08/06/2026

Ces soirs que Han Kang a rangés dans son tiroir

 



Han Kang                                                                                                                                         DR

En décernant le prix Nobel de littérature 2024 à Han Kang, une Sud-Coréenne de 53 ans, les jurés de Stockholm ont touché juste, en révélant aux lecteurs du monde entier une auteure envoûtante, dont l’oeuvre est nourrie aussi bien de rêves poétiques que de cauchemars traumatiques. Coup de projecteur sur une écriture bouleversante, tantôt paisible, tantôt douloureuse.

 

« Un soir

Tard, je

Regardais la fumée monter

De mon bol de riz blanc.

Je compris

Que quelque chose s’en allait à jamais. »

 

Après la réception de son prix Nobel, Han Kang a raconté que, lorsqu’elle était enfant, ses livres, tous ses livres étaient ses amis. Elle a beaucoup déménagé et changé d’école, mais quand elle rentrait à la maison, elle se sentait protégée par tous les livres. « Mon père est lui aussi écrivain, et le plus important pour moi, cest que jai grandi entourée de livres, car ma maison était comme une petite bibliothèque. Nous n’étions pas riches et nous navions pas de meubles convenables. Juste des livres. Des fenêtres, des portes et des livres. Cest ainsi que jai pu explorer tous les livres qui me faisaient envie. »

 

Elle a toujours adoré lire mais ce n’est pas cela qui l’a décidée à devenir écrivaine, la profession de son père non plus. Elle dit que « c’était tout à fait personnel » et elle cite ce souvenir fondateur: « Je me souviens qu'à 14 ans, je lisais une nouvelle. C'était en hiver et dans cette nouvelle, un jeune homme jetait de la sciure de bois dans le poêle, la flamme s'est allumée et une lueur a brillé dans ses yeux. Il y avait quelque chose de magique et je pouvais sentir la chaleur et le rouge de la flamme sur ma peau. C'est après cette expérience magique que j'ai décidé de devenir écrivaine. »

 

Han Kang est une personne à la fois calme et résolue. Elle vit au jour le jour: « Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne vais pas en soirée, une vie simple, quoi. » Elle veut juste vivre pleinement. « J'essaie d'être entièrement présente à chaque instant, et c'est peut-être le secret d'une vie réussie. »

 

Un jour, pendant l’écriture de son quatrième roman, la mécanique s’est bloquée et l’inspiration l’a quittée. « Ce n’était pas simplement le syndrome de la page blanche. C’était comme si je ne pouvais plus lire de fiction. Je ne supportais plus la fiction et j’étais incapable d'en écrire non plus. Je ne pouvais donc lire que des livres documentaires, et même les films de fiction m’étaient insupportables. » 

 

Pendant près d’un an, elle s’est passionnée pour des livres sur l’astrophysique. Et puis soudain, alors qu’elle longeait un ruisseau à vélo, le roman qu’elle avait commencé à écrire lui est revenu en tête. Il lui manquait. « Alors, je suis rentrée chez moi et jai eu envie de me remettre à écrire. Javais juste besoin de temps. »

 

Entre l’écriture de ses huit romans, Han Kang a écrit des nouvelles et des poèmes. Dans sa poésie, elle ne cherche pas à faire dans l’originalité ou à impressionner. Sa poésie est d’une rafraîchissante simplicité.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

A l’automne 2024 à Stockholm, le prix Nobel de littérature lui est décerné et, pour tout le monde, c’est un choc. On découvre en effet une oeuvre bouleversante. Les jurés suédois saluent « sa prose poétique intense qui affronte les traumatismes de l’Histoire et expose la fragilité de la vie humaine ». L’oeuvre romanesque de Han Kang est en effet marquée par les images de l’un des pires massacres que la Corée a connu: trente mille civils assassinés en 1948. Une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies, qu’elle réveille dans un roman poignant, « Impossibles adieux » (1).

 

En décembre 2024, en allant recevoir son Nobel, elle a impressionné tout le monde par sa modestie et sa douceur. Dans son discours de Stockholm, elle dit de sa petite voix fluette : « Quand j'écris, j'utilise mon corps. J'utilise toutes les sensations : la vue, l'odorat, le goût, la tendresse, la chaleur, le froid, la douleur, les battements de mon cœur, le vent, la pluie. J'essaie d'insuffler à mes phrases ces sensations si vives, celles que j'éprouve en tant qu'être humain, le sang qui coule dans mes veines, comme si j'envoyais un courant électrique. Et quand je sens ce courant se transmettre au lecteur, je suis émerveillée et touchée. »

 


Han Kang est une femme discrète et réservée. Elle le restera. Lorsque le Nobel lui est tombé dessus, elle était chez elle à Séoul, tranquille, en train de boire du thé avec son fils. Et elle compte bien continuer à vivre ainsi, au calme. « Je me tiens à l'écart, et j'espère pouvoir continuer à écrire sans être trop sollicitée. Je crois que la paix intérieure est essentielle pour écrire, alors j'essaie de ne pas me laisser affecter par cette attention. C'est ma priorité. » 

 

On peut découvrir sa poésie dans un recueil au titre mystérieux, « Ces soirs rangés dans mon tiroir », paru chez Grasset (2). Il y est question d’un oiseau qui pleure dans la nuit, d’une maison plongée dans une lumière obscure, d’un caillou bleu qu’elle avait vu en rêve, d’un arbre noir qui reprend vie… Han Kang parle souvent avec mélancolie de la neige qui tombe à gros flocons:

« Les flocons de neige fondue

Effleuraient mes sourcils en désordre

Et tapotaient mes joues glacées

Telle la caresse d’une main maternelle. »

 

Han Kang écrit la vie, à la fois les jours paisibles et les jours douloureux. Est-ce d’avoir travaillé si longtemps sur la mémoire traumatique de son pays ? Les cauchemars sont devenus une habitude. « Je pense aux massacres perpétrés de ce côté-ci du miroir ».  Sa tristesse ne dort jamais. Parce qu’elle veut exposer la fragilité de la vie, l’épouvante et la mort sont rangées toujours dans son tiroir. 

 

« Aujourd’hui

Je n’ai pas parlé une seule fois

Car je me suis mise à croire que j’étais devenue

La pâle lumière reflétée sur le mur

Ou bien une ombre

Quelque chose de cet ordre-là

Mourir

Etre réduite à si peu, c’est stupéfiant

J’aurais voulu comprendre

En quoi c’est une souffrance »

 

Elle nous rappelle cette scène du « Septième Sceau », le film d’Ingmar Bergman, qui la poursuit :

« La mort en se retournant me salue

“Tu seras engloutie“

Une ombre noire est gravée sur ma nuque ».

 

Pleurer lui est devenu une habitude. Mais, malgré tout, sa voix reste d’une infinie douceur, presqu’un murmure. Et elle tient souvent ses lèvres closes.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

La poésie de Han Kang est un cadeau. Une découverte merveilleuse.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

(1)   « Impossibles adieux », Grasset, 2023, traduit par Pierre Bisiou et Kyungran Choi. Ce roman a reçu le prix Médicis étranger.

(2)   « Ces soirs rangés dans mon tiroir », Grasset, 2025, poèmes traduits du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

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