07/09/2016

Chiures de mouches au plafond




















"Des haïkus beaucoup moins formalistes que dans la poésie japonaise. Il s’agit là de la vie même, qu’il faut alpaguer au passage, dans le filet des mots. Il s’agit aussi des quatre saisons, qui sont cinq, esquissées à grands traits, entre cette douce paresse qui revient souvent et la marche avec sac à dos. Depuis le moineau du soir, en passant par les éclairs de chaleur, les parapluie retournés de l’automne, jusqu’à la pluie d’hiver. Très souvent le poème zoome, partant du monde pour arriver au poète." 
(Après-lire de Guy Allix)




04/07/2016

Daniel Biga, la vie comme un collage

Daniel Biga à la rencontre de ses lecteurs à la librairie de Montfort-sur-Meu (35) en juin 2015 à l'invitation de Jean-Pascal Dubost et de l'association Dixit Poétic.             (Photo Ouest-France).

Poésie

En 1969, dans le monde feutré de la poésie, ses Oiseaux Mohicans eurent l’effet d’une bombe. Daniel Biga s’y affirmait comme un poète original, contestataire, insolent mais aussi terriblement solitaire. Le seul poète à parler le langage des jeunes de Mai 68.

En fait, le recueil, qui fut suivi du magnifique Kilroy was here en 1972, avait été écrit bien avant les évènements et publié à Nice en autoédition dès 1966. Le livre traduisait d’une manière lumineuse l’état d’esprit d’une époque en pleine effervescence. La riche personnalité de Biga, son goût de la révolte, ses délires, son style percutant, sa tristesse aussi… tout cela se mariait admirablement avec la sensibilité d'alors.

Lorsqu’il commence à écrire, Daniel Biga est un peintre affilié à la très explosive Ecole de Nice. Liée au Pop art, son œuvre artistique est à la fois critique (de la société de consommation qui est en train de s’installer) et admirative. « On venait de la guerre, m’a-t-il expliqué un jour, c’était merveilleux de voir apparaître tous ces objets, toutes ces couleurs… Ces ambivalences m’intéressent. »

Au moment où ses travaux commencent à se vendre, il arrête progressivement de peindre, «sans grande douleur », avoue-t-il, et se retire pendant deux ans dans la montagne d’Amirat.  « J’ai toujours eu des périodes contradictoires : des moments très apaisés et d’autres, aussi, où j’avais envie de casser les choses. »



En 1969, en reprenant le manuscrit des Oiseaux Mohicans, les éditions Saint-Germain-des-Près imaginèrent un slogan qui fit mouche : « Daniel Biga, le seul poète rescapé de mai 68 ». Un mythe était né. Et c’est vrai que ces Oiseaux Mohicans reflètent comme aucun autre livre l’innocence, la fantaisie et la révolte joyeuse d’une génération.

Biga est aussitôt devenu le « porte-parole » d’une pensée, d’une manière d’être et d’un art de vivre qui voulait mettre l’imagination au pouvoir. Ce que souligne bien Pierre Tilman, un compagnon de la première heure : « Les poèmes des Oiseaux Mohicans sont ceux des années en pagaille, ouvertes et généreuses. Ils parlent une langue commune à tous ces garçons et ces filles qui prennent à ce moment-là conscience de ce qu’ils sont et de la force de changement qu’ils incarnent. »
Ce livre n’a pas pris une ride, il donne toujours autant « envie de vivre ».
L’œuvre foisonnante de Daniel Biga apparaît aujourd’hui comme une des plus originales de cette génération qui, née vers 1940, a connu la guerre d’Algérie puis a inventé de stimulantes utopies avant d’adopter, avec le temps, une vision plus sereine des choses.

Au fil des ans, sa passion pour l’écriture s'est renforcée. L’utilisation du collage verbal lui permet d’exprimer tout ce qui bouillonne en lui et d’adopter un style vivant. « Ma vie est un collage, m’a-t-il confié. J’ai fait 36 métiers et j’espère que maintenant l’esprit s’est stabilisé. »

Aujourd’hui, le Niçois reste un véritable électron libre, en marge du milieu littéraire et des convenances sociales. Son écriture a pris de l’ampleur mais Biga a conservé sa liberté de ton et son esprit nomade. Il continue de publier de très beaux livres. Mine de rien, il est l’un des grands de la poésie vivante. Son influence est indéniable.

Désormais, le climat est plutôt à l’éloge des joies ordinaires, aux textes courts en prose, mais Biga n’en dédaigne pas pour autant les mélanges de genres. Il aime explorer son quotidien avec une grande liberté d’invention. Il aime mixer les mots et les rythmes, avec une verve formidable et une joie d’écriture unique.
Il ne dédaigne pas non plus s’adonner au plaisir du haïku, avec une parfaite réussite :

dans la forêt givrée
pas un cri pas un chant
quel froid !

*
broof !... broof !... broof !.. 
ce n’est que le chat
qui tousse

*
 j’avance dans la rafale
bouche ouverte
croquant les flocons 

*

la pie
sur le chêne m’engueule
insolente superbe


Daniel Biga reste avant tout un rebelle. Il n’a jamais cessé de faire ce qui l’intéressait. « A tord ou à raison, m’a-t-il dit un jour, je continue à fonctionner de la même façon. J’ai toujours eu de la difficulté à me plier. » Il possède une créativité hors du commun. Celle d’un touche-à-tout qui a alterné des œuvres où défilent, dans un style direct et incisif, les formes changeantes du monde urbain ; et d’autres où la poésie est écrite au rythme de la marche. « La poésie, aime-t-il à dire, réside aussi dans la promenade. »
Daniel Biga n’a rien perdu de son souffle. Un sacré souffle.

Bruno SOURDIN.



Quelques titres:
Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale, le Castor Astral, 2003.
La Poé-vie de Daniel Biga, textes réunis par Christian Bulting, éditions Gros Textes, 2005.
Le sentier qui serpente, haïku de voyages et des quatre saisons, édition Tarabuste, 2015.

03/07/2016

Isigny est un cauchemar


Polar

En juin 1944, Herman est un soldat allemand de 18 ans en garnison à Isigny-sur-Mer. La guerre n’est pas du tout son domaine. Il tombe amoureux de Jeanne,  juste avant le Débarquement. Un amour interdit et impossible.
Cinquante ans plus tard, à Berlin, il croit reconnaître l’image de Jeanne dans un reportage à la télé. Il veut revoir cette femme qu’il n’a jamais oubliée et qu’il aime toujours secrètement. Ce sera son premier voyage depuis la chute du Mur.

Isigny est une petite ville normande séduisante, réputée pour son beurre, ses fromages, ses moules et ses caramels. Une petite ville tranquille qui n’a pas été épargnée par le bruit et la fureur des combats de 1944. « Le diable avait mis les deux pieds au paradis », résume Jean-Noël Levavasseur, qui connaît tout de sa ville, aussi bien ses attraits que sa part d’ombre.
Isigny prédispose au dédoublement. 

A peine débarqué, Herman, qui a gardé le goût de l’inconnu et de l’aventure, y renoue avec les feux de l’enfer. Jeanne, son amoureuse de l’été 44, est morte depuis 10 ans. Marie-France, la fille de Jeanne, se trouve mêlée, sans le savoir, à un trafic de drogue qui va dégénérer. 
Herman arrivera-t-il à temps pour la tirer de ce cauchemar diabolique ? Son chemin va croiser celui d’un chanteur raté et de deux truands sans scrupules, le Petit Tonio et Le Shérif, sombre ordure à la carrure de déménageur et pas la moindre trace d’intelligence. Et la fin de l’aventure est terrifiante. 

Jean-Noël Levavasseur

Maître du frisson venu de Normandie, Jean-Noël Levavasseur s’emploie, avec délectation, dans ce très sombre Herman dans les dunes, à décrire les noirceurs de l’âme humaine, la haine, le désespoir, la vengeance et la lâcheté, qui est plus forte que tout.
Cinquante ans plus tard, dans les dunes d’Isigny, Herman a retrouvé les tourments et les splendeurs de l’enfer.

B.S.



Herman dans les dunes, de Jean-Noël Levavasseur, édition Goater Noir.





07/04/2016

Zéno Bianu, le passeur habité

Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard


Entre deux rêves, entre la vie et la mort, Zéno Bianu dévore son siècle à belles dents. Il jubile, il sème, il allume des brasiers. Il marche en éclaireur, c’est un homme habité, il se démultiplie mais il n’adhère à aucun credo. Dans le sillage du Grand jeu, il a arpenté « les pays sombres de l’esprit » et il s’est imprégné de spiritualité orientale. Comme Roger Gilbert-Lecomte, il a fait le choix du vertige et a osé regarder le soleil en face :

fugitif
en apnée foudroyante
tu dérives
par la rue de derrière les murs
pour rejoindre
le chemin de vie des morts

La poésie de Zéno Bianu est ouverte au monde, elle se module à l’écoute des turbulences et des tremblements de la planète : de Venise à New York, de Paris à Bénarès la lumineuse, où coule le Gange, « fleuve des premiers et derniers soupirs » :

vers la source je remonte
vers ma source de haute altitude
vers mon glacier d’origine
au-delà des torrents du tumulte
malgré les ensablements
malgré les barrages
je remonte en amont
vers le cristal premier

Né à Paris en 1950, Zéno Bianu est un poète majeur d’aujourd’hui. Il fut, aux côtés de Michel Bulteau et de Matthieu Messagier, l’un des signataires du Manifeste électrique aux paupières de jupes qui secoua le monde poétique des années 70. Passionné par les écritures « à haute voix », il a suivi une trajectoire singulière et inévitable aux frontières de la poésie, du théâtre et du récital-jazz. Ses poèmes entrent volontiers en résonance avec la pulsation du jazz, il sait comme personne dire les fulgurances de Thelonious Monk, « ses pas de danse au bord du vide », ou se laisser submerger par la présence incroyable du saxophone de John Coltrane, « gisant vertical / guetteur d’étoiles filantes / porté par la grâce et la mort ».
Bouleversé à 18 ans par la lecture d’Antonin Artaud, qui lui révèle le pouvoir d’invocation du poème, Zéno Bianu  ouvre mille espaces aimantés pour lui faire écho et faire revivre le chant de la langue. Sa poésie nous traverse et nous parle au plus profond de nous. Elle nous est infiniment proche.

Bruno Sourdin







A l’occasion ses 50 ans, la collection Poésie/Gallimard rassemble deux ouvrages de Zéno Bianu, Infiniment proche et Le désespoir n’existe pas. Avec une magnifique préface d’Alain Borer : « Au fond, Zéno Bianu est un poète nucléaire. Contemporain de la physique atomique. Passé de l’électrique au nucléaire. »





De son côté, Le Castor Astral fait paraître Satori express, un beau livre qui revisite « une certaine tradition de l’éloge » (d’Artaud à Kerouac, de Gilbert-Lecomte à Coltrane) et de l’hommage aux lieux « électifs », comme New York et Bénares.







03/04/2016

"Je suis revenu au Quartier / Comme au temps de ma jeunesse"

Yannis Livadas, Gary Cummiskey, Bruno Sourdin  

1er avril 2016, rencontre fraternelle au Café de l'Arbalète,  à Paris au coeur du monde. Du monde entier au coeur du monde, comme dans un poème élastique de Blaise Cendrars.

                                                                                                                                                                 Photo Hugo Sourdin



27/03/2016

L'air d'Amsterdam

                                                                                                                                                           (Photo Lilyane Girardeau)





Singel

Vieil homme rouge
Grignote le dernier champignon sacré
Chilum de Pondichéry

Bloemgracht

Jeune dieu cherche Aurore dans la rue des fleurs
Flamands roses sèchent à la fenêtre
Peuple blanc interroge la souris
Cobra mange la pomme de tranquillité

Reguliergracht

Paix et murmure dans le béguinage
Le corbeau courtise la mésange
Ondes amoureuses sous les sept ponts de Reguliergracht
Cactus et conspiration Het Parool
Femmes contre l’Apartheid

Leidsegracht

Aube d’or rencontre Araignée
Et fait sa première dépression nerveuse
Dérive

Brouwersgracht

Une voix parle à l’arrêt du bus
Révèle le dernier secret nucléaire
Fume l’herbe

Je suis ce que tu serras
Ce que tu es je l’ai été

Keizergracht

Nuages de perles grises et vertes
Canetons glissent
Chez Hope

Herengracht

Vieux canal devient transparent
J’entends tous les pas qui ont martelé le sol
Depuis de siècles
Aurore n’est plus là
Et n’y sera sans doute jamais plus

Prinsengracht

Laveur de vitres rêve d’un jardin parisien
Pleine lune
La vie est une bicyclette
Ormes

Montrez vos blessures

Pluie d'Amsterdam


Pluie de novembre, tourne la tête vers moi, je commence à te connaître
Quelle belle journée, pluie d’Amsterdam, lèche doucement le vieux quai
Feuillette les journaux, prends-moi la main, force-moi à tout te raconter

Oui, la vie est là, simple et tranquille
Ne me quitte pas de l’automne, caresse-moi la tête, pluie d’Amsterdam
Ne m’abandonne pas, ton insouciance est parfaite

Je rentre lentement dans l’air mouillé
Une grande paix fraîche tombe sur le canal

De l’autre côté de l’Amstel


                                   (Photos Lilyane Girardeau)