01/06/2022

Brise marine et soleil noir: récits et haïkus de Philippe Macé

Philippe Macé.

D’abord on se promène, l’esprit en éveil. On observe le monde avec attention et on note sur son petit carnet tout ce qui se présente: ses impressions, ses coups de coeur, tout ce qui semble cocasse, insolite, original, émouvant. Trois vers suffisent. Vous avez ainsi rassemblé les éléments nécessaires à la composition d’un haïku, ce petit poème venu du Japon qui a envahi le monde.


Après il faudra retravailler ces trois vers, concentrer son expression, la réduire à l’essentiel, dans une langue simple, faire un véritable travail d’écriture. Traditionnellement, le haïku se compose de 17 syllabes, comporte un mot qui évoque la saison et une césure (c’est-à-dire une légère pause). Mais beaucoup de haïkistes (on dit aussi de haïjins) contemporains se libèrent de ces contraintes et estiment que le plus important est de respecter « l’esprit du haïku ». Présence, grâce, légèreté. Dire à la fois ce qui est immuable et ce qui change sans cesse. L’esprit plus que la lettre.


Philippe Macé est un représentant très actif et talentueux du haïku francophone. Il a commencé à en écrire il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui le Parisien est passé maître dans ce genre, avec un regard différent, décalé: comme un reporter photographe, il sait tout de suite remarquer ce que le commun des mortels ne voit pas et il le fait sans ostentation, souvent avec humour, parfois avec ironie, mais toujours avec tendresse. Un bon haïkiste doit aimer les gens.


Ce n’est pas pour rien qu’en 2018 il a obtenu le 2e prix du concours mondial de haïkus organisé par le Mainichi shinbun, le grand quotidien japonais:


stèle à l’abandon

le nom du soldat finit

sous les boutons d’or






Philippe Macé est l’auteur de trois recueils. Le dernier en date, Vacances, mêle prose et haïkus. C’est un haïbun, inspiré par la plage et le bord de mer, les vacances qu’il a l’habitude de passer en famille à Arcachon. Le livre se décompose en 35 petits chapitres. Voici le huitième (puis le suivant), Jacques Catossan, sa femme et sa fille sont arrivés  dans la ville balnéaire:












« J’ai inventé ce personnage de Jacques Catossan qui introduit chaque chapitre par un texte en prose, explique Philippe Macé. Mais chaque situation écrite a été réellement vécue par moi au cours des étés 2020 et 2021. Comme je ne voulais pas écrire à la première personne, j’ai donc créé ce double. D’autre part, je l’ai appelé Catossan pour San-to-ka en verlan. » 


Taneda Santoka était un haijin japonais qui aimait le saké et la méditation et qui a vécu une vie de moine zen mendiant. Il est mort en 1940 en solitaire à la fin d’un long pèlerinage poétique. Son style, extrêmement dépouillé et libre, fait aujourd’hui école. « Santoka, insiste  Philippe Macé, me touche particulièrement. » Mais le livre qui a véritablement changé sa vie est Le bouddhisme zen d’Alan Watts, théologien, mystique et philosophe, spécialiste des questions de religions orientales, un des personnages des Anges de la Désolation et de Big Sur de Jack Kerouac. «  J’ai littéralement dévoré le livre d’Alan Watts en 1971, j’avais 15 ans. C’est ce qui m’a branché sur le zen, et il y parlait du haïku. J’ai toujours lu depuis de la poésie japonaise ou chinoise, même s’il a fallu attendre 40 ans avant d’oser écrire des haïkus… J’ai appris le Tarot avec Alexandro Jodorowsky. Il y a une vingtaine d’années, il donnait régulièrement des conférences « spirituelles » et il y parlait souvent des haïkus. Alors j’ai regardé cela d’encore plus près…»



En 2019, Philippe Macé a écrit un livre qui ne ressemblait à aucun autre. Dans Les murs obliques, il y racontait sa vie sous forme de chroniques et de haïkus: un récit autobiographique sur la page de gauche et, en regard, sur la page de droite, des haïkus qui mettent en évidence ou qui intensifient la narration. C’est saisissant.



Il raconte ainsi les douleurs de son enfance: « Enfant sans père d’une mère tuberculeuse, je fus donc trimbalé à droite, à gauche… » Ses grands-parents l’ont recueilli dans leur petite ferme du pays de Redon et  lui ont apporté toute leur affection. « J’aimais cette vie rustique, j’étais heureux. Même si, à cette époque, la vie n’était pas facile. Les gens travaillaient dur, les journées étaient longues et on manquait d’argent. Mais les paysans s’entraidaient. Et les enfants  devaient donner plus qu’un coup de main… « 


Mais il doit retourner en banlieue parisienne. « Nous vivions à quatre dans un studio avec mon petit frère. » La Bretagne lui manque. Il fallait supporter un beau-père violent. « Les années passèrent.   L’homme continuait à boire et dilapidait l’argent du ménage. Il rentrait parfois ivre mort et ouvert de boue. Il cognait fort, sur ma mère, sur moi. Et le reste… » Les vacances en Bretagne chez les grands-parents sont des parenthèses de bonheur.









Avec Les murs obliques, on est loin des ambiances légères de la plage et des vacances à la mer. Voici un livre étonnant, poignant, d’une grande force et d’une grande humanité. Un livre libérateur: il nous apprend à garder espoir dans les moments les plus noirs et, lorsque les murs sont obliques, à ne jamais renoncer à la voie du rêve.


amour impensable

à l’envers des murs obliques 

je rêve un chemin


C’est un livre que l’on n’oublie pas. Ce livre m’a bouleversé.


Vacances et Les murs obliques: brise marine et soleil noir, savourons les haïkus du grand univers


Bruno SOURDIN.



Les murs obliques, Pippa éditions, 2019. Avec des illustrations de Louis Moreau.


Vacances, éditions Via Domitia, 2022. Avec des photographies de l’auteur.






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