.




L’âme du Cotentin, par François Simon, Orep éditions, 2022.

18/12/2018

Côtis-Capel, chaluteur d'âmes et poète normand



Côtis-Capel, marin-pêcheur à bord du "Mimi Charlot" dans les années 50.

Sa langue est magnifique. Inégalable. Côtis-Capel est un grand poète de langue normande; les spécialistes disent même : le plus grand. "Aucune naiveté, aucun régionalisme, la dureté de l'existence est en filigrane dans sa poésie", souligne Christophe Dauphin dans son anthologie des poètes de Normandie, Riverains des falaises (aux Editions Clarisse).

Albert Lohier est né dans La Hague en 1915, à Urville-Nacqueville, dans une famille de pêcheurs. Fils de la Hague et plus pauvre que tous (fis d'la Hague et pus pouor qué touos l's âotes). 
Il signe ses livres du nom de Côtis-Capel. Côtis est le surnom qu’il avait gardé de son enfance. On les appelait, lui et les membres de sa famille, "les P’tis Côtis" (en langue normande, les côtis désignent des petites collines de fougères qui descendent vers la mer). Ils habitaient le hameau Capel. En classe de 3e, un prof l’humilia en jetant à la poubelle un poème qu’il avait écrit en français. Il se jura de n’écrire désormais qu’en normand, sa langue maternelle.

Ordonné prêtre, il est aumônier de la Jeunesse ouvrière chrétienne à Cherbourg sous l’Occupation, puis, en 1950, réalise son grand rêve, en devenant prêtre ouvrier et en embarquant comme matelot sur le « Mimi Charlot ».

Grand reporter à Ouest-France, François Simon a bien connu ce "curieux abbé". Il en dresse ce beau portrait.


La mer était son église
Le « Va » s’en va. Et pour une fois, ce 24 avril 1951, un petit groupe de six personnes salue le départ en pêche du chalutier de Pierre Vimard, un de ces patrons grandcopais installés à Cherbourg.
Le pourquoi de cette cérémonie des au revoir au bout de la petite  jetée? La présence inédite d’un homme du bord. Un gars grand, maigre, timide, novice de 34 ans. Il s’appelle Albert Lohier. Il prend la mer pour la première fois. Il est - enfin – « inscrit maritime ». Et, qu’à Dieu ne plaise, curé dans le civil. Si l’on peut dire.

Un curé marin-pêcheur… Jamais encore il n’y en avait eu un à bord d’un bateau de pêche dans tous les ports français. Les prêtres-ouvriers, on connait. Des curés matelots au commerce aussi. Mais un homme d’Eglise sur le pont d’un chalutier, jamais encore. Eh bien voilà, c’est fait. 
Le premier c’est lui : Albert Lohier, né natif d’Urville dans la Hague, fils de marin-pêcheur pratiquant le petit métier.



L’homme a du tempérament et déjà de solides états de service. Pendant la guerre, jeune vicaire, il a mouillé sa soutane au service des requis du STO. Les années cinquante d’un monde qui bouge l’ont vu épauler les mouvements de jeunesse JOC et JAC (Jeunesse ouvrière et Jeunesse agricole chrétiennes). 
Et puis, il a pris le sillage de la Mission de la mer. Non, Albert n’a rien d’un curé de canton assigné à résidence. La foi qui brûle cet écorché vif est d’une toute autre nature. 

Cette mer qui entoure  de tous côtés sa pointe du Cotentin, il y sent le terrain propice d’une Eglise incarnée. Et il veut côtoyer ces hommes qui triment dessus, résistants à la peine et imperméables aux sermons du dimanche. Mais pas du haut d’une chaire du dimanche. Pas depuis le quai. A bord. En mer. Au milieu d’eux. Fraternellement et pour de bon : « Il ne faut pas que je joue au marin, se promet-il, il ne faut pas que j’arrête quand ça me fait plaisir. Il ne faut pas que je débarque l’hiver. »
Il va tenir parole et enquiller les marées. 

Peu à peu, celui que les matelots appellent encore « l’abbé » va devenir Albert. Car Albert travaille comme tout le monde. Albert souffre comme les autres. Albert parle le patois des matelots et pas le latin d’Eglise. Il a même laissé presque tomber son bréviaire. On ne le voit guère prier. Il ressemble à ses compagnons de labeur. Albert a froid aux mains et met du cœur à l’ouvrage. Albert fait son quart.

Et lui qui se rêvait un peu comme un missionnaire, va être évangélisé par le milieu. Il découvre la complexité humaine, la chaleur solidaire des hommes qui risquent leur peau à aller traquer un animal sauvage : « Ce métier, je l’aime », lâche-t-il le jour où le pape de Rome exige des prêtres au travail qu’ils reviennent au bercail et à leurs occupations. 
Albert Lohier est prié, comme les autres, de décapeler la vareuse et de renfiler la soutane. La mort dans l’âme, il se soumet. Il doit quitter le bord du  « Mimi-Charlot », un chalutier de pêche hauturière. Il a le mal de terre. Mais pour lui, hors du travail, point de salut. Albert Lohier, neuf années de navigation au compteur, s’occupera désormais de la gestion de Socopêche, la coopérative maritime du port cherbourgeois. 

L’honneur est sauf, même si le bonheur est brisé : « Il a obéi à son Eglise, il a aussi obéi à sa conscience », souligne Alain Le Doaré, le Douarneniste qui a soutenu une thèse de doctorat sur les prêtres marins. Et s’est particulièrement attelé aux multiples facettes de ce curé cherbourgeois, pionnier des embarqués, en avance d’une marée sur une Eglise qui n’allait pas tarder à ouvrir les vannes de Vatican II. 
Albert Lohier, curé pêcheur ? Prêtre ouvrier ? Chaluteur d’âmes ? Disons un curieux abbé converti à la mer par l’humanité navigante. Un chavirant mystère…

François SIMON.



« J’ai gardé le cap »
Une école porte son nom. Une médiathèque de La Hague aussi : dans le Cotentin, le nom d’Albert Lohier dit encore bien des choses. Trente-deux ans après sa mort (il a disparu en 1986), la figure de ce curé suscite encore de l’intérêt. Sans doute parce que, au-delà de son drôle de sacerdoce, Albert Lohier, a écrit. Quasiment que de la poésie. Et exclusivement en parler normand. Et superbement. Son œuvre signée du pseudonyme de Côtis-Capel (six ouvrages) est au programme des étudiants dialectologues de l’Université de Caen. Cet homme à plusieurs facettes méritait bien un livre. Charles Cerisier, son copain, prêtre comme lui, est allé fouiller dans les archives, a retrouvé les témoins d’une vie dense, active, militante et hors normes. J’ai gardé le cap  tente de faire le tour du bonhomme, le curé, le pêcheur, le poète et le militant d’un monde plus juste.
F.S.
(Editions Isoète, Cherbourg, 2008, avec un CD 16 titres)



Dans men prêchi

Coumbyin de feis m'assyisaut lenreit où hâot de la tablle
Coume hiyi coume à c'sei tenaut ma taête à pouégnie
J'érais vouli ichin dire dé dequei d'indîsablle
Et je restais en jé n'sais. Je viyais touot s'alouégni.

Je serai-t-i dire la maé, sa graudeu incriyable
La maé et sa couleu, la maé et sa biâotaé,
Ses surgettes trop malènes, ses colères immaniablles,
Itou sen calme-bllaunc et ses seiraées d'étaé.

Je sérai-t-i dire l'ouovrage des syins qui la travaâlent,
Lassaés enniés, en souen, berchis, haguis, secouaés,
Et touot lus corps ernaée, et lus mans en meindrâle,
Et le pllaisi dé reterri ampraés eune belle corvaée.

Je serai-t-i dire la terre, souvent p'saunte et si nâtre,
Qu'i fâot tréjouos souégni, qu'i fâot tréjouos dréchi,
Là que les pouores gens enhannent, là qu'i dâobent et qu'i s'vâtrent
Et la terre du renouvé, je serai-ti en prêchi?

Je serai-t-i dire la jouée quand eun éfaunt vyint de naître;
La jouée des syins qui s'aiment, la jouée des petiots jostaunt
La jouée d'en d'dauns du queue, je sérai-t-i la recounaître?
Et sousos le frount de la graund-mère, j'en verrai-t-i le restaunt?

Dauns men locei normaund pique ch'est ainchi qu'je prêche
J'guette d'eun bord et de l'âote et touot ne vyint coume i deit
Touot m'arrive en débord, touot s'mêle et touot se vouêche
Dauns le loceis dé tcheu nous, jé n'sis brin à l'étreit.

Côtis-Capel

(Note. Le prêchi c'est le parler ancestral, le parler normand (le locei normaund), le parler dé tcheu nous).


Les livres de Côtis-Capel

A Gravage,1965. Le recueil est sous-titré Poèmes en langue normande. Aller à gravage, c’est aller à la grève, c’est ramasser ce que la mer rejette. Dans Avaunt-drényire, Charlot, le vieux pêcheur (le vuus péqueus), préfigure Ganache, le personnage principal de l'oeuvre en prose qui sera publiée en 1987 à titre posthume.

Raz-Bannes, 1971. Les Raz-Bannes sont des rochers situés au large d'Urville. La mer est  la source d'inspiration principale de ce recueil. On a dit avec raison qu'elle était "l'âme soeur" du poète haguard.

Graund Câté, 1985. C'est le nom d’un rocher qui domine la mer à Gréville. Côtis-Capel exprime la vie quotidienne des pêcheurs et paysans de la Hague. Poète engagé, il s’insurge contre l’implantation des industries nucléaires dans la presqu'île du Cotentin et la construction, dans l'Arsenal de Cherbourg, de bateaux de guerre: "eun baté à ma, baté d'tueries, baté d'guerre" (un bateau de malheur, bateau de tueries, bateau de guerre). 


Les Côtis,1985. Sa biographie poétique. Prêtre, pêcheur et militant de la langue normande. Les 12 premiers poèmes sont biographiques. Ils balisent sa vie depuis l’enfance, l’école, la vocation, les études, l’embarquement, les gens, les ouvriers, les engagements politiques (au PS) et son combat pour la défense des Droits de l’homme (Amnesty international). "Ma vie comme un bateau".

Ganache le vuus péqueus,1987. Sa seule œuvre en prose. La Hague y est omniprésente. La misère de la vieillesse, le mutisme de Ganache, le stoïcisme des Haguards. Côtis-Capel y exprime sa fidélité à ses origines et son milieu, au monde de la pêche, à la pauvreté, à sa langue. Il a rassemblé ses souvenirs avec les pêcheurs d’Urville, « ce que j’ai ressenti moi-même en pratiquant le métier ». Une œuvre intime.