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23/03/2025

Bienvenue dans la poésie de John Wieners, le poète oublié de Boston


John Wieners.
 

C’est un poète américain singulier, qui n’est jamais vraiment sorti de l’ombre mais que ses pairs avaient en haute estime. John Wieners est un créateur surprenant, marqué par de puissants contrastes, entre rêves et désenchantements, entre Boston, où il est né en 1934, et la Caroline du Nord, où il va vivre l’aventure à 21 ans, puis la Californie.


Écrire comme un fou, côtoyer la beauté.  Vivre en utopie. C’est dans les Appalaches, qu’il va réaliser son rêve. Le Black Mountain College est une université libre et expérimentale unique, une sorte de Bauhaus. John Wieners va y étudier en 1955 (il a 21 ans) et y trouver son mentor, Charles Olson, qui y enseigne une poésie qui n’est plus basée sur la syntaxe, la construction et la tradition, mais sur le souffle et le son, « le vers projectif ». Le Black Mountain College est une université hors normes. On y prône « l’éducation de tous par chacun », et on n’y délivre pas de diplômes. Les grands peintres expressionnistes abstraits  — Willem de Kooning, Robert Motherwell ou Robert Rauschenberg pour ne citer qu’eux — y ont enseigné. Le musicien John Cage, l’inventeur du « piano préparé », y a produit le premier happening de l’histoire de l’art. Il y avait aussi une revue séduisante, lancée par Robert Creeley, dans laquelle John Wieners publia ses premiers poèmes. Une expérience inoubliable.



Mais en 1957, tout est fini. Le Black Mountain College doit cesser ses activités. John Weiners va tenter l’aventure à New York, puis sur les rives du Pacifique et s’établir à San Francisco, où la scène littéraire est épanouissante, résolument anti-académique : créativité, invention, découverte sont les maîtres mots de cette « San Francisco Renaissance » qui enchante les esprits. C’est dans cette Californie ouverte qu’il va désormais regarder le monde et explorer sa conscience. C’est à San Francisco aussi que se sont rencontrés, autour de Kenneth Rexroth,  les poètes californiens de la Renaissance et les poètes Beat de la côte Est.


North Beach poets: Michael McClure, Philip Lamantia, John Wieners, David Meltzer.




Dans sa vie, John Wieners ne s’est pas contenté d’un simple travail poétique. Il a été aussi un militant actif  dans la cause des gays, mais, à partir de 1975, il souffre de lourds problèmes d’addictions et d’alcoolisme et d’une santé mentale chancelante. Avec à la clé plusieurs hospitalisations psychiatriques.

 

 

 


John Wieners et Allen Ginsberg.

Dans les années 1980, avec l’aide d’Allen Ginsberg et de Robert Creeley, ses inédits sont rassemblés et publiés, notamment par Raymond Foye. Francesco Clemente, de son côté, illustre de très beaux poèmes de Wieners, « Early Morning Exercices », dont voici une planche :



SUPPLICATION

« 0 poésie, visite cette maison souvent,

imprègne ma vie de succès,

ne me laisse pas seul,

donne-moi femme et foyer.


Lève cette malédiction

de mort précoce et de drogues,

fais de moi un ami parmi des pairs,

accorde-moi amour et à-propos.


Ramène-moi aux hommes qui enseignent

et, par-dessus tout soigne les 

douleurs du désir d’impossible

à travers ce vide suspendu. » (1)









Mort à Boston en 2002, John Wieners est le grand oublié de la poésie américaine. En France, c’est un inconnu. Jusqu’à ce que, ô miracle, Bertrand Grimault (2) ne propose une traduction de « A Superficial Estimation » (Une lointaine familiarité), une publication de 1986, que l’on doit à Raymond Foye et ses éditions Hanuman Books. C’est une plaquette très étrange, un texte original, décalé. Voici comment le présente son traducteur: « À partir de 1975, John Wieners recourt à une prose expérimentale excentrique, célébrant en particulier les icônes du cinéma hollywoodien et où la technique du cut-up évoque le montage filmique. »

 

« Une lointaine familiarité » se présente comme une série de portraits des stars de Hollywood de l’époque. Derrière chaque star, Wieners cache le portrait d’un membre de sa famille. Ainsi, derrière « Une dame anglaise » (Elizabeth Taylor), il faut lire un portrait de sa propre soeur; derrière « Une dame de New York » (Barbara Stanwyck) un portrait de sa tante. Et dans « La Dame du Massachusetts » (Bette Davis) il a rendu, en creux, un hommage vibrant à sa mère :

 


 « Ma mère, Bette Davis, est la femme la plus généreuse que j’ai jamais connue. Elle s’est occupée de moi jour et nuit pendant plus de 35 ans, comblant mes besoins ordinaires, mes souhaits et mes caprices, garante des moments pressants d’intimité, incarnant une personne sans conteste égale, peu importent les distractions. Elle imprégnait chaque situation, contribuant à accroitre son influence, sa portée, son importance, et à satisfaire le but de circonstance. »



Allen Ginsberg affirmait que Wieners avait le don de créer « une atmosphère étrangement humoristique flottant à la surface d’une pensée plus sombre, un rêve en plein jour », et que les jeux de mots et les double-sens participaient eux-mêmes de ce « vertige de la raison ». Cette publication de John Wieners est, pour la France, une première. Merci Monoquini. Un vrai ravissement.  

Bienvenue dans la poésie de John Wieners.


Bruno SOURDIN.


John Wieners: « Une lointaine familiarité », traduction de l’américain et avant-propos par Bertrand Grimault, Monoquini éditions, Bordeaux, 2025.



  1. « Francesco Clemente: Early Morning Exercices », carnet d’art graphique publié par le Centre Georges Pompidou, 1994. Traduction de Martin Winckler.


  1. Bertrand Grimault est diplômé de l’école des beaux arts de Bordeaux. Commissaire et programmateur indépendant, il mène un travail de prospection et de programmation dédié aux arts audiovisuels. Il est aussi le responsable de l'association Monoquini et de Monoquini éditions. On lui doit, entre autres, une récente traduction de Sinclair Beiles, « Catastrophes choisies » :  http://brunosourdin.blogspot.com › 2025/02 › le-cheminement chaotique du premier poète dans l’espace.


10/02/2025

Le cheminement chaotique du premier poète dans l’espace

Sinclair Beiles à Rotterdam en 1972. Photo Gerard Bellaart.

Du nouveau sur Sinclair Beiles. Le poète Beat d’Afrique du Sud, qui s’est éteint à Johannesburg  il y a 25 ans, avait été redécouvert et sauvé de l’oubli par Gary Cummiskey et Eva Kowalska dans un ouvrage collectif publié en 2009 (1). Et voici qu’une traduction de poèmes de1975 vient de paraître en France: « Catastrophes choisies et autres poèmes ». Bertrand Grimault, le traducteur, a réalisé un travail de recherche extraordinaire sur cet auteur oublié, recherche qui débouche aujourd’hui sur cette première publication en français.

"Catastrophes choisies et autres poèmes""



Sinclair Beiles s’était fait connaître à Paris en 1960, en collaborant, avec William Burroughs, Brion Gysin et Gregory Corso, au légendaire Minutes to Go, le premier livre de cut-up, procédé de découpage qui a pour résultat de donner aux textes découpés une signification nouvelle. A cette époque il vivait au Beat Hotel de la rue Git-le-Coeur et travaillait pour les éditions Olympia Press de Maurice Girodias. Il y avait signé un dirty book sous le nom de Wu Wu Meng, dans lequel il racontait les exploits érotiques d’une geisha. Sinclair Beiles était un garçon excentrique qui avait des sautes d’humeurs disproportionnées et des crises d’angoisse très intenses, des symptômes de troubles bipolaires (on parlait à l’époque de troubles maniaco-dépressifs).


Sinclair Beiles avait réussi à convaincre Girodias de publier « Le Festin nu » de William Burroughs, qu’il admirait. Le manuscrit fut achevé et assemblé en quelques semaines au Beat Hotel, avec l’aide de Sinclair et de Brion qui s’occupaient de la dactylographie.

Burroughs a reconnu, plus tard, que les cut-ups  avaient rendu Sinclair cinglé, à tel point qu’il finit par jeter son lit par la fenêtre du Beat Hotel et qu’il dut être hospitalisé.


Jean Fanchette, Sinclair Beiles, Brion Gysin et William Burroughs, 1959.



A Paris en novembre 1960, l’artiste grec Takis eut l’idée de lancer, cinq mois avant Gagarine, un homme dans l’espace par le seul effet des forces magnétiques. C’est ainsi qu’à la galerie Iris Clert, rue des Beaux-Arts, Sinclair Beiles, libéré de la pesanteur, flotta quelques secondes dans l’espace. Il était accroché à une barre entre deux aimants, l’un fixé au plafond, l’autre au mur, et il déclamait : « Je suis une sculpture, on peut m’acheter, je suis l’oeuvre d’art de Takis ».



Sinclair Beiles dans l'espace. Galerie Iris Clert, Paris, 1960.


Les poèmes que Bertrand Grimault vient de traduire ont été publiés à Rotterdam en 1975 par Gerard Bellaart (Cold Turkey Press). Le recueil était intitulé « Sacred Fix » et contenait 22 « Selected Catastrophes ». Ces poèmes avaient été écrits en Angleterre dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Londres, où Sinclair séjournait. Ils apparaissent, dans ces années 70, d’une savoureuse nouveauté. 

Voici l’un de ces 22 poèmes :


« on le vit écrire le mot offensant

tard la nuit sur le mur de l’entrepôt

sur les docks, et alors qu’il était pris dans le faisceau

d’une torche électrique, il eut

l’effronterie en se retournant, de déclamer

d’une voix forte ce mot détestable

entre tous qui avait été expurgé

des dictionnaires depuis des années, après la révolution.

comme on le pourchassait sur un quai, il ne cessait

de répéter le mot et d’en griffonner les initiales

sur les murs qu’il frôlait. finalement on l’attrapa

au fond d’un tunnel où il avait écrit

le terrible mot un grand nombre de fois. »


En quittant Paris, Sinclair Beiles a suivi un parcours accidenté de « poète errant ». Il a vécu à Londres puis s’est établi en Grèce avant de retourner en Afrique du Sud à la fin des années 70. En 1969 son recueil « Ashes of Experience » (2) a été primé à Pretoria. 


« Son travail, explique Bertrand Grimault, bénéficie depuis deux décennies d’un regain d’intérêt dans le monde anglophone, saluant l’originalité d’un parcours certes chaotique mais semé de fulgurances. »

Fulgurances ? Le terme est bien choisi.


« il existe une façon de se suicider

qui s’appelle la poésie.

il existe une façon de se saisir d’un couteau

et de découper dans le néant sans fin du ciel

une chambre solitaire

dans laquelle on passe sa vie entière à soupeser

occasionnellement à crier des messages

par les fenêtres à barreaux

à des passants indifférents.

il existe une façon de créer un univers

avec toutes ses constellations

loin du regard des gens qui détalent

sous l’averse avec leur parapluie ouvert,

une façon de diriger une nation d’ombres.

il existe une façon d’imaginer

qu’on détient tous les secrets de l’âme

et que ce don procurera la liberté,

une façon d’imaginer tous les paysages

que les agences de voyages n’ont pas encore photographiés,

il existe une façon de croire

qu’on a des rêves spéciaux

qu’on est un individu

un poète !

ah va au zoo

tu y trouveras les vrais poètes. »


Sinclair Beiles à Johannesburg en 1994. Photo Lydia Herbst.

Sortons de l’oubli la poésie surprenante et extravagante de celui qui fut (et reste) « le premier poète dans l’espace ». Un poète si singulier. Éblouissant.


Bruno SOURDIN.



« Catastrophes choisies et autres poèmes », de Sinclair Beiles, traduction et postface de Bertrand Grimault. Préface-hommage au « premier poète dans l’espace » par Heathcote Williams. Monoquini Éditions (18 rue Ambroise, 33800 Bordeaux). www.monoquini.net

 



  1. « Who was Sinclair Beiles? » , edited by Gary Cummiskey & Eva Kowalska. Published by Dye Hard Press,PO Box 1171, Bromhof, South Africa, 2154.
  2. A retrouver dans le blog Syncopes quatre poèmes extraits de « Ashes of Experience ». http://brunosourdin.blogspot.com/2015/06/sinclair-beiles-le-poete-excentrique-du.html