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05/04/2024

Annie Le Brun, le courage de la poésie

Annie Le Brun a 20 ans lorsqu’elle découvre le surréalisme et qu’elle fait la connaissance d’André Breton. Nous sommes en 1963. C’est un véritable appel d’air. Elle découvre un lieu de liberté où se rassemblent des poètes et des artistes aussi différents que possible mais qui ont en commun un esprit de révolte constant contre la morale et les valeurs bourgeoises. Avec Breton, on respire, on sait, plus que nulle part ailleurs, que la liberté est le maître-mot de tout. Elle participera aux activités du groupe jusqu’à sa dissolution en 1969.



Annie Le Brun                                                                (Photo Francesca Mantovani, ed. Gallimard)


Annie Le Brun fut d’abord une poète ardente, auteure de plusieurs  recueils dans les années 70, qui sont aujourd’hui repris dans Poésie/Gallimard sous le titre          « Ombre pour ombre ». Le premier de ces textes lyriques, intitulé « Sur le champ », a été publié en 1967. Il se découpe en dix cernes. Le premier cerne commence ainsi: « Je ne sais pas où je vais mais je sais ce que je méprise. Ne riez pas, vous n’en savez pas plus. » Il  donne la mesure. 


Huitième cerne : « Je m’habillais de signes sans le savoir. Pour ce qui est du style, je choisissais intuitivement le détonnant. Tous les chemins de traverse étaient bons pourvu qu’ils emmènent le plus loin possible. Tous les points de départ étaient bons pour engendrer l’imaginaire trajectoire vers des points d’arrivée qui n’existent pas. » 


Le dernier cerne s’achève ainsi: 

« Mes cernes n’ont pas fini de s’agrandir: c’est avec les yeux que je dévore le noir du monde ».


Il y a chez Annie Le Brun un souci constant d’ouvrir l’horizon. La poésie, pour elle, n’est manifestement pas un genre littéraire mais une manière d’être au monde. « Je n’ai rien à dire et encore moins quelque chose à dire; pour l’instant je parle tandis que d’autres dansent, crient, éternuent, maigrissent, tuent, respirent, s’allongent…»


Oeuvre provocatrice? Certainement. Mais surtout oeuvre qui fait le pari de la singularité. Oeuvre unique. Pour Annie Le Brun, le lyrisme est l’affirmation de l’unique.


HORIZON 

Bleu, bleu, bleu

Le bruit du sang

Contre les tempes du vent

Les cheveux de la pluie

Frappent un paysage sans visage

Pâles et lointaines

Les pages affolées

Du livre des plaines

S’ouvrent en éventails

Entre lesquels la brume se pâme

Et sans bruit

Les roues du jour

Broient les cartilages de la lumière 



Les livres d’Annie Le Brun sont passionnés et pleins d’énergie. Son travail critique sur l’œuvre de Sade a marqué les esprits (« Soudain un bloc d’abîme, Sade »). Comme ont fait date ses lectures de Raymond Roussel, de Jarry, de Césaire, de Victor Hugo (« Les arcs-en-ciel du noir »). Ses essais critiques sont sans concessions. Et elle s’en prend toujours à ceux qui étouffent la poésie. Quand la poésie ne va pas bien, pense-t-elle, c’est un signal d’alarme. « Si je m’alarme à ce point du sort de la poésie, écrit-elle dans « Appel d’air » (1), c’est que le nôtre en dépend, tant les risques d’étouffement sont sérieux. » Elle fulmine mais elle n’est jamais résignée. Pour elle, la poésie n’est pas une activité de langage mais de révolte.


En 2000, elle parlait avec conviction, d’un « trop de réalité » (2) : « réalité excessive que la surabondance, l’accumulation, la saturation d’information gavent d’éléments dans un carambolage d’excès de temps et d’excès d’espace. » Ainsi, pour Annie Le Brun,  cette « pollution lumineuse » met en danger notre « nuit mentale »: « Le rêve a purement et simplement disparu de notre horizon. »


De la poésie ardente de ses débuts à ses essais critiques radicaux, la voix d’Annie Le Brun, qui incarne si bien l’image de la femme surréaliste, est restée très singulière. Provocatrice. Libre. Le souffle de sa révolte est demeuré intact.


Bruno SOURDIN.


  1. « Appel d’air, » Plon, 1988.
  2. « Du trop de réalité », 2000



Annie Le Brun: « Ombre pour ombre », Poésie/Gallimard, 2024.









Trois poèmes d’Annie Le Brun



NATURE


Une petite gare apeurée et silencieuse

Court dans la nuit

A la rencontre d’une forêt qui marche

La forêt est plus sombre que le reste du monde

Ses ramures de ténèbres crues

Tendent à se rompre

Les bâches du désespoir

Quelque chose vacille, vacille

Impossible de savoir

Où vont les saisons sans lisière




VILLE


Le ciel s’est fracassé

Sur les toits gris

Du coeur épris

Morceaux de pierres

Morceaux d’éclairs

Des lambeaux d’horizon

Font la houle

Du fleuve de verre

Entre les plumes et l’écume de la pourriture

Aucun pont

Aucun fronton

Attente sans fin

Reflet sans fond





ÉTÉ


Soleil blanc bégayant

Le silence hurle

L’air boitille

Le temps gonfle

Entre des blocs de vide

En suspens

La transparence

Aux cargaisons si lourdes

Un éclis d’espace

Accroche la lumière immobile

Et l’immense blessure de l’amour

Tombe à pic

En falaise elliptique 



(Poèmes extraits de « Il faisait encore sombre », recueil de 1985, repris dans « Ombre pour ombre », Poésie/Gallimard, 2024)












03/05/2023

Soupault, l’étrange voyageur sans bagages

 

"Le poète Philippe Soupault", Robert Delaunay, 1922, Centre Georges-Pompidou.


André Breton, Philippe Soupault et Louis Aragon fondent en 1919 la revue Littérature qui annonce le début de l’aventure surréaliste. Pour ces trois mousquetaires, la guerre a été un effroyable traumatisme. Soupault est tenté par le suicide. L’expérience de l’écriture automatique qu'il invente avec Breton est une libération considérable. Tous deux écrivent Les Champs magnétiques en 6 jours. Soupault insiste: il faut écrire sans rien raturer ni corriger. Il  a un sens aigu du moderne. Il a raison. C’est le texte fondateur. C’est un éblouissement.


Philippe Soupault a un instinct rebelle. C’est le frère des fantômes. Il est désinvolte, insolent. Il ne supporte pas de rester en place, il voyage beaucoup. Il aime les départs, « connaître d’autres carrefours que ceux des arrondissements parisiens », alors que ses amis veulent se retrouver tous les jours dans le même café. Soupault est un grand révolté. Il déteste l’argent, l’embourgeoisement, les bien-pensants, mais il n’a pas la fibre politique. Il refuse, comme Breton l’exige, d’adhérer au communisme. En 1926, il est exclu du groupe, en même temps qu’Antonin Artaud.


Dans le fond, il est toujours resté surréaliste. « Le surréalisme a été une libération, cette libération je l’ai gardée toute ma vie. » Il n’est pas rancunier: il reste ami avec Breton. Il reste fidèle à ce que leur avait demandé Guillaume Apollinaire, le précurseur: « Il faut que vous deveniez amis. »


Philippe Soupault s’est toujours moqué de la postérité: il a tout fait pour se faire oublier. « Breton, disait-il, m’a toujours reproché de ne pas me prendre au sérieux (il avait raison). »

C’était une esprit libre et un créateur libre. Il aimait passionnément la vie.


« Foutez-moi à la mer

les amis

les amis inconnus mes frères

Tous ceux qui ne m’ont pas connu

et qui n’auront ni regrets

ni souvenirs

Pas de souvenirs surtout

seulement un coup d’épaule »


Jean-Marc Couvé a bien connu Philippe Soupault. Ils se sont rencontrés en Allemagne, en Sarre, en 1981. Couvé était un jeune homme de 23 ans, grand admirateur des écrivains surréalistes. Soupault, lui, avait 84 ans. Ils avaient 60 ans d’écart mais cela ne les a pas empêchés de devenir de vrais amis. L’amitié est la plus belle histoire qu’on peut avoir dans la vie. Tous les deux avaient le culte de l’amitié. L’amitié triomphante.



Jean-Marc Couvé, Le Havre, 1918.


Bruno SOURDIN: C’est en Allemagne que tu as fait la connaissance de Philippe Soupault dans les années 80. Il avait 83 ans. Toi, tu en avais 23. Que faisait-il en Allemagne? 


Jean-Marc COUVÉ: J’ai su qu’il venait en Allemagne un peu par hasard. Je travaillais au journal de la ville de Sarrebruck, le Saarbrücker Zeitung, en tant que coursier. J’avais vu qu’il faisait une conférence sur la peinture surréaliste à l’Université de Sarrebruck, à l’Institut français.


J’étais venu en Allemagne quelques années auparavant. J’avais une amie allemande qui, au départ, était une correspondante; on s’était rencontrés, on avait sympathisé et, après mon Bac, en 1977, je suis allé vivre avec elle.


Tu parlais allemand?


Pas du tout mais elle, elle avait un très bon niveau de français. Elle a fini maître de conférence à Lyon.


Comment s’est produite cette rencontre avec Philippe Soupault?


La rencontre se passe en mai 1981. Sachant qu’il doit venir à Sarrebruck, je propose un texte au responsable de la rédaction littéraire du journal, M. Mudrich. Un texte qui m’est venu comme ça, que j’avais dédié à Philippe Soupault. Le texte plait à M. Mudrich, il le donne à Eugen Helmle, que je ne connaissais pas du tout à l’époque. Il se trouve être l’un des traducteurs de Soupault en allemand.


C’est un grand traducteur.


Oui. C’est quelqu’un de très connu. Il a été ami avec Georges Perec. Il a traduit Albert Cohen, Romain Gary, Boris Vian et beaucoup d’autres. Il vivait dans une petite ville d’à côté, qui s’appelle Sulzbach. Il accepte de traduire mon texte pour M. Mudrich. Moi, de mon côté, je propose ma propre traduction et le journal publie les trois versions dans sa page culturelle.


Et quand vient le soir de la conférence, Soupault demande à rencontrer ce jeune homme qui a écrit ce texte qu’on lui a fait parvenir. A l’époque ce n’est pas du tout un vieux monsieur, il est encore  très alerte. Il se trouve, bien sûr, que je suis là. On me le présente et nous discutons ensemble. Et avant qu’il s’en aille, il me dit, en me tutoyant: « Tu vas me servir d’écritoire ». Il me fait me retourner et il écrit sur mon dos ses coordonnées pour que je le joigne si je viens à Paris. A la suite de quoi, on s’est vus régulièrement.


J’allais à Paris essentiellement pour le voir. Je l’appelais et je prenais rendez-vous. C’était quelqu’un d’extrêmement attachant.  On sent tout de suite si on a des atomes crochus avec quelqu’un, ça ne s’explique pas, c’est du domaine de l’intuition. Et je pense que ça devait être réciproque.


Et au fil du temps vous êtes devenus des amis?


Il était très exigeant en amitié. Il fallait qu’on soit en phase, sinon ça ne l’intéressait pas. Or, il se trouve que j’étais quelqu’un de très révolté, et je le suis encore à bien des égards. Et cette révolte lui plaisait. D’ailleurs très peu de temps après notre rencontre, je lui ai donné à lire d’autres textes, des textes engagés qu’il m’a proposé de préfacer. Ce texte est devenu la postface à mon premier livre publié, La Parole à la défonce. Dans nos discussions j’étais la même personne que celle qui écrivait ces textes engagés.


J’imagine qu’il s’intéressait aussi à la jeunesse que tu symbolisais?


Il avait un grand intérêt pour ses contemporains. Il s’intéressait à tous les domaines et moi, j’étais une parmi les nombreuses personnes qui se sont rapprochées de lui. Je pense qu’il retrouvait en moi la révolte qui n’était jamais éteinte. C’était un grand révolté et il le restera jusqu’à sa mort.



Philippe Soupault, photo Bertrand Tavernier, 1984.


A Paris, il habitait rue Chanez. C’était une maison de retraite?


Oui, mais moi je ne ressentais pas du tout cette Résidence d’Auteuil comme une maison de retraite. Ça faisait un peu comme un immeuble cossu avec de petits appartements. C’était un peu médicalisé mais moi je ne m’en suis pas rendu compte.


Quand je vais le voir, la première fois, il me dit: « Tu ressembles à Crevel. » Moi qui étais un grand lecteur des surréalistes, c’est sûr que ça m’a fait énormément plaisir, même si je savais qu’il y avait une part d’amusement.


Quelques années auparavant, tu avais rencontré Aragon et ça ne s’était pas aussi bien passé?


En 1974. Seghers m’avait permis d’obtenir l’adresse d’Aragon. Je m’étais posté devant chez lui et j’avais attendu qu’il arrive avec sa voiture et son chauffeur. Il m’a fait monter chez lui et lui m’a dit: « Tu ressembles à Rimbaud. » Je n’ai jamais imaginé ressembler à Rimbaud, ni physiquement ni dans mon écriture. Plus tard, quand Soupault m’a parlé de Crevel, qui était vraiment son ami de l’époque surréaliste, cette histoire m’est revenue en écho…


Tu veux dire que, de la part d’Aragon, cela te semblait un jugement surfait?


Oui, je pense que c’était flatteur. La raison pour laquelle, après quelques visites chez lui, je romps avec Aragon, c’est qu’il a eu avec moi des gestes déplacés, une caresse appuyée. J’étais un jeune garçon tout à fait hétérosexuel et les gestes de ce monsieur qui avait l’âge d’être mon arrière-grand-père étaient pour moi extrêmement déplacés. Et je ne suis jamais revenu chez lui.


En revanche, avec Soupault, l’ambiance n’était pas la même?


Philippe était très chaleureux. Assez vite, c’est devenu une grande amitié. Comme si j’avais son âge. Comme si j’étais son égal. Des gens d’une certaine notoriété et d’un certain âge qui se comportent avec toi sur un pied d’égalité, c’est très rare.


Il me tutoyait et j’ai su, par des amis communs, que j’étais une des rares personnes qu’il a tutoyées dans sa vie. Je ne pourrais pas te dire pourquoi. Ça reste son secret.


Tu l’as revu régulièrement?


Jusqu’à sa mort. Et j’ai toujours regretté de ne pas l’avoir rencontré plus tôt. C’était un monsieur qui était né 60 ans avant moi, un écart d’âge énorme. Pour moi, c’était une grande chance.


Cette amitié a duré aussi parce qu’elle était entretenue. Je l’appelais régulièrement, nous nous écrivions. Il a essayé de me faire publier dans diverses revues et il m’a confié les droits de traduction d’une de ses pièces de théâtre, Rendez-vous.


Jean-Marc Couvé, Patricia et Philippe Soupault, 1984, Photo Bernard Morlino.



Tu allais lui rendre visite rue Chanez. Est-ce que tu peux décrire les lieux?


C’était un endroit assez cossu, dans le XVIe arrondissement. Dans cet immeuble, il y avait un hall immense, un accueil, un gardien-portier qui filtrait les communications. Il y avait d’immenses couloirs avec d’immenses glaces. On prenait un ascenseur. Cela aussi m’impressionnait: j’avais vécu toute mon enfance dans une HLM, sans ascenseur.


Je ne me souviens plus de l’étage, sans doute le 3e. On arrivait dans un autre couloir. Je frappais. Des fois, il m’attendait à la porte. Il y avait une pièce ouverte avec une petite pièce communicante. L’ensemble donnait l’impression d’un grand studio, mais ce n’était pas grand: peut-être 15m2.


Ré, sa femme, habitait un autre studio sur le même palier.


C’était en somme un appartement plutôt modeste?


C’était modeste, mais c’est une résidence qui devait coûter assez cher. Une légende a été propagée par des gens mal intentionnés qui disaient qu’il était pratiquement clochardisé. C’est faux. Soupault est un homme qui n’a jamais manqué d’argent, qui a travaillé toute sa vie et qui avait commencé très jeune, et qui a pris sa retraite à 80 ans. Il devait avoir une bonne retraite: il a fini cadre à l’ORTF.


Mais en revanche c’était vraiment un homme modeste. Il n’y avait pas chez lui d’étalage de signes extérieurs de richesse. Dans son appartement, il n’y avait rien: il n’y avait pas ses propre livres, il n’y avait plus les peintures qu’il avait possédées un jour  mais qui avaient été prises par des copains surréalistes qui étaient beaucoup plus collectionneurs que lui. Il n’y avait aucune ostentation chez lui.


Pas de traces de Max Ernst, pas de Miro, pas de Masson dont il a si bien parlé?


Non, pourtant il a eu beaucoup de tableaux surréalistes. Lui-même me l’a raconté: des gens indélicats lui ont volé des oeuvres.


Est-ce qu’il était nostalgique de son passé?


Pas du tout. Philippe Soupault, c’est quelqu’un qui est dans l’instant, dans la découverte. Comme un enfant. Toujours avec l’émerveillement de l’enfant.


Soupault et Aragon qui avaient été tous les deux à l’origine du surréalisme avaient tous les deux été exclus. Avaient-ils gardé des sentiments de sympathie? Continuaient-ils à se revoir?


Ils se voyaient de temps en temps. Moi, je ne les ai jamais vus ensemble. Il me parlait toujours d’Aragon avec beaucoup d’estime, alors qu’Aragon avait fait partie de ceux qui l’avaient exclu. Je suis assez admiratif de sa constance et de sa fidélité en amitié. Il était également très indulgent avec Breton. Il avait une admiration sincère pour l’oeuvre de ses deux amis.


Il  y a 40 ans, on a retrouvé le manuscrit des Champs magnétiques. On sait désormais qui a écrit quoi. On remarque que c’est Soupault qui écrit la première page: « Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels… » Son écriture est moderne, spontanée, vraiment novatrice: on voit qu’il a coupé les ponts, sans détour, avec les symbolistes. En revanche Breton a beaucoup de mal à s’en dégager. Est-ce aussi ton impression? En parlait-il?


Moi, je lui en parlais. Je lui disais que j’étais extrêmement impressionné par la constance de sa fraîcheur poétique. Dans les Les Champs magnétiques, il y a plusieurs vitesses d’écriture automatique. Ils s’étaient fixé un cahier des charges. Je le sais parce que Philippe me l’a dit. Breton voulait toujours corriger ce qu’ils écrivaient et Soupault le lui a toujours interdit.


Pour être honnête: je ne suis pas fan des Champs magnétiques. Je considère qu’il y a dans l’oeuvre de Soupault des choses bien plus intéressantes.


Le surréalisme lui doit beaucoup?


Il avait conscience que son rôle était important dans la création du mouvement. Même une fois exclu, par la volonté de Breton, il a toujours continué dans cette veine de poésie qui se renouvelle constamment. C’est ce qu’il me disait: « Ne t’imite jamais », « Ne te pastiche  pas toi-même ».


Lui, n’a pas un livre identique. Et il a une grande variété d’intérêts: le théâtre, le roman, la poésie, l’essai, le cinéma, la peinture, la chanson, le dessin… Dans tous ces domaines, il a été actif. Il a écrit une des plus belles études sur Baudelaire et je ne comprends pas qu’elle n’ait jamais été rééditée. Son étude sur Labiche est formidable. C’est un touche-à-tout et, en France, on n’aime pas les touche-à-tout. Il est le seul grand surréaliste qui n’est pas dans la Pléiade.


C’était un homme libre. Il a mené sa vie sans rendre compte à personne. 


Après avoir écrit Les Dernières nuits de Paris, qui est le récit d’une dérive nocturne dans un Paris insolite et mystérieux (c'est à mon sens, un des plus beaux textes surréalistes), changement de décor en 1927, avec Le Nègre, un roman mené tambour battant, dans lequel Soupault dit sa haine du racisme. Son écriture est moderne, directe, énergique. Tu as raison: Soupault se renouvelle sans cesse.


Il ne veut jamais faire le même livre. Toute sa vie, Soupault a été un grand globe-trotteur. Très tôt, en 1917, avant Les Champs magnétiques, il avait publié Voyage d’Horace Pirouelle. Et c’est déjà un livre où il prend un parti anti-raciste, qui, à l’époque, n’est pas du tout à la mode, d’aucune manière. Cela s’explique par le fait qu’il s’intéressait à la musique, il fréquentait une boîte de jazz, il était ami avec des musiciens noirs américains.


Il y a un trait d’esprit dont on n’a pas encore parlé, c’est sa drôlerie. Son humour pouvait être féroce?


Ah, oui, formidable! Dans la conférence à laquelle j’ai assisté en Allemagne, ça fusait. Il y avait beaucoup de malice et d’esprit.


Mais sa drôlerie était aussi dans l’intimité, tout le temps. Elle était aussi dans les courriers qu’il envoyait et dans beaucoup de ses poèmes. Elle est dans son attitude un petit peu de « sale gosse ». Je pense qu’il a été un « sale gosse » toute sa vie. C’est quelque chose de formidable! Un poète ne peut être qu’un sale gosse.



Lettre de Philippe Soupault à Jean-Marc Couvé, 1981.


Aujourd’hui avec le recul, cette rencontre avec Soupault te semble être du domaine du hasard complet ou au contraire une rencontre magique, une rencontre avec la bonne personne? 


C’est le fameux hasard objectif qu’ont tant aimé les surréalistes… Mais là on est loin du Soupault qui était méfiant par rapport à l’occultisme. Il était rétif face aux séances d’hypnose ou aux séances de sommeil.


Il était pourtant très proche de Robert Desnos?


Oui, mais c’était quelque chose qui ne le bluffait pas. Il ne se laissait pas embarquer dans ce genre de choses.


Alors, pour revenir à ta question, je ne crois pas à la magie. Cette rencontre, c’est l’inverse du hasard objectif: c’est voulu. Tous les gens que j’ai rencontrés dans ma vie, j’ai voulu les rencontrer.


C’est très drôle: lui c’est un enfant de la grande bourgeoisie et moi je suis issu d’un milieu prolo. Quand je l’ai connu, j’étais assistant d’un professeur d’université de Sarrebrück, je faisais des recherches sur la poésie populaire et je lisais beaucoup Jehan Rictus. J’en ai parlé avec Philippe une fois et il m’a dit qu’il avait regretté de ne pas l’avoir rencontré dans les années 20-30. Il admirait beaucoup Jehan Rictus. Là tu retrouves son ouverture d’esprit.


Est-ce que tu penses qu’il t’a aidé à donner un sens à ta vie?


Soupault m’a transmis ça: être sincère et fidèle. Pour être sincère: quand je le rencontre à cette époque, comme tout le monde, je croyais qu’il était mort. Et je ne pense pas, en le rencontrant, qu’on va devenir amis. Pas du tout. J’ai grandi avec un sentiment d’injustice assez fort. J’ai grandi dans une HLM assez dégueulasse, notre père parti laissait notre mère sans pension alimentaire… Je me suis formé très jeune. Quand je rencontre Soupault à 24 ans, je suis déjà un homme qui a vécu plein de choses et qui a rencontré plein de gens.


Mais je te donne raison sur un autre point: je suis devenu fidèle à Soupault par fidélité à sa fidélité. C’était un homme très généreux.  Et aussi un bon vivant.



Recueilli par Bruno SOURDIN, Dieppe, avril 2023.





08/06/2020

Pete Winslow le poète de San Francisco qui aimait les moissonneuses rouillées



Pete Winslow          (photo Christa Fleischmann) 


Malgré le fait qu’il ait été publié par City Lights, on l’a un peu oublié aujourd’hui. Peter Winslow était originaire de Seattle et était venu s’installer en Californie dans les années 60. Il travailla comme journaliste à l’Independent de Livermore. Il est mort très jeune en 1972, à 38 ans, des suites d’une opération.
Il avait publié plusieurs volumes de poésie, dont les principaux sont Mummy Tapes (Medusa Press, 1971) et A daisy in the memory of a shark (City Lights, 1973).
Au sein du groupe surréaliste de San Francisco, son mentor était Philip Lamantia, dont André Breton, en exil à New York en 1943, avait salué jadis le génie précoce : « une voix comme il s’en élève une fois par siècle ». Winslow, qui adorait les dadaistes et les peintres surréalistes, a entretenu avec Lamantia une correspondance fournie. Les deux hommes passaient beaucoup de temps ensemble. Winslow était aussi un grand admirateur de Kenneth Rexroth. 
Il avait l’habitude de lire ses poèmes dans les cafés de North Beach et il était devenu, comme Bob Kaufman, ruth weiss ou Richard Brautigan, une figure de la scène Beat locale. Comme Philip Lamantia, et à sa suite, il apparaît aujourd’hui comme un des maillons entre le mouvement surréaliste et les écrivains Beats. 
La poésie de Pete Winslow est très surprenante. Drôle, originale, cocasse et fiévreuse. C’est une lumière vive, un fatras d’histoires sans suite, quelques grains de pur bonheur. 
Un portrait de Christa Fleischmann nous le montre deux ans avant sa mort. Il semble en pleine forme, enjoué, amusant. Ce cliché me touche beaucoup. C’est comme si c’était l’image d’un vieil ami passé comme un météore dans le ciel de la poésie et que l’on regrette de ne pas avoir connu.

Bruno SOURDIN.

 
"A daisy in the memory of a shark"

Bandelettes de momie

Esquissant le sourire d’un acrobate qui a envie de pisser
Je pris l’autoroute vers l’Ohio au volant d’une moissonneuse rouillée
Salué par des policiers qui pensèrent que j’étais le dieu protecteur du grain

Mes bagages arrivèrent plus tard
Des arbres minuscules des bandages de momie deux ou trois disques sans pochette
Et un désir frappant dans sa boite comme un mandrill


La moitié de ma vie est passée 

Je cligne des yeux et la moitié de ma vie est passée
Néanmoins je fais toujours des projets
Dans un instant je clignerai encore des yeux
Mes yeux sont déjà mi-clos
Comme les vignes sont lourdes cette année
Comme les vins que l’on consomme sans payer sont grisants
L’océan de vin la mer la rivière le filet d’eau
La goutte
Dans laquelle se reflète une tour
Une jungle de vignes grimpantes sur les côtés
Peut-être pourrais-je visiter un cri
Grimper l’escalier en colimaçon à ses racines
Et mettre en place des tâches ménagères juste avant l’agonie
Si j’avais assez de temps devant moi
Je pourrais chercher la pierre philosophale
M’écorcher les yeux sur des livres dont un mot sur trois est caché
Ou bien pourrais-je entrer en amour
Comme un tourbillon gardé dans une boîte doublée de velours
Mais le dernier clin d’œil est sur moi
Ils exigent une comptabilité complète de mes péchés pour les dossiers de leur paradis
Ils m’ont envoyé le mien avec des vrilles ondulantes sans vie
A l’endroit où je m’assieds sur une pierre érodée par des vagues sèches
Pour un instant d’éternité
Puis je regarde autour de moi de surprenants visages qui sourient


Ouragan Fred

Un type est venu à cheval
Gueulant au mégaphone que les tortues arrivaient
Nous avons dit bon et alors
Il nous a raconté qu’elles avaient mangé les meubles
Bu l’essence des voitures
Accumulé les factures de téléphone et laissé les lumières allumées toute la journée
Nous nous sommes préparés au pire
Et comme on pouvait s’y attendre elles sont venues par millions
Sortant de l’autoroute
Mangeant les poignées de portes et buvant de l’essence
Désirant seulement être aimées

Nous leur avons donné de l’amour les avons hébergées dans nos maisons
Les avons laissé manger et boire ce qu’elles voulaient
Les avons laissé dormir avec nos filles
Et à la fin elles sont retournées dans les marais
Tout le monde a mis la main à la pâte pour nettoyer le bazar
Nous avons récuré soigneusement les crottes des tortues 
Jusqu’à ce que la ville redevienne comme avant
Maintenant il n’y a plus que les enfants avec leur carapace sur le dos
Qui nous rappellent l’Ouragan Fred


(traduit par Bruno Sourdin)





Lire aussi :

Sur Philip Lamantia :

Philip Lamantia : Révélations d’un jeune surréaliste, editions Jacques Brémond, 1996
Anthologie des poètes surréalistes américains, présentée et traduite par Jean-Jacques Celly, éditions Jacques Brémond, 2002.

21/08/2019

C'est pour cela qu'on aime la poésie...

Avec Daniel Abel

Pourquoi on aime ça, la poésie? C'est la question pertinente que posait Claude Vercey aux lecteurs de la revue Décharge en 2018. Daniel Abel y répondit longuement, magnifiquement, avec ferveur, à la manière des surréalistes qu'il fréquenta jadis. 

André Breton, dont le souffle l'avait beaucoup séduit, lui ouvrit sa porte en 1958, l'adopta et l'invita  aux réunions du café la Promenade de Vénus où se retrouvait le groupe. Le drapeau de la rébellion et "l'aspiration au plus être" ne pouvaient que séduire le jeune Abel, qui resta toujours sous le charme de cet homme dont il admirait l'élégance de seigneur, "un esprit incapable de compromission, pareil à du cristal dur".

Comme on le voit très clairement dans sa longue réponse à Claude Vercey, Daniel Abel a conservé du surréalisme le goût du merveilleux, de la surprise et de l'esprit de révolte.


Daniel Abel à Valvins à la maison de Stéphane Mallarmé, septembre 2016.  (Photo Bruno SOURDIN)


 La poésie est le parfum du réel. Insaisissable et mystérieuse, on apprécie ses tons différents, sa faculté de s'adapter à l'humeur du moment, à épouser l'instant. Elle est alors le haïku, elle peut s'attarder à une minutie, s'éblouir d'une envergure, la poésie on l'aime positive, généreuse quand elle veut la terre habillée de ferveurs, fertile et prometteuse. 
Dès l'aube la poésie ouvre une fenêtre... S'étonner, se laisser surprendre, on aime la poésie qui bouscule l'ordinaire, entretient la surprise, « les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles »... « Poète, celui qui brise pour nous  l'accoutumance » (Saint-John Perse).  

Du Cantique des cantiques au Fou d'Elsa, on aime la poésie qui célèbre la joie des corps, la volupté charnelle. On pourrait rattacher la poésie aux neuf Rasas de l'art indien qui sont les différents aspects de l'existence: la rasa érotique, la comique, l'héroïque, le sentiment du merveilleux, la pathétique, la fureur, la terreur, la rasa de sérénité (1). Dans cet éventail se situent les œuvres anciennes de poètes asiatiques, grecs, romains, aussi celles de Ronsard (la beauté et le temps qui passe ), de Louise Labbé (la flamme amoureuse) à Apollinaire et ses Calligrammes, de Villon à Verlaine pour lequel  (« de la musique avant toute chose ») la poésie est mélodie, tandis que pour Rimbaud, « le temps d'un langage universel viendra il sera de l'âme à l'âme ».

Des Cantos de Pound au Chant général de Neruda, au Cahier d'un retour au pays natal, de Césaire, à Liberté sur parole de Paz, j'aime être porté par le verbe des voix hautes, frémissantes d'une aigrette aux tempes en survol des joûtes océanes, qui expriment un grand souffle de liberté effracteur de frontières. Pierre de soleil, Octavio Paz, l'auteur de l'Arc et la lyre, qui a écrit des textes essentiels sur la poésie. Breton, pour sa part, dans la préface à Signe ascendant, en appelle à une « tension vitale tournée vers la santé, le plaisir... », la poésie « a pour ennemis mortels le dépréciatif et le dépressif ». Dans la préface à Cahier d'un retour au pays natal il célèbre la grande voix majeure du langage porté à son plus haut niveau d'effervescence et d'afflux des images. 

La poésie nous permet d'exprimer notre révolte. « Seul un vœu en révolte modèle le soleil » (René Char), et Breton: « la révolte, créatrice de lumière »… 

La poésie s'efforce aussi de dire beaucoup en peu de mots - l'aphorisme, d'Héraclite à René Char (« Les oiseaux libres ne souffrent pas qu'on les regarde"). 

Nous apprécions également la poésie qui semble couler de source, s'ouvrir aux correspondances magiques, instantanées, dans une facilité admirable les images s'enchaînent...« Rien ne bougeait au front des palais... j'ai marché réveillant les haleines vives et  tièdes et les pierreries regardèrent les ailes se levèrent sans bruit.» Le poète, voleur de feu, voyant, qui rapporte de là-bas des visions foudroyantes. Poésie panthéiste : Soleil et chair, Roman, les émois amoureux, Sensation (« Par les soirs bleus d'été »)... (2). 

On participe de la candeur du paysage, on goûte la paix du coeur si nécessaire et c'est aussi pour cela qu'on aime la poésie. 

Daniel ABEL.      


1) Rasa, les neuf visages de l'art indien est le nom d'une exposition qui se tint à Paris au Grand Palais en 1986. Daniel Abel estime que c'est l'exposition qui l'a le plus interpellé. Il y voyait, au delà du cadre de l'Inde et de l'hindouisme, représentés "les différents aspects simultanés, essentiels, qui s'entrecroisent les uns les autres, de notre monde contemporain".

2) On reconnait ici, bien entendu, la poésie vibrante de Rimbaud le Voyant.

Ce texte de Daniel Abel est paru en mars 2018 dans le n° 177 de la revue Décharge, dans la rubrique Ruminations de Claude Vercey. 
Site: http://w.w.w.dechargelarevue.com
Courrier: revue.decharge@orange.fr


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Sur Daniel Abel, lire aussi: 

http://brunosourdin.blogspot.com/2018/03/daniel-abel-le-poete-fidele-andre-et.html
ainsi que:
http://brunosourdin.blogspot.com/2018/12/plutot-la-vie.html


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Pour l'illustrer en majesté et ouvrir des espaces, Daniel Abel avait accompagné ce texte, d'un long poème, Liberté de poème. Ecrit avec une liberté totale, sans contrôle de la raison. Ce poème était resté inédit.


Daniel Abel à Héricy, septembre 2016.                                                      (Photo Bruno SOURDIN)


LIBERTES DE POEME

« Tout commence en nécessité tout doit finir en liberté » (Maurice Zundel)

L'aile du poème aère le paysage abolit les murailles met à jour l'invisible

par la magie du poème la pénombre lumineuse les orées musiciennes

avec la cascade frémir, rassembler

toutes voix essentielles au plain-chant au choeur obscur des ronces

les hélianthes, leur passion de la pleine lumière

limpidité la vertu la plus claire

éprends-toi de ce qui fulgure

l'étonnement d'abord la perfection peut être

la clairière enrobée des fougères accueille l'éolienne la rosée matinale

dès le petit matin sans réserve le grand large

la caresse du poème affine le murmure rend audible le silence

le poème sait trouver son oreille quand il est écouté

entre les lignes une joie de groseille agrémente la phrase

tout courant d'air téméraire bouleverse le parterre

sur la page blanche le premier papillon qui se veut déserteur

demande au poème d'éclairer ton chemin d'ensemencer tes rêves 

qui délaisse la prairie se prive des saisons

l'agrion à la tige les hirondelles au plus haut des nues
le poème de la rivière mouchetée et limpide
le frisson est aussi un poème quand le feuillage est d'or

liberté de carillon allégresse de campagne faconde de clocher les girouettes tournoient

éparpillant, rassemble

élis ta rareté éclos ton insouciance

donne licence à tes rêves d'ouvrir les écluses

à tout instant ajour

tamise la tempête de l'orage retient l'or

l'arc en ciel après le délire fou

une voix d'alouette une javelle dénouée
le poème des blés mûrs des orges et des seigles
des versants flamboyants de la montagne en fête
  
nénuphars nymphéas le ballet des libellules

fertilité mot de devenir

le mot doux chante si juste à l'oreille

dès le premier beau jour le papillon s'invite au bal des débutantes

la poésie coule de source au lieu d'amont de l'enfance
passionnément elle se veut échappée échappée

ne questionne pas engrange

la buée, la rosée ont leur heure bien à elles elles sont essentielles

toute poésie musicale désarçonne les épines déconcerte les ogres

l'aube qui s'empare le soir qui restreint la nuit immense 
à tout horizon l'abondance

qui ne dort que d'un œil rêve les yeux ouverts 

ultime épure du rossignol une étoile filante quel est ton vœu voyageur? 

le poème du ciel pur accepte le blanc nuage

un pas de danse tu sèmes ton âge au premier virage

rajeunir à la vitesse de la lumière….avec ceux qui sont chers

chaque empreinte sur le sable que le jusant musèle

le moindre brin d'herbe qu'humecte la rosée peaufine son profil

butinant la fleur tu respires la prairie

sache revenir enrichi du voyage allégé de toute peur

dire aile penser retour

les enclumes transformées en nacelles

l'école buissonnière du côté des lavoirs les lavandières et l'écume joueuse

les hirondelles la liberté des ailes le rubis du couchant 

aurons-nous assez d'une vie pour épuiser les allées forestières ?

où bondit l'écureuil le renard pointe l'oreille. 

la résonance plus que l'écho

non pas copier inventer et construire

tout petit mot qui se veut catapulte

ce qui s'appose au murmure devient le murmure
les ailes effleurant les miroirs demeurent infatigables

le jardin qui s'envole t'invite à le rejoindre

parle fougères inaltérables cimes accessibles

automne du langage printemps poivré de la langue

aimer l'inconnaissable quêter l'insaisissable

l'écume face au roc tutélaire

toute poésie qui cautérise la blessure rend l'oubli obsolète

avec le premier oiseau aisance et envergure

le plus tôt possible gagne la juste altitude conforme à ton orgueil

sois le tronc aussi les ramures porte haut le dialogue

l'étincelle : elle n'est jamais en repos

en l'aubier le nid qui se prépare la forêt de l'éveil

persévérer ne pas s'aveugler s'éblouir

tout saule pleureur qui se vêt du fou rire

quand l'eau se fait lente la rivière est parloir les ombres lèchent les berges 

le reflet du poème dans le livre d'images

la poésie parle bas à la bruyère haut à la montagne

les oiseaux libres ne s'acceptent pas immobiles

avec tout ce qui contribue à la part essentielle

liberté de langue outrages à toute censure
au chevet du barrage comme de la cascade l'eau se sait sacrilège

détricoter le temps avec les vers à soie

toute parole d'oiseau libre répudie nid frileux

de l'étroitesse peut surgir le superbe

les oiseaux lyres les harpes éoliennes
les paumes des brouillards aux hanches des amphores

tout profil conquérant toute haleine charmeuse

parle ombrage à la lumière ombrelle à l'aubépine

le roitelet qui se rêve condor 

le rouge-gorge 
buvant le crépuscule

de la rose l'appétit des épines

enlace sans étouffer
étreignant fais grandir

toute clarté dansante chevauche un mirage

ne demande pas au poème de rendre humide la foudre

tout soupir qui précède une extase

avec les voyelles au chevet de la cascade
avec les consonnes dans le lit du torrent
avec les syllabes au détour de la phrase

sur l'ongle de la buée peut s'incarner un monde
écoute d'une oreille parle dix mille langues

ébruite à bon escient
la poésie qui émerge de son lit rend verdoyantes les rives

buissonner séduire propager

avec la rosée le pointu de l'épine le velours du pétale l'amont de tout remords

aurore sur la mer les embruns dans la danse

limpidité la vertu la plus claire

la vague le retour
la marée la reconnaissance

l'ourlet de l'écume sertit le coquillage en dentelant la berge

ne sois jamais avare de compliments envers qui te salue

à demi-mot la prière à pleine gorge l'aveu

toute voix de torrent brandie en javeline

la source enfante le poème du voyage la rivière le peaufine

le dernier méandre la mer déployée l'oiseau bleu qui remonte

l'étincelle qui met le feu au vide

avec la cicindèle la cétoine dans l'été qui brasille

étoiler son parcours

dire frisson penser haleine

à contre courant du temps la jeunesse un champagne
l'île dans le regard l'aile qui gouverne

se laisser porter par toute effervescence

tout enthousiasme est délivrance

neige sur rivière mots sur page blanche 
si tu vas à la ligne 
ne perds pas le fil d'Ariane

un coup de dé chanceux
tapis vert des prairies
farandole des corolles

la toile de l'araigne perlée de la rosée plus vitrail que piège

les loriots dans le petit jour tissent leurs trilles sans forcer leur talent

qui sait museler l'orage jugule la tempête

n'oblige pas le poème à se faire courtisan il perdrait de son sel

à la margelle du puits
sautillement des mésanges 
tout près des roses rouges

remercie qui te veut solidaire de l'infime du grandiose

ne sois jamais incendiaire 
ne réduis pas en cendres

le carillon bien plus que le tocsin

au loin pour approcher le rare

avec l'alouette dans le subtil équilibre de l'épi et du champ

il incombe aux lisières d'étoffer les pénombres

ombelles ombrelles une lettre et tout change

oiseleur et stratège orpailleur et devin

enchante et révèle 
révèle et illumine

dès le seuil délivré de toute chaîne tout remords toute contrainte

avec le souffle 
qui incline sans briser
avec la lumière 
qui jamais n'assombrit

orfèvre des lisières 
ciseleur de mots rares

l'égaré le prodigue

sous l'aile du condor 
l'envergure océane
la fourmi à l'ouvrage

tout sommet ayant souci des pentes

les gouttes de la pluie s'envolant vers le ciel sont de petites abeilles

la foudre, vénérée des racines

les clochettes du muguet de mai 
tintinnabulant liberté liberté

le sous-bois en goguette
si vite l'hirondelle au plus haut des nues
si vite au fleuve que du bout de l'aile elle étoile

libeller son parcours

lever l'encre
que le poème vagabonde à sa guise
faire feu de toute idée flécher toute insouciance

nénuphar, libellule et grenouille la mare dans le sommeil le lotus d'or 
symbole de renaissance
le roseau et la vague l'étang dans le brouillard

le grand harfang des neiges
la nuit toute blanche

enrichis ton offrande

le ver luisant éperdument appelle

douceur plus que violence beauté plus que laideur

ne dépose les armes que devant l'invincible

sourcier sache éclore l'invisible

sois éclaireur 
aussi stratège

la pensée du poème est déjà le poème

le vent s'il respecte l'ordonnance

sauvage le poème qui dévore son dompteur

n'enferme pas 
qui se veut fugue de gladiateur

la voie lactée sœur lumineuse des ténèbres

la pelote de laine du poème n'a que faire du chat qui dort

dès la première fontaine le poème de l'eau vive les paumes unies pour retenir l'aurore

mot à mot phrase après phrase que ne sèche trop vite l'espérance

de palier à palier à la gorge verdoyante

source soliloque ruisselet balbutie 
ruisseau pérore rivière parle
qui dialogue avec la prairie 
qui prend en charge le paysage? 

l'admirable 
à portée de regard

qui se laisse apprivoiser présente en premier son museau

toute peau tout pelage toute fourrure je est tant d'autres….

dans le dé à coudre de l'automne le printemps
joue déjà au chat et à la souris avec l'hiver

à tous vents essaimer disperser rassembler

le poème de la mer riche de tant de fleuves

de l'estuaire 
à l'amont de l'enfance sans rides

écrire le mot poème gommer le mot amertume penser le mot résonances 

le rêve : il est sans amarre

tous les possibles dès le premier regard

l'ondée qui réjouit les racines rend la tige élégante

la pluie qui monte au ciel entraîne les semences

le levain au pointu de la langue

langage de flamme sans fumée est crinière cavalcade chevauchée
l'algue dans le courant 
rêve de palais nuptiaux

dans l'oeil de l'aigle royal la vallée des hommes 
et l'épouvantail 
n'emprisonne pas le poème 
laisse-le se parfaire

en peu de mots l'essentiel les points de suspension la place de la virgule

idéalement le mot amour rime avec toujours

le parfum de la rose porte à la violette ombrage ? 

à la fontaine du poème foin des paroles superflues

au premier carrefour assure ton message

sois avec la rivière adolescence fièvreuse défi passionnel au silence

sous le pont en catimini se faufile  la mémoire

garde souvenir de ce qui t'interpelle

le roseau que l'étang et l'oiseau courtisent sans relâche est fier de son reflet

un petit pas devant 
l'aube 
qui caracole

qui habité d'un cyclone 
peut entendre le silence ?

la bergeronnette d'escale à escale
la lumière si vite au gynécée

au lieu secret du poème dépose ton obole

donne figure à ta voix visage à ton appel

limpide le poème épargné de la rouille

tout aval de transparence tout amont de frayère

la poésie du petit jour quand aucune clameur ne tonne

au coup d'archet les perce-neige
les ruisseaux les cascades 
tout ce qui est mouvement 
tout ce qui est VIE

si rien ne contrarie l'élan 
le poème du ruisseau présage celui de l'estuaire

source frémit 
ruisseau tressaille 
rivière ondule
le fleuve 
prend en charge l' Histoire

le poème de la mer s'adresse aussi à la falaise

hors de chrysalide rayonner et joindre

au pied du château-fort s'agenouille la Légende

essaimer et convaincre

avec les migrateurs au ponant du langage

un petit pas devant un grand pas en arrière
as-tu vu l'alouette en défi au nuage ?

que reste-t-il du poème si personne ne l'entend ?

le petit matin qui butine le jardin
prend souci de la rose dont les pétales tombent
tout bouquet inexorablement voit ses fleurs se faner

le rai de soleil rend le grenier hanté

mettre en cage le poème c'est le priver de sève entraver son essor

poème virulent  tout silence habité d'un cyclone

à califourchon sur le poème 
tu joues à saute-mouton 
avec les syllabes

qui réjouit le c(h)oeur mérite mille médailles

toute phrase qui se veut aérienne
tout mot solidaire de la foule
toute pensée messagère d'espoir
tout devenir généreux

quand le poème se fait souris les chats en perdent leur latin

une moustache en quête d'un miaulement

ne demande pas au poème 
d'enflammer le langage
demande lui plutôt 
d'éteindre l'incendie

fidélité mot d'amante 
surtout pas religieuse

la fourmi danse la cigale s'épuise au travail 
la morale de la fable désormais à l'envers

sois passionné non éteint 
invente imagine prolonge

l'arc-en-ciel qui enjambe la montagne 

au lieu de la source palpitent tant de lèvres

le poème du ver luisant plaît aussi à l'ortie

quand se replient les hirondelles les noctuelles ont le champ libre

P poésie O ouverture E énergie S surprise I invention E espérance

le poème du brouillard épouse toute apparence

d'un doigt de buée déplier les courbures

par le chas de l'aiguille est passé l'océan 
la goutte de rosée témoigne du prodige

envol attirance

au pied de la montagne danse quelquefois la cime

le plus merveilleux des poèmes fait valser l'océan

savoir redescendre au niveau des congères

le poète berger dort à la belle étoile protégé des haleines 

édelweiss cascatelle clarines

piquetée de rouge en sa ligne médiane 
toujours orientée vers l'afflux d'oxygène
la vigilante des eaux vives dont le coeur est ardeur
l'alouette dominant la moisson enfin prenant en souci le tourment du poète

à contre-jour admirer quand même

aubépine églantine les orées pétillantes

ceux qui se reposent tout près du râteau de la faucille 
ne dorment que d'un œil

criquets et grillons 
s'en donnent à coeur joie
le ruisseau la nuit 
perpétue la parole

aile errante cherche asile où se fondre
se ressourcer où tout est lèvres

la montagne au plus profond de la mer a la nostalgie de la neige

le poème du vent 
toujours 
en quête d'assise

le liseron
le lierre
la phrase même du poème
enlacer
sans étouffer
fleurir à bon escient

le poème du ver luisant s'accommode de la nuit noire

l'aile de la nuit a comme épaule la démesure

attendrir l'orage désarmer le tonnerre apprivoiser la foudre

toute rivière verdoie son territoire

paraître et assembler

chaque pas sur la rive en appelle au navire

une étoile de mer appelée astérie un oursin agitant ses épines le gravier remué 

ce que le poème dépose la phrase le recueille

marée descendante regret attente impatience

le poème du château de sable tellement éphémère

dans la ferveur reprends l'ouvrage

sans cesse élance tu finiras bien par arrimer ton désir
quand se tait le silence qui parle manège aux sourds? 

toute mélodie
doit trouver son oreille
tout poème
son orée

des racines à la cime vibrer de tous ses pores

fructifier et convaincre

le vent
qui n'a pas d'origine
se fond dans le feuillage

mettre un terme à la finalité 

la fatalité que bouscule le hasard

tout seuil qui laisse espérer une échappée sauvage

évadé de la cage oublier les barreaux déplier l'éventail des allées

renouveau : les enluminures

au fil du temps au fil de l'eau
au fil du rêve au fil du vent
de seuil à seuil
de port à port
partir partir

séduis qui de toi prend distance

le luthier
l'orfèvre
le sourcier le chaman 

l'alouette en défi aux vautours comme aux hyènes

printemps à courte paille narguant ogres et censeurs

ne jamais s'agenouiller pour complaire au tyran

marchant
magnifie ton avance

qui coule de source
se rit de tout barrage

les méandres où tu t'es éclaboussé de fous rires

quand apparaissent les bourgeons le vert déjà est à l'ouvrage

la source, la poésie ne doivent se tarir la mer serait orpheline

tout courant d'air qui éternue provoque un tsunami

le poème de la mer s'exalte à marée haute

donne licence au poème d'être somnambule d'appéhender le rêve

l'oiseau-lyre sur la harpe éolienne

la parade amoureuse du tétras rend jaloux le soleil
l'oiseau-mouche dans l'oeil du gorille

les colibris porte-épée aux abords de l'orchidée

charité bien ordonnée commence par les autres

qui sort de son lit vite y retourne

infidélité mot d'évasion

devant la rose rougit le bouvreuil devant l'aurore s'empourpre la montagne

fredonner ce n'est jamais convaincre

lovée au creux du pétale par crainte de l'averse brutale
la minutie peureuse

ouvre la porte au courant d'air il a tellement besoin de grand large

de haut lignage ce qui survole sans jamais dévier du dessein

alouette pigeon ce n'est pas seulement une affaire de plumage

le corbeau la colombe en la nuit noire se confondent

sous la paupière à quoi pense le regard?

Icare, seulement pour l'envol

aiguise ton désir enflamme ton silence

le ramage n'est pas toujours à dédaigner 

préciosité, souvent superflue

de coeur à coeur sans jamais de détours

longtemps, toujours, le premier venu

espéré de l'horizon de tous les seuils

enchanter les serrures

à petits pas de vent à grands pas de tempête

au-delà des clochers s'habillent d'or les nues

tout mendiant devient prince à qui l'on offre un monde

la main tendue pour l'oiseau affamé recueille le murmure

foudres flammes fougères savent fusionner aux forêts
de leurs furtives ferveurs
le cygne tout en encolure floconnement neigeux 
battements d'aile puissants quand du plan liquide il décolle

les Transparents se parlent de trémière en trémière

le moulin à vent a lui aussi des ailes et sa farine est d'or

à fleur d'eau mouchète le poème

l'omble chevalier vigile de la montagne

ombre, poisson de l'esquive que l'on n'aperçoit que dans les eaux très pures

ne porte pas ombrage à qui te veut solaire

l'impérissable enfin à demeure

la nuit ne tombe pas elle vient sans se hâter embrasser le jardin
faire allumer les lampes

précéder et conduire

les roses noires dans les ténèbres conservent leur visage

que pèse une plume  sur une mer déchaînée ?

passeroses passiflores aérer le grillage 

le parfum a traversé la nuit sans faiblir au petit jour il n'a pas renié le domaine
senteur arôme odeur effluve le remugle relève de l'automne

de bonne heure avec les tisserandes

la source contient déjà la mer le poème l'épopée

l'ombre du papillon aussi est vagabonde

la poésie tisse sa toile sans asphyxier la pensée
caressé du regard le poème ne doit jamais ronronner

émerveiller tout aval

ne pas enfermer dans une armure le poème il se ferait ouragan

toute bastille son étendard son donjon à rejoindre

du sommet de la montagne comment t'apparaît le village ? 

dans toute prison le printemps agonise

la liberté n'est trop souvent hélas qu'une révolte vaine

renaissance lèvres avides printemps en fanfare

la fleur au fusil il n'y a plus de guerre les cartouches sont mouillées

les cerisiers en fleurs quand murmurent les jonquilles

tout verger se doit d'être accessible

ne se courber que pour cueillir une ombre

l'étincelle pour le feu qu'elle annonce

tout profil conquérant toute haleine charmeuse

au lieu d'amont juguler l'océan

ne jamais médire du printemps

le rossignol autant que les mésanges

l'instant des lèvres

une feuille qui tremble au bout d'un fil presque transparent mon coeur qui bat au rythme de celui de l'univers cette chance d'être encore vivant de participer du NOMBRE. 

Daniel ABEL.