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04/07/2026

Le livre de l’Été de l’amour

 


Lenore Kandel a défrayé la chronique en 1966 en célébrant l’amour charnel alors que San Francisco s’apprêtait à vivre son « Été de l’amour ». « The Love Book » eut un retentissement mondial avant de tomber dans l’oubli. On le republie aujourd’hui et c’est une aubaine. Portrait d’une femme libre et visionnaire. 


Lenore Kandel est née à New York en 1932 dans une famille d’origine roumaine. Elle a passé son enfance en Pennsylvanie. Son père était romancier et scénariste de série B. Lenore était une jeune femme très libre, adepte d’une poésie lyrique originale et férue d’ouvrages de philosophie orientale. Elle s’est toujours considérée comme un écrivain. A Hollywood, où elle vit quelques temps avec son père,  elle rejoint une bande et se fait arrêter pour vol à l’étalage. 


En 1960, elle s’installe définitivement en Californie, à San Francisco. Elle y rencontre Gary Snyder, le poète Beat, et entame une relation amoureuse avec Lew Welch. Lew est lui aussi un poète, ami et compagnon de route (et de beuveries) de Jack Kerouac. Lorsque Jack est arrivé à San Francisco, il a entraîné Lew et Lenore à Big Sur dans la cabane que Lawrence Ferlinghetti, le libraire et éditeur de City Lights, possédait au bord du Pacifique. 


Jack, devenu célèbre depuis la publication de « Sur la route », filait un mauvais coton: il avait de graves problèmes d’alcoolisme, il était incapable de trouver la paix et buvait continuellement. Il raconte tout cela très bien dans « Big Sur ». Dans ce roman, Lew Welch est dépeint sous les traits de Dave Wain et Lenore Kandel est Romana Swartz. Lenore raconte: « Il était très mal  en point et partit là-bas pour s’éclaircir les idées. Mais Big Sur est un noeud de forces élémentaires, un endroit dangereux — un peu comme un trip d’acide, une énorme concentration de réalité. (…) Le voyage à Big Sur fut très agréable. Lew était un conducteur hors pair, un grand conteur, le meilleur conteur que j’ai jamais connu, ses histoires étaient toujours incroyables. Il parlait, Jack parlait, nous chantions tous en choeur. » (1)


Kerouac buvait bouteille sur bouteille, il était ivre mort avant d’arriver à la cabane. Il relate avec une précision impitoyable ce séjour terrifiant où il devient de plus en plus fou: dans sa dernière nuit d’insomnie et de paranoïa, il eut le pire accès de delirium tremens de sa vie. Il voyait des signes de mort partout. Il était persuadé que Romana faisait partie d’une secte secrète d’assassins communistes et qu’avec Dave ils restaient éveillés dans leurs sacs de couchages pour lui faire perdre la raison et attendre sa mort. 

« Big Sur » est le dernier roman de Jack. Il y raconte avec lucidité son propre chaos. A la fin du livre, il a ajouté un extraordinaire poème, « La mer », dans lequel il a transcrit avec génie les bruits de l’océan Pacifique à Big Sur.


Six ans plus tard, Lenore Kandel publie à San Francisco un court recueil de poèmes qui est une bombe.


« je suis nue contre toi

et je pose ma bouche sur toi doucement

j’ai une folle envie de t’embrasser

ma langue te vénère

tu es beau

ton corps me rejoint

chair contre chair

peau qui glisse sur une peau dorée

comme la mienne contre la tienne

ma bouche ma langue  mes mains

mon ventre et mes jambes

contre ta bouche ton amour

glisse… glisse…

nos corps se meuvent et se rejoignent 

insupportablement


Ton visage au-dessus de moi

est le visage de tous les dieux

et les démons magnifiques »

 « The Love Book » rassemble des poèmes érotiques qui célèbrent avec ardeur le plaisir sexuel féminin. Chose impensable dans l’Amérique de 1966, où les femmes n’étaient pas censées s’exprimer ouvertement sur les joies du sexe. Un scandale.


Ses poèmes nous montrent une femme sexuellement libérée, qui s’exprime sans pudeur:

« tu me baises sans répit avec ta langue ton regard

par tes mots par ta présence

nous transmutons

nous sommes aussi doux, chauds et tremblants

qu’un jeune papillon doré


l’énergie

indescriptible

presque insupportable 

la nuit quelques fois je vois briller nos corps »


Pour Lenore, la relation sexuelle est une joie, une extase, une forme d’acte spirituel où les corps frémissants se mêlent aux figures de divinités fabuleuses:

« reflétés dans le miroir doré nous sommes les avatars de

Krishna et Radha

pur amour-désir de la divinité beauté insupportable

incarnation charnelle »


Le livre est saisi par la police dans deux librairies de San Francisco, la Psychedelic Shop et City Lights, la librairie de Ferlinghetti, de la même façon que l’avait été dix ans plus tôt le fameux « Howl » d’Allen Ginsberg. S’en suivit un long procès pour obscénité. Ronald Reagan venait d’être élu gouverneur de Californie et il n’avait qu’une idée en tête: réprimer ce qu’il appelait « le trafic de pornographie » et « nettoyer le désordre à Berkeley », autrement dit les manifestations étudiantes. 


Bien au contraire, le désordre va s’étendre l’année suivante avec le Summer of Love (l’Été de l’amour) et l’émergence du mouvement hippie. Le procès pour obscénité va durer pendant cinq semaines et le livre sera condamné. Mais en réalité, le public a massivement soutenu le « Love Book ». Le « hurlement féministe » de Lenore Kandel va finalement l’emporter. Son livre aurait pu rester confidentiel, le procès le fit connaître dans le monde entier.


L’année suivante, Lenore sera la seule femme à prendre la parole devant 30.000 personnes aux côtés de Timothy Leary et d’Allen Ginsberg lors du rassemblement historique des tribus du Human Be-In. Un évènement qui a permis de rassembler tous les courants qui traversent la contre-culture naissante, pacifistes, militants, mystiques, acid freaks, partisans d’un retour à la nature, rebelles de l’underground. Les temps étaient en train de changer. « C’est un des évènements de l’histoire de l’humanité », assurait Edgar Morin dans son « Journal de Californie », où il séjournait en 66-67. « Love! Love! Le mot est partout répété, mot qui chez nous semble obscène dès qu’il déborde le couple d’amants. Il est ici dit avec simplicité, insistance, innocence, ardeur. Love, Love! »


Comme Ginsberg et Snyder, Kandel fait le lien entre la Beat Generation et la scène hippie. A San Francisco, elle a rejoint les Diggers, le collectif qui distribue de la nourriture dans Golden Gate Park et propose à qui en a besoin une clinique gratuite. Comme toutes les personnes avec lesquelles elle bossait à Haight-Ashbury à cette époque-là, elle était persuadée  que l’on pouvait changer le monde. C’est là qu’elle rencontre Bill Fritsch, un motard Hell’s Angels, et qu’ils deviennent à San Francisco un couple charismatique et se marient. Elle publie alors un nouveau livre « Alchimie du mot ». Un livre plus long, plus abouti.


« Tout d’abord ils massacrèrent les anges

entravant leurs frêles jambes avec leurs cordes métalliques

et

découpant leur gorge soyeuse avec des couteaux de glace

Ils moururent en agitant leurs ailes comme des poulets

et leur sang immortel humidifia la terre en feu 


nous regardâmes depuis les tréfonds

depuis les tombes, les cryptes

rongeant nos doigts noueux

puis

tremblants, enroulés dans nos draps souillés d’urine

Les séraphins et les chérubins sont partis

ils les ont mangés et ont brisé leurs os pour en sucer la moelle

ils ont torché leurs culs avec le plumes d’ange

et maintenant ils arpentent le rues

leurs yeux brûlants comme la braise »


En 1970, ils ont un terrible accident de moto. Elle a 38 ans. Blessée à la colonne vertébrale, elle restera handicapée à vie. Elle rompt avec Fritsch et doit se retirer du monde. Elle ne publiera plus de livre.


Dans un ouvrage formidable sur Janis Joplin, Jeanne-Martine Vacher est allée à la rencontre de tous ceux qui ont connu la chanteuse (2). C’est ainsi qu’à San Francisco, elle a rencontré Lenore, qu’elle dépeint sur son lit de douleur comme une femme extrêmement gentille et disponible à la rencontre Lenore lui raconte sa vie:

« J’ai vécu merveilleusement, j’ai vécu aux extrêmes, je n’en ai aucun regret. Un jour, l’homme que j’avais épousé est devenu un Hell’s Angel, je l’ai suivi, j’avais terriblement envie de lui faire confiance et nous avons eu un horrible accident de moto, qui m’a rendue en partie invalide. J’accepte de payer ce prix. Janis aussi a payé le prix de sa vie, ce n’est pas triste, c’est dans l’ordre des choses. »


Elle revient sur son livre fétiche et son procès de 1966:

« J’ai été accusée de blasphème devant la Cour, dans les années soixante ! J’ai été accusée de blasphème par un tribunal laïc, je suis passée devant des juges parce que j’avais décrit des anges en train de baiser ! L’idée que des anges puissent avoir des relations amoureuses les avait terriblement déboussolés . »


Une oeuvre aussi subversive et représentative que la sienne ne pouvait pas être réduite au silence. « Lorsqu’une société commence à craindre ses poètes, avait-elle l’habitude de dire, elle a peur d’elle-même. Une société qui a peur d’elle-même est une autre vision de l’enfer. »

 

 



Lenore Kandel est décédée en 2009 à l’âge de 77 ans. Elle ne sortait plus guère de son appartement, elle vivait à l’écart de tout et sa poésie a forcément été oubliée. Jusqu’à ce qu’un éditeur, North Atlantic Books, eut l’idée formidable, en 2012, de publier un recueil de « Collected poems », qui réunit 80 de ses poèmes dont beaucoup étaient restés inédits. Un éditeur français vient de prendre le relais à son tour, avec un important travail de traduction de Marie Schermesser. C’est un bonheur. On ne va pas bouder son plaisir.



Bruno SOURDIN.


Lenore Kandel: « Alchimie du mot », précédé de « The Love Book », Éditions Le Réalgar, 2026. Traduit de l’anglais par Marie Schermesser. 

 


 

  1. « Les Vies parallèles de Jack Kerouac », de Barry Gifford et Lawrence Lee, Éditions Henri Veyrier. Traduit de l’anglais par Brice Matthieussent.
  2. « Sur la route de Janis Joplin », de Jeanne-Martine Vacher, Éditions du Seuil, 1998.


24/06/2026

La photo, c’est un voyage solitaire




En 1955, à 31 ans, Robert Frank s’est lancé dans un long voyage de 14 mois aux Etats-Unis pour photographier sur le vif la vraie vie des Américains ordinaires, sur la route, dans les rues des villes, au café, dans les drive-in, aux enterrements ou devant le juke-box. Il a sillonné cet immense territoire avec son 35 mm Leica. Il est parti sans programme établi, dans une Ford de location. Il a réalisé 28 000 photographies, prises à l’arraché, par surprise, frénétiquement, répétant sans cesse sa devise: « Prendre l’appareil, prendre la photo vite, et ça y est. » 

 

De ces 28 000 clichés, gravés sur 767 pellicules, il en a sélectionné 83. Et ces 83 clichés ont été assemblés dans un livre sobrement intitulé « Les Américains », qui a révolutionné l’histoire de la photographie.

 

Robert Frank était né en Suisse dans une famille juive aisée qui avait dû quitter l’Allemagne pour échapper aux persécutions nazies. En 1947, il s’était installé à New York, dans un pays qui représentait à ses yeux le royaume de la liberté. C’est grâce à une bourse de la fondation Guggenheim qu’il a pu arpenter 48 états américains en s’aventurant sur la fameuse route 66 et en suivant son instinct. Mais, très rapidement, ce qui lui saute aux yeux c’est l’envers du décor, la face sombre du rêve américain: l’Amérique de la pauvreté et de la ségrégation, de la tristesse et du désespoir. Jack Kerouac, qui va signer la préface de son livre, le dit lui aussi à sa manière: « Robert Frank, Suisse, discret, gentil, avec cette petite caméra qu’il fait surgir et claquer d’une main, a su tirer du coeur de l’Amérique un vrai poème de tristesse et le mettre en pellicule, et maintenant il prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde. »

 

Jack Kerouac, son ami new yorkais, le roi de la route, n’en revient pas. Quand Robert lui présente les 83 photographies de l’album, il saute de joie: « Tu as des yeux », s’exclame-t-il. Tout chez Frank le réjouit: il expérimente, il improvise comme un saxophoniste de jazz, il travaille très vite et avec beaucoup d’intuition, en prenant à la volée les photos de ce monde en pleine mutation qu’il découvre. Il ne prend qu’une seule vue, parfois deux ou trois, mais c’est un maximum. Et que voit-il ? Une jeune fille triste dans un ascenseur de Miami; un gars tatoué qui s’est endormi au pied d’un arbre dans un parc perdu de l’Ohio; une douce femme noire qui tient un beau bébé blanc dans ses bras à Charleston, en Caroline du Sud; un cireur de chaussures que l’on a installé au milieu des urinoirs de la gare centrale de Memphis, Tennessee; une route qui file, interminable, à la tombée de la nuit, comme l’appel d’une vie nouvelle. La dernière photo est prise à toute vitesse sur une route du Texas: on devine que les gamins que l’on aperçoit blottis sur le siège de la vieille Ford sont ses enfants, Andrea et Pablo. Les visages ne sont pas très nets, car Frank ne s’embarrasse pas à fignoler ses photos. Il s’efforce au contraire, comme il le dira plus tard, à « faire surgir quelque chose de l’intérieur ». Pour lui, « la photo, c’est un voyage solitaire ».

 

 

BOURLINGUER

AVEC TRISTESSE

SANS CESSE

 

Kerouac adore la vision de son ami suisse, qu’il a toujours considéré comme un véritable poète, le poète à l’appareil photo. Ce qu’il voit dans ces 83 clichés est l’aboutissement d’une quête frénétique. Un lien secret relie avec une force inouïe tous les morceaux de l’album. « Il a photographié avec agilité, sens du mystère, génie, et avec tristesse et l’étrange discrétion d’une ombre, des scènes qui n’avaient encore jamais été vues sur la pellicule. »

 

Du côté des éditeurs new yorkais et des revues d’art, ce n’est pas du tout le même enthousiasme : personne n’apprécie la vision sacrilège de Frank. Ils s’attendaient à ce qu’on leur montre un pays victorieux, des paysages grandioses alors que ceux que le photographe suisse leur ramène sont plutôt sombres. Ils sont scandalisés. Ils ne comprennent pas qu’on puisse faire un livre avec des photos qu’ils jugent sinistres, avec des clichés flous, des images granuleuses, des cadrages sauvages et mal calculés… 

 

N’oublions pas que nous sommes dans l’Amérique du maccarthysme et qu’un photographe qui s’attache à mettre en avant l’Amérique des perdants ne peut être tenu en odeur de sainteté. Vision en totale contradiction avec celle de l’ami Kerouac: « S’il y a quelqu’un qui n’aime pas ces images c’est qu’il n’aime pas la poésie, on dirait, et s’il y en a qui n’aiment pas la poésie, qu’ils rentrent chez eux et se tapent la télé des cow-boys à large bords avec ces braves chevaux qui les tolèrent. »

 

C’est en France à Paris que le livre va finalement être accepté en 1958 aux éditions Delpire. Ce qui fera réfléchir Grove Press: l’éditeur new yorkais publiera l’année suivante in extremis sa version du livre. Avec raison car « Les Américains » avec le temps va être considéré comme un livre mythique. Un classique. Peut-être le livre le plus célèbre de l’histoire de la photographie. Et Robert Frank va devenir par la même occasion l’un des plus célèbres photographes du monde.

 

Frank aurait pu prolonger indéfiniment la formule qui l’avait rendu célèbre. Il a fait tout le contraire en passant au cinéma, « l’image qui bouge tout le temps », et en réalisant un premier film expérimental, « Pull my Daisy », avec ses amis de Manhattan, un film écrit justement par Jack Kerouac. « Je ne voulais pas vraiment répéter ce que j’avais fait avec « Les Américains ». Il fallait que je change. Faire autre chose. » On était en 1959, les Etats-Unis étaient en train de changer, le climat devenait plus libre. Et ce film cosigné avec le peintre Alfred Leslie par tombait à pic: il montrait l’esprit de cette époque. Il est tout de suite devenu une référence sur la renaissance poétique new yorkaise.

 

« Pull my Daisy » est un film expérimental de 28 minutes. Il témoigne magnifiquement de la rage de vivre des poètes et artistes bohèmes de New York, clochards célestes de la Beat Generation. Et le film de Robert Frank est devenu une légende, une oeuvre culte d’une ampleur inattendue. Une réussite éclatante. Et pour ceux qui aiment la poésie, c’est une vraie bénédiction.


Bruno SOURDIN.

 

 

« Les Américains », photographies de Robert Frank, introduction de Jacques Kerouac, éditions Delpire.

« Pull my Daisy », film de Robert Frank et Alfred Leslie, texte de Jack Kerouac.



Robert Frank, autoportrait revisité par Léo Verle.



Cet article a été publié dans la revue littéraire La Grappe, n° 112, printemps été 2026.

02/10/2015

Suite new yorkaise pour Youenn Gwernig


Youenn Gwernig (photo: Ouest-France).


1

C’était cela New York, les grouillements, les dérives, les désastres, parano, déluge d’apocalypse de l’asphalte, les fracas, les immondices, la haine, poubelles d’uranium dérivant dans la nuit, vacarme, collages de cerveaux étincelants dans les dortoirs du Bronx

New York, la danse, la fugue, la pulsion, valises, larmes de saxophone des parkings, l’effroi, le brouhaha, les épidémies, corps amputés pourrissant sous un pont, coma, horde de mutants se trémoussant dans des taxis dans le West Side

New York, les masques à gaz, les stocks de napalm, les chaises électriques, miséricorde, asile de nulle part des cœurs brisés, les gargouillis, les ténèbres, la puanteur, murs d’écrans vacillant dans un ciel de totems rongés, amnésie, mixages de soupes d’enfants morts dans les feuilletons de Times Square

Voici les hommes au visage de juke-box, voici les hommes au visage de plexiglas et de microfilm. Lorsqu’ils vomissent des sandwiches de plutonium dans les léproseries de la Bowery, cela s’appelle le désespoir. Ils se vident, ils s’engloutissent, on leur a demandé de se fouetter, ils s’infestent, ils s’épinglent, se fixent. New York est une ville pour la fureur errante, fondu enchaîné sur les pierres tombales, les couloirs du métro, terrasses, tunnels, bouches d’aération, quartiers de serpents, de blattes, de chacals, images tristes d’enfants-machines, starlettes s’écroulant devant l’armoire à pharmacie, voix off de ventriloques, d’embaumeurs en sanglots, valium, boîtes de bière, caisses de barbaque de la lune et cartes postales de l’enfer balayées par le vent


2

Chez Clarke, Youenn fait des grands gestes du bras en levant la tête. Le bar est plein à craquer. Mildred, Mick et Paddy, Mike, le Shérif, un whisky une bière pour tout le monde. La porte s’ouvre et c’est une grande bouffée d’air pur. Jack Kerouac n’a pas changé, il se tient immobile, les yeux grands ouverts et étonnés. Son corps se balance légèrement, alléluia au milieu du vacarme. Il ferme les yeux, il secoue la tête, il dit oui, il dit non, il ouvre une plaie béante, une blessure qu’il refuse de combler

C’était cela aussi New York, Youenn et sa grande vision, joie vitale, les nuits de Greenwich Village, odeurs de hasch, têtes d’agneaux et couilles de mouton, la Grande Tribu, la béatitude ardente de l’Armorique sacrée, toujours amoureux de la vie et au diable tout le reste


3

Retour plongée dans les rues
Sur les toits, dans les parcs
Piaules, vitrines et escaliers de secours
Fantômes entassés par milliers
Sous le métro aérien
Dans un tourbillon de poussière
Les conversations flottent dans le crépuscule
Jack et Youenn disparaissent
Okay, Yec’hed mat, vieux frères
Apaisés

La lune leur montre la route


Bruno Sourdin: L'air de la route (Editions Gros Textes, 2013)

28/06/2015

Sept haïkus

                                                                                  Photo Keiichi Nakamura


La douleur, ah !
Réveil en sursaut
Sur un lit d’hôpital


The pain, ah !
Starting awake
On a hospital bed


*


Couché les yeux grands ouverts
Le dos un peu douloureux
Voyons ce que disent les journaux


Lying eyes wide open
Back slightly sore
What do the newspapers say ?


*

A ma fenêtre tout à coup
Un papillon –
Le vent l’a déjà chassé


Suddenly at my window
A butterfly –
Already blown away by the wind



*

Tout le monde s’agite
Une porte claque –
Quel bonheur sur le quai


Everyone gets busy
A door slams –
What happiness on the platform




*

Personne, tout dort
La pluie fouette les volets
Soir qui tombe


Nobody, everyone’s asleep
Rain slashes at the shutters
Nightfall


 *

Les écrans débranchés
Il reste une bouteille de vin
Solitude du soir

Switched off screens
There’s a wine bottle left
Evening loneliness


*

Allongé dans mon lit
Fermant les yeux –
Je vois la mer moi aussi


Lying in bed
Closing my eyes –
I too can see the sea


Bruno Sourdin
(traduction: Bertrand Agostini et Daniel Py)

Anthologie du haïku en France (sous la direction de Jean Antonini), Aléas éditeur, 2003.




                                                                                          Photo Keiichi Nakamura


Pourquoi j'aime le haiku?
J'appartiens à une génération qui a pris la route, au début des années 70, sur les traces de Jack Kerouac. J'ai découvert le haïku dans ses livres. J'ai été tout de suite fasciné par cette poésie simple et vraie, brève et mystérieuse, sans artifices ni sophistication. J'ai écrit mes premiers haikus en cherchant à exprimer une spontanéité totale.
Plus tard, j'ai compris qu'il s'agissait d'une école beaucoup plus rigoureuse, avec une métrique très spéciale et des contraintes spécifiques. Mais le rythme 5-7-5 ne correspond à rien en poésie française. Alors, retour au vers libre et à cette éclairante recommandation du "clochard céleste": "Soumis à tout, ouvert, à l'écoute."