14/11/2019

Le voyage-haïku de Kenneth White


Kenneth White à Trébeurden, dans les Côtes-d'Armor, dans sa maison, qu'il a appelée Gwenved, "Le Blanc pays".
                                                                                                                                                                    Photo Ouest-France



Le chemin du Japon profond 
Avec Kenneth White, la littérature ne sent jamais le renfermé. Après ses errances dans la Chine du Visage du vent d’Est, il avait consacré au Japon, il y a près de 30 ans, un « récit rêveur de route et d’îles », qui est un véritable chef-d’œuvre. 

Ce pèlerinage vers des lieux lointains est aussi un hommage à Matsuo Basho, le grand poète du XVIIe siècle, maître du haïku. Au cours de son voyage, le poète écossais cherche à s’immerger « dans l’énergie et le rythme et la lumière ». Un voyage méditatif, sans but, avec le sens de la beauté éphémère.

Selon Kenneth White, pour connaître le vrai bonheur, il faut voyager dans un pays lointain « et même hors de soi-même ». Le Japon est, à cet égard, le pays idéal,  une « pays de l’esprit », particulièrement stimulant si l’on prend Basho pour guide, ce vieux maître incomparable, « homme du vent et des nuages ».

Prenant Tokyo comme point de départ, Kenneth White se dirige vers le Nord, pour atteindre Hokkaïdo et voir les cygnes sauvages venus de Sibérie s’abattre « avec leurs cris d’outre-mer » sur les lacs du Nord où ils viennent hiverner.

Comme Basho dans La sente étroite du bout du monde, son grand journal de voyage, Kenneth White est à la recherche de quelque chose d’autre qu’un simple carnet de route. Il ne veut pas seulement couvrir des kilomètres, mais « ouvrir un espace pour l’esprit », ouvrir une voie. Son idéal est le voyage zen, le voyage-haïku, qui consiste à « se laisser aller avec les feuilles et le vent ».

Arrivé à l’extrême nord du Japon et au terme de ses extraordinaires pérégrinations, White voit enfin ses cygnes sauvages. « Longtemps avant l’aube, j’étais aux aguets parmi les roseaux du lac, dans le marais jusqu’aux genoux à un certain moment, attendant le lever du jour. » Lorsque les oiseaux se réveillent, s’envolent et tournent « dans l’air vif et clair », le voyage touche à sa fin. « Soudain le vide fut rempli de clameurs et de battements d’ailes. » Les cygnes sauvages arrivent en groupe de cinq à dix. Kenneth White peut alors écrire son haïku :
« Sur le lac vide
ce matin du monde
les cygnes sauvages ».



Les images du monde flottant
A relire, en parallèle, un essai magistral de Kenneth White sur le grand peintre Hokusaï. Le poète écossais s’immerge dans le brouhaha de la vie courante, dans ce que les Japonais nomment « le monde flottant » pour brosser le portrait d’un « vieil homme fou de peinture »,qu’Edmond de Goncourt considérait à juste titre comme « un des artistes les plus originaux de la terre ». Et, avec Hokusaï, nous ne nous éloignons pas de Basho : ce sont les mêmes scènes de vide et de vent, « des scènes où se dégage, par la ligne et la couleur, une poésie puissante, une poétique du monde ouvert ». Hokusaï ou l’amoureux de l’horizon sensible.
« Un esprit libre
planant
au-desus des plaines de l’été ».

Bruno SOURDIN.


Kenneth White : "Les cygnes sauvages », Grasset, 1990 ;  et « Hokusaï », éditions Terrain vague, 1990.

Kenneth White a consacré de très belles pages à la Bretagne blanche, où il s'est établi. Il aime aussi aller explorer en profondeur des pays lointains, comme le Japon de Basho et Hokusaï.                                          Photo Ouest-France)                                                                                   










Ce mois-ci, des cygnes sauvages sont arrivés par bandes et en grand nombre dans la réserve naturelle du lac Héron à Villeneuve-d'Asq, dans les Hauts-de-France. Un événement qui permet d'imaginer ce qu'a pu observer Kenneth White sur l'île d'Hokaido.au Japon.                                                                                                              (Photos Francine Manhaeve)






03/09/2019

Sylvia et Pierre-Jean Varet : le collage comme art de vivre


Pour Sylvia Netcheva et Pierre-Jean Varet, l'art du collage est leur passion.
                                                                                                                    (Photo Bruno Sourdin)

Il existe à Plémet, cette petite commune du Centre-Bretagne, au cœur du Pays Gallo, un musée de l’art du collage. Unique en son genre. Fondé par Pierre-Jean Varet, le musée Artcolle est installé dans l’ancienne mairie du bourg. Il renferme une collection de plusieurs centaines d’ouvrages et de milliers de documents relatifs à l’art du collage.

"Vingt mille lieux sous les mots", un collage de Pierre-Jean Varet.

Pour Pierre-Jean Varet, le collage est un art pluriel. « Il n’existe pas d’académie, chacun l'invente à sa manière. »Tous les styles sont donc respectés, aussi bien les papiers collés de Braque et de Picasso, que les collages de choc de Dada ou des futuristes italiens, les romans-collages de Max Ernst, les poèmes-objets des surréalistes, les papiers découpés de Matisse, les affiches lacérées de Villeglé, et bien sûr les pop-artistes des années 50 et tous les créateurs d’aujourd’hui et du monde entier. Aucun courant n’est privilégié dans le musée Artcolle. Le collage est un art qui ne cesse de se renouveler. 

Pierre-Jean Varet, qui a organisé (ou co-organisé) pas moins de 300 expositions,  s’intéresse à tous les genres. 

Il a publié une trentaine d’ouvrages sur cet art et voue forcément un culte au grand théoricien du collage en liberté, Jiri Kolar, qu’il a bien connu et qui représente pour lui « le maître incontestable». « La liberté est un art », aimait à dire Kolar. 


Comme Varet l’interrogeait sur les techniques du collage, « Maître K. » lui confia un jour son secret: « Seul le travail te montrera le chemin. »


Sylvia Netcheva, l’épouse de Pierre-Jean, aime associer matière et couleur dans ses beaux collages réalisés à base de pâte à papier avec des objets qu’elle a ramassés dans la nature au cours de ses promenades. Pour elle aussi le collage est « une manière de vivre et de penser ». 

L'art du collage de Sylvia Netcheva


Musée Artcolle, 1, place du Général-de-Gaulle, à Plémet, dans les Côtes-d’Armor (22210). Ouvert tous les samedis, jusqu'à mi-septembre, de 14 h à 18 h. Possibilité de visiter, les autres jours, sur rendez-vous. Entrée gratuite. 
Contact : artcolle@yahoo.fr

Le site du Musée Artcolle :
Le site de Pierre Jean Varet :

Le site de Sylvia Netcheva :



21/08/2019

C'est pour cela qu'on aime la poésie...

Avec Daniel Abel

Pourquoi on aime ça, la poésie? C'est la question pertinente que posait Claude Vercey aux lecteurs de la revue Décharge en 2018. Daniel Abel y répondit longuement, magnifiquement, avec ferveur, à la manière des surréalistes qu'il fréquenta jadis. 

André Breton, dont le souffle l'avait beaucoup séduit, lui ouvrit sa porte en 1958, l'adopta et l'invita  aux réunions du café la Promenade de Vénus où se retrouvait le groupe. Le drapeau de la rébellion et "l'aspiration au plus être" ne pouvaient que séduire le jeune Abel, qui resta toujours sous le charme de cet homme dont il admirait l'élégance de seigneur, "un esprit incapable de compromission, pareil à du cristal dur".

Comme on le voit très clairement dans sa longue réponse à Claude Vercey, Daniel Abel a conservé du surréalisme le goût du merveilleux, de la surprise et de l'esprit de révolte.


Daniel Abel à Valvins à la maison de Stéphane Mallarmé, septembre 2016.                                   (Photo Bruno SOURDIN)


 La poésie est le parfum du réel. Insaisissable et mystérieuse, on apprécie ses tons différents, sa faculté de s'adapter à l'humeur du moment, à épouser l'instant. Elle est alors le haïku, elle peut s'attarder à une minutie, s'éblouir d'une envergure, la poésie on l'aime positive, généreuse quand elle veut la terre habillée de ferveurs, fertile et prometteuse. 
Dès l'aube la poésie ouvre une fenêtre... S'étonner, se laisser surprendre, on aime la poésie qui bouscule l'ordinaire, entretient la surprise, « les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles »... « Poète, celui qui brise pour nous  l'accoutumance » (Saint-John Perse).  

Du Cantique des cantiques au Fou d'Elsa, on aime la poésie qui célèbre la joie des corps, la volupté charnelle. On pourrait rattacher la poésie aux neuf Rasas de l'art indien qui sont les différents aspects de l'existence: la rasa érotique, la comique, l'héroïque, le sentiment du merveilleux, la pathétique, la fureur, la terreur, la rasa de sérénité (1). Dans cet éventail se situent les œuvres anciennes de poètes asiatiques, grecs, romains, aussi celles de Ronsard (la beauté et le temps qui passe ), de Louise Labbé (la flamme amoureuse) à Apollinaire et ses Calligrammes, de Villon à Verlaine pour lequel  (« de la musique avant toute chose ») la poésie est mélodie, tandis que pour Rimbaud, « le temps d'un langage universel viendra il sera de l'âme à l'âme ».

Des Cantos de Pound au Chant général de Neruda, au Cahier d'un retour au pays natal, de Césaire, à Liberté sur parole de Paz, j'aime être porté par le verbe des voix hautes, frémissantes d'une aigrette aux tempes en survol des joûtes océanes, qui expriment un grand souffle de liberté effracteur de frontières. Pierre de soleil, Octavio Paz, l'auteur de l'Arc et la lyre, qui a écrit des textes essentiels sur la poésie. Breton, pour sa part, dans la préface à Signe ascendant, en appelle à une « tension vitale tournée vers la santé, le plaisir... », la poésie « a pour ennemis mortels le dépréciatif et le dépressif ». Dans la préface à Cahier d'un retour au pays natal il célèbre la grande voix majeure du langage porté à son plus haut niveau d'effervescence et d'afflux des images. 

La poésie nous permet d'exprimer notre révolte. « Seul un vœu en révolte modèle le soleil » (René Char), et Breton: « la révolte, créatrice de lumière »… 

La poésie s'efforce aussi de dire beaucoup en peu de mots - l'aphorisme, d'Héraclite à René Char (« Les oiseaux libres ne souffrent pas qu'on les regarde"). 

Nous apprécions également la poésie qui semble couler de source, s'ouvrir aux correspondances magiques, instantanées, dans une facilité admirable les images s'enchaînent...« Rien ne bougeait au front des palais... j'ai marché réveillant les haleines vives et  tièdes et les pierreries regardèrent les ailes se levèrent sans bruit.» Le poète, voleur de feu, voyant, qui rapporte de là-bas des visions foudroyantes. Poésie panthéiste : Soleil et chair, Roman, les émois amoureux, Sensation (« Par les soirs bleus d'été »)... (2). 

On participe de la candeur du paysage, on goûte la paix du coeur si nécessaire et c'est aussi pour cela qu'on aime la poésie. 

Daniel ABEL.      


1) Rasa, les neuf visages de l'art indien est le nom d'une exposition qui se tint à Paris au Grand Palais en 1986. Daniel Abel estime que c'est l'exposition qui l'a le plus interpellé. Il y voyait, au delà du cadre de l'Inde et de l'hindouisme, représentés "les différents aspects simultanés, essentiels, qui s'entrecroisent les uns les autres, de notre monde contemporain".

2) On reconnait ici, bien entendu, la poésie vibrante de Rimbaud le Voyant.

Ce texte de Daniel Abel est paru en mars 2018 dans le n° 177 de la revue Décharge, dans la rubrique Ruminations de Claude Vercey. 
Site: http://w.w.w.dechargelarevue.com
Courrier: revue.decharge@orange.fr


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Sur Daniel Abel, lire aussi: 

http://brunosourdin.blogspot.com/2018/03/daniel-abel-le-poete-fidele-andre-et.html
ainsi que:
http://brunosourdin.blogspot.com/2018/12/plutot-la-vie.html


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Pour l'illustrer en majesté et ouvrir des espaces, Daniel Abel avait accompagné ce texte, d'un long poème, Liberté de poème. Ecrit avec une liberté totale, sans contrôle de la raison. Ce poème était resté inédit.


Daniel Abel à Héricy, septembre 2016.                                                                                             (Photo Bruno SOURDIN)


LIBERTES DE POEME

« Tout commence en nécessité tout doit finir en liberté » (Maurice Zundel)

L'aile du poème aère le paysage abolit les murailles met à jour l'invisible

par la magie du poème la pénombre lumineuse les orées musiciennes

avec la cascade frémir, rassembler

toutes voix essentielles au plain-chant au choeur obscur des ronces

les hélianthes, leur passion de la pleine lumière

limpidité la vertu la plus claire

éprends-toi de ce qui fulgure

l'étonnement d'abord la perfection peut être

la clairière enrobée des fougères accueille l'éolienne la rosée matinale

dès le petit matin sans réserve le grand large

la caresse du poème affine le murmure rend audible le silence

le poème sait trouver son oreille quand il est écouté

entre les lignes une joie de groseille agrémente la phrase

tout courant d'air téméraire bouleverse le parterre

sur la page blanche le premier papillon qui se veut déserteur

demande au poème d'éclairer ton chemin d'ensemencer tes rêves 

qui délaisse la prairie se prive des saisons

l'agrion à la tige les hirondelles au plus haut des nues
le poème de la rivière mouchetée et limpide
le frisson est aussi un poème quand le feuillage est d'or

liberté de carillon allégresse de campagne faconde de clocher les girouettes tournoient

éparpillant, rassemble

élis ta rareté éclos ton insouciance

donne licence à tes rêves d'ouvrir les écluses

à tout instant ajour

tamise la tempête de l'orage retient l'or

l'arc en ciel après le délire fou

une voix d'alouette une javelle dénouée
le poème des blés mûrs des orges et des seigles
des versants flamboyants de la montagne en fête
  
nénuphars nymphéas le ballet des libellules

fertilité mot de devenir

le mot doux chante si juste à l'oreille

dès le premier beau jour le papillon s'invite au bal des débutantes

la poésie coule de source au lieu d'amont de l'enfance
passionnément elle se veut échappée échappée

ne questionne pas engrange

la buée, la rosée ont leur heure bien à elles elles sont essentielles

toute poésie musicale désarçonne les épines déconcerte les ogres

l'aube qui s'empare le soir qui restreint la nuit immense 
à tout horizon l'abondance

qui ne dort que d'un œil rêve les yeux ouverts 

ultime épure du rossignol une étoile filante quel est ton vœu voyageur? 

le poème du ciel pur accepte le blanc nuage

un pas de danse tu sèmes ton âge au premier virage

rajeunir à la vitesse de la lumière….avec ceux qui sont chers

chaque empreinte sur le sable que le jusant musèle

le moindre brin d'herbe qu'humecte la rosée peaufine son profil

butinant la fleur tu respires la prairie

sache revenir enrichi du voyage allégé de toute peur

dire aile penser retour

les enclumes transformées en nacelles

l'école buissonnière du côté des lavoirs les lavandières et l'écume joueuse

les hirondelles la liberté des ailes le rubis du couchant 

aurons-nous assez d'une vie pour épuiser les allées forestières ?

où bondit l'écureuil le renard pointe l'oreille. 

la résonance plus que l'écho

non pas copier inventer et construire

tout petit mot qui se veut catapulte

ce qui s'appose au murmure devient le murmure
les ailes effleurant les miroirs demeurent infatigables

le jardin qui s'envole t'invite à le rejoindre

parle fougères inaltérables cimes accessibles

automne du langage printemps poivré de la langue

aimer l'inconnaissable quêter l'insaisissable

l'écume face au roc tutélaire

toute poésie qui cautérise la blessure rend l'oubli obsolète

avec le premier oiseau aisance et envergure

le plus tôt possible gagne la juste altitude conforme à ton orgueil

sois le tronc aussi les ramures porte haut le dialogue

l'étincelle : elle n'est jamais en repos

en l'aubier le nid qui se prépare la forêt de l'éveil

persévérer ne pas s'aveugler s'éblouir

tout saule pleureur qui se vêt du fou rire

quand l'eau se fait lente la rivière est parloir les ombres lèchent les berges 

le reflet du poème dans le livre d'images

la poésie parle bas à la bruyère haut à la montagne

les oiseaux libres ne s'acceptent pas immobiles

avec tout ce qui contribue à la part essentielle

liberté de langue outrages à toute censure
au chevet du barrage comme de la cascade l'eau se sait sacrilège

détricoter le temps avec les vers à soie

toute parole d'oiseau libre répudie nid frileux

de l'étroitesse peut surgir le superbe

les oiseaux lyres les harpes éoliennes
les paumes des brouillards aux hanches des amphores

tout profil conquérant toute haleine charmeuse

parle ombrage à la lumière ombrelle à l'aubépine

le roitelet qui se rêve condor 

le rouge-gorge 
buvant le crépuscule

de la rose l'appétit des épines

enlace sans étouffer
étreignant fais grandir

toute clarté dansante chevauche un mirage

ne demande pas au poème de rendre humide la foudre

tout soupir qui précède une extase

avec les voyelles au chevet de la cascade
avec les consonnes dans le lit du torrent
avec les syllabes au détour de la phrase

sur l'ongle de la buée peut s'incarner un monde
écoute d'une oreille parle dix mille langues

ébruite à bon escient
la poésie qui émerge de son lit rend verdoyantes les rives

buissonner séduire propager

avec la rosée le pointu de l'épine le velours du pétale l'amont de tout remords

aurore sur la mer les embruns dans la danse

limpidité la vertu la plus claire

la vague le retour
la marée la reconnaissance

l'ourlet de l'écume sertit le coquillage en dentelant la berge

ne sois jamais avare de compliments envers qui te salue

à demi-mot la prière à pleine gorge l'aveu

toute voix de torrent brandie en javeline

la source enfante le poème du voyage la rivière le peaufine

le dernier méandre la mer déployée l'oiseau bleu qui remonte

l'étincelle qui met le feu au vide

avec la cicindèle la cétoine dans l'été qui brasille

étoiler son parcours

dire frisson penser haleine

à contre courant du temps la jeunesse un champagne
l'île dans le regard l'aile qui gouverne

se laisser porter par toute effervescence

tout enthousiasme est délivrance

neige sur rivière mots sur page blanche 
si tu vas à la ligne 
ne perds pas le fil d'Ariane

un coup de dé chanceux
tapis vert des prairies
farandole des corolles

la toile de l'araigne perlée de la rosée plus vitrail que piège

les loriots dans le petit jour tissent leurs trilles sans forcer leur talent

qui sait museler l'orage jugule la tempête

n'oblige pas le poème à se faire courtisan il perdrait de son sel

à la margelle du puits
sautillement des mésanges 
tout près des roses rouges

remercie qui te veut solidaire de l'infime du grandiose

ne sois jamais incendiaire 
ne réduis pas en cendres

le carillon bien plus que le tocsin

au loin pour approcher le rare

avec l'alouette dans le subtil équilibre de l'épi et du champ

il incombe aux lisières d'étoffer les pénombres

ombelles ombrelles une lettre et tout change

oiseleur et stratège orpailleur et devin

enchante et révèle 
révèle et illumine

dès le seuil délivré de toute chaîne tout remords toute contrainte

avec le souffle 
qui incline sans briser
avec la lumière 
qui jamais n'assombrit

orfèvre des lisières 
ciseleur de mots rares

l'égaré le prodigue

sous l'aile du condor 
l'envergure océane
la fourmi à l'ouvrage

tout sommet ayant souci des pentes

les gouttes de la pluie s'envolant vers le ciel sont de petites abeilles

la foudre, vénérée des racines

les clochettes du muguet de mai 
tintinnabulant liberté liberté

le sous-bois en goguette
si vite l'hirondelle au plus haut des nues
si vite au fleuve que du bout de l'aile elle étoile

libeller son parcours

lever l'encre
que le poème vagabonde à sa guise
faire feu de toute idée flécher toute insouciance

nénuphar, libellule et grenouille la mare dans le sommeil le lotus d'or 
symbole de renaissance
le roseau et la vague l'étang dans le brouillard

le grand harfang des neiges
la nuit toute blanche

enrichis ton offrande

le ver luisant éperdument appelle

douceur plus que violence beauté plus que laideur

ne dépose les armes que devant l'invincible

sourcier sache éclore l'invisible

sois éclaireur 
aussi stratège

la pensée du poème est déjà le poème

le vent s'il respecte l'ordonnance

sauvage le poème qui dévore son dompteur

n'enferme pas 
qui se veut fugue de gladiateur

la voie lactée sœur lumineuse des ténèbres

la pelote de laine du poème n'a que faire du chat qui dort

dès la première fontaine le poème de l'eau vive les paumes unies pour retenir l'aurore

mot à mot phrase après phrase que ne sèche trop vite l'espérance

de palier à palier à la gorge verdoyante

source soliloque ruisselet balbutie 
ruisseau pérore rivière parle
qui dialogue avec la prairie 
qui prend en charge le paysage? 

l'admirable 
à portée de regard

qui se laisse apprivoiser présente en premier son museau

toute peau tout pelage toute fourrure je est tant d'autres….

dans le dé à coudre de l'automne le printemps
joue déjà au chat et à la souris avec l'hiver

à tous vents essaimer disperser rassembler

le poème de la mer riche de tant de fleuves

de l'estuaire 
à l'amont de l'enfance sans rides

écrire le mot poème gommer le mot amertume penser le mot résonances 

le rêve : il est sans amarre

tous les possibles dès le premier regard

l'ondée qui réjouit les racines rend la tige élégante

la pluie qui monte au ciel entraîne les semences

le levain au pointu de la langue

langage de flamme sans fumée est crinière cavalcade chevauchée
l'algue dans le courant 
rêve de palais nuptiaux

dans l'oeil de l'aigle royal la vallée des hommes 
et l'épouvantail 
n'emprisonne pas le poème 
laisse-le se parfaire

en peu de mots l'essentiel les points de suspension la place de la virgule

idéalement le mot amour rime avec toujours

le parfum de la rose porte à la violette ombrage ? 

à la fontaine du poème foin des paroles superflues

au premier carrefour assure ton message

sois avec la rivière adolescence fièvreuse défi passionnel au silence

sous le pont en catimini se faufile  la mémoire

garde souvenir de ce qui t'interpelle

le roseau que l'étang et l'oiseau courtisent sans relâche est fier de son reflet

un petit pas devant 
l'aube 
qui caracole

qui habité d'un cyclone 
peut entendre le silence ?

la bergeronnette d'escale à escale
la lumière si vite au gynécée

au lieu secret du poème dépose ton obole

donne figure à ta voix visage à ton appel

limpide le poème épargné de la rouille

tout aval de transparence tout amont de frayère

la poésie du petit jour quand aucune clameur ne tonne

au coup d'archet les perce-neige
les ruisseaux les cascades 
tout ce qui est mouvement 
tout ce qui est VIE

si rien ne contrarie l'élan 
le poème du ruisseau présage celui de l'estuaire

source frémit 
ruisseau tressaille 
rivière ondule
le fleuve 
prend en charge l' Histoire

le poème de la mer s'adresse aussi à la falaise

hors de chrysalide rayonner et joindre

au pied du château-fort s'agenouille la Légende

essaimer et convaincre

avec les migrateurs au ponant du langage

un petit pas devant un grand pas en arrière
as-tu vu l'alouette en défi au nuage ?

que reste-t-il du poème si personne ne l'entend ?

le petit matin qui butine le jardin
prend souci de la rose dont les pétales tombent
tout bouquet inexorablement voit ses fleurs se faner

le rai de soleil rend le grenier hanté

mettre en cage le poème c'est le priver de sève entraver son essor

poème virulent  tout silence habité d'un cyclone

à califourchon sur le poème 
tu joues à saute-mouton 
avec les syllabes

qui réjouit le c(h)oeur mérite mille médailles

toute phrase qui se veut aérienne
tout mot solidaire de la foule
toute pensée messagère d'espoir
tout devenir généreux

quand le poème se fait souris les chats en perdent leur latin

une moustache en quête d'un miaulement

ne demande pas au poème 
d'enflammer le langage
demande lui plutôt 
d'éteindre l'incendie

fidélité mot d'amante 
surtout pas religieuse

la fourmi danse la cigale s'épuise au travail 
la morale de la fable désormais à l'envers

sois passionné non éteint 
invente imagine prolonge

l'arc-en-ciel qui enjambe la montagne 

au lieu de la source palpitent tant de lèvres

le poème du ver luisant plaît aussi à l'ortie

quand se replient les hirondelles les noctuelles ont le champ libre

P poésie O ouverture E énergie S surprise I invention E espérance

le poème du brouillard épouse toute apparence

d'un doigt de buée déplier les courbures

par le chas de l'aiguille est passé l'océan 
la goutte de rosée témoigne du prodige

envol attirance

au pied de la montagne danse quelquefois la cime

le plus merveilleux des poèmes fait valser l'océan

savoir redescendre au niveau des congères

le poète berger dort à la belle étoile protégé des haleines 

édelweiss cascatelle clarines

piquetée de rouge en sa ligne médiane 
toujours orientée vers l'afflux d'oxygène
la vigilante des eaux vives dont le coeur est ardeur
l'alouette dominant la moisson enfin prenant en souci le tourment du poète

à contre-jour admirer quand même

aubépine églantine les orées pétillantes

ceux qui se reposent tout près du râteau de la faucille 
ne dorment que d'un œil

criquets et grillons 
s'en donnent à coeur joie
le ruisseau la nuit 
perpétue la parole

aile errante cherche asile où se fondre
se ressourcer où tout est lèvres

la montagne au plus profond de la mer a la nostalgie de la neige

le poème du vent 
toujours 
en quête d'assise

le liseron
le lierre
la phrase même du poème
enlacer
sans étouffer
fleurir à bon escient

le poème du ver luisant s'accommode de la nuit noire

l'aile de la nuit a comme épaule la démesure

attendrir l'orage désarmer le tonnerre apprivoiser la foudre

toute rivière verdoie son territoire

paraître et assembler

chaque pas sur la rive en appelle au navire

une étoile de mer appelée astérie un oursin agitant ses épines le gravier remué 

ce que le poème dépose la phrase le recueille

marée descendante regret attente impatience

le poème du château de sable tellement éphémère

dans la ferveur reprends l'ouvrage

sans cesse élance tu finiras bien par arrimer ton désir
quand se tait le silence qui parle manège aux sourds? 

toute mélodie
doit trouver son oreille
tout poème
son orée

des racines à la cime vibrer de tous ses pores

fructifier et convaincre

le vent
qui n'a pas d'origine
se fond dans le feuillage

mettre un terme à la finalité 

la fatalité que bouscule le hasard

tout seuil qui laisse espérer une échappée sauvage

évadé de la cage oublier les barreaux déplier l'éventail des allées

renouveau : les enluminures

au fil du temps au fil de l'eau
au fil du rêve au fil du vent
de seuil à seuil
de port à port
partir partir

séduis qui de toi prend distance

le luthier
l'orfèvre
le sourcier le chaman 

l'alouette en défi aux vautours comme aux hyènes

printemps à courte paille narguant ogres et censeurs

ne jamais s'agenouiller pour complaire au tyran

marchant
magnifie ton avance

qui coule de source
se rit de tout barrage

les méandres où tu t'es éclaboussé de fous rires

quand apparaissent les bourgeons le vert déjà est à l'ouvrage

la source, la poésie ne doivent se tarir la mer serait orpheline

tout courant d'air qui éternue provoque un tsunami

le poème de la mer s'exalte à marée haute

donne licence au poème d'être somnambule d'appéhender le rêve

l'oiseau-lyre sur la harpe éolienne

la parade amoureuse du tétras rend jaloux le soleil
l'oiseau-mouche dans l'oeil du gorille

les colibris porte-épée aux abords de l'orchidée

charité bien ordonnée commence par les autres

qui sort de son lit vite y retourne

infidélité mot d'évasion

devant la rose rougit le bouvreuil devant l'aurore s'empourpre la montagne

fredonner ce n'est jamais convaincre

lovée au creux du pétale par crainte de l'averse brutale
la minutie peureuse

ouvre la porte au courant d'air il a tellement besoin de grand large

de haut lignage ce qui survole sans jamais dévier du dessein

alouette pigeon ce n'est pas seulement une affaire de plumage

le corbeau la colombe en la nuit noire se confondent

sous la paupière à quoi pense le regard?

Icare, seulement pour l'envol

aiguise ton désir enflamme ton silence

le ramage n'est pas toujours à dédaigner 

préciosité, souvent superflue

de coeur à coeur sans jamais de détours

longtemps, toujours, le premier venu

espéré de l'horizon de tous les seuils

enchanter les serrures

à petits pas de vent à grands pas de tempête

au-delà des clochers s'habillent d'or les nues

tout mendiant devient prince à qui l'on offre un monde

la main tendue pour l'oiseau affamé recueille le murmure

foudres flammes fougères savent fusionner aux forêts
de leurs furtives ferveurs
le cygne tout en encolure floconnement neigeux 
battements d'aile puissants quand du plan liquide il décolle

les Transparents se parlent de trémière en trémière

le moulin à vent a lui aussi des ailes et sa farine est d'or

à fleur d'eau mouchète le poème

l'omble chevalier vigile de la montagne

ombre, poisson de l'esquive que l'on n'aperçoit que dans les eaux très pures

ne porte pas ombrage à qui te veut solaire

l'impérissable enfin à demeure

la nuit ne tombe pas elle vient sans se hâter embrasser le jardin
faire allumer les lampes

précéder et conduire

les roses noires dans les ténèbres conservent leur visage

que pèse une plume  sur une mer déchaînée ?

passeroses passiflores aérer le grillage 

le parfum a traversé la nuit sans faiblir au petit jour il n'a pas renié le domaine
senteur arôme odeur effluve le remugle relève de l'automne

de bonne heure avec les tisserandes

la source contient déjà la mer le poème l'épopée

l'ombre du papillon aussi est vagabonde

la poésie tisse sa toile sans asphyxier la pensée
caressé du regard le poème ne doit jamais ronronner

émerveiller tout aval

ne pas enfermer dans une armure le poème il se ferait ouragan

toute bastille son étendard son donjon à rejoindre

du sommet de la montagne comment t'apparaît le village ? 

dans toute prison le printemps agonise

la liberté n'est trop souvent hélas qu'une révolte vaine

renaissance lèvres avides printemps en fanfare

la fleur au fusil il n'y a plus de guerre les cartouches sont mouillées

les cerisiers en fleurs quand murmurent les jonquilles

tout verger se doit d'être accessible

ne se courber que pour cueillir une ombre

l'étincelle pour le feu qu'elle annonce

tout profil conquérant toute haleine charmeuse

au lieu d'amont juguler l'océan

ne jamais médire du printemps

le rossignol autant que les mésanges

l'instant des lèvres

une feuille qui tremble au bout d'un fil presque transparent mon coeur qui bat au rythme de celui de l'univers cette chance d'être encore vivant de participer du NOMBRE. 

Daniel ABEL.