04/04/2026

Et si on parlait de rien ?

 


Rien. Tout a commencé par rien et rien n’a jamais eu de commencement. Qu’est-ce que rien ? C’est rien. Tout ce que nous voyons sur cette terre vient de rien et retournera un jour à rien.


Au XVIIIe siècle, un écrivain singulier a publié de manière anonyme un facétieux « Éloge de rien ». Un petit livre étonnant, extravagant, proche de l’absurde, mais totalement oublié. On sait pourtant qu’il a été écrit par un certain Louis Coquelet, né à Péronne en 1676 et mort à Paris en 1754. Ce Coquelet était un auteur d’Almanachs. On lui doit aussi un « Éloge de la goutte », un « Éloge de la méchante femme », une « Critique de la charlatanerie » et un « Éloge de quelque chose dédié à Quelqu’un », dont le titre ne cesse de nous aimanter. Louis Coquelet est aujourd’hui totalement absent du paysage littéraire français. C’est une anomalie. 


Car cet apôtre du burlesque et de la dérision nous touche beaucoup. C’est un moderne et son texte est savoureux :

« Le pouvoir de Rien est extraordinaire: un Rien nous fait pleurer, un Rien nous fait rire, un Rien nous afflige, un Rien nous console, un Rien nous embarrasse, un Rien nous fait plaisir; il ne faut qu’un Rien pour remonter un pauvre homme, il ne faut qu’un Rien pour le renverser. »


On doit la redécouverte de ce livret à l’oeil expert de deux habitués de la bibliothèque Carnegie de Reims, Marie Lissart et Étienne Rouziès, qui cherchaient tout autre chose en « vagabondant sur les rayonnages » mais qui ont trouvé ce petit chef-d’oeuvre et s’en sont emparé. Savourons sans retenue cette découverte et enivrons-nous à sa lecture, c’est santé :

« Les plus grands honneurs de la terre n’ont qu’un éclat de Rien, les richesses et les plaisirs sont pas plus solides que Rien; la vie même la plus longue n’a qu’une durée de Rien. A quoi servent la musique, la danse, la peinture, la poésie et la plupart des sciences humaines? A Rien en vérité. »


Rien est immense et abyssal. Il est indivisible. On ne peut pas l’augmenter, ni le diminuer. « Ajoutez Rien à Rien, cela fait toujours Rien. » 


Dernière précision: ce merveilleux « Éloge de Rien » est « dédié à Personne ». On se plait à imaginer que Louis Coquelet, petit maître fantaisiste du siècle des Lumières, était en son temps, sans titre et sans distinctions, l’homme le plus singulier et le plus tranquille du monde. Ce qui n’est pas rien.


Bruno SOURDIN.


Anonyme: « Éloge de rien », éditions Allia, 2026.






Nothing nothing nothing


Tulli Kupferberg.                                              DR

Tuli Kupferberg était déjà une figure illustre de la bohème de New York lorsqu’il rencontre Ed Sanders et qu’ensemble ils fondèrent en 1965 les Fugs, le fameux groupe de rock underground satirique. Délires sonores, textes ravageurs, happenings hallucinés : ils dénoncent avec férocité et un humour dévastateur la guerre du Vietnam, la censure et les travers de la société américaine. 


La librairie que tient alors Sanders dans l’East Village, « Peace Eye Book Store » (la Librairie de la Paix), 25 m2 à peine, est la plaque tournante de l’avant-garde new yorkais. Avec « Fuck You », sa revue ronéotypée, subversive, trimestrielle et distribuée gratis, il a publié les poètes phares de la Grosse Pomme. Claude Pélieu, qui a bien connu Sanders — il  a traduit son livre « Shards of God » (« Les Tessons de Dieu ») —, a parlé de « Fuck you » comme d’un « haut lieu planant » et les Fugs comme d’une « joyeuse bande de farfadets défoncés ».


Tuli est, lui aussi, un drôle de personnage : anarchiste et pacifiste, le roi de la farce et de la dérision. Il est né à New York dans une famille juive. Allen Ginsberg a certainement pensé à lui lorsque, passant en revue « les plus grands esprits de ma génération » dans son grand poème « Howl »,  il convoque ceux :

« qui sautaient du pont de Brooklyn ça c’est vraiment arrivé et s’en sortaient indemnes inconnus et oubliés s’enfonçaient à pied dans la stupeur spectrale de Chinatown ruelles à soupe & camions de pompiers, pas même une bière gratuite »

Tuli en effet avait sauté du pont de Manhattan en 1944 et avait été secouru par un remorqueur de passage et transporté à l’hôpital. Il s’en était sorti miraculeusement.

 

 


The Fugs: Ed Sanders et Tulli Kupferberg.
 

Sur scène avec les Fugs, Tuli est le pitre, le pantin halluciné, il change de costume sans arrêt, il se roule par terre, il danse à contre-temps. Lui aussi a fait paraître une revue, « Birth », où se retrouvent quelques unes des plumes de la Beat Generation. On lui doit  une série d’ouvrages mémorables, comme ce « 1001 Ways to Live Without Working » (1001 façons de vivre sans travailler), où il donne libre cours à son goût immodéré pour la provocation. Avec les Fugs ses chansons restent  inoubliables: « Kill for Peace », « Morning, Morning » « CIA Man », « Life is Strange » et le fameux « Nothing », son inoubliable « éloge de rien » :


« Monday nothing,

Tuesday nothing,

Wednesday & Thursday nothing

Friday, for a change, a little more nothing,

Saturday once more nothing »


(Lundi rien

mardi rien

mercredi et jeudi rien

vendredi pour changer encore un peu de rien

samedi encore rien)





Hospitalisé à Manhattan, Tuli Kupferberg est retourné à Rien le 12 juillet 2010. Un saut ultime « dans la stupeur spectrale » du grand vide.


B.S.


The Fugs: « First Album », 1965.

Ed Sanders: « Les Tessons de Dieu », traduit de l’américain par Mary Beach & Claude Pélieu, Christian Bourgois éditeur, 1970.


18/01/2026

Bruno Dufour-Coppolani peint dans les visages l'infini qui nous traverse


"Judith", acrylique et sable sur toile, 2016.

"René", acrylique et sable sur toile, 2006.

"Jeanne, acrylique et sable sur toile, 2009.

Le visage est nu, sans défense. Il s’offre à notre regard, démuni. Il est ouverture à l’infini.


« Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. » 

 

Cette citation d’Emmanuel Lévinas  couronne l’importante exposition que le musée de Saint-Lô consacre à Bruno Dufour-Coppolani, en retraçant son parcours artistique depuis les années 1970 jusqu’à son travail d’aujourd’hui sur la peau. Le visage est au coeur de la pensée du philosophe, il s’est aussi imposé dans le processus de création de l’artiste manchois, qui dit : « Rien mieux que le visage ne peut nous ouvrir aussi pleinement à l’autre. Sauf peut-être la peinture. »



"Gérard", acrylique et sable sur toile, 2003.



Bruno Dufour-Coppolani s’est fait connaître à Saint-Lô en 1987 après avoir réalisé une gigantesque fresque sur la tour Groupama et surtout, six ans plus tard,  un trompe-l’oeil monumental sur une bâche de 200 m2 qui reconstituait la façade de l’église Notre-Dame, détruite en 1944 lors des combats de la Libération.


« Très tôt dans mon travail, j’ai été confronté aux surfaces murales rugueuses et accidentées », souligne l’artiste saint-lois. Étudiant aux Beaux-Arts de Rouen en même temps qu’il suivait des cours d’histoire de l’art à la Sorbonne, Bruno Dufour-Coppolani s’est orienté ensuite vers l’enseignement, en créant une option d’arts plastiques au lycée de Saint-Lo.


Ses recherches picturales l’ont d’abord entraîné vers l’exploration du mur dans ce qu’il a de carcéral. Les gravures de Piranèse — ce grand graveur italien du 18e siècle — ont été sa première « rencontre » artistique. Piranèse et ses « prisons imaginaires », ses labyrinthes de pierre, son monde fermé et nocturne, son univers concentrationnaire.


"Après Piranèse", encre sur papier, 1978.


Une toile de 1980 matérialise bien cette recherche : « Bloc 9 », une surface représentant un béton vieilli, griffée et altérée, sur laquelle il a intégré du sable, ce qui donne une texture rugueuse à son tableau. Inquiétude et oppression sont au rendez-vous.


"Bloc 9", acrylique et sable sur toile, 1980.

Ensuite, tout en s’intéressant à la surface du mur, Bruno Dufour-Coppolani passe par une séquence plus apaisée où le mur « raconte des histoires ». Il laisse ses enfants intervenir sur ses surfaces. On a ainsi tout un bestiaire coloré de souris, de lézards, d’insectes… Et des anges. Des anges enfermés dans la surface du tableau.  

 

"Sédiments d'anges", acrylique et sable, 1993.

 

"Il est 2h25 et je suis fatigué", acrylique et sable, 1993.


Une commande d’un chemin de croix pour l’église de Domjean, dans le pays saint-lois, l’entraine à explorer le lien qui peut exister entre la souffrance et l’altération picturale, un effacement progressif de la figure.

 

 

Une station du chemin de croix de Domjean.


Et puis, sans qu’il y ait de ruptures dans son parcours, mais au contraire un long glissement, Bruno Dufour-Coppolani se dirige irréversiblement vers l’exploration des visages. La création est un long processus, du mur à la peau, du mur à la chair.


Après la mort de son père, il est devenu visiteur en Ehpad et se sent bouleversé par les rencontres qu’il y fait. Il rencontre la peur, la joie, la colère, la résignation… Désormais la figure humaine prédomine. « Face aux vieillards, dans les rides, les vaisseaux rendus visibles, les cicatrices, les taches et toutes les autres manifestation cutanées, dans toutes ces profondeurs dont la beauté m’a saisi, se manifestent la finitude, où l’autre qui va mourir oblige dans son être celui qui reste. »


"Quelqu'un que rien ne prouve, acrylique et sable sur toile, 2005.



"Ecce homo", acrylique et sable sur toile, 2014.



B. D-C réfléchit de plus en plus à la réalité du vieillissement. Faire apparaître le temps dans la surface, l’usure du temps. Il s’attache à rendre la fragilité des corps, non pas à des corps qu’il faudrait reproduire, mais à « une présence à accueillir ». Des figures qui nous fixent, qui nous regardent, dans leur fragilité, dans leurs élans de tendresse, dans la nudité de leur peau, dans leur beauté, la beauté du vieillissement.


Et puis bien sûr il y a le visage. Le visage est un appel. Le visage de l’autre est sacré. Bruno Dufour-Coppolani peint pour que le visage nous regarde.  Il y a quelque chose d’infini, dans ses visages, quelque chose qui nous dépasse.


Bruno SOURDIN.



Bruno Dufour-Coppolani, « La Profondeur des surfaces », au musée d’art et d’histoire de Saint-Lô. Jusqu’au 15 mars 2026.

 

"Autoportrait", 2025.

Bruno Dufour-Coppolani devant son autoportrait, 14 janvier 2026.                  Photo Bruno Sourdin




 

08/01/2026

En cheminant librement avec Laurent Margantin et en pensant à Kenneth White

 

Laurent Margantin.

Les "Cahiers de géopoétique" ont été créés par Kenneth White, le grand poète franco-écossais, en 1990. Aujourd’hui, son idée de géopoétique reste toujours bien vivante. Et l’aventure se poursuit avec la "Revue géopoétique internationale" fondée par Laurent Margantin.

Laurent Margantin est un lecteur fervent de l’oeuvre de Kenneth White — composée de livres de poésie, d’essais et de récits de voyages — , oeuvre dans laquelle il s’efforçait de « créer un nouvel espace culturel ouvert au monde ». Laurent avait 19 ans lorsqu’il a découvert l’auteur des "Limbes incandescents", qui raconte ses passages de chambre en chambre dans Paris et sa banlieue. Résonance parfaite : lui-même vivait alors à la périphérie de Paris dans une chambre lugubre, lisait les surréalistes et commençait des études de lettres à la Sorbonne. « Je passais beaucoup de temps à marcher dans Paris, par goût de l’errance », raconte-t-il à Florence Trocmé dans le numéro 2 de sa revue, publié à l’automne 2025. « C’est vers la fin de l’hiver que je suis tombé sur un livre de Kenneth White, "La Figure du dehors", et ensuite j’ai lu tout ce qu’il avait publié.» 

Très vite il entre en contact avec Kenneth, qui l’encourage à publier ses propres textes et l’embarque dans cette aventure collective.


 


Kenneth White décède en 2023. Depuis la Réunion, où il vit désormais, Laurent Margantin décide de poursuivre l’expérience de la géopoétique « pour ouvrir un peu l’esprit du monde ». En d’autres termes, l’idée est de sortir du texte historique et littéraire pour « retrouver une poésie de plein vent ». « Le Dehors guérit », aimait à répéter un autre grand écrivain écossais, Robert Louis Stevenson. L’horizon est grand ouvert. Le vent souffle. Respirons profondément. C’est l’appel de la route. C’est l’appel de la terre. « Mes poèmes ne sont pas des "poèmes de la nature", mais des poèmes de la terre, écrivait  Kenneth White. La "nature" est trop humanisée. La terre est toujours une force nue, et le sera toujours. Les poètes sont de la terre dans le noir et dans la lumière. »

Fidèle à cette expérience poétique de la terre, Laurent Margantin a créé une revue qui a pour objet de déconditionner l’esprit humain — rien de moins que cela — en le libérant des croyances et des idéologies étouffantes et de « l’ouvrir au monde ». Dans ce numéro 2, on retrouve, outre le dialogue avec Florence Trocmé, une étude de Goulven Le Brech sur Robinson Jeffers (le poète américain qui vivait en Californie), une réflexion philosophique sur la question du lieu, « du lieu qu’on habite et qu’on a choisi d’habiter pour des raisons essentiellement poétiques », des pérégrinations poétiques signées Laure Morali, entre la Bretagne et le Québec, Patrick Joquel, l’arpenteur du Mercantour, un dialogue dans les Laurentides entre deux poètes québécois, les espaces traversés par Nathalie Riera « quand le vent souffle sur tout ». Que du bon.

De son côté, Laurent Margantin nous entraîne du côté du Piton de la Fournaise, le volcan de l’ile de la Réunion. Son poème est magnifique:

« l’homme sur ces terres
serait vite pauvre
sans nom    sans mémoire sans passé
son avenir    il ne l’imaginerait plus
il n’aurait plus d’images de sa vie en tête
de sa vie telle qu’on lui aurait racontée
il laisserait derrière lui toutes ses anciennes croyances
enfin : les leurs
il finirait par oublier le pays d’où il serait parti
il marcherait simplement sur ce sol partout rompu
en quête de repères     sans en trouver aucun »


Cheminer librement avec Laurent Margantin en pensant affectueusement à Kenneth White, cueillir quelques poèmes en route, et célébrer la beauté du monde, hum!… voici un merveilleux programme. Une vraie bénédiction.

B.S.

Revue de géopoétique internationale, dirigée par Laurent Margantin, numéro 2, 2025, Tarmac éditions, Nancy.

« En chemin avec Kenneth White », lectures et hommages sous la direction de Laurent Margantin et Goulven Le Brech, 2024, Tarmac éditions, Nancy.

Laurent Margantin: « Les Sentiers du chaos », 2025, Tarmac éditions, Nancy.