17/11/2015

Francis Vielé-Griffin, le poète de la clarté et du vers libre





Vers la fin de sa vie, avec une touchante fidélité, André Breton continuait de rendre justice aux poètes qu’il avait approchés dans sa jeunesse et qui l’avaient ébloui, Francis Vielé-Griffin, René Ghil, Paul Valéry, Saint-Pol Roux… « Vielé-Griffin, aujourd’hui très injustement oublié, à l’intérieur des cénacles symboliste et post-symboliste, était tenu pour un maître », raconte-t-il dans ses Entretiens radiophoniques, se souvenant de ses visites dans son luxueux appartement du quai de Passy. « Vielé-Griffin était, des deux ou trois partants de 1885, celui qui s’était maintenu à l’abri des honneurs, à l’écart du bruit. En lui, je voyais l’antidote d’un Henri de Régnier. »

Francis Vielé-Griffin était citoyen américain. Les huit premières années de sa vie furent new yorkaises. La maison familiale était située dans la 28e rue, dans un quartier résidentiel. Le père eut d’abord une carrière militaire (Lincoln le nomma général pendant la guerre de Sécession), puis il devint architecte. Il fut l’un des dessinateurs de Central Park et établit la carte du sous-sol de Manhattan. Il fut élu au Congrès et, esprit curieux, présida aux destinées de la Société Aztèque.

Francis, lui, était un enfant solitaire. Il devint réservé et un peu distant. « Il s’affirmait par boutades, humoureusement, et malgré le plus sincère amour pour notre pays et pour le doux parler de France, il gardait je ne sais quoi de vert et d’insoumis dans l’allure, qui sentait farouchement son Nouveau Monde », a observé André Gide dans Si le grain ne meurt.

Lorsque ses parents se séparèrent, Francis suivit sa mère à Paris. Ils arrivèrent en en 1872, aux lendemains de la Commune, et s’installèrent dans un hôtel de la rue de la Paix, puis place Vendôme. Toute sa vie, Vielé-Griffin resta à l’abri des soucis matériels.

C’est une répétitrice d’origine polonaise et par la suite une Suissesse qui lui apprirent la langue française. Au collège Stanislas, il eut pour condisciple Henri de Régnier, qui resta assez longtemps son meilleur ami. Ensemble, ils se découvrirent poètes et l’art devint la grande passion de leur vie. Les deux jeunes gens furent accueillis par Mallarmé et devinrent des habitués du 87 de la rue de Rome. L’auteur de L’Après-midi d’un faune les encourageait. « Vous avez superbement le sens poétique », avait-il confié à Francis. Sa pensée les éblouissait. Ses leçons de style étaient impeccables et l’on trouvait touchante son obstination à vouloir exprimer l’inexprimable. Vielé-Griffin aimait beaucoup cet homme charmant, surprenant et stimulant, même si, au fond, son œuvre le touchait peu, l’irritait peut-être.

Vielé-Griffin est le poète de la clarté : un de ses recueils s’intitule du reste La Clarté de vie, un autre Joies. Il aime la vie et la beauté simple. Il aime chanter la lumière et la fraîcheur des paysages des bords de Loire. Sa joie exultante le place bien loin de l’hermétisme du bon maître. Et l’on comprend qu’il ait pu, des années plus tard, reprocher à Mallarmé d’avoir « obscurci le sens de la clarté ».

Comme la plupart des poètes de sa génération, Vielé-Griffin est allé plusieurs fois rendre visite à Verlaine, à l’hôpital ou dans sa chambre de la Cour Saint-François, chambre qu’il trouvait « sinistre » et où ses allures très Rive Droite et son goût de la mesure devaient surprendre. « Je le saluais un peu cérémonieusement comme toujours ; mes façons bourgeoises l’agaçaient visiblement. J’ai su que la hauteur juvénile de mes cols immaculés le révoltait jusqu’à l’injustice. » Mais pour un jeune poète de 1885, Verlaine était « le poète suprême », et tout le reste n’avait pas d’importance. « On ne lui tenait pas rigueur de ses impulsions et de ses rancunes, ni de ses plaisanteries parfois méchantes sur l’apocope de Moréas et le vers libre. »

Le nom de Vielé-Griffin est assurément lié à la naissance du vers libre. Cette technique poétique, dont il fut l’un des premiers artisans, était à ses yeux « une conquête morale ». C’est ce qu’il s’employa à démontrer, à partir de 1890, dans une revue qu’il aida à fonder et qu’il finança,  Les Entretiens Politiques et Littéraires. C’était une revue fort contestatrice, d’inspiration anarchiste, qui affichait sa haine du bourgeois et militait en faveur du désarmement général. Elle fit l’éloge de Ravachol, publia Proudhon, Bakounine, ainsi que des extraits du Manifeste du parti communiste. Vielé-Griffin avait la bourse généreuse et le cœur à gauche. Il était dreyfusard et, peu de temps avant sa mort, lorsqu’éclata la guerre d’Espagne, il soutint les Républicains. « Il était de tempérament extraordinairement combatif ; par générosité, grand redresseur de torts ; au fond quelque peu puritain », écrit encore André Gide.

Dans cette revue où se côtoyaient anarchiste et symbolistes, il fit entendre tout le mal qu’il pensait du Parnasse. Il détestait Coppée et plus encore Heredia, poète qu’il jugeait dogmatique, intolérant et, ce qui est pire, « ennemi des nouveautés ». En révolte contre cet art aux formes rigides, il s’employa à défendre et illustrer le vers libre. Sa poétique d’alors s’illustre en deux idées fortes :
1. « Le vers est libre. »
2. « L’Art ne s’apprend pas seulement, il se recrée sans cesse ; il ne vit pas que de tradition, mais d’évolution. »




 Au fur et à mesure que les années passaient, Vielé-Griffin se tenait de plus en plus à distance. Il passait le plus clair de son temps en Touraine, un pays qui l’inspirait profondément, cherchant au contact de la nature la sérénité et les bienfaits de la solitude.

André Gide est celui qui a le mieux analysé l’originalité de poète américain, la fraîcheur et le spontanéité qu’il apportait, « avec la clé des champs », à la littérature française. Voici ce qu’il écrit dans son Journal des Faux Monnayeurs : « L’École symboliste, le grand grief contre elle, c’est le peu de curiosité qu’elle marqua devant la vie. A la seule exception de Vielé-Griffin, peut-être (et c’est là ce qui donne à ses vers une spéciale saveur), tous furent des pessimistes, des renonçants, des résignés « las du triste hôpital » qu’était pour eux notre patrie (j’entends la terre), “monotone et imméritée”, comme disait Laforgue. »

En dehors de toute école, indépendant farouche, Vielé-Griffin ne faisait confiance qu’à son inspiration. S’il continua à pratiquer le vers libre, il ne dédaignait pas pour autant l’ancien des vers (on dit même qu’il  avait l’alexandrin dans l’oreille). Bref, cet Américain paradoxal aimait à n’en faire qu’à sa tête.

Le meilleur de Vielé-Griffin se trouve sans doute dans La Partenza, un recueil de 1899 où, dans une langue admirablement fluide, il dit adieu à sa jeunesse. André Breton tenait ces vers en très haute estime : « Un recueil de vingt-trois poèmes comme La Partenza, pour dire adieu au beau versant de la vie, est un chef-d’œuvre  à la fois d’effusion et de mesure. »

Effusion et mesure sont effectivement les deux mots qui s’appliquent le mieux à l’œuvre de Vielé-Griffin, au culte idéal de l’art et de la beauté qui a soutenu toute sa vie et qu’il définissait lui-même ainsi : « L’Art est une fonction naturelle de l’homme, la forme suprême de la prière universelle. »

Bruno Sourdin.







La Partenza (1899)

J’ai choisi l’automne attendri
Et cette heure des ombres longues ;
Je cueille une rose flétrie ;
On marche et les feuilles tombent.
 
J’ai choisi ce tournant de route
D’où le ciel est plus loin dans le soir ;
Tout est si calme ! on écoute
Des rires au fond de la mémoire...
 
J’ai choisi ce soir d’automne
— Je suis lâche si tu souris —
Si j’hésite et me retourne,
Je ne reverrai que la nuit.

*

J’ai couru d’abord ; j’étais jeune ;

Et puis je me suis assis :

Le jour était doux et les meules

Étaient tièdes, et ta lèvre aussi ;
 

J’ai marché, j’étais grave,

Au pas léger de l’amour ;

Qu’en dirai-je que tous ne savent ?

J’ai marché le long du jour ;
 

Et puis, au sortir de la sente,

Ce fut une ombre, soudain :

J’ai ri de ton épouvante ;

Mais la nuit m’entoure et m’étreint.

*

D’autres viendront par la prée
S’asseoir au banc de la porte ;
Tu souriras belle et parée,
Du seuil, à ta jeune escorte :
 
Ils marcheront à ta suite
Aux rayons de ton printemps
— Qu’ont-ils à courir si vite ?
Moi, j’eus, aussi, leurs vingt ans —
 
Ils auront tes sourires
Et ta jeunesse enchantée...
Qu’importe ? qu’en sauront-ils dire :
Moi seul, je t’aurai chantée. 

*

On part... et l’automne morose
Que l’on croise au tournant du chemin
Flétrit d’un souffle les roses
Qu’on emportait dans la main ;
 
On part, et la pluie, éployée
Comme une aile, vous frôle la joue :
La pluie banale a noyé
Tes larmes et les mêle à la boue.
 
On part vers l’aventure neuve ;
Hier est là en sa jeune beauté
Qui sourit sous son voile de veuve ;
On part — et l’on pourrait rester...


*


Rester ? tu es folle, pensée !
On serait seul — rien ne dure —
Rester comme une ombre aux croisées,
Comme un portrait qui sourit au mur ?
 
C’est déjà trop qu’on s’attarde ;
Notre heure est loin sur la route
— Qu’est-ce donc que tu regardes
Là-bas ? Qu’est-ce que tu écoutes ?
 
Rester ! il ne reste rien
Des rires, des rêves, de l’été...
Ils s’en furent par d’autres chemins.
Je suis las d’avoir été.


*

« N’est-il une chose au monde,
Chère, à la face du ciel
— Un rire, un rêve, une ronde,
Un rayon d’aurore ou de miel —
 
N’est-il une chose sacrée,
— Un livre, une larme, une lèvre,
Une grève, une gorge nacrée,
Un cri de fierté ou de fièvre —
 
N’est-il une chose haute,
Subtile et pudique et suprême
— Une gloire, qu’importe ! une faute,
Auréole ou diadème —
 
Qui soit comme une âme en notre âme,
Comme un geste guetté que l’on suive,
Et qui réclame, et qui proclame,

Et qui vaille qu’on vive ?... »

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