08/06/2026

Ces soirs que Han Kang a rangés dans son tiroir

 



Han Kang                                                                                                                                         DR

En décernant le prix Nobel de littérature 2024 à Han Kang, une Sud-Coréenne de 53 ans, les jurés de Stockholm ont touché juste, en révélant aux lecteurs du monde entier une auteure envoûtante, dont l’oeuvre est nourrie aussi bien de rêves poétiques que de cauchemars traumatiques. Coup de projecteur sur une écriture bouleversante, tantôt paisible, tantôt douloureuse.

 

« Un soir

Tard, je

Regardais la fumée monter

De mon bol de riz blanc.

Je compris

Que quelque chose s’en allait à jamais. »

 

Après la réception de son prix Nobel, Han Kang a raconté que, lorsqu’elle était enfant, ses livres, tous ses livres étaient ses amis. Elle a beaucoup déménagé et changé d’école, mais quand elle rentrait à la maison, elle se sentait protégée par tous les livres. « Mon père est lui aussi écrivain, et le plus important pour moi, cest que jai grandi entourée de livres, car ma maison était comme une petite bibliothèque. Nous n’étions pas riches et nous navions pas de meubles convenables. Juste des livres. Des fenêtres, des portes et des livres. Cest ainsi que jai pu explorer tous les livres qui me faisaient envie. »

 

Elle a toujours adoré lire mais ce n’est pas cela qui l’a décidée à devenir écrivaine, la profession de son père non plus. Elle dit que « c’était tout à fait personnel » et elle cite ce souvenir fondateur: « Je me souviens qu'à 14 ans, je lisais une nouvelle. C'était en hiver et dans cette nouvelle, un jeune homme jetait de la sciure de bois dans le poêle, la flamme s'est allumée et une lueur a brillé dans ses yeux. Il y avait quelque chose de magique et je pouvais sentir la chaleur et le rouge de la flamme sur ma peau. C'est après cette expérience magique que j'ai décidé de devenir écrivaine. »

 

Han Kang est une personne à la fois calme et résolue. Elle vit au jour le jour: « Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne vais pas en soirée, une vie simple, quoi. » Elle veut juste vivre pleinement. « J'essaie d'être entièrement présente à chaque instant, et c'est peut-être le secret d'une vie réussie. »

 

Un jour, pendant l’écriture de son quatrième roman, la mécanique s’est bloquée et l’inspiration l’a quittée. « Ce n’était pas simplement le syndrome de la page blanche. C’était comme si je ne pouvais plus lire de fiction. Je ne supportais plus la fiction et j’étais incapable d'en écrire non plus. Je ne pouvais donc lire que des livres documentaires, et même les films de fiction m’étaient insupportables. » 

 

Pendant près d’un an, elle s’est passionnée pour des livres sur l’astrophysique. Et puis soudain, alors qu’elle longeait un ruisseau à vélo, le roman qu’elle avait commencé à écrire lui est revenu en tête. Il lui manquait. « Alors, je suis rentrée chez moi et jai eu envie de me remettre à écrire. Javais juste besoin de temps. »

 

Entre l’écriture de ses huit romans, Han Kang a écrit des nouvelles et des poèmes. Dans sa poésie, elle ne cherche pas à faire dans l’originalité ou à impressionner. Sa poésie est d’une rafraîchissante simplicité.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

A l’automne 2024 à Stockholm, le prix Nobel de littérature lui est décerné et, pour tout le monde, c’est un choc. On découvre en effet une oeuvre bouleversante. Les jurés suédois saluent « sa prose poétique intense qui affronte les traumatismes de l’Histoire et expose la fragilité de la vie humaine ». L’oeuvre romanesque de Han Kang est en effet marquée par les images de l’un des pires massacres que la Corée a connu: trente mille civils assassinés en 1948. Une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies, qu’elle réveille dans un roman poignant, « Impossibles adieux » (1).

 

En décembre 2024, en allant recevoir son Nobel, elle a impressionné tout le monde par sa modestie et sa douceur. Dans son discours de Stockholm, elle dit de sa petite voix fluette : « Quand j'écris, j'utilise mon corps. J'utilise toutes les sensations : la vue, l'odorat, le goût, la tendresse, la chaleur, le froid, la douleur, les battements de mon cœur, le vent, la pluie. J'essaie d'insuffler à mes phrases ces sensations si vives, celles que j'éprouve en tant qu'être humain, le sang qui coule dans mes veines, comme si j'envoyais un courant électrique. Et quand je sens ce courant se transmettre au lecteur, je suis émerveillée et touchée. »

 


Han Kang est une femme discrète et réservée. Elle le restera. Lorsque le Nobel lui est tombé dessus, elle était chez elle à Séoul, tranquille, en train de boire du thé avec son fils. Et elle compte bien continuer à vivre ainsi, au calme. « Je me tiens à l'écart, et j'espère pouvoir continuer à écrire sans être trop sollicitée. Je crois que la paix intérieure est essentielle pour écrire, alors j'essaie de ne pas me laisser affecter par cette attention. C'est ma priorité. » 

 

On peut découvrir sa poésie dans un recueil au titre mystérieux, « Ces soirs rangés dans mon tiroir », paru chez Grasset (2). Il y est question d’un oiseau qui pleure dans la nuit, d’une maison plongée dans une lumière obscure, d’un caillou bleu qu’elle avait vu en rêve, d’un arbre noir qui reprend vie… Han Kang parle souvent avec mélancolie de la neige qui tombe à gros flocons:

« Les flocons de neige fondue

Effleuraient mes sourcils en désordre

Et tapotaient mes joues glacées

Telle la caresse d’une main maternelle. »

 

Han Kang écrit la vie, à la fois les jours paisibles et les jours douloureux. Est-ce d’avoir travaillé si longtemps sur la mémoire traumatique de son pays ? Les cauchemars sont devenus une habitude. « Je pense aux massacres perpétrés de ce côté-ci du miroir ».  Sa tristesse ne dort jamais. Parce qu’elle veut exposer la fragilité de la vie, l’épouvante et la mort sont rangées toujours dans son tiroir. 

 

« Aujourd’hui

Je n’ai pas parlé une seule fois

Car je me suis mise à croire que j’étais devenue

La pâle lumière reflétée sur le mur

Ou bien une ombre

Quelque chose de cet ordre-là

Mourir

Etre réduite à si peu, c’est stupéfiant

J’aurais voulu comprendre

En quoi c’est une souffrance »

 

Elle nous rappelle cette scène du « Septième Sceau », le film d’Ingmar Bergman, qui la poursuit :

« La mort en se retournant me salue

“Tu seras engloutie“

Une ombre noire est gravée sur ma nuque ».

 

Pleurer lui est devenu une habitude. Mais, malgré tout, sa voix reste d’une infinie douceur, presqu’un murmure. Et elle tient souvent ses lèvres closes.

 

« A présent

Qu’est-ce donc que vivre

 

Je restais couchée avec cette question

Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé

Sur mon visage

 

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée

Je suis restée les yeux fermés

Le coeur apaisé »

 

La poésie de Han Kang est un cadeau. Une découverte merveilleuse.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

(1)   « Impossibles adieux », Grasset, 2023, traduit par Pierre Bisiou et Kyungran Choi. Ce roman a reçu le prix Médicis étranger.

(2)   « Ces soirs rangés dans mon tiroir », Grasset, 2025, poèmes traduits du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

26/05/2026

A Orval, le bonheur est dans le papier peint

Sandy Cloupeau vit et travaille à Sourdeval, dans la Manche

 

« Dans mon travail, j’ai toujours voulu mettre en avant la nature, la finesse, la fragilité du vivant. » 

 

Le travail que Sandy Cloupeau propose au Bouillons Kub est à la fois sensible et provocateur. Intitulée « Émergences », cette installation emprunte à la fois la technique du papier peint et celle des livres pop-up, ces livres dont les enfants raffolent et qui font surgir des images en relief au sein même des pages.

 

  


 

« Elle développe une œuvre qui brouille les frontières entre art décoratif et art plastique », souligne André (son nom d’artiste), le fondateur du Bouillons Kub, cette étonnante et stimulante salle d’art contemporain installée à Orval-sur-Sienne (près de Coutances) en pleine campagne.

 

Sandy Cloupeau travaille beaucoup sur le motif, dans la tradition développée en Angleterre au XIXe siècle par William Morris, peintre, architecte et écrivain engagé, membre de la Confrérie préraphaélite et personnage-clé des arts décoratifs anglais. Il a réalisé de nombreux motifs pour papiers peints. Une œuvre particulièrement inspirante, qui reste assez mal connue en France, malgré la très belle exposition de 2022 au musée La Piscine de Roubaix. En réaction contre la révolution industrielle de l’époque victorienne, Morris prônait un retour à la campagne et encourageait l’expérience d’ateliers collectifs. Il a été un des premiers artistes à abolir la frontière entre beaux-arts et arts appliqués. Il apparait aujourd’hui comme un artiste parfaitement d’actualité.

 

Les compositions de Sandy Cloupeau mettent en scène le corps humain, le plaisir charnel, avec une jubilation profonde. « Ses papiers peints, loin d’être de simples ornements, deviennent des surfaces vivantes où prolifèrent motifs organiques et symboliques, précise André. Elle célèbre la sensualité et la vitalité du vivant face aux dérives de la technoscience et à la dématérialisation du monde. »







« Sandy Cloupeau travaille le dessin, explique André.Tout est dessiné à la main au départ, puis elle fait appel à la numérisation pour faciliter l’exploitation de ses images. » Ensuite la plasticienne ajoute le procédé du pop-up, le spectateur est alors « confronté à une oeuvre en expansion ».

« Par le biais du pop-up, j’ai voulu faire émerger ces motifs, confirme-t-elle. Il y a le côté un peu ludique. On est fasciné par ce papier qui va prendre forme et émerger.»


Émergences, un hymne tourbillonnant à la vie. 


Bruno SOURDIN.


Le Bouillons Kub est à la fois un espace d’exposition dédié à l’art contemporain et un réseau d’artistes. « Émergences » est la 52e exposition accueillie par l’association Arsor. 

Bouillons Kub, 7 rue des Mares, 50660 Orval-sur-Sienne.

Contact: arsorandre@gmail.com






14/05/2026

Les confessions exquises d’un baby boomer brillant

 

Philippe Barbot.                                  DR

J’ai adoré le nouveau livre de Philippe Barbot, « L’état du véhicule témoigne de la violence du choc ». Un titre étrange, qui fait écho de toute évidence à un stage d’étudiant journaliste dans un canard de province. L’auteur n’en est pas resté là évidemment, il a été pendant 20 ans la plume rock  émérite de Télérama. Et aujourd’hui pas question de rater ses chroniques toujours impeccables et magnifiquement écrites pour le magazine Rolling Stone.

 

Philippe Barbot livre ici ce que l’on pourrait appeler les confessions d’un baby boomer qui avait 15 ans en 1968 et qui raconte avec sensibilité et subtilité quelques scènes de sa jeunesse, quelques tranches de sa vie: son bahut, sa gratte électrique, les filles qui le rendaient marteau, les aventures d’Oumpah-Pah (et de Double Scalp), l’ombre du général de Gaulle, la vie en communauté, les fanzines underground… Chroniques tendres et légères, qui peuvent aussi être poignantes: souvenirs vibrants d’une mère courage, d’un père au sourire si rare. Philippe ne cache rien de ses tristesses : ni ses chutes dans l’escalier, ni ses copains partis trop tôt, pas même une tentative de suicide…

 

Et puis la bande-son du livre est irréprochable. Je ne suis pas surpris : Philippe est l’une des plus belles plumes du rock et de la chanson depuis plus de 40 ans. Son plaisir d’écrire, avec un goût sûr, ne s’est jamais relâché. 

 

Et on se régale avec la playlist éclectique du livre, qui commence par Carte De Séjour (« Douce France ») et Debbie Harry (« French Kissin’ In the USA ») et se termine avec Joy Division (« I Remember Nothing ») et Johnny Hallyday (l’inévitable « Souvenirs, souvenirs »).

 

Personnellement, j’y aurais bien ajouté le mémorable « Astral Weeks » de Van Morrisson, que Philippe me fit découvrir chez lui, à l’époque où nous étions condisciples à l’école de journalisme de la rue du Louvre. Non, je n’ai pas oublié le plan astral du génial Irlandais et de ses chansons miraculeuses. We are going to heaven, in another time. Un des plus grands albums de notre sacrée jeunesse.

 

Bruno SOURDIN.

 

 

Philippe Barbot: « L’état du véhicule témoigne de la violence du choc », Editions Il est Midi. 

 


 

  


06/05/2026

Alain Buhot fait le tour du monde dans son atelier


Alain Buhot.                                                                                          Photo Bruno Sourdin


A Tourlaville, le plasticien Alain Buhot déforme  les cartes et les plans du monde entier avant de les agresser au scalpel. « Je mixe et superpose ces ravages de papier dans une volonté de reconstruction », explique-t-il. Son travail interroge l’idée de temps et de mémoire.


Prenons la série « MAP ». Tout commence ainsi: dans un dictionnaire, qu’Alain Buhot ouvre au hasard, il va poser son doigt sur le nom de la première ville venue, imprime le plan de cette ville sur un grand papier aquarelle. Puis il réitère l’opération douze fois, dans douze villes. Et, dans chaque ville, il ne garde que les lieux de circulation. Il lui faut alors chercher des endroits qui puissent faire une continuité avec une rue d’une autre ville et faire la même chose avec les 12 villes. Superposer, juxtaposer et imprimer… « Avec le temps, précise-t-il, le nom des rues s’efface et cela devient une autre carte, une carte blanche. »



La série MAP.                                                                                                                                        




Les travaux qu’Alain Buhot entreprend jusqu’à épuisement de la série  peuvent être longs. Lorsqu’une série est lancée, il va y travailler dix heures par jour. C’est donc un rituel, un chemin de méditation. Lui, parle volontiers de « performance sans public ». 


Avant de se lancer dans un nouveau travail, il détermine un protocole. « Je fixe des règles et je n’en sortirai pas. » « Chaque étape est tirée aux dés. Comme cela je ne prends pas la moindre décision. » Les choses se font un peu d’elles-mêmes. « A la fin, il y a tellement d’étapes qu’on ne reconnait plus le point de départ. »


Dans la série « Sans titre (Couleurs) », il joue avec des éléments géographiques portant un nom de couleur. « Ce protocole est choisi pour retirer l’idée d’affect et d’inspiration. Ces fragments géographiques créent des formes abstraites mises en espace sur le support papier. »


La série Sans titre (Couleurs)



Pendant qu’il travaille, au hasard des mots qu’il va trouver dans son dictionnaire, il cherche sur Youtube des enregistrements qui correspondent au mot que le sort lui a désigné. Et ces enregistrements deviennent en quelque sorte la bande-son de son travail et lui permettent de se concentrer sur l’oeuvre qu’il est en train de réaliser. « Je tombe ainsi sur des trucs où je ne serais jamais allé. Pendant le Covid, j’ai ainsi fait le tour du monde dans mon atelier. »


B. SOURDIN.


En mai, Alain Buhot expose à l’Atelier DMM, 19 rue de Chausey, à Lingreville 50660.



04/04/2026

Et si on parlait de rien ?

 


Rien. Tout a commencé par rien et rien n’a jamais eu de commencement. Qu’est-ce que rien ? C’est rien. Tout ce que nous voyons sur cette terre vient de rien et retournera un jour à rien.


Au XVIIIe siècle, un écrivain singulier a publié de manière anonyme un facétieux « Éloge de rien ». Un petit livre étonnant, extravagant, proche de l’absurde, mais totalement oublié. On sait pourtant qu’il a été écrit par un certain Louis Coquelet, né à Péronne en 1676 et mort à Paris en 1754. Ce Coquelet était un auteur d’Almanachs. On lui doit aussi un « Éloge de la goutte », un « Éloge de la méchante femme », une « Critique de la charlatanerie » et un « Éloge de quelque chose dédié à Quelqu’un », dont le titre ne cesse de nous aimanter. Louis Coquelet est aujourd’hui totalement absent du paysage littéraire français. C’est une anomalie. 


Car cet apôtre du burlesque et de la dérision nous touche beaucoup. C’est un moderne et son texte est savoureux :

« Le pouvoir de Rien est extraordinaire: un Rien nous fait pleurer, un Rien nous fait rire, un Rien nous afflige, un Rien nous console, un Rien nous embarrasse, un Rien nous fait plaisir; il ne faut qu’un Rien pour remonter un pauvre homme, il ne faut qu’un Rien pour le renverser. »


On doit la redécouverte de ce livret à l’oeil expert de deux habitués de la bibliothèque Carnegie de Reims, Marie Lissart et Étienne Rouziès, qui cherchaient tout autre chose en « vagabondant sur les rayonnages » mais qui ont trouvé ce petit chef-d’oeuvre et s’en sont emparé. Savourons sans retenue cette découverte et enivrons-nous à sa lecture, c’est santé :

« Les plus grands honneurs de la terre n’ont qu’un éclat de Rien, les richesses et les plaisirs sont pas plus solides que Rien; la vie même la plus longue n’a qu’une durée de Rien. A quoi servent la musique, la danse, la peinture, la poésie et la plupart des sciences humaines? A Rien en vérité. »


Rien est immense et abyssal. Il est indivisible. On ne peut pas l’augmenter, ni le diminuer. « Ajoutez Rien à Rien, cela fait toujours Rien. » 


Dernière précision: ce merveilleux « Éloge de Rien » est « dédié à Personne ». On se plait à imaginer que Louis Coquelet, petit maître fantaisiste du siècle des Lumières, était en son temps, sans titre et sans distinctions, l’homme le plus singulier et le plus tranquille du monde. Ce qui n’est pas rien.


Bruno SOURDIN.


Anonyme: « Éloge de rien », éditions Allia, 2026.






Nothing nothing nothing


Tulli Kupferberg.                                              DR

Tuli Kupferberg était déjà une figure illustre de la bohème de New York lorsqu’il rencontre Ed Sanders et qu’ensemble ils fondèrent en 1965 les Fugs, le fameux groupe de rock underground satirique. Délires sonores, textes ravageurs, happenings hallucinés : ils dénoncent avec férocité et un humour dévastateur la guerre du Vietnam, la censure et les travers de la société américaine. 


La librairie que tient alors Sanders dans l’East Village, « Peace Eye Book Store » (la Librairie de la Paix), 25 m2 à peine, est la plaque tournante de l’avant-garde new yorkais. Avec « Fuck You », sa revue ronéotypée, subversive, trimestrielle et distribuée gratis, il a publié les poètes phares de la Grosse Pomme. Claude Pélieu, qui a bien connu Sanders — il  a traduit son livre « Shards of God » (« Les Tessons de Dieu ») —, a parlé de « Fuck you » comme d’un « haut lieu planant » et les Fugs comme d’une « joyeuse bande de farfadets défoncés ».


Tuli est, lui aussi, un drôle de personnage : anarchiste et pacifiste, le roi de la farce et de la dérision. Il est né à New York dans une famille juive. Allen Ginsberg a certainement pensé à lui lorsque, passant en revue « les plus grands esprits de ma génération » dans son grand poème « Howl »,  il convoque ceux :

« qui sautaient du pont de Brooklyn ça c’est vraiment arrivé et s’en sortaient indemnes inconnus et oubliés s’enfonçaient à pied dans la stupeur spectrale de Chinatown ruelles à soupe & camions de pompiers, pas même une bière gratuite »

Tuli en effet avait sauté du pont de Manhattan en 1944 et avait été secouru par un remorqueur de passage et transporté à l’hôpital. Il s’en était sorti miraculeusement.

 

 


The Fugs: Ed Sanders et Tulli Kupferberg.
 

Sur scène avec les Fugs, Tuli est le pitre, le pantin halluciné, il change de costume sans arrêt, il se roule par terre, il danse à contre-temps. Lui aussi a fait paraître une revue, « Birth », où se retrouvent quelques unes des plumes de la Beat Generation. On lui doit  une série d’ouvrages mémorables, comme ce « 1001 Ways to Live Without Working » (1001 façons de vivre sans travailler), où il donne libre cours à son goût immodéré pour la provocation. Avec les Fugs ses chansons restent  inoubliables: « Kill for Peace », « Morning, Morning » « CIA Man », « Life is Strange » et le fameux « Nothing », son inoubliable « éloge de rien » :


« Monday nothing,

Tuesday nothing,

Wednesday & Thursday nothing

Friday, for a change, a little more nothing,

Saturday once more nothing »


(Lundi rien

mardi rien

mercredi et jeudi rien

vendredi pour changer encore un peu de rien

samedi encore rien)





Hospitalisé à Manhattan, Tuli Kupferberg est retourné à Rien le 12 juillet 2010. Un saut ultime « dans la stupeur spectrale » du grand vide.


B.S.


The Fugs: « First Album », 1965.

Ed Sanders: « Les Tessons de Dieu », traduit de l’américain par Mary Beach & Claude Pélieu, Christian Bourgois éditeur, 1970.


18/01/2026

Bruno Dufour-Coppolani peint dans les visages l'infini qui nous traverse


"Judith", acrylique et sable sur toile, 2016.

"René", acrylique et sable sur toile, 2006.

"Jeanne, acrylique et sable sur toile, 2009.

Le visage est nu, sans défense. Il s’offre à notre regard, démuni. Il est ouverture à l’infini.


« Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. » 

 

Cette citation d’Emmanuel Lévinas  couronne l’importante exposition que le musée de Saint-Lô consacre à Bruno Dufour-Coppolani, en retraçant son parcours artistique depuis les années 1970 jusqu’à son travail d’aujourd’hui sur la peau. Le visage est au coeur de la pensée du philosophe, il s’est aussi imposé dans le processus de création de l’artiste manchois, qui dit : « Rien mieux que le visage ne peut nous ouvrir aussi pleinement à l’autre. Sauf peut-être la peinture. »



"Gérard", acrylique et sable sur toile, 2003.



Bruno Dufour-Coppolani s’est fait connaître à Saint-Lô en 1987 après avoir réalisé une gigantesque fresque sur la tour Groupama et surtout, six ans plus tard,  un trompe-l’oeil monumental sur une bâche de 200 m2 qui reconstituait la façade de l’église Notre-Dame, détruite en 1944 lors des combats de la Libération.


« Très tôt dans mon travail, j’ai été confronté aux surfaces murales rugueuses et accidentées », souligne l’artiste saint-lois. Étudiant aux Beaux-Arts de Rouen en même temps qu’il suivait des cours d’histoire de l’art à la Sorbonne, Bruno Dufour-Coppolani s’est orienté ensuite vers l’enseignement, en créant une option d’arts plastiques au lycée de Saint-Lo.


Ses recherches picturales l’ont d’abord entraîné vers l’exploration du mur dans ce qu’il a de carcéral. Les gravures de Piranèse — ce grand graveur italien du 18e siècle — ont été sa première « rencontre » artistique. Piranèse et ses « prisons imaginaires », ses labyrinthes de pierre, son monde fermé et nocturne, son univers concentrationnaire.


"Après Piranèse", encre sur papier, 1978.


Une toile de 1980 matérialise bien cette recherche : « Bloc 9 », une surface représentant un béton vieilli, griffée et altérée, sur laquelle il a intégré du sable, ce qui donne une texture rugueuse à son tableau. Inquiétude et oppression sont au rendez-vous.


"Bloc 9", acrylique et sable sur toile, 1980.

Ensuite, tout en s’intéressant à la surface du mur, Bruno Dufour-Coppolani passe par une séquence plus apaisée où le mur « raconte des histoires ». Il laisse ses enfants intervenir sur ses surfaces. On a ainsi tout un bestiaire coloré de souris, de lézards, d’insectes… Et des anges. Des anges enfermés dans la surface du tableau.  

 

"Sédiments d'anges", acrylique et sable, 1993.

 

"Il est 2h25 et je suis fatigué", acrylique et sable, 1993.


Une commande d’un chemin de croix pour l’église de Domjean, dans le pays saint-lois, l’entraine à explorer le lien qui peut exister entre la souffrance et l’altération picturale, un effacement progressif de la figure.

 

 

Une station du chemin de croix de Domjean.


Et puis, sans qu’il y ait de ruptures dans son parcours, mais au contraire un long glissement, Bruno Dufour-Coppolani se dirige irréversiblement vers l’exploration des visages. La création est un long processus, du mur à la peau, du mur à la chair.


Après la mort de son père, il est devenu visiteur en Ehpad et se sent bouleversé par les rencontres qu’il y fait. Il rencontre la peur, la joie, la colère, la résignation… Désormais la figure humaine prédomine. « Face aux vieillards, dans les rides, les vaisseaux rendus visibles, les cicatrices, les taches et toutes les autres manifestation cutanées, dans toutes ces profondeurs dont la beauté m’a saisi, se manifestent la finitude, où l’autre qui va mourir oblige dans son être celui qui reste. »


"Quelqu'un que rien ne prouve, acrylique et sable sur toile, 2005.



"Ecce homo", acrylique et sable sur toile, 2014.



B. D-C réfléchit de plus en plus à la réalité du vieillissement. Faire apparaître le temps dans la surface, l’usure du temps. Il s’attache à rendre la fragilité des corps, non pas à des corps qu’il faudrait reproduire, mais à « une présence à accueillir ». Des figures qui nous fixent, qui nous regardent, dans leur fragilité, dans leurs élans de tendresse, dans la nudité de leur peau, dans leur beauté, la beauté du vieillissement.


Et puis bien sûr il y a le visage. Le visage est un appel. Le visage de l’autre est sacré. Bruno Dufour-Coppolani peint pour que le visage nous regarde.  Il y a quelque chose d’infini, dans ses visages, quelque chose qui nous dépasse.


Bruno SOURDIN.



Bruno Dufour-Coppolani, « La Profondeur des surfaces », au musée d’art et d’histoire de Saint-Lô. Jusqu’au 15 mars 2026.

 

"Autoportrait", 2025.

Bruno Dufour-Coppolani devant son autoportrait, 14 janvier 2026.                  Photo Bruno Sourdin