26/07/2020

Sables

















On marche ici
ébloui
sur la plus belle des peaux

écorce secrète
du sensible

à marée basse

on sent ici
battre
la houle du monde

frère
et disciple
des sables

nulle part où aller
on embrasse la terre

s’arrêter regarder
profondément

respirer le ciel
et tout se met en ordre

grand rythme

l’étoile promise
maintenue
dans l’oubli des nerfs

l’incandescence
c’est maintenant


Bruno SOURDIN


(sur la plage du Crotoy
dans les pas d’Alfred Manessier)

à Francine










08/06/2020

Pete Winslow le poète de San Francisco qui aimait les moissonneuses rouillées



Pete Winslow          (photo Christa Fleischmann) 


Malgré le fait qu’il ait été publié par City Lights, on l’a un peu oublié aujourd’hui. Peter Winslow était originaire de Seattle et était venu s’installer en Californie dans les années 60. Il travailla comme journaliste à l’Independent de Livermore. Il est mort très jeune en 1972, à 38 ans, des suites d’une opération.
Il avait publié plusieurs volumes de poésie, dont les principaux sont Mummy Tapes (Medusa Press, 1971) et A daisy in the memory of a shark (City Lights, 1973).
Au sein du groupe surréaliste de San Francisco, son mentor était Philip Lamantia, dont André Breton, en exil à New York en 1943, avait salué jadis le génie précoce : « une voix comme il s’en élève une fois par siècle ». Winslow, qui adorait les dadaistes et les peintres surréalistes, a entretenu avec Lamantia une correspondance fournie. Les deux hommes passaient beaucoup de temps ensemble. Winslow était aussi un grand admirateur de Kenneth Rexroth. 
Il avait l’habitude de lire ses poèmes dans les cafés de North Beach et il était devenu, comme Bob Kaufman, ruth weiss ou Richard Brautigan, une figure de la scène Beat locale. Comme Philip Lamantia, et à sa suite, il apparaît aujourd’hui comme un des maillons entre le mouvement surréaliste et les écrivains Beats. 
La poésie de Pete Winslow est très surprenante. Drôle, originale, cocasse et fiévreuse. C’est une lumière vive, un fatras d’histoires sans suite, quelques grains de pur bonheur. 
Un portrait de Christa Fleischmann nous le montre deux ans avant sa mort. Il semble en pleine forme, enjoué, amusant. Ce cliché me touche beaucoup. C’est comme si c’était l’image d’un vieil ami passé comme un météore dans le ciel de la poésie et que l’on regrette de ne pas avoir connu.

Bruno SOURDIN.

 
"A daisy in the memory of a shark"

Bandelettes de momie

Esquissant le sourire d’un acrobate qui a envie de pisser
Je pris l’autoroute vers l’Ohio au volant d’une moissonneuse rouillée
Salué par des policiers qui pensèrent que j’étais le dieu protecteur du grain

Mes bagages arrivèrent plus tard
Des arbres minuscules des bandages de momie deux ou trois disques sans pochette
Et un désir frappant dans sa boite comme un mandrill


La moitié de ma vie est passée 

Je cligne des yeux et la moitié de ma vie est passée
Néanmoins je fais toujours des projets
Dans un instant je clignerai encore des yeux
Mes yeux sont déjà mi-clos
Comme les vignes sont lourdes cette année
Comme les vins que l’on consomme sans payer sont grisants
L’océan de vin la mer la rivière le filet d’eau
La goutte
Dans laquelle se reflète une tour
Une jungle de vignes grimpantes sur les côtés
Peut-être pourrais-je visiter un cri
Grimper l’escalier en colimaçon à ses racines
Et mettre en place des tâches ménagères juste avant l’agonie
Si j’avais assez de temps devant moi
Je pourrais chercher la pierre philosophale
M’écorcher les yeux sur des livres dont un mot sur trois est caché
Ou bien pourrais-je entrer en amour
Comme un tourbillon gardé dans une boîte doublée de velours
Mais le dernier clin d’œil est sur moi
Ils exigent une comptabilité complète de mes péchés pour les dossiers de leur paradis
Ils m’ont envoyé le mien avec des vrilles ondulantes sans vie
A l’endroit où je m’assieds sur une pierre érodée par des vagues sèches
Pour un instant d’éternité
Puis je regarde autour de moi de surprenants visages qui sourient


Ouragan Fred

Un type est venu à cheval
Gueulant au mégaphone que les tortues arrivaient
Nous avons dit bon et alors
Il nous a raconté qu’elles avaient mangé les meubles
Bu l’essence des voitures
Accumulé les factures de téléphone et laissé les lumières allumées toute la journée
Nous nous sommes préparés au pire
Et comme on pouvait s’y attendre elles sont venues par millions
Sortant de l’autoroute
Mangeant les poignées de portes et buvant de l’essence
Désirant seulement être aimées

Nous leur avons donné de l’amour les avons hébergées dans nos maisons
Les avons laissé manger et boire ce qu’elles voulaient
Les avons laissé dormir avec nos filles
Et à la fin elles sont retournées dans les marais
Tout le monde a mis la main à la pâte pour nettoyer le bazar
Nous avons récuré soigneusement les crottes des tortues 
Jusqu’à ce que la ville redevienne comme avant
Maintenant il n’y a plus que les enfants avec leur carapace sur le dos
Qui nous rappellent l’Ouragan Fred


(traduit par Bruno Sourdin)





Lire aussi :

Sur Philip Lamantia :

Philip Lamantia : Révélations d’un jeune surréaliste, editions Jacques Brémond, 1996
Anthologie des poètes surréalistes américains, présentée et traduite par Jean-Jacques Celly, éditions Jacques Brémond, 2002.

29/05/2020

Satprem dans l'enfer des enfers




 Bernard Enginger (qui deviendra plus tard Satprem) a 19 ans en 1943 lorsqu’il s’engage dans la Résistance. En 1945, à sa sortie du camp de Mauthausen où il a été déporté, c’est un homme dévasté, « brutalisé pour toujours ». Cet épisode terrible de sa jeunesse est extrêmement important pour comprendre la suite de son parcours.
« Quand on sort de là, il y a beaucoup de choses qu’on ne peut plus faire, qu’on ne peut plus être. Alors on vit quelque chose d’impossible – il y a une humanité en nous qui est détruite. On ne peut pas avoir vécu cela et reprendre les gestes d’hier, aimer, vivre, dormir comme si rien ne s’était passé. Il reste une sorte de trou dans le cœur et une soif d’une autre grandeur qui vienne racheter cette inexpiable faute qu’on a commise contre nous, contre l’homme. »

Satprem dira lui-même qu’enfant, il ne se sentait bien que lorsqu’il était en mer, lorsqu’il naviguait sur son voilier, qu’il n’y avait plus que le vent, la vague et plus du tout de « moi ». Il était né à Paris mais sa famille avait des attaches en Bretagne, à Saint-Pierre-Quiberon. « Ma première étape, c’est au bord de la mer : un enfant qui regarde l’espace » (1).

En rupture avec son père et admiratif de l’engagement de Marthe sa cousine, « patriote fervente et guerrière dans l’âme », Bernard se jette dans la clandestinité à partir de mai 1943. C’est ce que révèle David Aimé dans un livre fort bien documenté, Satprem résistant, qui apporte un éclairage décisif. Bernard est révolté par l’occupation nazie et par les images d’un Hitler vociférant devant une foule enthousiaste, bras tendus, qui brandit des drapeaux à croix gammée. Il est totalement indigné. « Bernard annonce alors à son père qu’il s’engage dans la Résistance ; ce dernier désapprouve violemment son fils et l’exclut de la famille. » 

A 19 ans, il entre dans le mouvement de résistance Turma-Vengeance et prend le pseudo de Franck François. Missions de renseignements dans la région de Bordeaux, agent de contre-espionnage, agent d’évasion… « Bernard effectuera de nombreux allers-retours entre Paris et Bordeaux, où lui furent confiés des transports d’explosifs par le train pour les livrer aux combattants », précise David Aimé. 

Mais le 5 novembre 1943, il est arrêté par la Gestapo. Il est questionné et probablement torturé mais restera silencieux. En décembre, il est acheminé à Paris et incarcéré à la prison de Fresnes. « Trois fois durant sa détention, Bernard fut conduit en fourgon à des interrogatoires de la Gestapo, rue des Saussaies. » Il n’a pas parlé.

Puis c’est la déportation. D’abord dans le camp d’internement de Royallieu à Compiègne. Numéro de prisonnier : 1388622. Le 22 janvier 1944, on le fait monter dans un convoi pour Buchenwald, où il arrive transi de froid. Injures, coups, morsures, coups de schlague des SS et chiens… Il porte le matricule 41495. « Sales, pouilleux et pas lavés, pas rasés, sentant la merde, couverts de plaies purulentes, c’est ainsi que vivaient les prisonniers dans le petit camp », témoigne un ancien déporté.

C’est l’horreur. Bernard a 20 ans. Il restera 29 jours dans le block 57. Les prisonniers vivaient sur des panneaux en planches « entassés à dix ou douze, tout le temps, couchés sur le flanc parce qu’il était impossible de se mettre autrement, tête-bêche même pour occuper le moins de place possible ».
Puis il est déporté à Mauthausen le 25 février 1944. Il devient le numéro 53766. Déshumanisé. Il ne peut plus utiliser son identité : Bernard Enginger.

Les conditions de vie sont inhumaines. Mauthausen est un des camps nazis les plus durs et les plus meurtriers. David Aimé décrit l’horreur : « Hiver comme été, pendant au moins dix heures, avec une interruption de trois-quarts d’heure pour manger, debout, une soupe de rutabagas, les prisonniers devaient casser d’énormes blocs de granit avec marteaux piqueurs, marteaux et barres à mine, sous un soleil brûlant, avec une poussière opaque, ou sous la pluie et dans la boue, dans la neige en hiver. Puis transporter les blocs cassés sur des brancards, sans jamais s’arrêter, poursuivis sans cesse par les hurlements des kapos, sous les coups de manche de pelle et de nerfs de bœuf. »

Il ne faut pas perdre sa mémoire. Certains prisonniers récitent de la poésie à mi-voix pour garder leur dignité. C’est le cas de Bernard.
En mars, il est affecté au camp de Steyr pour la fabrication de pièces de mitrailleuses, de moteurs de camions et d’avions. Les conditions de travail sont exténuantes. Et le 17 mars, il est transféré au kommando de Gusen II, « l’enfer des enfers ». C’est effroyable. Explication de David Aimé : « Gusen II n’est comparable à aucun autre camp, allant bien au-delà de la folie, de l’horreur. Ici, ce sont les assassins qui gouvernent ; la situation sociale est fonction du nombre de coups distribués ; plus on tue, plus on monte en grade. »

Le 5 mai 1945, les rescapés sont libérés par l’armée américaine. Bernard a 22 ans. Il revient de l’enfer avec le typhus, à bout de force, tremblant de fièvre. Il ne pèse plus que 25 kilos. Rentré à Paris en avion, il est hospitalisé en urgence. Il est anéanti, dévasté. Bien plus tard, il avouera : « J’ai eu quelques années, là, très difficiles, à savoir si j’allais réussir à survivre ou pas. » Les camps l’ont dépouillé de toute son éducation occidentale, de la mort, de la peur, de « l’horrible chose humaine »« Toute ma vie, et très tôt, j’ai touché le grand arrachement des choses humaines – j’ai été dévasté. Mais cela m’a rendu encore plus profondément humain avec un cri si fort, si poignant et brûlant pour trouver l’issue vraie, terrestre, de cette grande misère. »

Quatre mois seulement après son retour, il se heurte immédiatement à son père, « qui lui demande de trouver du travail » « A cet instant, ajoute David Aimé, il sait qu’il ne pourra se faire comprendre de son père et décide de partir pour l’Egypte. » Puis il s’inscrit à l’Ecole coloniale et est autorisé à quitter Paris et à accompagner et seconder un cousin qui avait été nommé gouverneur des Etablissements français dans l’Inde. C’est ainsi qu’il débarque à Pondichéry. 



C’est à Pondichéry qu’un regard a fait basculer sa vie. Le regard (ce qu’en Inde on appelle le darshan) de Sri Aurobindo. Tout d’un coup, il a eu le sentiment de rencontrer « un être comme je n’en avais jamais rencontré sur la terre », un être qui incarnait l’immensité, « ce que j’avais vécu au large quand j’étais en bateau ». « Et c’est ça qui me regardait. »

Au bout de trois ans, Bernard démissionne. Il avait encore besoin d’aventures terrestres, aventures qu’il va trouver en Guyane, dans la forêt vierge, au Brésil, en Afrique et puis à nouveau en Inde, où il va vivre sur les routes, de Ceylan à l’Himalaya, en sannyasin, en moine mendiant qui a renoncé à tout.

Mais l’enfant sauvage pense toujours à ce regard. Il a 30 ans. Il revient à Pondichéry, le lieu où il va enfin renaître. Sri Aurobindo s’en est allé. Reste Mère (Mirra Alfassa), la compagne de ce sage hors normes, visionnaire de l’évolution. Elle va lui donner son nom, Satprem, qui signifie en sanskrit « celui qui aime vraiment ». Vérité et Amour. Mère cherche le secret du passage à la prochaine espèce qui supplantera l’homme, comme l’homme un jour a supplanté les singes. Satprem sera son confident pendant près de 20 ans et le scribe de son exploration, de ce travail qui consiste à faire descendre l’esprit (Aurobindo disait « le supramental ») dans les cellules du corps. L’aventure ultime.

Bruno SOURDIN.

Satprem résistant, de David Aimé, éditions Banyan, 2015.



Satprem et Sujata
Sujata Nahar a été élevée à Shantiniketan, par le grand poète bengali, Rabindranath Tagore. Elle est arrivée à l’ashram de Pondichéry, à l’âge de 9 ans, emmenée par son père qui venait de perdre sa femme. Elle n’a plus quitté Mère, qui était devenue sa véritable mère. Elle a écrit plusieurs livres sur elle.
Puis elle est devenue la compagne de Satprem, sa shakti. « C’est la femme qui est la réalisatrice, pensait fortement Satprem. Celle qui met les choses dans la matière. L’homme s’en va facilement dans ses rêves, ses philosophies, ses histoires, mais s’il n’y a pas une femme à côté de lui pour le tirer, pour l’aider à incarner son idéal, il reste à rêver. C’est elle qui a le courage, beaucoup plus que l’homme. Surtout dans ce yoga du corps. » « Je n’ai jamais compris, ajoutait-il, qu’on puisse avoir une réalisation complète sans avoir près de soi ce qu’on appelle en Inde une shakti. »
Satprem quitta son corps le 9 avril 2007, Sujata un mois après lui. 

 
Sujata et Satprem.


« Satprem. Trajectoire d’une étoile »
Un poème de Francine Manhaeve rend hommage à Satprem:

 “Vérité et Amour”,
c’est ainsi qu’il résonne.
Naissance au temps prévu
aux bras de la Terre-Mère.
Début de vie tragique,
quand à l’orée du bois
l’attendait l’ennemi.
Son visage juvénile
n’a point brisé le coeur
de ces geôliers sans grâce
n’écoutant que la haine.
La fougue de sa jeunesse
lui donnait tant d’audace !
La lumière de son âme
lui indiqua la Voie.
Son voyage intérieur,
dans un corps décharné,
brisa enfin ses chaînes.
L’Inde lui tendit les bras
et ce pays divin
embrasa son désir.
Dans un sursaut d’amour
pour celle qui fut sa “douce”,
il aima Sujata.
La profondeur de l’être
lui emboîta le pas
et laissa sur le sable
les traces d’un homme libre…





« Une sorte d’Inde absolue »
Dans son anthologie de la poésie indienne (2), Zéno Bianu a eu l’excellente idée de convoquer Satprem, « aventurier des confins de l’esprit, penseur d’un changement radical », qui, pour lui, « incarne une sorte d’Inde absolue ». Magnifique formule. Il donne à lire deux poèmes de Satprem, extraits de La clef des contes, (3), dont cette Chanson du Bout du Monde:

« J’ai aimé
J’ai aimé tant de choses qui passent

J’ai aimé le grand vent
et le ressac
et l’oiseau libre  sur son rocher
J’ai aimé ce tendre visage
et cette mère comme le large
j’ai aimé
j’ai aimé tant de choses qui passent

Mais le vent me disait autre chose
et ce visage me souriait d’ailleurs
et cet oiseau volait par mon cœur
depuis
depuis des âges

J’ai aimé
J’ai aimé tant d’infortunes
Et promené un chagrin comme les âges

Et j’ai aimé enfin
ce qui battait dans mon cœur
partout
ce qui chantait dans mes chagrins
partout
ce qui souriait dans tout
J’ai aimé Toi qui es mon voyage
et mon grand large
et mon océan au bout des peines
et des chemins

O Toi, mon oiseau
si vieux 
si chantant toujours
je ne savais pas
je ne savais pas
que je t’aimais toujours
depuis toujours

Tu es mon ciel et mon enfer
et ma joie et ma peine
et ce qui chante toujours-toujours

Avec un cri aussi
de ne pas t’avoir aimé toujours
de n’avoir pas su
ce que je savais depuis des âges
avec les rochers et le ressac
et le n’importe quoi
qui passe
qui passe
qui est toujours »


  


(1)  Sept jours en Inde avec Satprem, propos recueillis par Frédéric de Towarnicki, éditions Robert Laffont, 1982.
(2)  Un feu au coeur du vent. Trésor de la poésie indienne, des Védas au XXIe siècle, Poésie/Gallimard, 2020.
(3)  Satprem : La clef des contes, éditions Robert Laffont, 1997.



26/05/2020

André Velter danse au cabaret de l'univers


                                                             Photo Sophie Nauleau


Le poète André Velter est un grand voyageur. Né dans les Ardennes, il partage avec Arthur Rimbaud, son illustre devancier, un goût immodéré pour les grands espaces et pour la vie nomade. De Paris à Lhassa, de Sils-Maria à Chidambaram, il passe une grande partie de sa vie sur les routes. Samarkand, Rishikesh, Katmandou, Lahore…

« Combien de fois ai-je psalmodié Guadalquivir,
Babylone, Nichapour, Maïmana, Guadalajara ?
Combien de fois le chemin
a-t-il dévié sa course
au seul écho de Trébizonde, de Bénarès,
de Sukothaï ou de Séville ? »

Ivre de l’univers, il a été le premier poète français à cheminer à plus à 5000 mètres d’altitude et il en a ramené un grand livre, Le Haut-Pays, le poème du Tibet et de l’Himalaya. Son oeuvre est une stimulante invitation à partir sur les routes, à respirer plus profondément et à chambouler les idées reçues.

« Tout est départ.
Du mouvement il n’y a pas à démordre.
Du mouvement dans l’azur ou l’asphalte, les volcans ou les glaces.
Le moindre geste a semé des étoiles sur la terre. »

Le voyage est pour lui une nécessité vitale. C’est l’appel de l’ailleurs, la jubilation, l’inattendu, l’enthousiasme. Une ivresse sacrée. 
S’échapper mais rester lucide car aucun pays n’est pas un havre idéal : « La bêtise, l’agression, la laideur programmée y sont à l’oeuvre comme partout. » Partout flotte l’image du despote, partout est installé le règne du Père Ubu : « On n’entend qu’anathèmes ou menaces, vociférations de barbus, aboiements de miliciens. Les marchands empochent et se taisent. Les nantis soupirent et se terrent. Les Etats déroulent leurs barbelés. »

La poésie, dit André Velter, ne peut être coupée du réel. Mais dans le chaos du monde, l’important est de trouver sa ligne de crête. L’important, lorsqu’on aime la vie, est de partir.

« La poésie est sursaut d’adolescence à jamais. Désir sans frein. Vitesse. Vertige. Frénésie de départ.
Comme un galop dans le sang. Comme un soleil à la bouche.
Et l’infini qui se donne en partage… »

Vivre sa vie en dansant. Comme à Chidambaram, dans le Tamil Nadu, où Shiva Nataraja effectue sa danse cosmique :

« Danse Shiva danse,
jusqu’à n’être plus qu’un peu de feu sans ombre,
souffle pur de l’univers tout entier
réaccordé, accordé, accordé, réaccordé… »

Etre toujours en partance. Toujours en éveil. Et rester fidèle en amitié. Voici Abidine Dino, le peintre turc, maître de la calligraphie onirique :

« Avec toi
j’ai couru Istanbul
Constantinople
et même un peu Byzance.
Il n’y avait qu’à t’écouter. 
(…)
Rome Paris Antibes
le champ est libre entre tes mains,
tu peins comme dansent les soufis
ivre de mouvement et d’étoiles
en jetant des fleurs à la nuit.
(…)
Abidine, tu as créé
un créateur sans exemple,
engagé dans le siècle
arpenteur de légendes
sourcier de la parfaite chance

et calligraphe de la rose des sables. »

Voici Ernest  Pignon-Ernest et ses images éphémères et puissantes apposées sur les murs des cités :
« Ernest Pignon-Ernest a pris ses marques en extérieur. A l’air libre. Sur les façades. Les devantures. Les frontons.
Ses marges de manœuvre s’ouvrent au cœur des villes. A hauteur d’homme. De balustre. De fournil. De fenêtre ou de soupirail. »

Voici Marie-José Lamothe, la traductrice passionnée du poète-ermite tibétain Milarepa, si lumineuse, si érudite. Lorsqu’il a appris qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre, un matin de février 1998, André Velter n’a plus voulu ajouter une page « au manuscrit qu’elle avait lu », ni modifier le titre, La vie en dansant 
« Etre au monde en dansant relevait d’un défi joyeux, insouciant. C’est aujourd’hui un pari douloureux, terrifiant, pas assez risqué à mon goût : une danse de mort pas à pas portée dans l’ombre d’une danse de vie. »

Dans le recueil suivant, Au Cabaret de l’éphémère, André Velter nous donne rendez-vous, à l’étape du soir, avec un compagnon qui est de presque tous les voyages : le grand poète persan du XIe siècle, Omar Khayyam.« Il connaît la carte du ciel mieux que celle de la terre et le vide des espaces infinis l’a toujours moins effrayé que les ravages des mercenaires, l’arrogance des puissants ou la vindicte des dévots. »
Par-delà les siècles, leur rencontre s’impose : « le culte du plaisir présent, de la beauté incarnée, du vin qui réconforte, qui réjouit, qui ouvre les portes insoupçonnées de l’esprit et des rêves éveillés. »
Une même  lucidité, un même désespoir gai, un goût commun pour le chant, la poésie à voix haute. Omar Khayyam, le sage de Nichapour, est bien un de ses compagnons parmi les plus fidèles :

« la tête dans les étoiles
tu as le diable au corps

tu penses à l’homme de Nichapour
à l’astronome
qui ne croyait pas au ciel
au poète de la douce ivresse
du fort désir
qui ne s’encombrait pas de dieu

qui ne s’encombrait pas de dieu

au cabaret il mettait les voiles
avec tant d’insouciance
qu’on aurait dit 
le grand bonheur la chance
à la barbe des dévots

à la barbe des dévots »

Comme chez Khayyam, il y a chez Velter à la fois un tempérament de révolte contre les iniquités de notre monde et une invitation résolue au carpe diem : 

« Comme l’eau du fleuve et le vent du désert,
Une journée de plus quitte le compte de mes jours ;
Mais il est deux journées qui ne me soucient guère :
Celle qui vient de passer et celle demain qui passera. »

La vie est courte et il faut se dépêcher d’en jouir. Une mélancolie épicurienne qui se double d’une liberté d’esprit absolue. Une poésie de très haute altitude.

Bruno SOURDIN.

La vie en dansant, suivi de Au Cabaret de l’éphémère et de Avec un peu plus de ciel,d’André Velter, Poésie/Gallimard, 2020.