26/04/2022

Entre parole et silence, la poésie inouïe de Roberto Juarroz


Une voix autre. Une parole unique, inouïe, qui touche, dans sa verticalité, à la fois les étoiles et les profondeurs de la terre. Roberto Juarroz a composé une œuvre poétique d’une rare intensité. Il est sans conteste une des grandes figures de la poésie intérieure contemporaine. Un poète absolu et très pur.

 

Roberto Juarroz a publié son premier livre en 1958 : Poésie verticale I. Tous les recueils suivants auront le même titre. Poésie verticale II, Poésie verticale III… Seul un numéro permet de les distinguer. Et à l’intérieur de chaque recueil, l’auteur ne donne pas de titre à ses poèmes, ils se suffisent à eux-mêmes. Ce qui donne, au final, une œuvre d’une unité extraordinaire.

 

Le poète argentin part d’un double mouvement chez l’être humain : une tendance implacable vers la chute et, en même temps, un élan vers la haut, une montée, une ascension vers l’inaccessible. Une poésie « entre hauteur et précipice », souligne Réginald Gaillard.

 

« Un abîme vers le haut.

Un autre abîme vers le bas.

Et entre le haut et le bas,

coagulé entre deux abîmes,

l’homme,

rien de plus qu’un autre abîme.

 

Et il ne peut choisir parmi les autres,

non pour être le troisième,

mais parce qu’un abîme ne peut choisir :

il ne peut qu’être abîmé ou n’être rien.

 

Nous ne savons pas même

laquelle des deux choses est la meilleure.

Nous ne savons pas encore

quelle forme de l’abîme est notre forme. »

 

Juarroz n’est pas un homme de foi, mais il dit avoir été marqué « par quelque chose proche de la mystique, qui apparaît et réapparaît dans ma poésie, qui est maintenant ma seule religion ».

 

Proche de la mystique ? En effet, le poète de Buenos Aires a puisé dans les grandes traditions, de Maître Eckart et des mystiques rhénans à Suzuki et au bouddhisme zen. « Juarroz reconnaît que ce qui le séduit dans le zen, c’est qu’il ne prétend offrir aucune réponse. D’où l’importance des questions… », explique Réginald Gaillard qui, dans cette édition des Poésies verticales, a choisi de reprendre les quatre premières et la onzième, auxquelles il a ajouté un entretien intitulé Poésie et réalité. Dans ce texte fondamental, Juarroz reprend un koân zen éclairant. Le voici : « - J’ai passé toute ma vie à expliquer le zen, confessa un jour Bashô, et pourtant je n’ai jamais pu le comprendre.  - Mais, dit son interlocuteur, comment peux-tu expliquer ce que toi-même n’entends pas ? - Oh, s’exclama Bashô, je devrai même expliquer ça ? »

 

Roberto Juarroz affirme qu’il n’est pas de poésie sans silence ni solitude. Mais, ajoute-t-il, « la poésie est sans doute la façon la plus pure d’aller au-delà du silence et de la solitude. Elle ressemble en cela à la prière, pour celui qui peut encore prier. Pour le poète, la poésie occupe le lieu de la prière ; elle la remplace et, en même temps, la confirme. »

 

Les mots viennent du silence profond de l’homme. Les mots du poète argentin sont, eux, d’une grande simplicité. Ils ont une présence très jubilante. « La poésie, disait-il, est une tentative risquée et visionnaire d’accéder à un espace qui a toujours préoccupé et angoissé l’homme : l’espace de l’impossible qui parfois semble aussi l’espace de l’indicible. En tant que poète, j’ai intensément cherché cet espace. »

Un espace d’éveil.

 

« S’éveiller c’est un coup de fouet dans l’œil. 

Mais qui donne le coup de fouet ?

 

La nuit ne s’éveille pas dans le jour,

ni la vie dans la mort,

ni toi en moi.

 

S’éveiller c’est sentir que le visage se retourne,

comme si le vent de la substance

changeait soudain de sens.

 

Le rêve seul peut s’éveiller dans le rêve,

les yeux ouverts dans les yeux ouverts,

le mal dans le mal,

la terre dans la terre. »



 




La poésie, affirmait-il, est toujours une poursuite de l’impossible, « une recherche constante de l’autre côté des choses, du caché, de l’envers, du non-apparent, de ce qui semble ne pas être ».

 

« Il ne s’agit pas de parler

non plus de se taire :

il s’agit d’ouvrir quelque chose

entre la parole et le silence.

 

Lorsque tout sera passé,

la parole comme le silence,

restera peut-être cette zone ouverte

comme une espérance à reculons.

 

Et sans doute ce signe inverse

sera-t-il une marque d’attention

pour ce mutisme illimité

où manifestement nous nous enfonçons. »

 

Pour Roberto Juarroz, la poésie est la réalité absolue, une expérience vivante de l’absence et de la présence, « pensée et non-pensée, au delà et en deçà de la pensée ». C’était, pour lui, la seule voie possible.

 

Bruno SOURDIN.

 

Poésies verticales I-II-III-IV-XI, de Roberto Juarroz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Fernand Verhesen, édition bilingue. Édition de Réginald Gaillard, Poésie/Gallimard, 2021.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23/04/2022

Zéno Bianu, une poésie ouverte sur le cosmos

Zéno Bianu

Issu de la commedia dell’arte, Pierrot est un personnage rêveur qui offre de multiples interprétations. Dans le grand livre de la poésie française, on se souvient de quelques interprétations magistrales : Verlaine le transforme en spectre morbide et effrayant ; Mallarmé renvoie son Pierrot à la page blanche, pas encore écrite. Dans la tradition italienne, l’ami Pierrot est un personnage lunaire, celui de Zéno Bianu est solaire et cela change tout.

 

Zéno Bianu est un poète haut et profond, un chercheur de vérité qui interroge constamment les tréfonds de l’âme humaine, à l’écoute de ce qu’il y a de plus secret en nous et de plus sidéral.

 

« moteur de survie solaire

combustible de la toute-vie

tétanise-moi

d’émerveillement en épuisement

tétanise-moi

pour que j’accomplisse jusqu’au bout

mon métier d’être humain

tétanise-moi

par un surcroît de grandeur »

 

Ce Moteur de survie solaire a été écrit « sur un thème de Leonard Cohen, relisant le Cantique des cantiques dans une chambre du Chelsea Hotel » à New York. C’est un des plus beaux et des plus profonds poèmes de son dernier livre, justement intitulé Pierrot solaire. Il convoque Salomon, le roi d’Israël, à qui on attribue ce merveilleux livre de la Bible:

 

« et je te lis

Salomon

et je le vérifie

depuis des millions d’années

la poésie c’est la réalité

 

je l’éprouve

dans chaque plissement

de mon corps

dans chaque repli

de mon cœur

dans les prairies ensauvagées

de mon esprit »

 

La poésie de Zéno Bianu est ouverte sur le cosmos, la lumière, le silence, le soleil. C’est une poésie qui aime la vie.

 

« rien

presque rien

 

ou si peu

le doux tourment des porteurs de vie

 

je recommence tous les mots

un à un

 

pas à pas

dans l’infiniment ouvert

 

je suis un chercheur

d’altitudes internes

 

et tout à coup

la poésie emplit l’espace »



 

 




Comme dans tous ses livres, on retrouve ici les traces des créateurs qui ont éclairé son parcours : René Daumal et les poètes du Grand Jeu, les Beats américains et le bebop, Antonin Artaud, dont la présence, depuis l’époque du Manifeste électrique de 1971 (dont Bianu est un des signataires), est toujours aussi ardente.

 

« Antonin Artaud

ce nom qui s’acharne toujours à vibrer

comme un mantra porteur

pour des générations d’ultrasensibles

en quête de singularités

toujours plus vives »

 

Zéno Bianu aime les poètes qui ouvrent un espace autre. Les poètes du jazz ont toujours eu sa préférence. Thelonious Monk, bien sûr, « tendu vers le bleu du jour » :

 

« Thelonious

à jamais 

terra incognita

 

Thelonious

prince des dissonances

titubant dans l’invisible »

 

Et voici Coltrane, sa grâce, sa noblesse, son élan vital :

 

« Il est là

sa vie est simple

mais combien majuscule

jouer encore jouer toujours

jouer

ne jamais interrompre

le cours des notes

jusqu’à tomber

comme un arbre foudroyé »

 

On lit ce livre avec une joie incessante, le cœur battant. Les portes qui s’ouvrent nous découvrent d’incessantes métamorphoses.

 

« Que fais-tu Pierrot ?

 

Je me tiens là

dans une faille du temps

j’ai effacé

toutes mes traces

pour entrer en moi-même

j’écris

sans connaître

le chemin du retour

j’avance

au fond du labyrinthe

saisi d’une ivresse précieuse

je veux continuer d’écrire

indéfiniment

pour que la lumière

ne s’éteigne jamais »

 

Ce Pierrot solaire est unique. On goûte sa ferveur et ses vertiges. Ses mots montrent la lumière et l’ombre des choses, le vide et l’obscurité, la réalité absolue. C’est une présence qui apaise et qui réjouit. Une poésie incomparable.

 

Bruno SOURDIN.

 

Pierrot solaire, de Zéno Bianu, poème, Gallimard, 2022.

 

 

 

 

 

06/04/2022

Mary Beach, une lady chez les anges vagabonds

Claude Pélieu et Mary Beach à Caen en 1995. Photo Gerard Malanga.

Quoi qu’on ait pu penser, les femmes ont toujours été actives dans le mouvement de la Beat Generation. On le sait mieux depuis la publication, en 1996, du livre de Brenda Knight, Women of the Beat Generation, qui dresse le portrait de 40 écrivaines et artistes américaines, un livre qui, à bien des égards, a été une révélation. En France, les articles et les publications de Jacqueline Starer nous ont également éclairés, dès 2004. 


Dans ce cadre, je voudrais faire une place de choix à une femme qui a été très présente auprès d’Allen Ginsberg et de William Burroughs et de beaucoup d’autres poètes Beat. Je veux parler de Mary Beach, qui a été à la fois artiste peintre, traductrice  et éditrice. C’était une personnalité d’une grande dignité, d'une grande classe, dont le travail de traductrice a été sous-estimé. Je l’ai bien connue et elle m’a impressionnée. Je pense qu’aujourd’hui, 15 ans après sa disparition, il faut lui rendre justice et la tirer de l’oubli.


Née dans le Connecticut en 1919, Mary Beach avait 6 ans lorsque sa mère est venue s’établir en France. Elle a vécu à Saint-Jean-de-Luz puis, en 1941, lorsque les Etats-Unis entrèrent en guerre, elle s’est réfugiée à Pau, qui était alors en zone non occupée. Elle avait 22 ans. Elle a connu la prison, emprisonnée par les Allemands.



Mary Beach peintre, 1956.

Sa première passion a été la peinture et c’est à Pau qu’elle a fait ses premières toiles et sa première exposition. Après la Libération, à Paris à partir de 1956, elle a travaillé à la Grande Chaumière sous la direction du peintre et graveur Henri Goetz. Mary a toujours voulu être peintre, comme elle me l’a expliqué dans l’entretien que j’ai réalisé avec elle en 1996 : « J’ai toujours voulu être peintre, je crois même que je suis née avec un pinceau à la main. Mes parents ne m’approuvaient pas, mais quand ils se sont aperçus que je ne changerai jamais d’idée, ils m’ont laissée travailler. » (1)


Après la mort soudaine de son premier mari, un GI rencontré en France, un grand tournant de sa vie a été sa rencontre, en 1962 à Paris, avec le poète Claude Pélieu. Avec Claude, son existence va être plus aventureuse. L’année suivante, ils partent pour San Francisco, un endroit rêvé pour la vie de bohème. La vie y semblait bien plus excitante. Les années qu’ils vont y vivre sont intense. C’est une période merveilleuse de créativité, ils vont se lier à des gens remarquables, à commencer par les écrivains de la Beat Generation. Allen Ginsberg et William Burroughs deviendront des amis très proches. 


Mary travaille à la librairie de Lawrence Ferlinghetti, City Lights Bookstore. C’est dans ces circonstances qu’elle a découvert, jeté dans la corbeille à papier, un manuscrit  de Bob Kaufman, le « jazz poet » : il s’agissait de Golden Sardine, un véritable chef-d’œuvre qui, grâce à elle, a été sauvé in extremis. 


A San Francisco, Claude et Mary vont beaucoup bosser Ils vont traduire quelques-unes des œuvres essentielles de la Beat Generation et les faire connaître aux lecteurs français : le Kaddish d’Allen Ginsberg, par exemple, les poèmes de Ferlinghetti, ceux de Bob Kaufman et de Ed Sanders... Un travail monumental. C’est Mary qui rédige le premier jet et Claude qui adapte la traduction du texte dans une langue percutante et neuve, aux couleurs inouïes. Le sommet de leur travail de traducteurs est sans doute la Trilogie  de William Burroughs (La Machine Molle, Le Ticket qui explosa et Nova Express). Traduire ces 500 pages de cut-up a été un travail de titan. Voici comment Mary m’a expliqué sa méthode : « C’était dur de traduire ces cut-ups mais avec un index, nous y sommes arrivés. Je marquais les mots qui revenaient souvent au fil des pages et si, à un endroit, ça ne fonctionnait pas en français, il fallait tout changer à chaque fois que le mot était apparu. Cela nous a procuré un travail monumental. Le cut-up est difficile à traduire en français à cause des genres, à cause des subjonctifs, à cause de la construction de la langue, mais je crois tout de même qu’on a réussi. »


Mary a aussi traduit du français en anglais : la poésie de Claude Pélieu d’abord (Automatic Pilot), celle de Joyce Mansour (pour un livre intitulé Flash Card) ainsi que des textes de Duprey, Artaud, Genet…




Beach Books, Texts & Documents.

A San Francisco, Mary Beach a décidé, à son tour, de devenir éditrice et a créé Beach Books, Texts & Documents, diffusé par City Lights. Elle a ainsi publié Claude Pélieu (With Revolvers Aimed… Finger Bowls) et plusieurs de ses amis : Carl Solomon (le dédicataire de  Howl ), deux textes de Burroughs et de Ginsberg sous forme de fac-similés de leurs manuscrits :  Apo-33 pour Burroughs et TV Baby Poem pour Ginsberg. Elle a également republié l’ouvrage historique du cut-up, Minutes To Go, signé par William Burroughs, Brion Gysin, Gregory Corso et Sinclair Beiles.



Electric Banana, une réédition de 2017, Cherry Valley.

Mary ne s’est jamais considérée comme une écrivaine mais elle a pourtant écrit un petit livre (son unique livre), dont il faut dire un mot. Electric Banana utilise les règles du cut-up, mais c’en est aussi la parodie. Voici ce qu’elle m’a expliqué dans une lettre de 1997: «  J’ai fait Electric Banana pour montrer que les hétéros sont aussi importants que les homos… C’était une parodie. William Burroughs l’avait compris et aimé. Je suis une des seules femmes à avoir pratiqué le cut-up et Electric Banana était aussi une parodie de ce genre d’écriture. »


En 1964, ils débarquent à New York. Ils résident au mythique Chelsea Hotel, une période de légende qui leur fait côtoyer la fine fleur de la bohème new yorkaise. Patti Smith a été leur voisine. 




Un Monotype de Mary Beach.

En 1978, pour faire face à de nombreux problèmes de santé, Allen Ginsberg les encourage à se mettre au vert, près des Grands Lacs, dans la vallée des Mohawks et d’y travailler tranquillement. Là-bas, ils mènent une vie frugale, monacale, à l’écart des mégacités. Mary recommence à peindre et Claude à faire ses collages. En peinture, Mary travaille dans deux directions bien différentes, voire opposées, ce qui n’est pas du tout pour lui déplaire car elle a toujours revendiqué la liberté comme une valeur absolue. D’abord, elle s’illustre dans une voie non-figurative, un art abstrait dans lequel on retrouve le souvenir de l’Ecole de Paris. Parallèlement, elle réalise, dans des dominantes bleues, des portraits-souvenirs d’amis poètes et d’artistes: Allen Ginsberg, Norman Mailer, Ann Waldman, Patti Smith…


Mary Beach: Portrait d'Allen Ginsberg.

De son côté, Claude Pélieu est en train de faire du collage un art majeur et ils vont travailler ensemble sur des toiles qui mêlent peinture et images découpées. Dans ces oeuvres croisées, ils passent de formats minuscules à des grandes toiles. Ils mixent les collages de Claude, les gravures et les monotypes de Mary, la peinture non-figurative et l’imagerie populaire américaine. Je pense qu’ils sont là, tous les deux ensemble, au sommet de leur art, au sommet de leur créativité. A mon avis, ils figurent le couple d’artistes idéal, comme le furent Jean Arp et Sophie Taeuber au début du XXe siècle.


Mary Beach & Claude Pélieu: Mint Tatoo.


Le désir de Claude, dans son isolement, est de construire, jour après jour, un un journal planétaire qu’il expédie, par fragments, à ses amis et ses nombreux correspondants dans le monde entier. Dans la solitude, qui est la leur, Claude Pélieu enregistre les bruits, les vertiges et les rêves du Village global. Il écrit, découpe, colle et fabrique, en direct, un gigantesque journal-collage de l’Univers.


Mais le « prince du cutter », comme il se qualifie lui-même, est aussi très attiré par une poésie plus intérieure. « Le poète des aéroports et des zones de combat urbaines se bricole avec le romantisme », m’a-t-il dit un jour avec amusement. C’est à cette époque qu’il a composé des petits poèmes très zen. Il ne cachait pas son admiration pour les poètes chinois de la dynastie de Tang, Li Po qui l’enchantait et aussi les grands maîtres du haïku japonais, Matsuo Bashô, Kobayoshi Issa. Celui qui se définissait parfois comme « un vieux punk de première classe » admirait l’attention des poètes japonais. Il avait un faible pour Taneda Santoka, sa vie de vagabond et ses haïkus écrits dans une langue simple. Sandoka aimait célébrer tout à la fois le saké et le haïku: le saké pour le corps, le haïku pour la coeur. Claude et Mary appréciaient cette vision de l’existence.




Un collage de Mary Beach de 1997.


En 1995, après un séjour en France, en Normandie,  Mary Beach est à son tour contaminée par le virus du collage : à 76 ans, rompant avec la peinture, elle se met à couper dans les journaux et les magazines qui lui tombent sous la main et développe une technique très personnelle du collage. A bien des égards, c’est une révélation. Ce qui a fait dire à Claude cette phrase qui a émerveillé tous ses amis : « Les collages forment la jeunesse. Mary à 80 ans travaille comme une punkette. »


Un collage de 1998.


Ce que j’aime par dessus tout chez Mary c’est sa liberté d’esprit. Elle était à la fois une grande dame (dont les ancêtres étaient arrivés en Amérique sur le Mayflower) et une rebelle.  Elle ne respectait pas les règles de la morale bourgeoise, au grand désespoir de son père, autrefois. Elle a préféré une vie aventureuse et a toujours mis la sécurité matérielle au second plan. Souvent elle m’a répété : « Nous sommes complètement fauchés… mais ça n’a pas d’importance réellement. » Dans une lettre de mai 1996, je lis : « Chers amis, ne vous en faites pas, nous survivrons. Claude est malheureux mais pendant les 34 ans que nous sommes ensemble, il n’a jamais vraiment été content. C’est pour cela que nous avons déménagé 74 fois. Nous avons battu Cendrars qui a changé de domicile 61 fois, je crois ! » 



Mary Beach et Claude Pélieu en Normandie en 1994. Photo Jean-Yves Desfoux.


Du courage, elle en aura toujours à revendre. De l’optimisme aussi. Combien de fois il lui a fallu repartir de zéro, à la grâce de Dieu. Mary s’est éteinte le 25 janvier 2006 à Cooperstown. Elle avait 86 ans. Son parcours est d’une énergie époustouflante, non conformiste, nomade, bohème. Mary a été une actrice inventive de la Beat Generation. Une figure attachante et singulière du mouvement Beat.


Bruno SOURDIN



(1) Air mail interview de Mary Beach, dans l’ouvrage collectif autour de Claude Pélieu, Je suis un cut-up vivant (L’Arganier 2008).



Communication écrite pour le colloque international "Courts-circuits et visions disjonctées: oeuvres et réseaux de Claude Pélieu". Colloque organisé par James Horton, Peggy Pacini et Frank Rynne, University of Chicago Center in Paris, 8 et 9 juillet 2021.





16/03/2022

L'étonnante histoire de la Noosphère


Pierre Teilhard de Chardin, prêtre jésuite et chercheur scientifique.

Faut-il croire à la survie de la planète malgré les catastrophes climatiques, la dégradation de la biosphère, la disparition des espèces, la pollution généralisée, les guerres, les pandémies? Est-il possible, lorsque la planète s’effondre, de trouver des signes d’espérance? Faut-il encore croire en l’avenir? Ce sont les questions que pose Patrice Van Eersel dans le livre qu’il consacre au concept de Noosphère, la sphère de la pensée humaine.



Jeune journaliste à Actuel dans les années 1970, Patrice Van Eersel  a rencontré aux Etats-Unis des hommes et des femmes qu’il appelle, avec bonheur, des « beatniks savants ». Tout a commencé par la lecture de Gary Snyder, poète et philosophe de la nature, bouddhiste et militant de l’écologie radicale, modèle du « clochard céleste » selon son ami Jack Kerouac. Puis dans l’Arizona, il a rendu visite à John Polk Allen, «l’ingénieur-poète», qui inventa l’utopique Biosphère 2 et qui lui fit rencontrer la microbiologiste Lynn Margulis, à l’origine de l’hypothèse Gaïa. Cette spécialiste des bactéries pensait que la biosphère qui enveloppe notre planète se comporte « comme un seul gigantesque être vivant ». C’est elle, la première, qui lui parla de la Noosphère,  « la conscience collective planétaire » : « La Noosphère existe depuis que les hommes parlent, mais elle est encore beaucoup trop faible et immature. Seul un fantastique saut de croissance peut lui permettre d’empêcher notre monde de s’effondrer. » C’est elle aussi qui lui révèle que ce sont « deux savants prophétiques » qui ont forgé le concept de Noosphère dans les années 1920. « Ils avaient tout vu cent ans avant nous. » Le premier était un jésuite français paléontologue, Pierre Teilhard de Chardin, le second un géologue russe, Vladimir Ivanovitch Vernadski.




Pierre Teilhard de Chardin.

L’histoire de Teilhard est étonnante. Né en 1881 en Auvergne, au château de Sarcenat  à Orcines, il sera toute sa vie un chercheur en quête de vérité, un passionné de l’absolu, qui ne cessera de conjuguer aspirations spirituelles et explorations scientifiques dans les domaines de la géologie et de la paléontologie. Novice à la Compagnie de Jésus à 18 ans, il est ordonné prêtre en 1911 et il restera toujours fidèle à l’Eglise catholique, qui ne l’a pourtant pas ménagé. Pour lui, le Christ est le moteur caché de l’univers. Teilhard ne reniera jamais sa foi.


Dans son enfance déjà il éprouvait une véritable passion pour les pierres et le métal, pour ce qui est « consistant » et qui dure. Il y a chez lui un sens profond de la matière. A Paris, il entre au laboratoire du Muséum d’histoire naturelle. Il y découvre l’idée d’évolution du vivant, théorie très éloignée alors des dogmes de l’Eglise. Mais Teihard est un entêté et un homme moderne, rien ne peut l’éloigner de la route qu’il s’est tracée: pour lui, la recherche est un véritable sacerdoce.


La Grande Guerre va tout bousculer. Beaucoup de ses intuitions vont éclore dans l’enfer des tranchées de Verdun où il est confronté quotidiennement à la mort. Sur le front, où il est brancardier (en tant que prêtre il n’a pas le droit de porter des armes mais il a refusé le poste d’aumônier qu’on lui proposait à l’arrière), il fait preuve de la plus grande abnégation et d’un mépris absolu du danger. Comment voir Dieu dans ces circonstances effroyables, dans l’hyper violence de la guerre ? Il appelle cela son « baptême dans le réel ». Sur les champs de bataille, il fait l’expérience de la solidarité et de la fraternité: il lui apparait que c’est l’humanité qui doit marcher ensemble pour transformer le monde. 


La guerre a fait exploser le moule dans lequel il avait été éduqué. « La guerre, s’interroge Patrice Van Eersel, signalerait-elle l’accélération du processus évolutif? » Le prêtre-paléontologue a vu en effet dans les tranchées « un ordre supérieur jaillir du chaos », une marche inéluctable vers une unification de la race humaine. « Pour Pierre Teilhard de Chardin, vues à très long terme et à très grande échelle, toutes les branches de l’évolution cosmique convergent irrésistiblement vers un point d’attraction que, plus tard, il appellera Point Oméga. »


Autre surprise: pour Teilhard, le féminin est une force ascensionnelle. Beaucoup de femmes ont compté dans sa vie. A commencer par sa cousine, Marguerite Teillard-Chambon, une femme hors du commun, qui est sans doute celle qui l’a le mieux compris.  Il y avait entre eux une immense tendresse. Pendant toute la guerre, elle sera sa correspondante, l’alter ego qui va l’aider à faire émerger et préciser sa pensée. C’est à elle que l’on doit la sauvegarde de ses écrits du temps de guerre,  parmi lesquels un texte poétique bouleversant, L’Eternel féminin. L’homme ne peut pas se passer de féminin. Sans l’amour, sans ce besoin d’unification, la terre serait inhabitable.



Lucine Swan et Pierre Teilhard de Chardin.


Teilhard a été très aimé des femmes et il a pu répondre à l’amour qu’on lui portait, sans rompre néanmoins son voeu de chasteté. A Pékin, la rencontre d’une femme exceptionnelle, l’Américaine Lucile Swan, sera un choc. Lucile était très amoureuse de Pierre, elle eut beaucoup de mal à comprendre son voeu de chasteté. Y eut-il accomplissement physique entre eux? Lorsqu’on le lui demanda, à la fin de sa vie, elle répondit: « Never ».




Vladimir Ivanovitch Vernadski.

Teilhard ignorait tout des travaux de Vladimir Ivanovitch Vernadski. Le minéralogiste russe (à la fois russe et ukrainien), né en 1863 à Saint-Pétersbourg, a montré que toute la vie vient d'un unique matériau, la biosphère. L’écorce terrestre n'a rien d'inerte : elle abrite un lieu d'échange complexe entre le vivant et les minéraux. Vernadski fut le premier à envisager l'impact de l'activité humaine sur le climat. Selon lui, la vie biologique, qu’il appellait « matière vivante », est une force cosmique. 


En 1924 Vernadski séjournait à Paris. Edouard Le Roy, le philosophe qui avait succédé à Henri Bergson à la chaire de philosophie grecque et latine du Collège de France, le connaissait bien. Il eut l’idée (lumineuse) d’inviter son ami Teilhard à assister, à la Sorbonne, à une conférence publique du chercheur russe. Pour le jésuite, c’est un véritable électrochoc. Les trois savants se retrouvent quelques jours plus tard, rue Cassette, chez Le Roy. De leurs conversations, s’impose le concept de Noosphère (du grec « noos », pensée), la « sphère de la pensée humaine ». Ils en sont convaincus: la Noosphère est une nouvelle étape dans l'évolution de la biosphère.




Cent ans plus tard, on comprend mieux le concept de Noosphère. Aujourd’hui, l’humanité est de plus en plus interconnectée. Les civilisations ne sont plus isolées les unes par rapport aux autres. Elles prennent désormais conscience d’une unité humaine. La Noosphère est la matérialisation de ces connections qui existent au sein de l’humanité. Des liens se tissent, la communion s’intensifie.


Si l’on en croit Teilhard de Chardin, l’union des hommes en une vaste sphère pensante ira croissante, avec une augmentation des forces d’amour. L’issue sera collective. « Je suis convaincu, dit-il, que la spiritualisation de la matière est irréversible. »


L’évolution ne disperse pas, elle rassemble. Teilhard ne croit pas à un effondrement total de l’humanité. L’évolution va quelque part. De proche en proche, d’union en union, se produit une convergence de l’univers vers une union ultime. Une montée vers l’Un, vers un point de maturation que Teilhard appelle le Point Omega.


Bruno SOURDIN.


« Noosphère. Éléments d’un grand récit pour le 21e siècle », de Patrice Van Eersel, Albin Michel, octobre 2021.


21/02/2022

Jean Antonini : « Le haïku apprend à travailler l’écriture »

Jean Antonini                                          (photo Christian Robillard) 


Venu du Japon, le haïku est un court poème de 3 vers qui a conquis le monde entier. Jean Antonini le pratique depuis 40 ans. Il a publié plusieurs recueils et, en 2003, une Anthologie du haïku en France, qui a fait date. Il est le rédacteur en chef d’une revue très vivante, GONG. Aujourd’hui il publie un nouveau livre, L’Art de garder les vaches, où il s’applique à renouveler et vivifier cette forme poétique définie au 17e siècle par Matsuo Bashô. Avec ferveur et une grande liberté.

 


Bruno SOURDIN : Te souviens-tu de ton tout premier contact avec le haïku ?

 

Jean ANTONINI : Oui, tout à fait. C’était en 1978, j’étais enseignant au Centre universitaire de Tlemcen, en Algérie.

J’ai lu des haïkus dans deux livres : Terre de diamant, de Kenneth White et Fourmis sans ombres, une anthologie de poèmes japonais traduits par Maurice Coyaud. J’en ai gardé le souvenir de ces deux haïkus :

 

petit pommier du Japon

murmurant doucement

pas la peine d’aller à Kyoto

                  Kenneth White

 

j’ai acheté des oignons

par le bosquet dénudé

je rentre à la maison

                  Yosa Buson

 

 

Kenneth White et l’anthologie-promenade de Coyaud, deux livres dont la lecture a été fondatrice pour moi aussi. Avec celle de Jack Kerouac, qui avait été l’étincelle. Selon toi, qu’est-ce qui fait un bon haïku ? 

 

J. A. C’est une question difficile.

Dans le traité de poétique « Le haïkaï selon Bashô », Kyoraï, disciple de Bashô, dit : « Un hokku est bon quand les gens le ressentent comme tel. S’ils se disent qu’il doit l’être, il est de deuxième ordre. S’ils se disent qu’il se pourrait qu’il le fût, il est de troisième ordre. S’ils se disent qu’il ne l’est sans doute pas, c’est qu’il est du dernier ordre. » C’est une façon facile pour reconnaître la qualité d’un haïku, mais elle est un peu limitée.

 

Un autre passage rapporte ce commentaire de Bashô : « Quand Kikaku prend part à une séance (de haïkaï) il produit des versets qui suscitent l’intérêt de l’assistance, et toujours il est apprécié. Il en va tout autrement pour moi. C’est par la suite qu’il arrive que l’on cite tel de mes versets. » 

Ainsi, le rapport de séduction d’un haïku peut avoir plusieurs niveaux de profondeur. Donc, parler d’un « bon haïku » n’est pas simple.

Et encore ceci, de Bashô : « Composer des versets qui satisfassent aux goûts de tout le monde est chose facile. Satisfaire au goût d’un ou deux connaisseurs est autrement plus difficile… »

 

Finalement, pour savoir si un haïku est bon ou mauvais, il faut faire appel aux avis des lecteurs. C’est eux qui en décident. Je ne pourrais donc parler que des bons haïkus des autres.

 

Cependant, dans ma pratique, pour ressentir si un haïku est bon, après l’avoir écrit, il faut laisser passer du temps. Et parfois, ce qui est venu à l’improviste, semble par la suite intéressant dans des rapports qui n’avaient pas été vus immédiatement.

Ajoutons, pour clore la question, cet avis de Bashô : « Une fois le travail d’écriture terminé, tenez les écrits pour des griffonnages. »

Griffonnages, c’est essentiel. Bon ou mauvais.

 

 

Griffonnages… le mot est intéressant. Selon toi, est-ce qu’un haïku doit être retravaillé ou, au contraire, faut-il, comme on l’entend souvent dire, ne faire confiance qu’au premier jet ? Travail ou spontanéité ? 

 

J. A. Il est certain que la spontanéité est première dans l’écriture d’un haïku : il doit y avoir un court-circuit entre l’entour, l’esprit et le langage.

À Kyoraï qui s’étonne de ce haïku plein d’originalité d’Izen-bô :

 

les fleurs du prunier

sont bien rouges sont bien rouges

ah qu’elles sont rouges

 

Bashô répond : « Il faut composer le haïkaï par intuition et sans réfléchir. »

C’est le « sans réfléchir » qui est important et qui permet de laisser venir au jour des éléments surprenants, un peu comme en psychanalyse. Il s’agit de court-circuiter le raisonnable et de laisser venir des émotions profondes. Il s’agit de se surprendre soi-même. Parfois, on n’ose pas publier ce qui est venu. Il faudra du temps pour s’y habituer et le donner à lire :

 

table des matières ―

mon nom juste avant

celui de Bashô

 

Ce haïku, je l’ai sorti d’un carnet pour le kukaï du 6 janvier 2022, à Lyon, que j’anime, en disant que ce qui me retenait de le publier, c’était l’importance qu’il donnait à l’ego de l’auteur : se comparer au « maître japonais » était exagéré. Mais peu à peu, comme Bashô m’accompagne souvent, je m’enhardis à le sortir à nouveau.

 

Quant au retravail d’un haïku, il vient en second lieu après l’improvisation. « Le haïkaï selon Bashô » est plein des discussions entre poètes. Intuition, d’accord, mais retravail, principalement. Quelle chance d’appartenir à un groupe de passionnés et de discuter, discuter ! Nous sommes plus individualistes en matière de poésie.

 

Je donnerai cependant un exemple de travail avec ce haïku publié dans « Mon poème favori » :

 

soleil, notre soleil

son image au fond de l’eau

huit minutes lumière

 

Il est resté sur un post-it durant six mois sans trouver sa forme définitive…

 

soleil dans l’eau, oh !

son image au fond du fleuve

à 8 minutes lumière

 

soleil du ciel, oh !

son image au fond de l’eau à

huit minutes lumière

 

Entre l’intuition initiale : le reflet proche dans l’eau du soleil si éloigné dans le ciel et la forme du haïku : 5-7-5, quelque fois, il peut s’avérer impossible de dire ce qu’on a en tête. Et c’est tout le prix du haïku : il apprend à travailler l’écriture. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai commencé à écrire des haïkus et à aligner des dizaines de versions pour atteindre quelque fois une version acceptable.

 

 

En français, faut-il respecter la règle du 17 syllabes ? Les avis sont partagés. Quel est ton point de vue ?

 

J. A. : Je suis très souple sur cette question.

D’une part, la forme 5-7-5 est importante parce qu’elle est commune à tous les poètes de haïku. Donc, il convient de la préserver comme de préserver le collectif. C’est un bien commun.

D’autre part, la poésie n’est pas de l’arithmétique. Les débutants ont tendance à compter les syllabes, mais il est plus important à mon sens de saisir l’esprit du haïku : raillerie, légèreté, mot de saison, césure. Après quelques années de pratique, la forme vient à l’esprit naturellement.

 

 

Matsuo Bashô


Le voyage est propice à la création. On le voit très clairement chez Matsuo Bashô. Es-tu sensible toi aussi à cette poésie de l’errance, du déplacement ? 

 

J. A. : Ah, oui, Bashô a passé une grande partie de sa vie sur les chemins, à pied, à cheval, en palanquin avec l’idée de visiter les lieux de la poésie japonaise, notamment celle de Saigyo, et d’alléger son haïku, et aussi de visiter les amis qui pratiquaient le haïkaï dans tout le Japon de l’époque. Ses voyages étaient autant géographiques que littéraires.

 

Quant à moi, j’ai particulièrement voyagé depuis que je pratique le haïku, particulièrement dans les années 2000 où les rencontres entre poètes fleurissaient dans toute l’Europe. Dans le voyage j’apprécie le détachement qu’il apporte… 

 

voyage en train

mer des nuages

terre des blés

 

départ de Plouguiel ― 

un billet « accès au phare »

au fond de la poche

 

passage sur l’eau —

depuis longtemps j’ai quitté

le ventre de ma mère

 

Eklo Zelzate

Gent Wetteren Deinze Soignies

— une langue inconnue

 

Mais fondamentalement, je suis plutôt un sédentaire. J’aime la maison et tout ce qu’on y fait : ménage, cuisine, jardin, amour.

 

plaisir du voyage

se retrouver étranger

dans sa maison

 

 

Quel est ton rapport au Japon ? As-tu ressenti le besoin d’approfondir sur place, au Japon, ta passion pour le haïku ?

 

J.A. :  Je suis allé une seule fois au Japon, pour une rencontre organisée par Ban’ya Natsuishi et la World Haiku Association. C’était en septembre 2007. Je suis resté 4 jours sur place et j’y ai écrit quelques haïkus :

 

fourmi à Tôkyô

aujourd’hui je comprends que

Bashô existe

 

matin à Ueno  ―

devant les feuilles de lotus

mon cœur bat tranquille

 

assis sur le sol

vieux poètes japonais cravatés

et impassibles

 

Un tel séjour ne permet pas de connaître grand-chose du Japon sinon l’air léger de l’automne, les centaines de personnes traversant un boulevard sans une anicroche, la jeune fille en kimono qui, à mon approche, fait ouvrir la porte automatique de l’hôtel en s’inclinant et la cuite au saké prise à l’auberge en mangeant du poisson cru et discutant en anglais.


Par contre, j’ai beaucoup lu les textes littéraires japonais ; depuis Sei Shonagon, Urabe Kenkô et Kamo no Chômei jusqu’à Tanizaki et Murakami. J’ai étudié la peinture de paysage chinoise et japonaise. J’ai lu des textes sur le zen, Dogen et les  commentaires. Et bien sûr, tout ce qui concerne la poésie japonaise et le haïku. J’ai commencé à explorer la culture japonaise en 1970. J’avais fait zazen avec Deshimaru dans le dojo de Pernety à l’époque. Et parfois, j’hésitais entre le zen et la poésie… pour finalement choisir la poésie. On ne peut pas courir deux lièvres à la fois.

 

Et je suis très attentif à entretenir des relations avec des poètes japonais. J’ai rencontré Ban’ya Natsuishi et son groupe de haïku à l’automne 1997, à Marseille, en compagnie de Patrick Blanche. J’ai publié une traduction de 100 haïkus de Ban’ya Natsuishi, avec Keiko Tajima : « Cascade du futur », à L’Harmattan.

 

Mon haïku :

un jeune cyprès du Japon

de 999 ans

 

J’ai été en contact avec Ryu Yotsuya qui a fait des interventions graphiques dans l’Anthologie du haïku en France (éd. Aléas, 2003).

J’ai préparé une demande de séjour à la villa Kujoyama, à Kyoto, avec un poète japonais Yasuomi Koganei, qui a quitté le projet au dernier moment.

 

Depuis 2 ans, je participe aux séances du groupe Manmaru, dirigé par Yasushi Nozu, en japonais et français. Je leur envoie des haïkus pour « Cent Paysages de Lyon ». Ce sont des liens que j’aime avec le Japon.

Et j’oublie les films japonais…

 

Grâce au haïku, je flotte sur une culture entre les deux pays. Je travaille au Tout monde d’Edouard Glissant.

 

 

Tu parles de ton attrait pour Deshimaru et le bouddhisme zen. Certains auteurs ont affirmé que le haïku était une sorte d’illumination. Qu’en penses-tu ? Le haïku est-il inséparable du zen ?

 

J.A. : De nombreux poètes ou essayistes, particulièrement anglo-saxons, ont fait un amalgame entre le zen et le haïku. Un des plus influents est sans doute Reginald Horace Blyth. Voici quelques citations tirées du « Haïku, vol 1 : La culture orientale », traduit par Daniel Py, aux éditions Unicité.

 

« Un haïku n’est pas un poème, n’est pas de la littérature ; c’est une main qui salue, une porte à moitié ouverte, un miroir nettoyé. C’est une manière de revenir à la nature, à notre nature de lune, notre nature de fleur de cerisier, notre nature de feuille qui tombe, pour faire bref à notre nature de Bouddha. »

« Qu’est-ce qu’un poète ? Un poète est un esprit qui parle aux esprits. »

 

Blyth n’était manifestement pas poète, il avait un esprit plein de confusion, d’où ce collage entre zen et haïku. Il semble qu’il n’ait d’ailleurs pratiqué ni le zen ni le haïku.

 

Pour moi, le haïku fait partie de l’histoire de la poésie japonaise. Le haïkaï au 16° siècle est une part de la poésie qui veut railler les poèmes traditionnels waka et tanka. Il tente de sortir des conventions de la poésie aristocratique japonaise qui étouffaient la poésie. Il faut lire « Traces of Dreams », de Haruo Shirane, pour suivre le développement du haïkaï à l’époque de Bashô. Le bouddhisme a certainement eu une influence sur la poésie japonaise comme, sans doute, la religion catholique sur la poésie française. Mais l’influence de la poésie chinoise était bien plus importante que le bouddhisme sur la poésie japonaise.

 

En ce qui me concerne, j’ai sans doute mieux apprécié le haïku, particulièrement sa brièveté du fait que j’avais étudié et pratiqué le zen. Le zen apporte au pratiquant un rapport au temps très différent de celui que nous avons, nous, poètes occidentaux. La brièveté du haïku, son rapport avec l’instant, avec ce qu’on appelle « le présent » apporte à la poésie occidentale quelque chose qu’elle ignore. J’avais mis en exergue de mon livre « Exercices sensationnels » (un jeu de mots conceptuels) cette pensée de Pascal : « Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent. » La pratique du haïku nous amène à nous concentrer sur le présent, sur le surgissement qui peut survenir dans notre conscience et qui est bref.

 

Mais les poètes de haïku japonais n’ont pas particulièrement pratiqué zazen, sauf Ryôkan, je crois. Et je crois, qu’il faut choisir : être poète ou être moine bouddhiste pour atteindre l’extase !


 



Dans ton dernier livre, L’Art de garder les vaches, on découvre une poésie particulièrement inventive. On voit que, pour toi, il est important que le poète s’affranchisse de la tradition, qu’il cherche à se renouveler, à ouvrir de nouvelles portes. Est-ce que le haïku se prête facilement à cette exigence ?

 

J.A. : La question que tu poses n’est pas une question de stylistique mais plutôt une question sociale, ou psycho-sociale. Le haïku vient d’une société japonaise très rigide et très fermée, encore aujourd’hui. Il a infiltré les esprits japonais par le biais des saïjiki, qui sont des almanachs de mots de saison. C’est un élément culturel tellement lié à l’identité japonaise que beaucoup de poètes japonais ou japonisants pensaient impossible l’écriture d’un haïku en dehors du Japon. Il m’est arrivé d’animer des ateliers de haïku dans des lycées à Lyon et d’être remercié par la prof de Japonais pour faire connaître la culture japonaise.

 

Mais moi, je ne pratique pas le haïku pour faire connaître la culture japonaise. J’ai été séduit par la forme brève et par le lien du haïku à l’instant présent au point de mener une pratique de 40 ans avec ce genre. Le déplacement de cette forme poétique hors du Japon a été une sorte de tsunami pour les poètes japonais, mais il a contribué à ouvrir également leurs esprits. Et l’apparition de cette forme brève dans la poésie française vient apporter à la poésie française des réponses aux questions qu’elle se pose. Il faut lire « Le haïku en France », de Jérôme Thélot et Lionel Verdier aux éditions Kimé pour saisir l’influence du haïku sur des poètes comme Yves Bonnefoy ou Philippe Jacottet.

 

Il est plus facile pour moi, non-japonais, d’exercer davantage ma liberté dans l’écriture du haïku. C’est le privilège du voyage, dont tu parlais tout à l’heure, d’apporter de la nouveauté à cette forme poétique. Et le haïku a beaucoup voyagé depuis le début du 20° siècle.

 

Évidemment, toute forme poétique qui ne se renouvelle pas connaît la mort. Et ainsi, je tente de vivifier cette forme. Dans L’art de garder les vaches, je travaille particulièrement un jeu entre les objets du réel et les signes de l’écriture. Ce jeu est souvent rare chez les poètes de haïku, mais il existe chez Bashô, par exemple :

 

84. hito-shigure   tsubute ya futte   koisuikawa

L’averse d’hiver

une pluie de petits cailloux

dans la rivière de Petits Cailloux

 

933. hatsu-shigure   hatsu no ji o waga   shigure kana

Première averse d’hiver 

« Première » ainsi calligraphié,

ma première averse d’hiver

 

Et en tant que poète français, influencé par la poésie contemporaine française, j’ai plus de liberté vis-à-vis du haïku, tout en étant conscient que cette forme est magnifique mais fragile, et qu’elle pourrait se transformer facilement en slogan publicitaire et perdre son esprit poétique.

 

Je suis aussi conscient que cette forme peut se dévoyer quand elle sert des questions conceptuelles plutôt que l’épiphanie de son apparition.

Alors, non, le haïku ne se prête pas facilement à l’exigence du renouvellement, mais elle lui est indispensable sous peine de mort. Et d’autre part, la raillerie du haïku, la folie poétique, qui est un des caractères anciens du haïku est un gage de renouvellement qu’il ne faut pas oublier. A l’époque de Bashô, dans l’école Danrin, on écrivait ce genre de hokku :

 

mine no hana   no nami ni ashika kujira   o oyogase

faisons nager baleines et lions de mer

dans les pétales de cerisier

au sommet de la colline

 

Ça pourrait être un poème surréaliste français !

 

 

Pour mettre un point final à cet entretien, j’aimerais juste te demander de me dire quel est ton poète japonais préféré. Terminons notre promenade en cueillant un beau bouquet de haïkus.

 

J.A. : Comme tu as dû le percevoir au long de cet entretien, je suis très attaché aux poèmes et aux commentaires de Bashô. C’est aussi le poète japonais le plus accessible en traduction. Il est à l’origine du haïku tel qu’il se développe aujourd’hui. C’est lui qui a exploré les qualités que peut présenter le haïku : fueki ryûko, le permanent et le transitoire ; fûkyo, la folie poétique ; karumi, la légèreté ; sabi, la patine ; sokkyô, l’improvisation ; toriawase, la double image ; wabi, le dénuement ; makoto, la sincérité ; atarashimi, la nouveauté.

 

Son esprit était très politique. Il pensait toujours à l’avenir du haïkaï. Voici quelques citations de Bashô :

« Pour moi, je ne crains rien tant que le jugement de la postérité. » 

« La lumière qui se dégage des choses, il faut la fixer dans les mots avant qu’elle ne se soit éteinte dans l’esprit. »

« Laissez faire du haïkaï aux bambins de trois pieds de haut. »

« Votre haïkaï est trop parfait. Si c’était au go, je vous dirais de laisser deux ou trois intersections. »

« L’utilité du haïkaï est qu’il donne droit de cité aux mots de tous les jours. »

 

Et ce hokku, qui indique le désir de Bashô de se fondre dans son poème même :

 

donne-moi un verset

qui n’ait pas mon visage

- prime cerisier

 

Voici pour finir quelques-uns de mes poèmes et d’autres poèmes de Bashô :

 

« l’univers est un grand mystère »

dit-il en regardant

un carré de poireaux

 

rêver un poème

traçant de drôles de signes

le soja grille dans la poêle

 

retour du boulot

coup d’œil de l’immigré

à la boîte aux lettres

 

ombre épouvantable

des tilleuls taillés

sur le mur de l’école

 

tous accourent autour

du téléphone comme d’une mare

où plonge une grenouille

 

jour de grand vent :

oiseaux et feuilles se confondent

flip flop mon cœur bat

 

la caissière blonde

cric cric cric cric cric cric cric

- Au revoir. Merci

 

pendant qu’on mange

le géranium déploie ses feuilles

dans la lumière

 

rondelles d’orange ―

le cœur oublie si vite

le splich poloch splach

 

Et de Bashô :

 

314. « Voyageur »

appelez-moi ainsi 

première averse d’hiver

 

806. L’automne s’en va 

l’envie de se cacher

dans une semence de pavot

 

 

956. Coucou ―

aucun maître de haïkaï

à cette époque

 

(les numéros sont les références de « Bashô seigneur ermite », éd. La table ronde)

 

Propos recueillis par Bruno SOURDIN

 

 

L’Art de garder les vaches, suivi de Derniers jours premiers jours, de Jean Antonini, avec des dessins de Claire Chauvel, éditions Unicité, 2022.

 

 

* * *

 

 

LE SILENCE DANS LES HAÏKUS JAPONAIS

 

Jean Antonini avait le projet d’aller travailler au Japon avec Yasuomi Koganei, mais cela n’a pas pu aboutir car le poète japonais, au dernier moment, s’est désisté. Le sujet était pourtant très intéressant : il s’agissait d’une réflexion sur le silence dans les haïkus japonais.

Voici, en annexe, des extraits du dossier qu’il avait préparé :

 

 

 

HORIZONS DU LANGAGE

par Jean Antonini


kore ha kore ha to bakari hana no yoshinoyama

Ça ça

C’est tout ce que j’ai pu dire

devant les fleurs du Mont Yoshino

 

Traduit en français par M. Coyaud (1978), ce hokku composé au cours d’un voyage pour admirer les fleurs de cerisier au mont Yoshino fut publié en 1671 par le poète de Kyôto, Yasuhara Teishitsu (1610-1673)... « ce fou de poésie », écrit Matsuo Bashô aux premières lignes de kashima kikô, Notes d’un voyage à Kashima (traduit par R. Sieffert, 1977). 

 

D’une certaine façon, ce hokku est emblématique du poème court que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de haïku. En dix-sept syllabes, le poète-haïjin nous fait part de cette ligne difficile à saisir : l’horizon du langage. Devant les cerisiers en fleur, les pétales blancs s’envolant dans le ciel, Teishitsu ne peut rien dire, ou presque : « Ça ça ». Le langage cesse d’être opérant... Dans son cours de 1978 au Collège de France, Roland Barthes (1915-1980) l’exprime ainsi : « Dire qu’on ne peut dire : tout le haïku tend à cela... Il n’y a à dire, en somme, que la limite vertigineuse du langage. » […]

 

Le hokku deviendra haïku à la fin du 19e siècle sous la plume d’un autre poète, Masaoka Shiki (1866-1902). La création du mot « haïku » souligne une transition entre pratique collective de la poésie et pratique plus personnelle. Par le haïku, un poète se lie au paysage plutôt qu’à un échange direct avec d’autres poètes. Sa pratique est en quelque sorte plus méditative que sociale.

 

Il n’est pas interdit de penser que cette pratique individuelle du haïku japonais a favorisé la migration de la forme poétique, notamment vers la France et l’Europe, où l’usage de la poésie collective était encore peu répandu. […]

 

À la suite du recueil Le jardin japonais I et II (1978), le poète spatialiste Pierre Garnier (1928-2014) note : « Je veux mener la langue jusqu’à son point de fascination : le silence écrit. » Jusqu’en 1980, du fait de la situation japonaise pendant la guerre, on n’entendra très peu parler du haïku en français.

 

Il nous semble que haïku s’est lui aussi inscrit dans cette visée du « silence écrit » ? Au tournant du 21e siècle, sa pratique explose à nouveau dans les pays franco-anglo-germanophones. On cite les mots du poète japonais Ryôkan (1758-1831) : « Mon poème n’est pas un poème. Quand vous aurez compris que mon poème n’est pas un poème, nous pourrons parler de poésie. » Certains poètes anglophones nommeront le haïku « poème sans mots », créant une confusion entre écriture du haïku et méditation zen. Apparaît plus globalement l’idée d’un « haiku moment » en anglais, instant où émerge de l’émotion naturelle une forme verbale : « ce qui arrive ici, à cet instant », disait Matsuo Bashô. S’il est vrai que le bouddhisme zen met en question le langage, comme le fait d’une certaine façon la brièveté du haïku, ce rapprochement haïku-zen ne sera guère développé par les poètes en France. Le critique littéraire et sémiologue Roland Barthes, dans ses derniers cours, a mené une belle analyse de l’horizon du langage dans le haïku.

 

Le « silence écrit » de cette forme poétique qu’est le haïku, nous voudrions l’explorer en prenant appui sur une résidence commune à la villa Kujoyama. Nous sommes tous les deux pratiquants de la forme 5-7-5 : Yasuomi Koganei, fondateur du International Meguro Haiku Circle (1994), vivant à Tokyo ; Jean Antonini, rédacteur en chef de la revue de haïku GONG depuis 2007, vivant à Lyon.

 

Le corpus d’étude sera constitué de poèmes japonais écrits entre 1750 et aujourd’hui, textes évoquant les limites du langage. À titre d’exemple, citons quelques versets qui cherchent, semble-t-il, à exprimer au plus près la relation du poète à l’autre naturel – pierre, plante, animal, paysage – dans un espace verbal commun, qu’il se traduise par un « ça ça », ou par l’indication de silence comme dans ce poème de Ôshima Ryôta (1718-1787) :

mono iwazu kyaku to teishu to shiragiku to

Ils n’ont dit mot

le visiteur, l’hôte

le chrysanthème blanc

 

ou par des onomatopées s’approchant des bruits, éventuellement des cris d’animaux, dans ce poème de Niji Fuyuno (1943-2002) :

Harô itai atama no itai kono yûhi

Hello, aïe

aïe à la tête

Ce soleil couchant

 

ou par la répétition d’un mot qui réduit la place du sens, dans ce poème de Takajo Mitsuhashi (1899-1972) :

ochiba ochiba ochiba fushido no naka ni mo furu

Feuilles mortes,

feuilles mortes, feuilles mortes

aussi dans mon lit