04/08/2015

Ted Joans




Ted Joans voulait que sa vie ressemble à un poème. Il tint parole jusqu’au bout.

Il était né à Cairo, Illinois, en 1928. Il découvrit le surréalisme dans son adolescence en lisant des magazines que sa grand-mère rapportait de la maison où elle était employée. Il se lance de front dans la peinture, la trompette et la poésie.

Ted Joans est arrivé à New York City en 1951. A Greenwich Village, il devient rapidement une figure de la scène Beat. Très impliqué dans le milieu du jazz, il connaissait personnellement tous les musiciens qui comptaient, de Thelonius Monk à Dizzy Gillespie, de Miles Davis à Cecil Taylor, qui était un ami proche. Il avait l’habitude de dire : « Le jazz est ma religion et le surréalisme mon point de vue. »
Il a vécu dans une chambre minuscule au 4 Barrow St. Il n’y avait de place que pour un seul lit et pas beaucoup plus. Lorsque son voisin, Ahmed Basheer, un proche de Charlie Parker, dut quitter sa piaule, il emménagea chez Ted Joans et, avec lui, arriva génial saxophoniste. Ils occupaient la chambre chacun à leur tour. Bird ne rentrait jamais avant 3 ou 4 h du matin. Lorsqu’il arrivait, les deux autres devaient se lever pour le laisser dormir.

Un jour le Village Voice eut l’idée saugrenue de lancer l’opération « Louez un Beatnick » pour les soirées branchées. Ted Joans a participé à ces parties et c’est, dit-on, ainsi qu’il a pu payer son billet de bateau pour la France.
Parmi les nombreux endroits que Ted pratiquait, il y avait le Café Bohemia et le Café Caravan, où il participait, le dimanche soir, à des soirées de lecture de poésie. Autre endroit qui lui était habituel, l’Artist’s Studio, un centre de jazz et de poésie, où l’on retrouvait Kerouac et les Beats. A un moment donné, il a vécu dans les combles au 12 Astor Place. Il avait l’habitude, avec Kerouac, d’acheter une bouteille d’alcool et de la boire en chemin avant d’arriver au Five Spot, un club où les boissons étaient trop chères pour eux. En 1956, il a ouvert un appartement-galerie, baptisé The Galerie Fantastique, au 108 St. Mark’s Place. Un endroit très connu pour ses parties, qu’aimaient fréquenter les artistes et écrivains bohèmes.

En 1961, il décide de s’exiler à Paris dans l’idée de saluer le fondateur du surréalisme qu’il admirait tant. Il peut en effet rencontrer André Breton, qui lui tend les bras et reconnaît en lui « le seul surréaliste noir américain ».

Ensuite, Ted Joans n’a cessé de voyager, en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique, qu’il a sillonnée en stop ou à pied, à partir de Tombouctou où il avait ses habitudes et où il est souvent revenu. Il est mort à Vancouver en 2003.
B.S.









Afrique

Afrique je garde ta mémoire
Afrique tu es en moi
Mon futur est ton futur
Tes blessures sont mes blessures
Les blues funky que je concocte
sont noirs comme toi – Afrique
Afrique ma patrie
Afrique mon pays
Bien que je ne l’ai pas choisi
Afrique toi seule peut me rendre libre
Afrique où les rhinocéros vadrouillent
Où j’ai appris 
Avant que l’Amérique ne devienne mon domicile
A swinguer, non pas comme un singe mais dans mon âme
Afrique tu es riche de tes mines d’or
Afrique je vis et j’étudie pour toi
Et par toi je serai libre
Un jour je reviendrai voir
Ma terre mère, où un dieu noir m’a créé

Afrique, mon Afrique, continent libre, comme il se doit


La Vérité

Si tu vois 
un homme
dans une rue au milieu de la foule
parler tout haut
à lui-même
ne l'écoute pas
mais cours vers lui
car c'est un POETE!

Tu n'as rien à craindre
d'un poète
sinon la VERITE

(traduit par B. Sourdin)




"Double Trouble". Dédicace de Ted Joans, à Paris, rue des Petits-Champs, été 92. Le rhinocéros rit encore plus fort.

Coup de coeur
J'aime beaucoup le témoignage de première main de Yuko Otomo, qui, avec son compagnon, le poète new yorkais Steve Dalachinsky, a très bien connu Ted Joans:
http://www.arteidolia.com/teducated-yuko-otomo#sthash.aAD4oq5A.dpbs

28/06/2015

Sept haïkus

                                                                                  Photo Keiichi Nakamura


La douleur, ah !
Réveil en sursaut
Sur un lit d’hôpital


The pain, ah !
Starting awake
On a hospital bed


*


Couché les yeux grands ouverts
Le dos un peu douloureux
Voyons ce que disent les journaux


Lying eyes wide open
Back slightly sore
What do the newspapers say ?


*

A ma fenêtre tout à coup
Un papillon –
Le vent l’a déjà chassé


Suddenly at my window
A butterfly –
Already blown away by the wind



*

Tout le monde s’agite
Une porte claque –
Quel bonheur sur le quai


Everyone gets busy
A door slams –
What happiness on the platform




*

Personne, tout dort
La pluie fouette les volets
Soir qui tombe


Nobody, everyone’s asleep
Rain slashes at the shutters
Nightfall


 *

Les écrans débranchés
Il reste une bouteille de vin
Solitude du soir

Switched off screens
There’s a wine bottle left
Evening loneliness


*

Allongé dans mon lit
Fermant les yeux –
Je vois la mer moi aussi


Lying in bed
Closing my eyes –
I too can see the sea


Bruno Sourdin
(traduction: Bertrand Agostini et Daniel Py)

Anthologie du haïku en France (sous la direction de Jean Antonini), Aléas éditeur, 2003.




                                                                                          Photo Keiichi Nakamura


Pourquoi j'aime le haiku?
J'appartiens à une génération qui a pris la route, au début des années 70, sur les traces de Jack Kerouac. J'ai découvert le haïku dans ses livres. J'ai été tout de suite fasciné par cette poésie simple et vraie, brève et mystérieuse, sans artifices ni sophistication. J'ai écrit mes premiers haikus en cherchant à exprimer une spontanéité totale.
Plus tard, j'ai compris qu'il s'agissait d'une école beaucoup plus rigoureuse, avec une métrique très spéciale et des contraintes spécifiques. Mais le rythme 5-7-5 ne correspond à rien en poésie française. Alors, retour au vers libre et à cette éclairante recommandation du "clochard céleste": "Soumis à tout, ouvert, à l'écoute."



19/06/2015

Sinclair Beiles, le poète excentrique du Beat Hotel


Né en 1930, le poète sud-africain Sinclair Beiles a vécu à Paris dans les années 50. Il travailla pour Olympia Press, la maison d’édition de Maurice Girodias, qui publiait en anglais des livres sulfureux et subversifs, à la fois des récits érotiques (dirty books) et des oeuvres interdites aux Etats-Unis (parmi lesquelles Sexus d’Henry Miller, Lolita de Nabokov et Naked Lunch de William Burroughs). Sinclair lui-même a édité un roman érotique, Houses of Joy, sous le pseudonyme de Wu Wu Ming.
Beiles a vécu avec les écrivains Beats au fameux Beat Hotel de la rue Gît-le-Cœur, où il retrouva William Burroughs qu’il avait rencontré à Tanger alors qu’il était correspondant pour le Sunday Express. Il s’initia au cut-up, la technique littéraire de découpage et de permutation de textes déjà existants, technique radicale et novatrice inventée par Brion Gysin.  L’époque était effervescente. Sinclair a affirmé qu’alors il fumait 30 à 40 joints par jour mais que, contrairement à Burroughs, il ne tenta l’héroïne qu’une seule fois et que cette expérience nauséeuse fut sans suite.
Belies se mit à expérimenter la technique du découpage avec enthousiasme. En 1960, il entra dans l’histoire littéraire en collaborant avec Burroughs, Gysin et Gregory Corso à l’édition du premier livre de cut-ups, Minutes to Go, édité par un médecin mauricien, Jean Fanchette, qui publiait une revue intitulée Two Cities. Burroughs a raconté que le titre venait d'une expression que Beiles avait employée ("il ne reste que quelques minutes"). Quoi qu'il en soit, le cut-up rendit Beiles dément: il finit par jeter son lit par la fenêtre du Beat Hotel et on dût l'hospitaliser.

"Minutes to Go", Two Cities, Paris, 1960.


La même année, l’artiste grec Takis, qui était fasciné par les forces invisibles des champs magnétiques, a mis Beiles en suspension à la galerie Iris Clert, grâce à un aimant fixé au plafond, pendant quelques instant, le temps de lire un poème. Six mois avant Gagarine, Beiles était ainsi devenu le premier homme envoyé dans l’espace ! Sinclair a prétendu plus tard que cette expérience était à l’origine de sa paranoïa.

Sinclair Beiles à Paris, quai des Grands-Augustins, en 1959 (photo Harold Chapman).

Sinclair Beiles a toujours eu une vie errante compliquée. Où qu’il vécut, au Maroc, en Espagne, en Nouvelle-Zélande ou à Londres, il a toujours eu l’impression que la vraie vie était ailleurs. Il a séjourné pendant plusieurs années à Athènes, dans le vieux quartier de Plaka, en contrebas de l’Acropole, et sur l’île d’Hydra. Abandonnant le cut-up, c’est en Grèce qu’il a écrit son premier livre de poèmes, Ashes of Expérience, édité en 1969.

Sinclair Beiles était un homme malade,  qui avait subi des électrochocs dans son adolescence. Il a effectué de nombreux séjours dans des établissements psychiatriques. Il souffrait de troubles bipolaires et de crises d'angoisse et de paranoïa, à la limite de la schizophrénie.
Il était rentré en Afrique du Sud à la fin des années 70. « Crazy Sinclair » est mort à Johannesburg en 2000, presque totalement oublié.





Cet exil

Heureux 
De cet exil.
Dans les rues obscures
Des canaris chantent
Et dans l’embrasure de leur porte
Des femmes sourient à cet étranger
Qui transporte son cœur
Dans ses mains.
Il tourne autour de la place du marché
Comme un ancêtre
Revenu d’entre les morts
Pour voir son peuple
Et négocier de vieilles pièces de monnaie
Frappées à son image.



Ari

Ari vit avec sa mère
Passe ses dimanches avec son amant
Sous les pins sur la colline du Lycabette
Alors que les cloches appellent à la messe dans la vallée.
Ari porte une bague de fiançailles mais elle n’est pas fiancée
Et rêve de rencontrer un Américain
Qui l’emmènera à New York
C’est pourquoi elle rôde dans les cafés pour touristes à l’heure du déjeuner

Elle se demande si elle peut encore avoir des enfants
Après cet avortement au Pirée.



Au coin des rues

Il s’en passe des choses au coin des rues.
Des amants se séparent sur un baiser
Des représentants se lissent les cheveux
Et rectifient leur cravate
Des fabricants de tissus fusillent du regard
Des profs d’école aux cheveux sur la nuque
Des musiciens aveugles jouent de l’accordéon
De jeunes enfants distribuent des prospectus
Des vendeuses rajustent leur jupe
Et de vieux chiens se relâchent et pissent un coup.
Oh la vache !



Chanson

Ma robe est tombée.
Elle est tombée à mes pieds
Comme une mare dans les rochers.
Viens tout près de moi.
Lèche ma peau

Et tu sentiras la mer.

(Ashes of Experience, Wurm Publishers, Pretoria, 1969)

Poèmes traduits par Bruno Sourdin.







Who was Sinclair Beiles? , édité par Gary Cummiskey (Dye Hard Press, PO Box 1171, Bromhof, South Africa, 2154), rassemble des interviews, des témoignages et des articles très documentés. Un travail remarquable.






15/05/2015

Vers les fjords de l'ouest






j’ai pleuré sur mon

lit d’hôpital à isafjördur


sinistre hiver fatigué perdu
revenu dans le monde
des vivants il reste
quelques fumées des chagrins
des blessures mais va
au milieu du chaos
s’accomplit la nouvelle prophétie
rose nouvelle de l’esprit
ce qui était foudre
devient danse ce qui
était linceul devient miracle
ce qui était misère
devient sagesse  mais va
mais va donc il
y a pour chacun
une perle à trouver
au fond du coeur

Bruno Sourdin: Vers les fjords de l'ouest, aux éditions du Contentieux (7, rue des Gardénias, 31100 Toulouse), 8 euros (port compris).





01/05/2015

Une nuit imaginaire à Paris avec le poète Jean Moréas


Jean Moréas passe toutes ses nuits dehors, dans les cafés du quartier Latin ou les caveaux des Halles. On le trouve presque chaque soir au Vachette sur le boulevard Saint-Michel (au numéro 27), assis à la première table à gauche en entrant, sur une banquette de moleskine. Le maître est entouré d’une compagnie de jeunes écrivains. Tous l’admirent.
C’est un noctambule enragé. Il passe pour un bohème, en raison de sa vie de café, mais c’est tout le contraire : il est épris d’ordre et de mesure.
De son vrai nom Papadiamantopoulos, il est né le 15 avril 1856 à Athènes, dans une famille de magistrats et de héros de l’indépendance grecque. Il aime à rappeler qu’un de ses ancêtres n’est autre que « le navarque Tombazis qui terrorisa l’Armada du sultan ». Patricien au profil de corsaire et aux moustaches conquérantes, tête haute et façons chevaleresques, portant fleur à la boutonnière, il connaît les roses et les aime, y cherchant la perfection comme dans la poésie.

Homme baroque, intransigeant sur mille sujets, bizarre et fier, il adore les formules à l’emporte-pièce. Ses jeunes disciples ne le lâchent pas. Moréas sait aussi être un ami fidèle et dévoué.
Comme les philosophes grecs et de l’Antiquité, cet homme qui est né au pied de l’Acropole enseigne dans les lieux publics. Parmi la fumée des cigares et les buées de l’alcool, entouré de sa troupe de fidèles, il aime réciter des vers. Ceux de Ronsard, de Malherbe, de La Fontaine ou de Racine, et les siens. Pour lui, seule compte la poésie.

Guillaume Apollinaire, qui aime chez lui ce culte de la poésie, le place très haut : « Moréas est incontestablement un des grands poètes français. »
Le maître vient de terminer sa partie de dominos. Il remonte sa moustache. La tête en arrière, le monocle assuré. Très grand seigneur.




  • -  On croit que c’est facile de jouer aux dominos. C’est une erreur. C’est très difficile.
  • -  On vous imaginerait plutôt disputant une partie d’échecs ?
  • -  Les échecs, voyez-vous, c’est un jeu qui a l’air très difficile, mais au
    fond ce n’est rien du tout. C’est trop compliqué, on n’arrive jamais à être sûr de soi. Tandis que les dames... Ah ! les dames... Tout le monde croit bien y jouer, mais il faut savoir jouer parfaitement aux dames, autrement c’est comme si l’on ne savait rien. Eh bien ! La poésie c’est comme le jeu de dames, il n’y a que la perfection qui compte.
    -  La poésie, parlons-en justement. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?
    -  La poésie ! Vous ne savez pas ce que c’est ? Ce n’est rien du tout, et c’est beaucoup.

  • Mélancolique mer que je ne connais pas,
    Tu vas m’envelopper dans ta brume légère ; 

    Sur ton sable mouillé je marquerai mes pas, 
    Et j’oublierai soudain et la ville et la terre.

  • -  Vous aimez cultiver le paradoxe ?
  • -  Le paradoxe, je ne sais pas ce que c’est. Je crois que c’est le nom
    que les imbéciles donnent à la vérité.
  • -  Vous êtes sincère ?
  • -  Etre sincère, ça ne signifie rien. On peut écrire des banalités et être
    sincère. Un imbécile aussi est sincère. J’aimerais mieux qu’on ne
    soit pas sincère et qu’on fasse de beaux vers.
  • -  Alors, revenons à la poésie. Pourquoi avez-vous abandonné le vers
    libre ?
  • -  Le vers libre est moins libre que l’autre, il tient trop à la matière.
  • -  Pourtant, dans ce domaine, vous avez été un précurseur ?
  • -  Moi seul en ai écrit de bons. Et cela n’a rien d’étonnant : ils disent
    tous que c’est le vers qui reproduit le mieux le mouvement de l’âme. Aussi faut-il pour s’en servir être né avec l’Acropole devant les yeux. Elle seule imprime à l’âme un rythme assez sûr. Vous voyez que ce vers ne saurait être d’un usage très répandu, et qu’il n’a pas d’avenir.
  • -  Vous semblez quitter sans regret le symbolisme que vous avez pourtant si bien illustré. Place donc à l’école romane ?
  • -  J’ai le plaisir de constater que tout le monde revient au classique et à l’antique.
  • -  Que pensez-vous de cette mode qui consiste à mettre de la musique sur des vers ?
  • -  Il n’y a que les vers médiocres qu’on puisse mettre en musique. La musique les embellit. Les bons vers ont leur musique à eux, qui est parfaite. 


  • Au milieu des allées et venues des garçons de café et des rires des consommateurs, dans l’odeur âcre du tabac, Moréas lisse sa moustache, ajuste son monocle et lève les bras au ciel. Il va réciter, d’une belle voix de gorge, où les r sonnent terriblement. C’est un poème du troisième livre des Stances. Il scande admirablement les vers, les martelant presque, détaillant chaque mot et faisant curieusement sentir les syllabes muettes. 

Qu’importe à la rose superbe
Le vent qui l’effeuille sur l’herbe ! 

Qu’importe à l’aigle étincelant
Le plomb qui l’abat tout sanglant ! 

Qu’importe aux accents de ma lyre Le plus injurieux délire,
Et qu’importe à ma vie encore D’avoir si mal pris son essor !



  • -  N’est-ce pas que ce sont des vers de grand poète ?
  • -  Et Baudelaire ? Diriez-vous de lui aussi qu’il est un grand poète ?
  • -  Certes Baudelaire est un grand artiste, comme nous l’entendons
    aujourd’hui, ou plutôt comme on l’entendait il y a quelques années. Allons, c’est un grand artiste tout simplement, c’est même un grand poète. Ce n’est pas un pur poète... Verlaine était plus naturellement poète que Baudelaire. Il n’était que cela, il l’était de toute son âme. Ses vers jaillissaient comme l’eau du rocher, et, par un mauvais miracle, ils charriaient du limon. Verlaine était habile dans son art, mais avec un désordre surprenant...
  • -  Et Victor Hugo ?
  • -  Victor Hugo, un imbécile !
  • -  Allez, vous n’allez pas me dire que, chez lui, vous rejetez tout en
    bloc ?
  • -  Dans toute son œuvre, je ne vois qu’un beau vers : Frédéric de
    Souabe, empereur d’Allemagne. L’imagination de Victor Hugo me
    fait songer à la grosse débauche d’un vieux satyre.
  • -  N’empêche qu’Hugo a eu du génie...
  • -  C’est justement le plus grave.
  • -  Vous appréciez Lamartine ?
  • -  Lamartine est le plus grand poète de son siècle, mais il n’a pas su
    créer un instrument. Il traîne comme un encombrement la langue
    du XVIIIe siècle.
  • -  Vous avez dû apprécier chez Leconte de Lisle son amour de la
    beauté grecque, cela n’a pas dû vous laisser indifférent ?
  • -  Il aimait la Grèce d’un amour tropical.
  • -  Et Balzac ?
  • -  C’est un Shakespeare avec des ratés.
  • -  Flaubert, lui, est parfait...
  • -  Parfait, mais c’est la perfection de l’eau stérilisée.
  • -  Ne me dites pas que vous le trouvez ridicule.
  • -  M. Homais, mais c’est lui !... Flaubert a méprisé les bourgeois et n’a
    jamais été qu’un bourgeois.
  • -  Et Huysmans ?
    -  C’est donc un écrivain, Huysmans ? On m’avait dit que c’était un boucher.
    -  Vous le croyez vraiment ?
    -  Je ne me trompe jamais. J’ai toujours raison.
    -  André Gide ?
    -  C’est un bonze qui cherche ses puces ; je n’y trouve rien à redire. 
    Le malheur est qu’il les donne à manger aux autres.
    -  Vous parliez de Shakespeare il y a un instant. En France, à qui le
    compareriez-vous ?
    -  Pascal est une sorte de Shakespeare. Il ne lui a manqué que de
    garder les chevaux à la porte d’un théâtre, comme l’Anglais.
    -  Où trouver la perfection ?
    -  Corneille, malgré ses lacunes, et Racine, tout parfait, ont réalisé la
    seule forme d’art véritable depuis l’Antiquité. Racine est un grand poète.





  • Moréas remonte l’épaule, appelle le garçon, fait changer sa fine champagne, qu’il trouve innommable. Il se fâche, l’œil terrible. On lui apporte une bouteille, c’est probablement la même que l’on a ramenée de la cuisine et qu’on ouvre devant lui. Il bougonne. Ce soir, il est de fort méchante humeur.
  • -  Ce café est sinistre. Je n’irai plus au café.
  • -  J’imagine que c’est votre médecin qui s’en réjouira ?
  • -  Les médecins sont des ânes. Je sais très bien ce que j’ai. J’ai les
    nerfs malades depuis l’âge de 15 ans. Moi seul sais ce qu’il me faut. Ainsi, par exemple, quand j’ai une indigestion, il n’y a qu’une chose qui me remette l’estomac d’aplomb : c’est de manger une boîte de homard.
  • -  Ne craignez-vous pas avec vos habitudes si solides de noctambule vous abusez quelque peu de votre santé ?
  • -  Ne voyez-vous pas que si je dormais la nuit, au lieu de vivre, je vivrais justement deux fois moins ? Le calendrier me donne un peu plus de cinquante ans. J’ai donc vécu autant qu’un centenaire.
  • -  Paris, dans vos Stances, tient une place centrale... 

    Paris, je te ressemble : un instant le soleil
    Brille dans ton ciel bleu, puis soudain c’est la brume.
  • -  Vous ne quittez jamais Paris ?
  • -  Plus rien ne m’intéresse. Je suis dégoûté de tout.
  • -  Je voulais seulement vous demander si vous ne craignez pas, en
    restant confiné à Paris, d’oublier Athènes ?
  • -  C’est pour mieux aimer mon pays que je l’ai quitté. 
  • -  A Athènes, il vous reste tout de même de la famille ?
  • -  La famille, je m’en fiche. Ça n’existe pas.
  • -  La solitude ne vous pèse pas trop ici ?
  • -  Après 40 ans, un homme ne doit plus compter que sur lui-même et
    doit se résigner à vivre seul.
  • -  Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié ?
  • -  Qu’est-ce que j’aurais fait d’une femme ? Je veux pouvoir rentrer
    chez moi quand ça me plait, rester au café, manger, boire, veiller.
  • -  Vous êtes très soucieux de votre liberté ?
  • -  Un poète ne doit jamais aliéner sa liberté.
  • -  Etes-vous superstitieux ?
  • -  Je suis persuadé que si nous observions mieux, nous découvrions
    que rien ne nous arrive dont les dieux ne nous aient donné l’avertissement. Je trinquais, un soir, avec des amis. Mon verre se brisa, tout à coup, dans ma main. Je sus, plus tard, qu’au même instant mourait, en Grèce, le plus cher compagnon de ma jeunesse.
  • -  La mort vous fait-elle peur ?
  • -  Je dis ceci... Ô mort, je ne te crains plus. Je te connais trop bien. 
  • Vous ne savez pas... Vous ne pouvez pas comprendre.
  • -  On dit que vous êtes un païen endurci ?
  • -  Le bon Dieu... Laissez-moi donc tranquille... Ce sont des bêtises...
  • -  Etes-vous hostile à la religion ?
  • -  Je n’ai jamais été contre les prêtres... seulement, voyez-vous, il y a
    la poésie. Tout le reste est une blague.
  • -  Vous avez déclaré que vous voudrez être incinéré ?
  • -  Les gens qui se font incinérer sont des crétins... Je me ferai
    incinérer. Il n’y a que moi qui puisse le faire. Je suis un Grec ancien. 


  • Les morts m’écoutent seuls, j’habite les tombeaux ; 
    Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
    Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux ; 

    Sans récolter jamais je laboure et je sème. 


  • - La vie, la mort, c’est de la merde. Il n’y a que la poésie.




Il est deux heures du matin. Le Vachette est en train de fermer ses portes. Moréas, qui fume cigare sur cigare, proteste. « Voyons, c’est ridicule. Un café comme le Vachette devrait rester ouvert toute la nuit. » Le poète ne veut pas rentrer chez lui. Et il n’aime pas rester seul. Alors il m’invite, hautain et amical, à aller retrouver des proche du côté des Halles, là où la vie ne s’arrête pas la nuit. « A la bonne heure », s’enthousiasme-t-il.

Au petit jour, comme je le raccompagnais chez lui, près de la porte d’Orléans, aux confins de Montrouge, où il vit dans un appartement presque nu (un lit, une armoire et un bureau), il me parlait encore de Ronsard. « Ronsard et moi... »

Bruno Sourdin.