Affichage des articles dont le libellé est Allen Ginsberg. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Allen Ginsberg. Afficher tous les articles

28/10/2025

La rencontre magique de Laszlo et Allen à New York dans la nef des fous


Laszlo Krasznahorkai.

Laszlo Krasznahorkai a été couronné du prix Nobel de littérature 2025. L’académie suédoise a ainsi voulu saluer « un grand écrivain épique » et récompenser « son œuvre fascinante et visionnaire qui, au milieu de la terreur apocalyptique, réaffirme le pouvoir de l’art ». Son quatrième roman, « War & War » (« Guerre & Guerre »), se situe à New York et c’est à New York, dans l’appartement de l’East Village d’Allen Ginsberg, qu’il avait travaillé sur ce roman.

 

Dans un poème de 1984, Allen Ginsberg se décrit lui-même faisant du Tai-chi dans sa cuisine, le seul endroit de l'appartement assez grand pour pratiquer sa gymnastique chinoise :

« Redresser le pied droit & le soulever - je me demande

si je n’aurais pas dû pousser le seau

à ordures -

Lever les mains & les ramener vers

les épaules - Serviettes et pyjamas

sèchent sur une corde dans le couloir »

Sur le mur, une peinture Hopi. Derrière la porte, « Seigneur

mon coin bureau, une pagaille de

photos, de courrier en retard -

Tourner à gauche sur les hanches - Dieu merci Arthur Rimbaud

me regarde par-dessus l’évier - » (1)

 L’appartement est une ruche bourdonnante. Allen y est rarement seul. C’est un va-et-vient incessant et le téléphone n’arrête pas de sonner. Allen est toujours disponible. Il est le bon Samaritain, accueillant, généreux, très ouvert, très communicatif. Il s’intéresse à tout et à tout le monde. Il est toujours animé d’un incroyable optimisme. C’était très facile d’être ami avec lui. Claude Pélieu, son traducteur français, nous répétait toujours : « Allen est le seul mec décent, honnête et juste dans la nef des fous. »


La cuisine d'Allen à New York.                                               (Photo  Steve Silberman)        


 

Allen Ginsberg.

Allen et Laszlo dans l'appartement d'Allen.

Laszlo Krasznahorkai a séjourné dans cet appartement ouvert à tous les amis de passage : « L’appartement d’Allen était tout petit, avec des pièces minuscules et cette cuisine. » Laszlo et lui sont devenus amis au milieu des années 1990, dans les dernières années de la vie d’Allen.

 « Il vivait très modestement, se souvient l’auteur hongrois, mais sa porte était toujours ouverte, comme dans les années 1950. Les gens allaient et venaient. Si vous y restiez un certain temps, vous rencontriez inévitablement ses amis, des gens de la Beat Generation et de la scène new-yorkaise de l’époque. »

A New York, Laszlo était en train d’écrire « Guerre & Guerre » (2), mais ce n’était pas facile. Allen l’a beaucoup aidé à trouver pour son roman une technique, une manière de « construire un arrière-plan neutre », « une ville de New York très neutre ». Ce livre envoûtant raconte l'aventure d’un petit historien de Budapest qui découvre un jour un manuscrit oublié. Il s’en suit une course folle et c’est à New York, « au centre du monde », que cet homme excentrique décide de délivrer à l’humanité le message contenu dans ce manuscrit si mystérieux.

 « Il me fallait une ville neutre plutôt que la vraie, une New York sans couleurs, sans imprévu, sans mouvement », explique aujourd’hui Laszlo. Il lui fallait seulement des rues, des lieux, un hôtel, un appartement. Or, dans la réalité, New York n’est pas du tout une ville neutre. « J’ai discuté de ce thème avec Allen soir après soir et il m’a donné des conseils très intéressants. Allen était d’une sagesse absolue. Il m’a beaucoup aidé. »

 Lorsque Laszlo l’a rencontré, Allen Ginsberg avait réalisé que sa vie touchait à sa fin (il est mort en 1997), mais, tient à préciser l’écrivain hongrois, « il ne cessait de donner ».

 Il se souvient particulièrement d’une soirée où David Byrne, le chanteur-leader des Talking Heads, avait invité chez le poète un groupe de musiciens indiens. « Nous nous sommes assis dans la cuisine. La table basculait, les chaises aussi, personne n’osait vraiment parler. » Finalement, Allen a décidé que l’on jouerait de la musique ensemble. Laszlo raconte : « J’ai utilisé le petit harmonium d’Allen, Allen a chanté, David a tambouriné sur la table. » Au bout d’une heure, alors que le groupe se levait pour partir, « Allen a attrapé un magnétophone posé sur un tabouret sous la table, en a sorti une cassette et l’a offerte. Il avait enregistré toute la conversation. C’était le plus beau cadeau qu’il pouvait leur faire. Il était comme ça, Allen. »

 Le poète roi de la bohème new yorkaise et le maître hongrois du récit apocalyptique ne pouvaient que se rejoindre, se reconnaitre, travailler ensemble dans la cuisine, créer un univers, jouer de la musique. Et devenir de bons amis.

Bruno SOURDIN.

 

(1)   « Dans ma cuisine à New York ». Allen Ginsberg : « Linceul blanc », Christian Bourgois éditeur, 1994.

(2)   « Guerre & Guerre », éditions Cambourakis, 2013.

23/03/2025

Bienvenue dans la poésie de John Wieners, le poète oublié de Boston


John Wieners.
 

C’est un poète américain singulier, qui n’est jamais vraiment sorti de l’ombre mais que ses pairs avaient en haute estime. John Wieners est un créateur surprenant, marqué par de puissants contrastes, entre rêves et désenchantements, entre Boston, où il est né en 1934, et la Caroline du Nord, où il va vivre l’aventure à 21 ans, puis la Californie.


Écrire comme un fou, côtoyer la beauté.  Vivre en utopie. C’est dans les Appalaches, qu’il va réaliser son rêve. Le Black Mountain College est une université libre et expérimentale unique, une sorte de Bauhaus. John Wieners va y étudier en 1955 (il a 21 ans) et y trouver son mentor, Charles Olson, qui y enseigne une poésie qui n’est plus basée sur la syntaxe, la construction et la tradition, mais sur le souffle et le son, « le vers projectif ». Le Black Mountain College est une université hors normes. On y prône « l’éducation de tous par chacun », et on n’y délivre pas de diplômes. Les grands peintres expressionnistes abstraits  — Willem de Kooning, Robert Motherwell ou Robert Rauschenberg pour ne citer qu’eux — y ont enseigné. Le musicien John Cage, l’inventeur du « piano préparé », y a produit le premier happening de l’histoire de l’art. Il y avait aussi une revue séduisante, lancée par Robert Creeley, dans laquelle John Wieners publia ses premiers poèmes. Une expérience inoubliable.



Mais en 1957, tout est fini. Le Black Mountain College doit cesser ses activités. John Weiners va tenter l’aventure à New York, puis sur les rives du Pacifique et s’établir à San Francisco, où la scène littéraire est épanouissante, résolument anti-académique : créativité, invention, découverte sont les maîtres mots de cette « San Francisco Renaissance » qui enchante les esprits. C’est dans cette Californie ouverte qu’il va désormais regarder le monde et explorer sa conscience. C’est à San Francisco aussi que se sont rencontrés, autour de Kenneth Rexroth,  les poètes californiens de la Renaissance et les poètes Beat de la côte Est.


North Beach poets: Michael McClure, Philip Lamantia, John Wieners, David Meltzer.




Dans sa vie, John Wieners ne s’est pas contenté d’un simple travail poétique. Il a été aussi un militant actif  dans la cause des gays, mais, à partir de 1975, il souffre de lourds problèmes d’addictions et d’alcoolisme et d’une santé mentale chancelante. Avec à la clé plusieurs hospitalisations psychiatriques.

 

 

 


John Wieners et Allen Ginsberg.

Dans les années 1980, avec l’aide d’Allen Ginsberg et de Robert Creeley, ses inédits sont rassemblés et publiés, notamment par Raymond Foye. Francesco Clemente, de son côté, illustre de très beaux poèmes de Wieners, « Early Morning Exercices », dont voici une planche :



SUPPLICATION

« 0 poésie, visite cette maison souvent,

imprègne ma vie de succès,

ne me laisse pas seul,

donne-moi femme et foyer.


Lève cette malédiction

de mort précoce et de drogues,

fais de moi un ami parmi des pairs,

accorde-moi amour et à-propos.


Ramène-moi aux hommes qui enseignent

et, par-dessus tout soigne les 

douleurs du désir d’impossible

à travers ce vide suspendu. » (1)









Mort à Boston en 2002, John Wieners est le grand oublié de la poésie américaine. En France, c’est un inconnu. Jusqu’à ce que, ô miracle, Bertrand Grimault (2) ne propose une traduction de « A Superficial Estimation » (Une lointaine familiarité), une publication de 1986, que l’on doit à Raymond Foye et ses éditions Hanuman Books. C’est une plaquette très étrange, un texte original, décalé. Voici comment le présente son traducteur: « À partir de 1975, John Wieners recourt à une prose expérimentale excentrique, célébrant en particulier les icônes du cinéma hollywoodien et où la technique du cut-up évoque le montage filmique. »

 

« Une lointaine familiarité » se présente comme une série de portraits des stars de Hollywood de l’époque. Derrière chaque star, Wieners cache le portrait d’un membre de sa famille. Ainsi, derrière « Une dame anglaise » (Elizabeth Taylor), il faut lire un portrait de sa propre soeur; derrière « Une dame de New York » (Barbara Stanwyck) un portrait de sa tante. Et dans « La Dame du Massachusetts » (Bette Davis) il a rendu, en creux, un hommage vibrant à sa mère :

 


 « Ma mère, Bette Davis, est la femme la plus généreuse que j’ai jamais connue. Elle s’est occupée de moi jour et nuit pendant plus de 35 ans, comblant mes besoins ordinaires, mes souhaits et mes caprices, garante des moments pressants d’intimité, incarnant une personne sans conteste égale, peu importent les distractions. Elle imprégnait chaque situation, contribuant à accroitre son influence, sa portée, son importance, et à satisfaire le but de circonstance. »



Allen Ginsberg affirmait que Wieners avait le don de créer « une atmosphère étrangement humoristique flottant à la surface d’une pensée plus sombre, un rêve en plein jour », et que les jeux de mots et les double-sens participaient eux-mêmes de ce « vertige de la raison ». Cette publication de John Wieners est, pour la France, une première. Merci Monoquini. Un vrai ravissement.  

Bienvenue dans la poésie de John Wieners.


Bruno SOURDIN.


John Wieners: « Une lointaine familiarité », traduction de l’américain et avant-propos par Bertrand Grimault, Monoquini éditions, Bordeaux, 2025.



  1. « Francesco Clemente: Early Morning Exercices », carnet d’art graphique publié par le Centre Georges Pompidou, 1994. Traduction de Martin Winckler.


  1. Bertrand Grimault est diplômé de l’école des beaux arts de Bordeaux. Commissaire et programmateur indépendant, il mène un travail de prospection et de programmation dédié aux arts audiovisuels. Il est aussi le responsable de l'association Monoquini et de Monoquini éditions. On lui doit, entre autres, une récente traduction de Sinclair Beiles, « Catastrophes choisies » :  http://brunosourdin.blogspot.com › 2025/02 › le-cheminement chaotique du premier poète dans l’espace.


17/01/2024

Bob Branaman, l’artiste Beat visionnaire de Californie

Bob Branaman.

Dans son livre « Le Dernier des mocassins » (1), Charles Plymell décrit bien l’atmosphère qui régnait à Wichita, Kansas, du temps de leur jeunesse. Son pote Robert Branaman, qu’il appelle « Barbitol Bob »,  était doué, très bon à l’école,  et prenait déjà son art de peintre très au sérieux. « Chaque pouce de sa chambre était occupé par des oeuvres, des photos de vieux magazines, des découpages, des taches de peinture sur chaque centimètre carré. Il vivait à l’intérieur d’un tableau de Pollock. » Et à Wichita les réunions amicales n’étaient pas tristes. Charley est un raconteur incomparable : « On buvait la bile verte du peyotl directement du trou du cul du diable, on fumait de l’herbe et on se lançait dans de grandes spéculations à travers le monologue intérieur du cosmos. On buvait le vin de la jeunesse. »


Hipsters avant l’heure, ils mènent une vie hors normes et audacieuse : la route, les bagnoles, les filles, la benzedrine. Une vie tumultueuse, exaltante, une ambiance de vertige, de tourbillonnement continuel. Ils appellent cela « le Vortex de Wichita ». Et ils vont se retrouver à San Francisco, avec plusieurs amis artistes et poètes du Kansas, et pas des moindres: Bruce Conner, Michael McClure, Stan Brakhage… Ils vont rapidement faire la connaissance d’Allen Ginsberg (2), qui vient de s’installer en Californie, et se joindre au bouillonnement de la Beat Generation. « Il y avait un formidable sentiment de liberté à San Francisco. »


Bob Branaman est arrivé à San Francisco en 1959. « A la Coffee Gallery de North Beach, a-t-il raconté, le sol était encore couvert de sciure de bois et une bière coûtait 15 cents. » Le mouvement Beat battait son plein. « A cette époque, San Francisco a connu des changements majeurs aussi bien dans les modes de vie que dans tous les arts et la spiritualité. » C’était le bon moment de se trouver en Californie. « Tout était possible et les possibilités de changement étaient illimitées. »


Les Beats à San Francisco en 1963 : Philip Whalen, Bob Branaman, Gary Goodall, Allen Ginsberg,
Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti, Alan Russo, Charles Plymell. Photo Anne Buchanan. 

Poètes et artistes se retrouvaient presque tous les jours à l’imprimerie d’Auerhahn Press, de Dave Haselwood, qui venait lui aussi du Kansas. C’est lui qui a publié la plupart des poètes de la Renaissance de San Francisco et a donné à Bob l’occasion d’illustrer un premier livre de poésie, « Hellan Hellan », d’Edward Marshall. « C’est aussi à l’imprimerie, en 1959, que j’ai rencontré Allen Ginsberg pour la première fois. J’étais en train de faire des affiches pour un livre de Philip Lamantia, « Ekstasis », que Dave venait de terminer. Les affiches étaient des monoprints très colorés et Allen m’a complimenté pour mon travail. »


Puis Bob s’est installé au sud, à Big Sur, comme le raconte son ami Charley: « Il fut un des premiers Indiens de Big Sur, avec un bandeau, des perles et LOVE peint sur son pick-up. Il a donné le ton à toute une génération en matière de style. »


Bob Branaman à Big Sur.               (photo Richard Messenger)


Ses peintures d’alors (début des années 60) étaient des grandes fresques kaléidoscopiques, parfois agrémentées de collages, de portraits, de soleils et de motifs floraux foisonnants. Une transposition de visions provoquées par l’acid. Elles donnaient l’impression de flotter dans l’espace et le temps, dans une ambiance psychédélique. Bob Branaman était un artiste « planant », qui avait ouvert très grand les portes de la perception. A l’époque, il a aussi travaillé avec son ami Bruce Conner à des films expérimentaux et plus tard a réalisé ses propres films.









« Les drogues psychédéliques étaient là. Nous recherchions des états de conscience modifiés. Huxley était très influent. Il avait réalisé que les chemins vers l’illumination étaient très nombreux, que la méditation était une technique parmi d’autres. Il espérait que les drogues pourraient aussi briser les barrières de l’ego. (…) Il y a près de 30 ans, j’ai arrêté de consommer de la drogue et de l’alcool en choisissant la méditation comme ce qui fonctionnait le mieux dans ma vie. » (3)


Allen Ginsberg disait de lui qu’il était « l’un des artistes visionnaires les plus intenses d’Amérique ». Ce que confirme Marc Olmsted, un de ses proches : « Il connaissait pratiquement tous les Beats, sauf Jack Kerouac qu’il n’a vu qu’une seule fois: il était ivre dans un bar de San Francisco. Bob a pensé que Jack souhaitait qu’on le laisse seul. » (4)


Bob Branaman est décédé le 9 janvier 2024, il venait de fêter son 90e anniversaire à Santa Monica avec sa grande famille et ses amis. Il était né à Wichita, Kansas, en 1933. Il avait suivi les enseignements d’un lama tibétain accompli, Garchen Rinpoche, et pratiqué assidument le Qi Gong, cet art corporel chinois qui s’appuie sur la circulation de l’énergie. Son énergie était en effet exceptionnelle et joyeuse.


Bruno SOURDIN.


  1. Charles Plymell: « Le Dernier des mocassins », éditions Sonatine. Traduit par Nicolas Richard. Le livre culte du dernier des Beats, avec un dessin de Crumb en couverture. Repris en 10/18. Charley vient de sortir en 2023 aux Etats-Unis un nouveau livre, « Keyboard Intercourse », édité par Bottle of Smoke Press, avec sept collages de l’auteur et, en 4e de couverture, un collage de Mary Beach.
  2. Allen Ginsberg a repris le terme de « Wichita Vortex » dans un poème intitulé « Wichita Vortex Sutra », traduit en français par Mary Beach et Claude Pélieu, qui le présente comme « un appel aux hommes pour en finir avec la sale guerre du Vietnam, pour en finir avec la violence, collage-esprit ». Poème repris dans le livre « Planet News », Christian Bourgois éditeur.
  3. Extrait d’une interview de Bob Branaman par Michael Limnios/Blues Network, en juillet 2012.
  4. Marc Olmsted: « Remembering Robert Branaman », sur le site The Allen Ginsberg project/ allenginsberg.org



31/10/2023

Nanao, le poète vagabond japonais

Nanao Sakaki.

 

Le 9 août 1945, à la base aérienne de l’archipel japonais des Ryukyu, il repère sur son écran de radar le B-29 qui va lâcher la bombe atomique sur Nagasaki. La veille, il avait dû assister à une soirée d’adieu des jeunes kamikazes qui partaient le lendemain mourir au combat. Nanao Sakaki se demandait bien ce qu’il foutait dans cette galère, lui qui détestait tant la guerre et cette armée.

 

Après la capitulation de son pays, il devint ce qu’il avait toujours rêvé d’être : il se fit vagabond et poète itinérant dans la tradition des haïjins, ces auteurs de haïkus qu’il vénérait, Matsuo Basho, Ryokan et Kobayashi Issa, parcourant le Japon de long en large, s’enivrant du bonheur de sa liberté retrouvée. A Tokyo, le quartier de Shinjuku avec son labyrinthe aux dix mille bars était son port d’attache.

 

 « Si tu as le temps de causer

Lis des livres

Si tu as le temps de lire

Marche dans la montagne, le désert, l’océan

Si tu as le temps de marcher

Chante, danse

Si tu as le temps de danser

Assieds-toi en paix, Imbécile bienheureux. »

 

J’ai découvert la poésie étonnante de Nanao Sakaki en 1987 dans le n°5 de Révolution intérieure, la revue de Daniel Giraud, taoïste libertaire et clochard céleste : cinq poèmes traduits en français par Simone Rasoarilalao. Trois ans plus tard, Guy Benoit et sa revue Mai Hors Saison prirent le relais en publiant un choix de poèmes, traduits cette fois-ci par Patrice Repusseau sous le titre de Casse le miroir (1).

 

« Pourquoi écrivez-vous des poèmes ?

Parce que j’ai l’estomac vide,

Parce que la gorge me démange,

Parce que j’ai le nombril hilare,

Parce que mon cœur brûle d’amour. »


 


Gary Snyder et Nanao Sakaki.

En 1963, Gary Snyder, le poète Beat californien, qui séjournait au Japon cette année-là, avait fait la connaissance de Nanao Sakaki à Kyoto. Voici ce qu’il raconte : « Nos conversations au bord de la rivière Kamo débouchèrent sur une longue amitié et une collaboration dans l’art non pas du théâtre de la rue mais plutôt du théâtre des champs et des montagnes. Allen Ginsberg était de passage à Kyoto à ce moment-là et cela devint donc une amitié trans-pacifique. »

 

Allen est lui aussi fasciné par Nanao et, pour saluer cette amitié, il a composé ce très beau portrait :

 

« Cerveau lavé par de nombreux torrents

Les jambes propres

d’avoir parcouru à pied quatre continents

Les yeux aussi immaculés

que le ciel de Kagoshima

Un cœur ardent

étonnant cru de fraîcheur

La langue frétillante

d’un saumon de printemps

Nanao Sakaki

a la main qui ne tremble pas

La hache et le stylo

Aussi aigus que les vieilles étoiles. »

 

Gary Snyder raconte aussi qu’un prêtre bouddhiste traditionnel se vanta devant Nanao de son illustre lignée. « Nanao lui répondit du tac au tac : Je n’ai pas de lignée, je suis rat du désert. »

 

La poésie de Nanao Sakaki n’est en rien cérébrale. Elle est simple, fluide, profonde, drôle, comme l’aboutissement inoubliable de ses vagabondages et de sa vie de grand marcheur.

 

« Dans le doute

Dites la vérité – Mark Twain

 

Quand vous souffrez

Ecoutez bien le vent

 

Ces chênes noirs

comme ceux de Paul Cézanne

penchés dans le vent du matin.

 

Nous sommes le 6 août, le jour d’Hiroshima.

 

J’entends mes os de Néanderthalien

s’entrechoquer au vent. »

 

Et voici que 30 ans après Mai Hors Saison, un nouvel éditeur français se passionne pour l’œuvre de Nanao. Po&Psy propose une sélection de 40 poèmes, traduits par Danièle Faugeras, une édition bilingue intitulée « Comment vivre sur la planète terre » (2). Et c’est un bonheur renouvelé.

 

« Pourquoi escalader une montagne ?

 

Regarde ! une montagne, là.

 

Je n’escalade pas la montagne.

La montagne m’escalade.

 

La montagne est moi-même.

Je m’escalade moi-même.

Il n’y a ni montagne

ni moi-même.

Quelque chose

monte et descend

dans l’air. »



 

Gregory Corso, Allen Ginsberg et Nanao à Santa Fe en 1968.

Aux Etats-Unis, où il a souvent séjourné et voyagé à partir de 1978, invité par Snyder et Ginsberg, Nanao Sakaki a été salué comme un écologiste acharné et un leader de la contre-culture, « un poète Beat joyeusement excentrique ». Gary Snyder fait remarquer qu’il est « l’un des premiers poètes vraiment cosmopolites produits par le Japon ». Et assurément un des plus libres.

 

« Quand tu entends une histoire sale

lave-toi les oreilles.

Quand tu vois des trucs moches

lave-toi les yeux. 

Quand tu as des idées noires

lave-toi l’esprit

et

garde les pieds boueux. »

 

Ce clochard céleste n’a jamais rien possédé, ni maison, ni carte de crédit, ni ordinateur, mais, grâce à ses très nombreux amis, il a voyagé dans le monde entier, sur tous les continents, du Nouveau Mexique en Alaska , de la Mongolie à l’Australie des aborigènes, en Sibérie orientale, en Corée, à Terre Neuve, mais aussi en Europe, à Amsterdam, Londres ou Paris…

« venu de nulle part

allant nulle part

Miracle »

 

Nanao Sakaki est mort le 22 décembre 2008 au Japon. Il avait 85 ans.



 


Comment habiter le monde,  s’interroge sans relâche Nanao. Comment vivre sur cette planète ? En guise de réponse, le poète vagabond japonais s’aventure, le cœur battant, sur quelques pistes implacables et décisives, chaudes comme la vie : voyager léger le sac sur l’épaule, chanter avec les coyotes, pleurer d’amour avec les rouges-gorges, regarder la lueur du soir, dormir dans le désert avec les étoiles, alors qu’aujourd’hui…

« quelque part

quelqu’un

fabrique une bombe nucléaire

simplement pour te tuer ».

 

Bruno SOURDIN.

 

(1) Nanao Sakaki : « Casse le miroir », Mai Hors Saison, 1990.

(2) Nanao Sakaki : « Comment vivre sur la planète terre », Po&Psy – Eres, 2023.

 



Article paru dans la revue "Diérèse", n° 88, automne 2023

17/12/2017

Les écrits visionnaires de Mary Beach




Née en 1919 à Hartford, Connecticut, Mary Beach est arrivée très jeune en France après le divorce de sa mère. Elle a passé les années de guerre et d’Occupation à Pau. Sa première passion est la peinture. En 1956, à Paris, elle a travaillé à la Grande Chaumière, sous la direction du peintre et graveur Henri Goetz. « J’ai toujours voulu être peintre, je crois même que je suis née avec un pinceau à la main », m’avait-elle confié dans une lettre de septembre 1996 (1).

Mary a rencontré Claude Pélieu à Paris en 1962 et elle a commencé à lui lire et traduire un livre de poèmes que sa fille Pamela avait dégoté à la librairie américaine Shakespeare & Company. C’était un titre d’Allen Ginsberg, Reality Sandwiches, et cette lecture a totalement changé leur vie.

En 1963, ils sont partis pour San Francisco avec l’espoir d’y faire publier, par City Lights Books, un manuscrit de Claude. Automatic Pilot sera finalement édité à New York par Ed Sanders, l’écrivain et chanteur du groupe de rock The Fugs, qui dirigeait également Fuck You Press, un titre de la presse underground. Fuck You ? Un label qui ne pouvait que réjouir le poète iconoclaste parisien.

A San Francisco, ils avaient rencontré les poètes de la Beat Generation, Allen Ginsberg, avec lequel ils se sont liés d’une profonde amitié, Gregory Corso, Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti… et ils étaient entrés en correspondance avec William Burroughs. Ensemble ils sont se lancer dans dans les traductions : Mary traduisait et Claude adaptait, dans une langue aux couleurs inouïes.

L’année suivante, alors qu’ils travaillaient sur son Kaddish, Allen Ginsberg, parti sur les routes d’Orient, leur avait prêté son petit appartement de New York, avant qu’ils ne s’installent au Chelsea Hotel, au coeur de la vie artistique et intellectuelle new yorkaise. C’est là qu’ils se sont liés d’amitié avec de très nombreux résidents, Patti Smith, Robert Mapplethorpe, Leonard Cohen ou le très mystérieux Harry Smith, cinéaste expérimental, grand musicologue et collectionneur compulsif. C’est là aussi que Mary a écrit son livre de cut-up, Electric Banana.

« Ce fut l’ère du cut-up, observe Ed Sanders. Mary Beach devint une adepte brillante de l’assemblage de tranches de réalité et de surréalité dans ses peintures et ses collages. J’ai toujours été impressionné par sa témérité et sa sophistication, mais également par son calme parmi les vicissitudes parfois démentes de l’époque. »

Claude Pélieu et Mary Beach à Caen, 1995. Photo de Gerard Malanga.


Le cut-up est un technique d’écriture dérivée du collage inventée par le peintre Brion Gysin et expérimentée avec ferveur par William Burroughs. Voici comment Mary, modestement et avec le sourire, m’expliquait la conception d’Electric Banana : « D’abord je ne suis pas écrivain. J’ai fait Electric Banana pour montrer que les hétéros sont aussi importants que les homos… Dans les années 60, il me semblait que le monde littéraire était homosexuel, à l’exception de Kerouac et de deux ou trois autres, et j’ai voulu un peu me moquer ! C’était une parodie. William Burroughs l’avait compris et aimé. Je suis une des seules femmes à avoir pratiqué le cut-up  et Electric Banana était aussi une parodie de ce genre d’écriture (1). »

Préfacée par William Burroughs, la première édition d’Electric Banana date de 1975. Une nouvelle édition (2) vient d’être publiée par Cherry Valley Editions. Elle est enrichie de deux autres textes, The Gothic Banana et The Elastic Banana, ainsi que par des inédits, écrits peu de temps avant la mort de Mary en 2006 et qui ont été retrouvés dans les archives d’Ed Sanders et Jan Herman. 23 Televised Spots of Nueva Presencia et The Cold Summer of 1816 revisitent la poésie violente et corrosive de Claude Pélieu. Cette édition est dédiée à Grant Hart, l’ancien chanteur et batteur du groupe Hüsker Dü, qui s’est éteint en septembre dernier, à 56 ans ; Mary l’appelait affectueusement « mon petit terroriste ». Le livre est préfacé par Thurston Moore, le guitariste-chanteur hors pair de Sonic Youth, qui orchestre ici, superbement, « l’art vivant de Claude et Mary ».

Bruno Sourdin.

1.  in Air mail interview de Mary Beach, dans l’ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, Je suis un cut-up vivant, éditions L’Arganier, 2008.

2. Mary Beach : Electric Bananas, Cherry Valley Editions. Le livre peut être commandé sur Amazon.


Electric Banana reste inédit en français, hormis quelques extraits qui ont été traduits par Jean-Marie Flémal, publiés dans le n°19 de la revue Spered Gouez dans un dossier élaboré par Alain Jégou.