02/10/2015

Suite new yorkaise pour Youenn Gwernig


Youenn Gwernig (photo: Ouest-France).


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C’était cela New York, les grouillements, les dérives, les désastres, parano, déluge d’apocalypse de l’asphalte, les fracas, les immondices, la haine, poubelles d’uranium dérivant dans la nuit, vacarme, collages de cerveaux étincelants dans les dortoirs du Bronx

New York, la danse, la fugue, la pulsion, valises, larmes de saxophone des parkings, l’effroi, le brouhaha, les épidémies, corps amputés pourrissant sous un pont, coma, horde de mutants se trémoussant dans des taxis dans le West Side

New York, les masques à gaz, les stocks de napalm, les chaises électriques, miséricorde, asile de nulle part des cœurs brisés, les gargouillis, les ténèbres, la puanteur, murs d’écrans vacillant dans un ciel de totems rongés, amnésie, mixages de soupes d’enfants morts dans les feuilletons de Times Square

Voici les hommes au visage de juke-box, voici les hommes au visage de plexiglas et de microfilm. Lorsqu’ils vomissent des sandwiches de plutonium dans les léproseries de la Bowery, cela s’appelle le désespoir. Ils se vident, ils s’engloutissent, on leur a demandé de se fouetter, ils s’infestent, ils s’épinglent, se fixent. New York est une ville pour la fureur errante, fondu enchaîné sur les pierres tombales, les couloirs du métro, terrasses, tunnels, bouches d’aération, quartiers de serpents, de blattes, de chacals, images tristes d’enfants-machines, starlettes s’écroulant devant l’armoire à pharmacie, voix off de ventriloques, d’embaumeurs en sanglots, valium, boîtes de bière, caisses de barbaque de la lune et cartes postales de l’enfer balayées par le vent


2

Chez Clarke, Youenn fait des grands gestes du bras en levant la tête. Le bar est plein à craquer. Mildred, Mick et Paddy, Mike, le Shérif, un whisky une bière pour tout le monde. La porte s’ouvre et c’est une grande bouffée d’air pur. Jack Kerouac n’a pas changé, il se tient immobile, les yeux grands ouverts et étonnés. Son corps se balance légèrement, alléluia au milieu du vacarme. Il ferme les yeux, il secoue la tête, il dit oui, il dit non, il ouvre une plaie béante, une blessure qu’il refuse de combler

C’était cela aussi New York, Youenn et sa grande vision, joie vitale, les nuits de Greenwich Village, odeurs de hasch, têtes d’agneaux et couilles de mouton, la Grande Tribu, la béatitude ardente de l’Armorique sacrée, toujours amoureux de la vie et au diable tout le reste


3

Retour plongée dans les rues
Sur les toits, dans les parcs
Piaules, vitrines et escaliers de secours
Fantômes entassés par milliers
Sous le métro aérien
Dans un tourbillon de poussière
Les conversations flottent dans le crépuscule
Jack et Youenn disparaissent
Okay, Yec’hed mat, vieux frères
Apaisés

La lune leur montre la route


Bruno Sourdin: L'air de la route (Editions Gros Textes, 2013)

04/08/2015

Ted Joans




Ted Joans voulait que sa vie ressemble à un poème. Il tint parole jusqu’au bout.

Il était né à Cairo, Illinois, en 1928. Il découvrit le surréalisme dans son adolescence en lisant des magazines que sa grand-mère rapportait de la maison où elle était employée. Il se lance de front dans la peinture, la trompette et la poésie.

Ted Joans est arrivé à New York City en 1951. A Greenwich Village, il devient rapidement une figure de la scène Beat. Très impliqué dans le milieu du jazz, il connaissait personnellement tous les musiciens qui comptaient, de Thelonius Monk à Dizzy Gillespie, de Miles Davis à Cecil Taylor, qui était un ami proche. Il avait l’habitude de dire : « Le jazz est ma religion et le surréalisme mon point de vue. »
Il a vécu dans une chambre minuscule au 4 Barrow St. Il n’y avait de place que pour un seul lit et pas beaucoup plus. Lorsque son voisin, Ahmed Basheer, un proche de Charlie Parker, dut quitter sa piaule, il emménagea chez Ted Joans et, avec lui, arriva génial saxophoniste. Ils occupaient la chambre chacun à leur tour. Bird ne rentrait jamais avant 3 ou 4 h du matin. Lorsqu’il arrivait, les deux autres devaient se lever pour le laisser dormir.

Un jour le Village Voice eut l’idée saugrenue de lancer l’opération « Louez un Beatnick » pour les soirées branchées. Ted Joans a participé à ces parties et c’est, dit-on, ainsi qu’il a pu payer son billet de bateau pour la France.
Parmi les nombreux endroits que Ted pratiquait, il y avait le Café Bohemia et le Café Caravan, où il participait, le dimanche soir, à des soirées de lecture de poésie. Autre endroit qui lui était habituel, l’Artist’s Studio, un centre de jazz et de poésie, où l’on retrouvait Kerouac et les Beats. A un moment donné, il a vécu dans les combles au 12 Astor Place. Il avait l’habitude, avec Kerouac, d’acheter une bouteille d’alcool et de la boire en chemin avant d’arriver au Five Spot, un club où les boissons étaient trop chères pour eux. En 1956, il a ouvert un appartement-galerie, baptisé The Galerie Fantastique, au 108 St. Mark’s Place. Un endroit très connu pour ses parties, qu’aimaient fréquenter les artistes et écrivains bohèmes.

En 1961, il décide de s’exiler à Paris dans l’idée de saluer le fondateur du surréalisme qu’il admirait tant. Il peut en effet rencontrer André Breton, qui lui tend les bras et reconnaît en lui « le seul surréaliste noir américain ».

Ensuite, Ted Joans n’a cessé de voyager, en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique, qu’il a sillonnée en stop ou à pied, à partir de Tombouctou où il avait ses habitudes et où il est souvent revenu. Il est mort à Vancouver en 2003.
B.S.









Afrique

Afrique je garde ta mémoire
Afrique tu es en moi
Mon futur est ton futur
Tes blessures sont mes blessures
Les blues funky que je concocte
sont noirs comme toi – Afrique
Afrique ma patrie
Afrique mon pays
Bien que je ne l’ai pas choisi
Afrique toi seule peut me rendre libre
Afrique où les rhinocéros vadrouillent
Où j’ai appris 
Avant que l’Amérique ne devienne mon domicile
A swinguer, non pas comme un singe mais dans mon âme
Afrique tu es riche de tes mines d’or
Afrique je vis et j’étudie pour toi
Et par toi je serai libre
Un jour je reviendrai voir
Ma terre mère, où un dieu noir m’a créé

Afrique, mon Afrique, continent libre, comme il se doit


La Vérité

Si tu vois 
un homme
dans une rue au milieu de la foule
parler tout haut
à lui-même
ne l'écoute pas
mais cours vers lui
car c'est un POETE!

Tu n'as rien à craindre
d'un poète
sinon la VERITE

(traduit par B. Sourdin)




"Double Trouble". Dédicace de Ted Joans, à Paris, rue des Petits-Champs, été 92. Le rhinocéros rit encore plus fort.

Coup de coeur
J'aime beaucoup le témoignage de première main de Yuko Otomo, qui, avec son compagnon, le poète new yorkais Steve Dalachinsky, a très bien connu Ted Joans:
http://www.arteidolia.com/teducated-yuko-otomo#sthash.aAD4oq5A.dpbs

28/06/2015

Sept haïkus

                                                                                  Photo Keiichi Nakamura


La douleur, ah !
Réveil en sursaut
Sur un lit d’hôpital


The pain, ah !
Starting awake
On a hospital bed


*


Couché les yeux grands ouverts
Le dos un peu douloureux
Voyons ce que disent les journaux


Lying eyes wide open
Back slightly sore
What do the newspapers say ?


*

A ma fenêtre tout à coup
Un papillon –
Le vent l’a déjà chassé


Suddenly at my window
A butterfly –
Already blown away by the wind



*

Tout le monde s’agite
Une porte claque –
Quel bonheur sur le quai


Everyone gets busy
A door slams –
What happiness on the platform




*

Personne, tout dort
La pluie fouette les volets
Soir qui tombe


Nobody, everyone’s asleep
Rain slashes at the shutters
Nightfall


 *

Les écrans débranchés
Il reste une bouteille de vin
Solitude du soir

Switched off screens
There’s a wine bottle left
Evening loneliness


*

Allongé dans mon lit
Fermant les yeux –
Je vois la mer moi aussi


Lying in bed
Closing my eyes –
I too can see the sea


Bruno Sourdin
(traduction: Bertrand Agostini et Daniel Py)

Anthologie du haïku en France (sous la direction de Jean Antonini), Aléas éditeur, 2003.




                                                                                          Photo Keiichi Nakamura


Pourquoi j'aime le haiku?
J'appartiens à une génération qui a pris la route, au début des années 70, sur les traces de Jack Kerouac. J'ai découvert le haïku dans ses livres. J'ai été tout de suite fasciné par cette poésie simple et vraie, brève et mystérieuse, sans artifices ni sophistication. J'ai écrit mes premiers haikus en cherchant à exprimer une spontanéité totale.
Plus tard, j'ai compris qu'il s'agissait d'une école beaucoup plus rigoureuse, avec une métrique très spéciale et des contraintes spécifiques. Mais le rythme 5-7-5 ne correspond à rien en poésie française. Alors, retour au vers libre et à cette éclairante recommandation du "clochard céleste": "Soumis à tout, ouvert, à l'écoute."



19/06/2015

Sinclair Beiles, le poète excentrique du Beat Hotel


Né en 1930, le poète sud-africain Sinclair Beiles a vécu à Paris dans les années 50. Il travailla pour Olympia Press, la maison d’édition de Maurice Girodias, qui publiait en anglais des livres sulfureux et subversifs, à la fois des récits érotiques (dirty books) et des oeuvres interdites aux Etats-Unis (parmi lesquelles Sexus d’Henry Miller, Lolita de Nabokov et Naked Lunch de William Burroughs). Sinclair lui-même a édité un roman érotique, Houses of Joy, sous le pseudonyme de Wu Wu Ming.
Beiles a vécu avec les écrivains Beats au fameux Beat Hotel de la rue Gît-le-Cœur, où il retrouva William Burroughs qu’il avait rencontré à Tanger alors qu’il était correspondant pour le Sunday Express. Il s’initia au cut-up, la technique littéraire de découpage et de permutation de textes déjà existants, technique radicale et novatrice inventée par Brion Gysin.  L’époque était effervescente. Sinclair a affirmé qu’alors il fumait 30 à 40 joints par jour mais que, contrairement à Burroughs, il ne tenta l’héroïne qu’une seule fois et que cette expérience nauséeuse fut sans suite.
Belies se mit à expérimenter la technique du découpage avec enthousiasme. En 1960, il entra dans l’histoire littéraire en collaborant avec Burroughs, Gysin et Gregory Corso à l’édition du premier livre de cut-ups, Minutes to Go, édité par un médecin mauricien, Jean Fanchette, qui publiait une revue intitulée Two Cities. Burroughs a raconté que le titre venait d'une expression que Beiles avait employée ("il ne reste que quelques minutes"). Quoi qu'il en soit, le cut-up rendit Beiles dément: il finit par jeter son lit par la fenêtre du Beat Hotel et on dût l'hospitaliser.

"Minutes to Go", Two Cities, Paris, 1960.


La même année, l’artiste grec Takis, qui était fasciné par les forces invisibles des champs magnétiques, a mis Beiles en suspension à la galerie Iris Clert, grâce à un aimant fixé au plafond, pendant quelques instant, le temps de lire un poème. Six mois avant Gagarine, Beiles était ainsi devenu le premier homme envoyé dans l’espace ! Sinclair a prétendu plus tard que cette expérience était à l’origine de sa paranoïa.

Sinclair Beiles à Paris, quai des Grands-Augustins, en 1959 (photo Harold Chapman).

Sinclair Beiles a toujours eu une vie errante compliquée. Où qu’il vécut, au Maroc, en Espagne, en Nouvelle-Zélande ou à Londres, il a toujours eu l’impression que la vraie vie était ailleurs. Il a séjourné pendant plusieurs années à Athènes, dans le vieux quartier de Plaka, en contrebas de l’Acropole, et sur l’île d’Hydra. Abandonnant le cut-up, c’est en Grèce qu’il a écrit son premier livre de poèmes, Ashes of Expérience, édité en 1969.

Sinclair Beiles était un homme malade,  qui avait subi des électrochocs dans son adolescence. Il a effectué de nombreux séjours dans des établissements psychiatriques. Il souffrait de troubles bipolaires et de crises d'angoisse et de paranoïa, à la limite de la schizophrénie.
Il était rentré en Afrique du Sud à la fin des années 70. « Crazy Sinclair » est mort à Johannesburg en 2000, presque totalement oublié.





Cet exil

Heureux 
De cet exil.
Dans les rues obscures
Des canaris chantent
Et dans l’embrasure de leur porte
Des femmes sourient à cet étranger
Qui transporte son cœur
Dans ses mains.
Il tourne autour de la place du marché
Comme un ancêtre
Revenu d’entre les morts
Pour voir son peuple
Et négocier de vieilles pièces de monnaie
Frappées à son image.



Ari

Ari vit avec sa mère
Passe ses dimanches avec son amant
Sous les pins sur la colline du Lycabette
Alors que les cloches appellent à la messe dans la vallée.
Ari porte une bague de fiançailles mais elle n’est pas fiancée
Et rêve de rencontrer un Américain
Qui l’emmènera à New York
C’est pourquoi elle rôde dans les cafés pour touristes à l’heure du déjeuner

Elle se demande si elle peut encore avoir des enfants
Après cet avortement au Pirée.



Au coin des rues

Il s’en passe des choses au coin des rues.
Des amants se séparent sur un baiser
Des représentants se lissent les cheveux
Et rectifient leur cravate
Des fabricants de tissus fusillent du regard
Des profs d’école aux cheveux sur la nuque
Des musiciens aveugles jouent de l’accordéon
De jeunes enfants distribuent des prospectus
Des vendeuses rajustent leur jupe
Et de vieux chiens se relâchent et pissent un coup.
Oh la vache !



Chanson

Ma robe est tombée.
Elle est tombée à mes pieds
Comme une mare dans les rochers.
Viens tout près de moi.
Lèche ma peau

Et tu sentiras la mer.

(Ashes of Experience, Wurm Publishers, Pretoria, 1969)

Poèmes traduits par Bruno Sourdin.







Who was Sinclair Beiles? , édité par Gary Cummiskey (Dye Hard Press, PO Box 1171, Bromhof, South Africa, 2154), rassemble des interviews, des témoignages et des articles très documentés. Un travail remarquable.






15/05/2015

Vers les fjords de l'ouest






j’ai pleuré sur mon

lit d’hôpital à isafjördur


sinistre hiver fatigué perdu
revenu dans le monde
des vivants il reste
quelques fumées des chagrins
des blessures mais va
au milieu du chaos
s’accomplit la nouvelle prophétie
rose nouvelle de l’esprit
ce qui était foudre
devient danse ce qui
était linceul devient miracle
ce qui était misère
devient sagesse  mais va
mais va donc il
y a pour chacun
une perle à trouver
au fond du coeur

Bruno Sourdin: Vers les fjords de l'ouest, aux éditions du Contentieux (7, rue des Gardénias, 31100 Toulouse), 8 euros (port compris).